‹ Contes de poupéesChapitre 7 sur 10 · LE SECRET DES LARMES · texte numérisé non relu

LE SECRET DES LARMES

Petite pluie consolante des larmes.

CECI n'est qu'un court poème tissé sur le canevas d'une gracieuse le'gende que des siècles consacrèrent à la mémoire d'une de ces précieuses figurines conçues pour émerveiller l'imagination des jeunes hommes.

Elle me fut contée avec ce ton de mystère et de respect qu'ont les vieillards pour les histoires que naguère leur marmottèrent les aïeules

Bien au-delà des longues guerres qui ensanglantèrent et flétrirent la vieille Armorique, se dressait un frêle manoir dominant les grèves de l'Océan. Dès que les premiers rayons du soleil levant jetaient leurs flèches contre les vitraux de ses tourelles et faisaient scintiller les hallebardes des veilleurs

attardés, une douce figure venait s'encadrer dans l'ogive d'une des fenêtres qui regardaient l'horizon. Alors que la brume matinale se dissipait lentement, décelani l'azur d'un ciel radieux, la merveilleuse apparition glissait aux terrasses, où elle s'immobilisait dans une rêverie contemplative.

Tandis que la vie de chaque jour renaissait en carillonnées de cloches égrenant des pdtales fleuris, en fanfares éclatantes dont les sonneries chevauchaient les vallées, elle se soulevait un peu, puis, légère, s'évanouissait au portail des appartements. On eût dit à la voir hautaine et grave une de ces poupées du silence que le Temps créa pour consoler les humains de sa marche désespérante.

A la suivre à travers les corridors qu'éclairait le reflet balancé des lampes d'argent, brûlant aux cryptes obscures, on l'eût accompagnée jusqu'au seuil d'une chambre toute blanche, où des heures entières, elle se dissimulait dans une chaise haute aux draperies éteintes, — éteintes comme sa robe, éteintes comme son profil de jadis. Son regard troublé par une pensée incertaine gardait à travers la soie de ses cils d'or une fixité étrange qui rendait inconscient le volètement de ses doigts sur les fuseaux

Il est parfois des âmes recueillies et mystérieuses, des âmes de petites vieilles derrière le front de marbre des futures fiancées

Elle s'appelait Violaine et pour son caprice, sur un geste

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de ses bras las, les archers de son père, le roi Bertram, eussent versé jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Devant sa beauté, ces hommes de fer et d'effroi gardaient la môme crainte que devant une madone. On la vénérait en souvenir, et quoique la jalousie de Bertram n'eût jamais autorisé quiconque à l'entretenir de paroles adoratrices, les pages, qu'une consigne sévère retenaient aux salles basses, tentèrent mille folies pour escalader son balcon. On racontait même que, les soirs de clair de lune, plus d'un d'entre eux, après avoir vainement heurté son vitrail, était allé se briser sur les rochers de la côte.

Compatissante à toute misère, Violaine se fûtaflligée à la révélation des drames qui entouraient sa vie. Mais leur souvenir qu'elle méconnut, s'était peu à peu efTacé comme le sang qui avait taché la pierre des tours.

Elle vivait recluse d'un amour paternel qu'angoissait le pressentiment qu'elle partirait bientôt le front ceint d'un diadème d'épousée

Pour la garder toujours, son père lui avait composé une existence tendue d'étoffes précieuses, parsemée des fleurs les plus belles.

Prodiguant au désir qui naissait sur sa lèvre tout l'or de ses cassettes, il avait fait venir du plus purOrient les habiles joailliers. Pour la joie de ses parures, chaque jour, aux confins du monde, des pauvres asservis à son joug donnaient leur vie en échange de perles rares qu'ils cherchaient au fond des océans.

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Des ciseleurs incomparables sacrifiaient leur talent à lui tresser des couronnes, cl des fileuses en robe de bure flctrissaicnt leurs jeunes années h lui lisser des robes somptueuses.

Malgré toutes ces attentions, la petite princesse, rebelle aux journées lentes et monotones, jetait parfois un regard inquiet vers la mer où fuyaient les galères.

Quel espoir brûlait en elle de l'arrivée du chevalier promis dans ses rêves, alors qu'évocatrices les cloches du soir la berçaient de caressantes fictions ?

Quel tissu d'ennui filait-elle au longdes heures, pour que ses mains retombassent inertes comme si elles se fussent refusées à continuer la broderie depuis si longtemps commencée?

De quels aveux son cœur fit-il l'offrande dans la toute odorante petite chapelle de grâce où elle aimait se confesser à la Vierge ?

Il vint, l'Élu tant espéré. Il n'arriva pas au galop fougueux d'une escorte dans la plaine. Son entrée au palais ne fut guère annoncée par les héraults. Il ne laissa point aux mains d'un écuyer, vêtu d'or et de pourpre, les rênes d'un cheval richement caparaçonné. Non, simple fauconnier, il dut trahir la confiance de son seigneur et maître pour que ce dernier lui permit d'approcher sa fille.

Favorisant sa présence, Bertram ne s'inquiéta nullement de son empressement auprès de Violaine. Et quand celle-ci

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mutinement lui demanda de laisser sans cesse à ses côtés

l'aimable jouvenceau, il accéda aveuglément

.... Alors ce furent de délicieux moments, d'interminables entretiens où la puérilité de leurs jeux innocents confondit la pureté de sentiments qu'ils ne purent dissimuler.

Mais bientôt, — perturbant la sérénité des joies offertes^ — ils eurent l'effroi d'un malheur qui les séparerait.

Douloureusement étreint par le mutisme qu'elle lui manifestait, il n'osa une parole d'aveu qui eût pu l'éloigner.

Sacrifiant tout désir, il continua à cheminer silencieusement dans la voie qu'elle semblait lui tracer. Sa résignation fut telle qu'il oublia l'espoir d'une parole tendre, capable de l'attacher à son destin.

Un jour pourtant que leurs mains enfantinement s'entremêlaient, il crut remarquer qu'elle ne tentait pas le moindre geste pour les désunir. Leurs regards se rencontrèrent, et comme si elle eût appréhendé une confidence, elle tourna la tête.' Il la fixa longuement, puis d'une voix hésitante commença de lui parler. Au langage inconnu qu'il prodigua dans son abandon, elle se troubla. Cependant que la phy- S'onomie figée extatiquement vers les tentures étouffant la lumière du vitrail, trois larmes précieuses roulèrent dans l'azur de ses grands yeux et tombèrent sur ses mains tremblantes...

Que se passa-t-il après cette heure où leurs âmes se fiancèrent?...

Je ne saurais le dire

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La Icf^ciidc coiiic que, sur ces cnirciaitcs, Bcrtram, rentrant brusquement et trouvant le fauconnier aux pieds de Violaine, fut pris d'un si violent courroux qu'il faillit le faire pendre. Celui-ci ne dut sa grâce qu'aux supplications déchirantes de la princesse, qui meurtrit ses genoux à implorer la clémence du Roi.

Malgré l'aveu d'un amour capable de tenter toute «•preuve, il quitta le château. Il partit en Palestine châtier les Sarrasins. D'aucuns ne virent jamais, dit-on. guerrier plus ardent combattre en l'honneur de la dame de ses pensées.

C'est qu'il emportait avec le souvenir de Violaine — ainsi que trois perles dans l'écrin de son cœur — les trois larmes qu'elle avait versées jadis.

Ne parvenant pas à vaincre la décision qu'avait prise son père, Violaine s'attrista. Les jours avaient beau passer souriants avec leurs offrandes de fleurs épanouies, leurs concerts d'oiseaux, leurs cieux illuminés à l'heure des éternels couchants, elle ne pouvait oublier celui qui partit pour de glorieuses conquêtes.

D'autre part^ blessé dans sa plus chère affection, Bertram en était arrivé au point de délaisser la pauvre princesse. Il la fuyait comme s'il eût craint de lire sur ses traits alanguis un aveu de reproches...

Lui, qui jadis, s'affolait du plus léger nuage voilant son front, se mit à renier les anciennes tendresses

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