LE SECRET DES LARMES 4I
Sut-il jamais toutes les larmes qu'elle pleura aux soirs, — inconsolée ?
Devina-t-il l'arrêt mystérieux qui lui pesait: une des fées présidant naguère à sa naissance avait prédit qu'un jour, trahissant la charge de misère qui l'accablerait, elle verserait tant de pleurs que sa vie s'épuiserait peu à peu.
Quelle consolation pouvait-elle trouver qui valût
cette pluie bienfaisante troublant la pureté de ses regards? Cruelle ironie !
Hormis les instants où elle demeurait inerte dans les grands fauteuils^ les mains vainement allongées sur les interminables tapisseries, elle aimait se diriger vers le parc, à l'endroit où les grands arbres disparaissaient dans la nuit de leur voûte séculaire. Elle se plaisait à confier toute sa peine à la petite fontaine moussue qui, discrètement, recevait ses plaintes et leur répondait par la consolation de son murmure monotone...
Elle pleura si abondamment que sa taille s'amincit ; ses doigts semblèrent rongés par je ne sais quel mal mystérieux qui creusa ses joues, cerna ses yeux, les enfonça dans sa chair, — pareils à des flammes de cierge au fond d'un sépulcre.
Elle pleura toutes les heures ; elle pleura le sang de son cœur, le sang de ses lèvres et de ses mains fragiles...
Elle s'effaça tant, que bien souvent, à sa rentrée muette
au château, Bertram ne la vit point glisser près de lui dans les corridors, Ic-gcre comme un sylphe, semblable à un fantôme de crépuscule...
Son ressentiment contre l'amour qu'elle nourrissait le rendit assez aveugle pour ne pas pressentir que bientôt elle s'évanouirait.
Elle n'eut de son côté aucune plainte, et comme si elle eût connu son destin et en fût fière, ne se livra jamais a personne. Sa petite âme si frêle et si blanche, elle la rendit aussi intacte qu'elle l'avait reçue. Elle n'en exprima nullement la souffrance. Souffrance sublime de la Femme qu'aucun mot humain ne saurait rendre et que peuvent seules affirmer les larmes qu'elle pleure dans les encoignures des chambres closes, dans les allées ombreuses des forêts où elle passe à l'heure indécise des tombées de nuit...
Un soir, elle ne revint pas de son pèlerinage au bois...
Ge fut en vain que les gardes descendirent au triple galop de leurs chevaux. Ce fut peine perdue lorsque les sonneurs de trompe exhalèrent l'angoisse de Bertram. Des courriers traversèrent les plaines, des héraults crièrent dans les villages consternés : les paysans dirent de ferventes prières dans toutes les chapelles; les miséreux se prosternèrent à tous les carrefours où gisait l'image du fils de Dieu...
La petite princesse ne revint jamais...
Elle avait dû s'éteindre au bord de l'eau qui gardait l'énigme de son visage...