‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 10 sur 13 · UNE PARTIE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE CAMPAGNE

Le ménage allait de la sorte, plus souvent gai que triste ; et, sans la présence d'Antoinette, qui venait jeter un peu d'ombre sur le tableau, Gérard eût été le plus heureux des hommes. Il ne s'inquiétait pas de ce que faisait Mariette dans le jour, pourvu qu'elle ne le fît pas attendre ; et, quand ils se retrouvaient le soir ensemble, c'était une fête.

Un jour, cependant, en rentrant plus tôt que de coutume, une demi-heure avant cinq heures, Gérard trouva chez lui le vieil amateur, qui parut tout surpris et qui sortit précipitamment. Les deux hommes se saluèrent froidement, et Mariette alla reconduire M. de Labouglise jusqu'à l'escalier ; elle ne resta peut-être que cinq minutes, mais G('rard trouva que les cinq minutes duraient une heure. 11 marchait en frappant du pied dans la chambre lorsque Mariette entra.

— Il vient donc ici. maintenant? demanda Gérard.

— Oui, mon ami, et, si tu étais revenu à cinq heures, comme tous les jours, tu ne l'aurais pas rencontré, puisque cela a l'air de te déplaire. Qu'est-ce que cela te fait, dit-elle, deux fois par semaine, de ne rentrer qu'à cinq heures et demie?

— Pourquoi ça? dit Gérard.

— Oh! mon Dieu, que tu es entêté! M. de Labouglise vient travailler ici.

— Alors, c'est changé, tu ne vas plus chez lui ?

— Non, dit Mariette.

— Pourquoi ne vas-tu plus chez lui?

— Parce que sa femme lui fait des scènes épouvantables quand elle me voit entrer.

— 11 a donc une femme?

— Certainement. Et cela ne te coûte pas, mon petit Gérard, de rentrer, le lundi et le jeudi, une demi-heure plus tard, n'est-ce pas?

— Je ne comprends pas! dit Gérard impatienté.

— Eh bien! M. de Labouglise n'aime pas qu'on le voie tra^vailler seul.

— Si tu crois, Mariette, que je m'intéresse à ses grattages de bronze...

— Non, mais c'est une manie, dit Mariette ; peut-être croit-il, car il sait que tu es journaliste, que tu pourrais imprimer comment il obtient des sculptures antiques plus belles que celles de tous les musées.

— Mais il les éreinte, ses bronzes, et je ne vendrais pas bien cher son secret.

— Tu ne voudrais pas me faire perdre, dit Mariette, ce que je gagne pour faire vivre ma mère et ma sœur?

— Oh! non.

234 LES AVENTllUES

— Cependant, si M. de Labougliso te gênait trop, je le renverrais, tout serait dit.

— Tu es folle, Mariette; mais j'ai été un peu froissé par je ne sais quoi en rencontrant ce vieillard que je ne m'attendais pas à voir.

Depuis quelques jours le petit clial avait perdu sa gaieté', il'ne courait plus à travers la chambre suivant son habitude. Gérard crut d'abord qu'il était effarouché par la présence d'autant de monde; mais, au bout de deux mois, il avait dû s'habituer à une nombreuse société. Il mangeait peu et dormait presque tout le jour; sa toilette n'était plus faite avec le soin qu'ont les chats pour leurs poils brillants.

Gérard s'en prenait à Mariette en disant que la tristesse du phat venait depuis une opération qu'on lui avait fait subir; Mariette répondait qu'il avait la maladie et que cela se gu(^rirait tout seul: Gérard reprochait à son amie de lui avoir trop donm' de viande ; nécessairement un hébétement devait résulter des trop grosses rations quotidiennes de foie et de mou. Et il indiqua une nouvelle hygiène qu'il tenait de province, et qui consistait en pain trempé de lait et de fleur de soufre.

La mélancolie ne quitta pas le petit chat. Mariette avait beau lui faire mille caresses, lui tenir de douces conversations, le chat tournait tristement ses grands yeux verts vers sa maîtresse et retombait dans une profonde mélancolie. Ayant discuté longtemps s'il fallait le mettre à l'hôpital, Mariette dit qu'elle le soignerait mieux chez elle ; d'ailleurs, qu'au besoin, si la maladie continuait, elle aimerait mieux appeler un médecin.

On dressa un petit lit avec de la laine dans un panier, et le chat resta accroupi au fond sans dire un mot.

Mais il fut un peu oublié, à cause d'une grande partie de campagne qui se préparait, et à laquelle devaient assister Gérard et les deux sœurs. Ernest était venu faire une solennelle invitation d'aller à Asnières dans son canot, diner dans une île et revenir la nuit sur la Seine. L'avocat et son frère se chargeaient de ramer, car Gérard , en matière de canotage, n'était adroit qu'à dire des farces contre les canotiers.

Toute la bande partit par le chemin de fer, emportant dans un immense panier de quoi vivre deux jours dans l'île la plus déserte. Gérard faisait ce qu'il pouvait pour ne pas être désagréable à Ernest et son frère, qui appartenaient tous les deux à la magistrature, Ernest étant avocat et son frère avoué.

« 11 est écrit, se dit Ge'rard, que je serai toujours poursuivi par la magistrature. »

A midi, on s'embarqua sur un canot bien vernissé à neuf, et on aborda à une île dans l'intention de procéder au premier festin ; cette île avait le charme d'une île abandonnée, car on n'y trouvait que des broussailles épaisses et de longues herbes qui semblaient pousser au hasard depuis des années. Ce fut une occupation que d'arracher les herbes et les broussailles afin de s'asseoir tranquillement et d'obtenir un terrain plat qui pût servir de table.

Mariette voulait absolument monter aux arbres, malgré .sa robe de soie, et elle courait dans l'île comme une jeune biche poursuivie. Antoinette, à qui personne ne faisait la cour, fronçait ses sourcils et semblait encore plus déplaisante que d'habitude.

Bientôt on s'aperçut que cette île sans ombrage n'offrait pas d'abri contre le soleil ; on s'embarqua à la découverte d'un endroit plus riant, et Gérard aperçut au loin un toit

en ardoise qui était une ancienne ferme, convertie en auberge à Tusage des canotiers qui abondent dans ces parages.

Non loin du bord de l'eau est une haute balançoire qui a dû faire reposer plus d'une rame de canot, et on lit en grosses lettres sur les murs iilancs de la maison : Tir au pistolet.

— Qu'est-ce qu'il y a donc d'écrit sur le mur, je ne vois pas, le soleil me fait mal aux yeux? dit Mariette, qui ne voulait pas passer pour une femme qui ne sait pas lire.

— C'est un tir, dit Ernest.

— Oui, c'est un tir, je lis bien maintenant... Oh! Ernest, arrêtons-nous là, j'aime tant tirer au pistolet. C'est que je suis forte!...

— Tiens, dit Gérard, je ne t'avais jamais entendue parler de pistolet.

— Il y a un mois, j'ai cassé plus de vingt poupées au boulevard d'Enfer avec Feugères. Et à Lyon je ne faisais que ça... N'est-ce pas, Antoinette?

Antoinette répondit complaisamment que oui.

Il était dans les habitudes de Mariette de se donner mille talents dont elle ne savait pas le premier mot, et Gérard ne s'apercevait pas de ses contradictions et de ses mensonges perpétuels.

— Tu es donc raccommodée avec Feugères? lui dit-il.

— Mais tu le sais bien... Oh! que tu es impatientant aujourd'hui !

— C'est vrai, dit Gérard, tantôt tu es brouillée, tantôt tu es amie avec Feugères, ça se passe comme un éclair; comme je ne vois plus Feugères chez nous, je ne peux pas deviner,

— Laisse-moi tranquille avec ton Feugères,dit Mariette. Ernest, donnez-moi la main pour sauter du bateau.

— Mariette, dit Ernest, je vous joue quelque chose au tir. Si vous cassez une poupée la première, je vous donnerai ce qui vous fera plaisir. Et vous, que me donnerez-vous?

— Tout ce que vous voudrez... un baiser.

— Ah ! que ces jeunes gens sont jeunes! dit Gérard, qui alla s'étendre .sur le gazon, ne s'inquiétant plus des choses de ce monde. Il était heureux qu'Ernest eût amené son frère, qui, par politesse, donnait le bras à Antoinette.

Gérard resta dans l'herbe à regarder le ciel et l'eau jusqu'à l'heure du dîner; il entendait les cris joyeux de Mariette, qui se livrait à tous les divertissements possibles; elle se faisait balancer et déployait les mille petites coquetteries des femmes en pareille occasion.

— Paresseux ! dit-elle à Gérard en lui posant sur le front une grosse couronne qu'elle avait tressée.

— Je vais avoir l'air, dit Gérard, d'un élève de l'école normale.

— Non, il faut que tu la gardes; nous aurons tous du feuillage dans nos cheveux pendant le dîner.

— Tu seras toujours Grecque. Mariette.

— Est-ce que tu ne me trouves pas bien ainsi? dit-ello. Elle se mit à genoux devant lui, et Gérard aperçut dans

ses beaux cheveux noirs des feuilles de lierre arrangées avec beaucoup d'esprit.

— Viens que je t'embrasse! dit-il.

— Tu es fou, devant tout le monde...

— Et toi, qui me sautais au cou sur le Pont-Neuf, devant la statue de Henri IV.

— A Paris, c'est différent, dit Mariette.

— Es-tu étonnante! dit Gérard en se levant. Ahl que

j'étais bion sur ce gazon ! onmmo un pou dt^ soleil de campagne vous fait oublier bien vite tous les ennuis de Paris!

Le dîner fut d'une folie extrême. Ernest remplissait à eliaque instant le verre de Gérard, et Gérard oubliait qu'il n'avait jamais autant bu. Tout ce qu'il avait dans l'esprit contre Antoinette s'écbappa tout d'un coup, et il noya la pauvre fille dans un flot de plaisantes récriminations. Mariette prit le parti de sa soeur; celle-ci, se sentant dé- Tendue, se montra aigre et méchante, et l'altercation menaçait de devenir vive lorsqu'on se leva de table.

Il était neuf heures du soir, la nuit venait, Gérard ne se sentait ni l'esprit ni la marche certains : on embarqua. G('rard se laissa tomber plutôt qu'il ne s'étendit, à un bout du bateau, près du gouvernail, et regarda les étoiles avec de grands yeux, comme s'il les voyait pour la première fois.

Personne ne parlait dans le bateau ; un grand silence régnait sur la rive ; le paysage de nuit, avec l'île qui fend la Seine en deux bras, et les arbres de l'île qui portent de grandes ombres dans l'eau, laisse dans le cœur des impressions douces et calmes, qu'un habitant de Paris, toujours enfermé, ressent plus vivement qu'un autre.

— Mariette, dit Ernest, allez donc au gouvernail et poussez à gauche.

Gérard fut tiré de sa contemplation par l'approche de Mariette, qui était obligée de le déranger.

— Mariette, dit-il, je t'aime!

A ce moment, elle était penchée sur lui ; il la prit par la taille et chercha à l'étreindre.

— Moi je ne t'aime pas, dit-elle.

— Tu es fâchée, Mariette?

— Tu me gênes, je te dis. pour faire aller le gouvernail.

DE MADDiOISELLE MARIETTE. 259

— Que je voudrais passer ma vie ainsi auprès de toi, sur l'eau.

— Allons, laisse-moi tranquille, dit-elle en le repoussant brusquement, car il avait serré ses mains dans les siennes.

— Tu m'en veux donc? lui dit-il.

— Eh! dit-elle, tu devrais faire attention à tes paroles, quand tu as bu.

— C'est bien, dit Gérard en se recouchant au fond du bateau, pendant que Mariette quittait le gouvernail et retournait à l'autre bout.

Mille réilexions se pressaient dans la tête de Gérard, aussi inquiet maintenant ([u'il était calme tout à l'heure. Il pensa qu'il avait pu dire quelques duretés pendant le dîner à Antoinette, et cherchait à se les rappeler; il ne comprenait pas pourquoi Mariette l'avait traité aussi durement pendant la journée. Comme il n'arrivait pas à apporter de la clarté dans son esprit, il attribua ses idées (tonfuses à sa position horizontale et il se releva lestement pour se mettre la tète dans les mains. La lune, (jui jusqu'alors était cachée par un gros nuage , se montia brillante, et Gérard retomba avec un bruit sourd, la tète sur le fond du bateau.

Il avait vu Mariette pressée contre Ernest, et celui-ci l'étreindre et l'embrasser longuement.

— Est-ce qu'il serait malade? dit Mariette, qui avait entendu le bruit «ju'avait fait Gérard en tombant.

— Non, dit Antoinette, c'est le vin.

— Il dort, dit Ernest, et cela vaut mieux.

Gérard ne dormait pas et entendait; il ne dit pas un mol et ne fit pas un geste, mais il s'appuyait convulsive-

ment contre le fond du bateau, et son plus grand désir était de faire enfoncer le bateau par son poids et de noyer tous ceux qui étaient dedans. Ne réussissant pas dans son projet de vengeance, il se jeta brusquement à droite du bateau pour le faire chavirer; mais le bateau était assez lourd pour supporter ce contre-poids.

On arriva bientôt à Asnières; Mariette sauta la première à terre, aidée par le frère d'Ernest; puis vinrent Antoinette et Gérard. Ernest était occupé à allaclier son canot.

— J'ai tout vu, dit Gérard à Mariette.

— Vu.... dit-elle.

Gérard se précipita sur Mariette avec rage et cherclia à l'entraîner du côté de la Seine ; Antoinette courut à la défense de Mariette. Gérard se trouva en présence de deux ennemis. Tout à coup il reçut un coup violent en pleine poitrine qui le fit chanceler, tomber à terre à dix pas, et perdre connaissance.

Quand il se réveilla, le silence était plus grand que jamais : il chercha ce qui l'entourait et ne trouva que du sable; il regarda derrière lui et reconnut la Seine; devant lui brillaient encore quelques lumières. Il entra dans un cabaret, se regarda dans une glace, n'étant pas certain de ne pas rêver. Il était d'une extrême pâleur. Il demanda si le chemin de fer partait encore pour Paris, et on lui répondit qu'il n'avait plus que dix minutes à attendre pour le dernier convoi.

Pendant le trajet du chemin de fer, Gérard ne remua pas, il semblait de pierre; mais à peine fut-on arrivé au débarcadère, qu'il sauta brusquement du wagon et se mit à courir comme un éclair dans la direction de la rue Saint- Benoît. Il mit à peine un quart d'heure à franchir l'énorme distance qui sépare le faubourg Saint-Germain de

la rue Saint-Lazare, et il prit la clef en tremblant chez la portière.

Ses craintes s'étaient réalisées : en entrant il trouva la chambre dérangée; il ouvrit l'armoire où Mariette mettait son linge et ses robes, il n'y avait plus de linge ni de robes !

Gérard se laissa tomber dans son vieux fauteuil, qui était comme le dieu lare de la chambre: une jambe du fauteuil se cassa. Il envoya un violent coup de pied au fauteuil, qui alla rouler près du panier où était le petit chat. Gérard se rappela alors que son chat était malade, et craignit de l'avoir dérangé en jetant le fauteuil : le petit chat n'y était plus!

Sans dire un mot, mais la figure sombre et les yeux tendus, Gérard passa dans la chambre à coucher : il trouva le petit chat par terre, qui ne marchait pas, mais qui frottait son ventre contre le pavé. Gérard l'appela et le chat ne répondit pas; il passa sa main sur le dos et il lui trouva encore un peu de chaleur.

Après être resté près d'une heure la tète dans les mains, ne voyant rien, ne pensant à rien, Gérard se leva brusquement : il avait entendu un léger craquement dans la direction du .lit. Il pensa que Mariette avait joué une petite comédie et qu'elle se tenait cachée dans un coin.

— Mariette ! cria-t-il.

Mais il n'entendit aucune réponse et eut, malgré son peu d'espoir, l'idée d'aller regarder tous les coins de sa chambre.

Il prit un livre; la bougie touchait à sa fin; bientôt elle s'éteignit. Gérard se jeta tout habillé sur le lit, mais la pensée de Mariette venait l'y trouver; il écoutait encore si on ne sonnerait pas à la porte de la rue, car il espérait que la colère de Mariette s'apaiserait, et qu'elle revien-

cirait. Aussitôt la scène du bateau se reprëseiitail à ses

yeux, et l'idée de Mariette embrassée par l'avocat le faisait

grincer des dents et pousser des cris de rage. Il se rendait

alors compte de la froideur de Mariette à son égard, et la

jalousie frappait avec ses mille marteaux sourds dans son

cerveau.

Si le jour était venu encore, mais la nuit était profonde; Gérard crut qu'il allait étouffer; il ouvrit la fenêtre et éprouva quelque soulagement de l'air frais qui entrait dans ses cheveux. Il rejetait la faute sur la sœur de Mariette, et se rendait compte maintenant de la haine (^ui s'était emparée de lui contre Antoinette; c'était elle (jui avait poussé Mariette dans ces désordres, c'était elle qui l'avait rendue coquette, c'était elle qui avait dû l'aider à déménager le soir même ses robes.

« Où est-elle allée cette nuit? » se demandait Gérard. Et la voix de l'espoir lui répondait : «Chez sa mère. )) Puis il pensait que demain matin Mariette reviendrait en faisant une petite mine, et qu'au bout d'un quart d'heure la paix serait conclue. Gérard se reprochait néanmoins d'avoir battu Mariette, et cependant il pensait que, si Mariette avait quelque amour pour lui, elle oublierait bien vite un moment de colère.

Le jour vint, le chat poussa un cri ; Gérard courut à lui; il était mort. Gérard, accablé de douleur, descendit chez la portière.

— Mariette n'a rien dit en rentrant hier au soir?

— Non. monsieur.

— Bien; alors je \ous prie d'enlever le corps du petit Chat, qui vient de mourir... Si quelquefois on venait me demander, vous diriez que je suis parti pour quehiuos jours à la campagne;

Ayant attendu inutilement jusqu'à midi, Gérard avait pris un parti : il allait demander l'hospitalité à son ami Giraud. qui demeurait depuis peu de temps dans une petite maison, à Auteuil.

« Tout est bien fini entre elle et moi, pensait Gérard en marchant à grands pas, elle n'est pas revenue ce matin, elle ne reviendra pas. Pourquoi faut-il que j'aie mis ma confiance dans une telle créature vaniteuse et coquette? J'aurais dû tous les soirs m'endormir avec l'idée que je me réveillerais seul le lendemain. Où sont envolés les beaux jours de la rue du Regard et de la rue des Canettes? Quand elle avait ses petites robes de toile si propres... Si j'avais écouté Thomas cependant, je ne me serais pas illusionné aussi longtemps. »

Cinq minutes après, Gérard se surprenait à défendre Mariette; peut-être avait-elle été entraînée à cause de sa mère et de sa sœur. Si elle n'avait pas été à Lyon, elle n'aurait pas eu besoin d'argent; si elle n'avait pas eu besoin d'argent, elle n'aurait pas pensé à l'avocat. Et toujours ce mot cruel d'argent venait se mettre dans la balance à côté de son amour.

« Encore, se disait Gérard, si elle m'avait dit : « Je ne t'aime plus, séparons-nous; » je l'aurais compris. Qu'est-ce qui la forçait à rester avec moi si elle ne m'aimait plus? «

Alors Gérard se rappela les discours de sa mère sur ce sujet. «Elle avait raison, se dit-il, ma pauvre mère, je l'ai bien oubliée depuis quelque temps ; à Auteuil je lui écrirai; je ne lui dirai pas ce qui arrive, mais elle me consolera toujours. »

A Auteuil, Gérard trouva Giraud en compagnie d'un philosophe excentrique, qui se partageaient un immense plat d'oseille. Il fut reçu à bras ouverts et invité à prendre

sa part du festin ; on lui offrit une énorme tranche de pain noir de paysan et une cuiller pour atteindre l'oseille. Gérard fit une forte grimace en mangeant la première bouchée : l'oseille était cuite, mais sans beurre.

— Mon cher, dit Giraud, si ce régime te va, tu peux rester ici tant que tu voudras, mais, si tu as peur de la nourriture d'ermite, sauve-toi, nous n'avons absolument que ce légume à l'offrir. Le jardin produit de l'oseille, nous la mangeons; dans un mois, nous aurons des raisins, et nous attendons cette époque avec bonheur.

— C'est que la première fois ça vous paraît un peu sûr.

— N'est-ce pas? dit Giraud ; on s'y fait; le pain est bon, quoique de troisième qualité; après tout, il y a du tabac. Que veux-tu? nous avons une maison de campagne, c'est jiour faire des économies... D'ailleurs elles sont forcées. Es- tu riche dans ce moment?

— J'ai cinq francs, dit Gérard.

— Âh! il a cinq francs et il ne le disait pas; tu as le droit d'être nourri dix jours avec de la viande; nous allons acheter dix sous de viande par jour.

— C'est trop, dit le philosophe, qui avait jusqu'alors gardé un profond silence... la viande alourdit l'esprit.

— Au fait, dit Giraud, je le présente mon ami. un philosophe distingué qui l'expliquera lui-même son système.

— Plus tard, dit Gérard, qui ne pouvait supporter tous les philosophes d'occasion qui sortent de sous chaque pavé de Paris.

— Je savais que tu as un jardin, dit Gérard, o.l je ne te demande qu'un .service, c'est de m'indiquer le moyen de pae rendre utile.

— Tu veux travailler au jardin?

— Oui, dit Gérard.

. — Tant mieux, nous ne prendrons pas de jardinier. Il y aà enlever toutes les herbes qui croissent dans les allées et les plates-bandes, il y a à puiser de l'eau et à arroser... Oh! tu renonceras bien vite à l'ouvrage. Je suis entré comme toi plein de bonne volonté, mais au bout de deux jours j'en ai eu assez. Si tu travailles bien, je m'engage à te faire boire le vin que tu désireras, du vin de Bourgogne ou du vin de Bordeaux.

— Je n'y tiens pas beaucoup, dit Gérard.

— C'est égal, cela est nécessaire pour faire passer l'oseille.

— Vous avez donc du vin dans la cave?

— Pas une larme; mais, en nous promenant, nous avons découvert d'honnêtes commerçants, qui nous offrent tout ce que nous désirons.

— Eh bien! je vais travailler, dit Gérard.

Il espérait ainsi, à force de fatigues nouvelles pour lui, épuiser son corps et perdre le souvenir de Mariette; toute ja journée Gérard montra un grand courage; la nouveauté le tenait ; il puisait de l'eau, arrosait les fraisiers sans penser que la saison en était passée depuis longtemps. Il arrachait les mauvaises herbes et les brouettait au dehors de la maison.

Il atteignit assez vite six heures du soir, après avoir travaillé sérieusement quatre heures; la perpétuelle oseille reparut au dîner en grande abondance, mais couronnée par un petit morceau de bœuf saignant, que le philosophe avait fait cuire avec amour.

— Tu mérites le vin, Gérard, car je t'ai vu travailler comme un maçon ; mais il nous faut sortir.

24fi LES AVENTURES

Sur la route. Giraud montra à son ami une maison nouvo.

— Vois-tu, lui dit-il, c'est la maison d'un riche marchand de vins; tu vas dire que tu désires acheter une pièce do vin; alors, on te conduira à la cave, et on se fera une joie de te faire goûter différentes espèces de vins. Sois grand seigneur, tu n'es pas mal vêtu ; plus tu te montreras ilifficile, plus tu boiras.

— Mais je n'ai pas envie d'acheter de vin.

— Qu'est-ce que ça fait? tu ne t'engages à rien. Allons, entre... nous t'attendons.

— Et vous ne venez pas avec moi ?

— Nous ne pouvons pas, dit Giraud, nous sommes déjà connus dans la maison.

— Oh! je n'irai pas, dit Gt'rard.

— Que tu es lâche ! Vois-tu là-dedans quelque chose contre la probité la plus rigoureuse?

— Non, mais je n'y tiens pas.

— Je te mènerais bien boire le vin en ma compagnie dans une autre maison, mais nous avons épuisé tous les gros commerçants en vins à une lieue à la ronde; le philosopiie et moi connaissons déjà cinq caves bien garnies, ma foi !

Les trois compagnons firent leur promenade du soir, et rentrèrent à la maison d'Auteuil. Quoiqu'il fût très-fatigué, Gérard ne dormit pas. Le souvenir de Mariette était plus fort que les travaux de jardinage : c'était ce qui faisait peur à Gérard, que cette solitude de la nuit, sans distractions, sans pouvoir confier ses paroles qu'au silence. 11 entendait les ^is du chat mourant, et le mystérieux rapport qui l'avA \ séparé en même temps du chat et de Mariette le plongeait dans d'amères ppns('cs.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. 2î7

11 sp leva et alla faire un tour dans le jardin; mais ces dérangements ne ramenaient pas plus le calme dans son esprit qu'un malade ne retrouve la santé en changeant de place dans son lit.

« Pourquoi ne meurt -on pas tout d'un coup dans les bras de celle qu'on aime? pensait-il; combien on serait heureux! »

Gérard faisait mille projets et pensait à retourner chez sa mère; mais elle s'apercevrait vite de son chagrin et serait heureuse de la séparation de son fils d'avec Mariette.

« Si je pouvais en aimer une autre! se disait-il; je fermerais les yeux, je croirais que c'est Mariette... Mais c'est impossible... »

Et il pensait qu'il avait mal fait de venir à Auteuil ; que peut-être Mariette reviendrait, peut-être était-elle déjà venue. Mais, si elle ne venait pas? combien la chambre lui paraîtrait triste sans la voix de cristal dont il conservait le timbre en souvenir ! combien l'appartement deviendrait fanèbre, sans les cercles capricieux du petit chat tournant comme une fusée !

Gérard se raisonna sérieusement afin de prendre courage et de continuer son travail de jardinage; mais la corde à puits, la bêche et la brouette lui faisaient mal aux mains. Il essaya de se fatiguer en marchant beaucoup; au bout de dix tours dans le jardin, qui n'était pas très-long, il eut honte de ce métier de cheval de fabrique, et il alla se jeter sur le lit en pleurant, ne se sentant plus ni fermeté ni résignation. Au dîner, il ne dit pas un mot ; Giraud lui demanda des nouvelles de Ma-riette, et Gérard se sentit froid en dedans en entendant ce nom.

— Elle va bien, dit-il, ne voulant pas entrer dans des confidences inutiles.

Ne sachant comment se dérober à l'inunense douleur qui l'accablait, Gérard, tout en regardant alors les livres avec un souverain mépris, prit un volume dépareillé de Montaigne, qui traînait dans la bibliothèque de Giraud.

— Voyons les moralistes, se dit-il, on prétend qu'ils sont bons à calmer la douleur.

11 parcourut divers chapitres : de l amitié, de la modération, de ne communiquer sa gloire, qui ne correspondaient en rien à la situation dans laquelle il se trouvait. Cependant, en feuilletant machinalement le Montaigne, qu'il avait plutôt envie de jeter dans le puits, il tomba sur le passage suivant :

« En celle arrière-boulique, faut-il prendre nostre ordinaire entrelien de nous à nous-mêmes, et si privé que nulle accoinlance ou communication de choses eslrangieres y trouve place; discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train ou sans valeur, à fin que, quand l'occasion adviendra de leur perle, il ne nous soil pas nouveau de nous en passer. »

Gérard fit deux fois le tour du jardin et relut ce passage, se tàtant et cherchant où pouvait se trouver cette fameuse arrière-boulique, au fond de laquelle on était libre de se garer du chagrin comme d'autres se protègent du soleil sous une tente.

Après avoir réfléchi, Gérard s'écria :

— C'est un misérable, que ce Montaigne !

Et, tout le temps du dîner, il éclata en telles acrimonies contre le moraliste, que Giraud lui demanda la raison de sa colère subite.

— Montaigne est un égoïste! disait Gérard.

— Pourquoi? dit Giraud.

— Mon ami, il prétend que chaque homme, lorsqu'il a perdu ses biens, sa femme, ses enfants, doit pouvoir rire comme si rien ne lui manquait. J'aurais voulu lui voir perdre sa...

Gérard s'arrêta brusquement.

— Perdre quoi? demanda Giraud.

— Ah! Montaigne n'a jamais aimé les chats! S'il avait été à ma place et qu'il eût compris les souffrances de cet animal qui se mourait tristement, il ne se serait pas retiré dans son arrière-boutique, comme il le dit : il n'a pas de cœur !

— Qu'en sais-tu? .\s-lu lu sa biographie?

— Non, dit Gérard, mais je me doute qu'il n'a jamais souffert.

— Quand tu seras réellement dans la douleui', dit Giraud, ne lis jamais les moralistes; c'est le moment ou jamais d'acheter Paul de Kock.

— Tu as raison, dit Gérard; je me rappelle maintenant qu'un homme intelligent, qui commençait à relever de maladie, me dit qu'il ne pouvait supporter ni Shakspeare, ni Molière, ni Balzac, et qu'à force de songer il envoya chercher Monsieur Dupont au cabinet de lecture ; le lendemain, il était guéri.

— Il ne faut pas en abuser, dit Giraud ; la popularité de Paul de Kock est tout entière dans son gros comique, sa joie franche, la santé perpétuelle de ses héros, la gaieté do ses repas impi-ovisés et le bonheur de ses amoureux.

— Voilà un homme, dit Gérard, qui aura fait rire toute une génération de grandes dames et de grisettes, de portiers et d'artistes; lui seul aura conservé la joie dans une époque triste et tourmentée. El, parce qu'il n'écrit pas

(l'une façon tnnt à fait parfaito, on ne lui élèvera pas de statues! Ses œuvres mourront faute d'avoir été embaumées parla forme!... Décidément, nous sommes des ingrats! Je m'en vais louer un roman de Paul de Kock!

Malheureusement, il n'y avait pas de cabinet de lecture dans le pays, et Gérard retomba dans sa tristesse.

Le troisième jour, Gérard n'y tint plus et partit pour Paris. En arrivant dans la rue Saint-Benoît, il fut pris d'une grande émotion en pensant que peut-être Mariette était revenue et qu'elle l'attendait. Pour conserver plus longtemps cette illusion, il fit un détour en se nourrissant de cette douce idée, et il passa rapidement devant la loge du portier, ne voulant entendre parler personne avant d'entrer.

Mais la petite chambre était froide et nue comme si elle n'avait pas été habitée depuis de longues années; tout était en désordre par le déménagement de Mariette. Gérard n'avait aucuns soins; il fallait s'occuper de lui comme d'un enfant pour le tenir en toilette convenable; il apportait le mémo esprit d'insouciance dans sa chambre, laissant toutes choses traîner à l'aventure, les papiers, les habits et les livres. Et cependant une jolie chambre propre, bien aérée, avec un peu de soleil et quelques fleurs, mettaient son esprit en fête.

Mariette savait lui procurer de ces plaisirs ; aussi fut-il pris d'un grand serrement de cœur en regardant les souliers non cirés au milieu de la chambre, la poussière sur tous les meubles ; plus de Mariette, plus de petit chat, et le coucou morne et sans mouvement. Il voulut travailler, mais les quelques pages précédentes qu'il avait écrites lui donnèrent du dégoût : jamais il ne crut à sa médiocrité comme ce jour-là.

DE MADEMOISELLE MAIUETTE. 2oi

Il s'étendit sur son lit et s'endormit. Quand il se réveilla, la nuit venait. L'ennui et le dégoût de la vie s'étaient tellement emparés de lui, qu'il n'eut pas le courage de descendre pour aller manger. Le lendemain matin, il fut réveillé par le soleil, qui se glissait sur le lit par une toute petite fenêtre que les habits de Mariette couvraient ordinairement. Gérard se leva et essaya de secouer son apathie, et il combina quels amis joyeux il pourrait bien voir, (jui n'avaient pas trop l'habitude de travailler.

On frappa à la porte: Gérard courut ouvrir. C'étaient Mariette et sa sœur. Gérard crut que sa tète allait éclater ; les tempes lui battaient. Mais, autant il éprouvait d'émotion, autant il se montra froid. D'ailleurs, la présence d'Antoinette le glaçait. Mariette était pale et les yeux cernés. Elle ne dit d'abord rien et lit semblant de chercher tjuelque chose dans les armoires.

— Bonjour mademoiselle, avait dit Gérard.

Et ce mot de mademoiselle, qui lui sciait le gosier quand il passa, donna le ton à la conversation.

— Gérard, dit Mariette, qui n'employa pas le mol de monsieur, tout en renonçant au tutoiement, j'ai à vous demander un service.

— Je suis tout à vos ordres, mademoiselle.

— Je suis très-gênée, dit Mariette; je viens vous demander si vous voudriez bien me donner un matelas, une chaise, et une table.

— Oui, mademoiselle, dit Gérard, vous pouvez les faire emporter. -

En parlant ainsi, Gérard avait des larmes dans la voix : quelque chose d'intérieur le poussait à se jeter aux genoux de Mariette, à lui dire combien il l'aimait eiicore, ({u'il n'uimcrail jamais ([u'elle, malgré tout ce qui était arrivé;

et il se sentait retenu par une sotte timidité. Antoinette, avec son menton pointu, les regardait tous deux et semblait heureuse de leur brouille.

— J'ai un petit coffret dans l'autre chambre, dit Mariette ; savcz-vous où il est, Gérard ?

— Oui, dit-il, je vais vous le chercher.

Il entra dans la chambre à coucher, prit le coffret et le donna à Mariette; mais leurs mains s'étaient touchées; ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre sans dire un mot. Us seraient restés ainsi longtemps.

— Et ma sœur qui est par là, dit Mariette; attends-moi à cinq heures, mon Gérard.

■ — Vraiment! dit Gérard.

— Oui, sans manquer; ne dis rien devant Antoinette. Ils rentrèrent dans la chambre précédente.

— Si vous voulez envoyer chercher les meubles aujourd'hui, dit Gérard, je donnerai l'ordre au portier de les laisser passer.

Mariette sortit laissant'Gf'rard en extase. 11 se sentait rajeuni de dix ans; il s'habilla en moins d'un clin d'œil en grande toilette, et sortit dans les rues, s'étonnant de se trouver h'ger comme une plume. Il lui prenait des envies de s'envoler; rien ne lui semblait impossible.

La joie lui sortait par tous les pores; il regardait les passants en souriant, comme pour leur annoncer la bonne nouvelle ; tous les hommes lui semblaient bons et beaux, les femmes aussi, le ciel, la rue, les boutiques. Il courut d'un trait jusqu'au quai Malaquais. et ce n'était qu'en raisonnant un peu qu'il se gênait pour ne pas crier à tout Paris : « Je suis aimé! »

A cinq heures juste. Mariette arriva, et son arrivée fut

un long baiser sans lin ; cependant elle se débarrassa des étreintes de Gérard et se détourna pour pleurer.

— Qu'est-ce qu'il y a, mon amie? dit Gérard.

— Je t'ai trompé, dit-elle en sanglotant.

— C'est déjà oublié, mon amie ; je t'en prie, ne pleure pas.

— Comme tu as été méchant, dit-elle ; regarde ma pauvre oreille, tu as arraché ma boucle d'oreille ; j'ai beaucoup saigné.

— Oh! ma pauvre amie, laisse-moi baiser ton oreille.

— Et Antoinette qui ne t'avait rien fait, et que tu as battue indignement.

— Est-ce possible? dit Gérard ; je ne me rappelle rien.

— Je crois que tu nous aurais tuées toutes les deux, si Ernest ne t'avait renversé.

— C'est donc Ernest? demanda Gérard ; je ne le savais pas non plus... que je le retrouve un jour.

— Non, dit Mariette; je veux que tu me jures que tout est fini.

— C'est impossible, dit Gérard, on ne reçoit pas un coup de poing pareil, qui vous fait perdre connaissance, sans chercher à se venger.

— Oublie Ernest comme je l'oublie, dit Mariette, et je vais t'en donner une preuve. Prends ta plume et écris.

Gérard obéit.

« Ernest, dicta Mariette, je vous prie de ne plus chercher à me voir, je suis avec Gérard... » — Et maintenant, ditelle, tu mettras toi-même la lettre à la poste pour être sûr que je ne te trompe pas,

Mariette expliqua à Gérard qu'elle lui avait demandé quelques meubles, afin de loger Antoinette dans un petit cabinet, non loin de sa mère.

— Tu as eu là une bonne idée ; vrai, mon amie, le malheur est entré ici derrière les talons de ta sœur.

— Mais je veux que, (|uand vous vous rencontrerez, vous ne vous fassiez pas mauvaise mine, dit Mariette.

— - Je l'aime maintenant, j'aime tout le monde.

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