‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 11 sur 13 · UNE SOIREE AU RAL HABILLE · texte numérisé non relu

UNE SOIREE AU RAL HABILLE

Huit jours se passèrent ainsi pleins de bonheur et de tranquillité; cependant le soir du huitième jour, Mariette, ayant eu une petite querelle avec Gérard, entra dans de violentes attaques de nerfs ; elle étouffait, se trouvait mal, et demandait de l'air.

Gérard courut chercher un médecin ; ayant frappé inutilement à la porte des plus proches médecins du quartier, il finit par en trouver un, et rentra ; mais, à sa grande surprise, Mariette n'y était plus. Le médecin arriva et .<;ourit en entendant parler d'une femme tout à l'heure à la mort, et qui avait pris la fuite aussitôt qu'on était allé chercher du secours.

Cette nuit fut une des plus pénibles pour Gérard, qui ne trouvait aucuns motifs à la disparition de Mariette ; cent fois de légères altercations avaient eu lieu, qui s'étaient apaisées d'elles seules. Le lendemain il reçut un mot de billet qui contenait ces mots : « Gérard, je suie obligée de

ne plus demeurer avec toi; mais, si tu veux venir, tu me feras plaisir. Demande, rue des Marais-Saint-Germain , n° 14, madame Roux; on m'appelle ainsi. »

La rue des Marais est à deux pas de la rue Saint-Benoît; Gérard y courut, ne s'expliquant pas un changement de nom et d'adresse si subit. Mariette vint ouvrir elle-même, jiabillée d'un élégant peignoir blanc.

— Est-ce toi madame Roux? dit-il.

— Tu peux toujours m'appeler Mariette.

— A la bonne heure; mais veux-tu m'expliquer pourquoi tu t'es sauvée tout d'un coup ?

— Mon ami, je n'aurais pas osé te le dire, tu te serais fâché; maintenant je te crains.

— Oh! dit Gérard.

— Mon oreille est seulement guérie depuis deux jours. Monsieur de Labouglise...

— Oh! là, là! dit Gérard.

— Tu cries avant qu'on ne t'écorche ; ce monsieur a peur de toi également, il dit que tu as des yeux de chat, et il n'aime pas à te rencontrer.

— Vieil imbécile, qui racle des antiques!

— Enfin il n'est pas imbécile pour moi, dit Mariette, puisqu'il me fait vivre; quand je me suis brouillée avec toi, à la suite d'Asnières, je lui ai été porter ma nouvelle adresse; mais, chez ma mère, il ne pouvait pas travailler. Il est très-riche, ça ne lui coûte rien de satisfaire ses fantaisies; il m'a proposé de me meubler un appartement.

— Il t'entretient alors? s'écria Gérard.

— M. de Labouglise n'est pas mon amant; il se soucie bien des femmes! il n'aime que ses bronzes; il me retient cinquante francs par mois sur mes trois cents francs pour les avances qu'il m'a faites en achetant des meubles, et il

va continuer sa sculpture. Il ne voulait plus venir chez toi, tu vois donc qu'il me fallait un autre appartement.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Gérard,

— Mais tout cela ne t'empêchera pas de me voir. J'irai chez toi tous les jours, une heure ou deux.

— Une heure ou deux! s'écria Gérard, nous ne vivrons plus ensemble!

— Mon ami, cela ne se peut pas.

— Alors, je m'en vais, dit-il.

— Ah! que tu es singulier; ma mère exige que j'aille dîner avec elle, ma sœur est très-paresseuse, il faudra que je veille à tout, que je fasse aller la maison ; mais je te promets que j'irai dîner avec toi le plus souvent possible.

Gérard se laissa persuader, qiioi(ju"il eût la tète troublée de tous les événements qui s'étaient passés en moins de quatre jours.

— Surtout, dit Mariette, viens plutôt le matin ici. quand tu voudras me voir, car M. de Labouglise arrive à peu près à cette heure-ci tous les jours, et il n'est pas nécessaire que vous vous rencontriez.

— Ah! Mariette, Mariette! s'écria Gérard d'an ton plein de désolation et de reproches.

— Quoi encore?

— Je crois que nos beaux jours sont passés... je t'aime, mais je ne viendrai plus ici.

— Et moi, je n'irai plus chez toi, s'il en est ainsi.

— Chez moi, Mariette, dans notre ancien logement, nous serons heureux en nous retrouvant ensemble ; mais ici, ces meubles neufs, le grand escalier, tes toilettes, tout me rappelle trop le passé; tu m'aimerais ici do toutes tes forces, mieux que tu no m'as jamais aimé', que jo ne le

croirais pas; chez moi, au contraire, aime-moi aussi peu que tu voudras, et je serai content. Adieu! dit-il.

Autant Gérard était heureux la veille, autant il était malheureux en sortant; il eut honte de son habit qui était lustré sous les bras, il s'aperçut que ses souliers ne brillaient pas, il se souvint qu'il portait le même chapeau depuis six mois; il regarda sa toilette dans une glace et perdit courage. Il enfonça son chapeau sur les yeux pour ne pas être vu, et marcha sans savoir où il allait.

— Ah ! que tu as l'air funèbre ! dit Thomas, qu'il rencontra près de l'école des Beaux-Arts. Ce sont les envois de Rome qui te rendent triste?

— Je me soucie bien des envois de Rome !

— Moi aussi, dit Thomas, mais je n>'en vais chaque ann(!e contempler l'abrutissement de ces pauvres jeunes gens qu'on dresse à cet horrible métier de peintres de Rome, Kst-ce que tu n'écris rien là-dessus?

— Pourquoi faire? dit Gérard, perdre son temps à se moquer de pareilles médiocrités. Les chângerai-je en hommes supérieurs? Non. En hommes de talent? Encore moins; alors c'est de la besogne inutile.

— Cependant, dit Thomas, on peut attaquer l'Académie, qui fait des momies de jeunes gens peut-être distingués.

— L'Académie ne corrompt rien, dit Gérard; l'Académie aime la médiocrité, le convenu, la tradition bête, et toutes les médiocrités vont à elles et ne demandent pas mieux ([ue d'être guidées dans cette voie.

— Cependant, dit Thomas, on a vu des peintres de talent qui étaient partis de Paris après avoir exposé de bons tableaux et qui s'en revenaient classiquement ennuyeux. C'est donc la faute de renseignement de l'Académie.

— Bah ! dit Gérard, rien n'arrête le développement d'un

DE MADEMOISELLE MARIETTE. S-Sî)

homme de talent : ni la misère, ni la maladie, ni les faux conseils, ni les mauvais enseignements. Nous sommes environnés d'ennuyeux, d'imbéciles, de traîtres, de lâches; et, si nous sommes forts, nous devons nous débarrasser de tous ces ennemis. Si nous n'avons pas le courage, c'est-àdire une conviction profonde de l'art, nous succombons, tant pis, il n'y a rien à dire. Nous ne sommes pas des victimes, nous n'étions pas dignes de faire de l'art, et nous sommes entrés par erreur dans co beau et rude chemin qui mène à la popularité. On est doué,. ou on ne l'est pas; ceux qui ne sont pas doués réussissent en apparence, dans le moment, plus que ceux qui sont doués; ils ont la fortune, les honneurs, la réputation, plus vite que les autres. Et cela se comprend : étant des médiocrités, ils ne blessent })ersonne, ils sont aimables, bons enfants à la surface, et n'offrent pas de ces angles dont sont pleins ceux qui sont doués ; mais le temps fait bonne et prompte justice des médiocrités. Au contraire, ceux qui sont doués passent à travers les jalousies, les haines et les diffamations, comme Murât passait au milieu d'un régiment qui tirait sur lui. sans ôtre atteint. Ils supportent faim, misère, envies, railleries, sans en être touchés : ils ont la foi en eux-mêmes, et avec une telle force on vit vieux, plein de santé, et, à cinquante ans, on a les cheveux noirs.

— Cependant, dit Thomas, j'ai connu plus d'un peintre (jue la misère a paralysé complètement, et qui, avec un peu d'aide, eût produit de belles choses. Au lieu de cela, il est tombé dans les mains des marchands, et il s'est livré à de honteuses lithographies.

— C'est qu'il était né pour faire de pareilles lithographies.

— Mais, dit Thomas, il pleure d'être obligé de faire du commerce.

— Il fait semblant de pleurer.

— Non, non, dit Thomas.

— Alors il se trompe sur lui-même : puisqu'il comprend l'art, pourquoi ne fait-il pas d'art?

— Parce que, je te dis, il gagne péniblement sa vie en faisant du commerce.

— C'est une drôle de chose que tu ne veuilles pas me comprendre, dit Gérard, toi qui as justement passé par l.î. Comment faisais-tu quand tu étais compositeur d'une imprimerie?

— Le soir, dit Thomas, et le matin en hiver, à partir de quatre heures, je faisais des études à la lampe pondant deux heures jusqu'au moment où j'allais à l'atelier.

— Et îu ne vivais pas de la peinture?

— Je ne gagnais pas un sou.'

— Bon, dit Gérard, tu vois bien que tu faisais du commerce en dehors de l'art et que cependant tu étudiais. Quand tu es sorti de l'imprimerie, comment as-tu fait?

— Je faisais cinq ou six petites aquarelles par jour que je vendais, sous les arcades de llnstitut, six sous pi(ke.

— Et tu en vivais ; c'est encore du commerce ; tu vois donc que ni l'imprimerie, ni les petits dessins à six sous, ni la privation, ni la misère, ne t'ont empêché d'arriver.

—.Je ne suis ^as arrivé.

— N'importe, tu arriveras certainement. Ainsi, comprends bien que tous ces gens qui pleurnichent, qui font sonner l'art si haut, qui se disent victimes de la sociét '. qui gagnent largement leur vie à des travaux tels que la gravure et la lithographie, sont des orgueilleux : ils donnent tout ce qu'ils peuvent donner; ils étaient nés pour être des ouvriers, et se sont lancés dans l'art par une manie trop commune aujourd'hui; ils sont restés ouvriers, c'est-

à-dire de mauvais interprètes des créateurs: ils n'en sont pas même dignes et ils se plaignent encore. Si tu veux d'autres exemples qui prouvent que la misère et les autres piégos tendus sous nos pas ne doivent rien arrêter, tu te rappelles bien ce pauvre Chien-Caillou, dont vous admiriez tous les eaux-fortes, que vous mettiez tout près de Pit'inbrandt, et qui aurait été si loin, disiez-vous, s'il n'avait tant souffert de la faim. Qu'est-ce qu'il a fait le jour où il lui est tombé un petit héritage du ciel?

— Il est vrai, dit Thomas, embarrassé, qu'il a perdu tout son sentiment.

— Ce n'était pas cependant une de ces grosses fortunes qui tuent un homme, qui le rendent lourd, fier et gras : il avait juste de quoi vivre, six cents francs de rentes, une fortune pour lui, qui vivait avec cinq francs par mois. Il a continué à travailler; mais ses eaux-fortes n'étaient plus supportables; tandis qu'avant, quand il vivait avec un morceau de pain et des légumes, il avait du talent. Cela, Thomas, doit te prouver que ni les mauvais enseignements, ni les influences, ni la misère, ni la faim, ni la maladie, ne peuvent corrompre une nature bien douée. Elle souffre; mais trouve-moi un grand artiste qui n'a pas souffert. Il n'y a pas eu un seul homme de génie heureux depuis que l'humanité existe.

— J'ai envie, dit Thomas, de te faire cadeau d'une jolie cravate.

— Pourquoi? dit Gérard.

— Parce que tu as bien parlé, quoique d'une façon amère. Je sens que tu as raison, et je voudrais te corriger d'un fond de chagrin qu'il y a en toi : voilà pourquoi une jolie cravate en soie, fond paille avec de belles pivoines rouges et des tiges d'un vert surprenant, fera tellement

bien à ton cou que. quand tu te regarderas, tu seras plein de joie. Nous ne savons pas assez profiter des couleurs, et les sauvages et les paysans, qui s'habillent d'étoffes bariolées et de tons crus, sont autrement adroits que nous.

Gérard soutenait la question du noir dans les habits, et le peintre n'avait pas beaucoup de peine à le battre.

— Cependant, disait Gérard, je n'oserai pas me pré-, senter dans la bonne société avec la fameuse cravate à per* roquets.

— Avec beaucoup décourage, dit Thomas, on s'impose} quant à moi. je ne la quitte jamais nulle part; je laissé rire ceux ([ui veulent rire, et je regarde les autres s'ennuyer dans leurs cravates blanches empesées.

Un soir Gérard accompagna Mariette à Mabille; elle avai^ abandonné les bals d'été du quartier latin en même temps qu'elle avait dépouillé ses robes de toile. Elle était partie dans un élégant coupé de louage avec Gérard et M. Charles, le fils du marchand de couleurs.

Mariette avait une toilette splendide et pouvait rivaliser avec les lorettes les plus en renom de la rue Bréda. On la regardait beaucoup, on venait instamment la prier à danser et à valser : Gérard était heureux du succès de son amie. Cependant, quand elle le quittait pour répondre à une invitation de danse, il lui semblait que son bonheur .j^ s'envolait, et il fronçait les sourcils en voyant les mille! manèges de coquetterie que Mariette faisait à son cava» lier.

— Pourquoi ne veux-tu pas danser? dit Mariette. jj

— Cela ne se peut pas, dit-il, ce n'est plus de mon âge.

— Âh ! quand tu m'aimais, lui dit-elle, au Prado, tu ne parlais pas ainsi... Rappelle-toi tes cheveux coupés aull Prado.

— Au Prado, dit Gérard, on danse comme on veut; ici, tous ces messieurs me font l'effet en même temps de commis de magasin et de maîtres de danse.

— Je parie que Charles sera plus aimable, dit Mariette. Charles, voulez-vous m'inviter pour la valse?

— Comment 1... avec plaisir, dit celui-ci, qui prit Mariette par la taille et l'entraîna rapidement dans le tourbillon des valseurs, pendant que Gérard restait seul.

Cette dernière circonstance accrut encore sa mauvaise humeur; il bouda Mariette quand elle revint et se promit (le lui dire en chemin qu'il ne retournerait plus au bal Mabille. parce qu'il se sentait jaloux des moindres paroles ([u'on lui adressait. Mais Charles ne quitta pas Mariette à la sortie du bal, comme l'avait espéré Gérard, et sa mauvaise humeur s'en accrut. Il resta tout le long du chemin morne et la tête baissée, préparant un orage de raisons pour quand Mariette rentrerait chez elle.

On arriva au quai Malaquais, que Charles devait suivre l)our s'en retourner dans le quartier de l'Hôtel de Ville; Gérard fut on ne peut plus étonné de voir le marchand de couleurs tourner la rue des Marais; si encore Gérard avait donné le bras à Mariette, il lui aurait été facile de s'arrêter au quai et de souhaiter le bonsoir au marchand de couleurs; mais la mauvaise humeur de Gérard fit que, restant en arrière en sortant du bal. Mariette avait pris le bras de Charles. Aussi, pendant le chemin, Gérard, qui marchait derrière eux, sentait sa colère s'accroître; et elle, faillit éclater lorsqu'il vit qu'il ne reconduitait pas son amie seul avec elle.

Son espoir fut que Charles, aussitôt qu'on serait arHvé à la porte, s'éloignerait par discrétion et les laisserait ensemble quelques minutes; mais Charles continua à caU-

26i LEï^ AVENTURES

sor avec Mariette jusqu'à ce que le cordon fût tiré, et Gérard, que la présence d'un tiers gênait, s'en alla pour la première fois sans avoir embrassé son amie. Il dit un brusque bonsoir au marchand de couleurs et lui tourna le dos, car son chemin était de descendre la rue, tandis que Charles la remontait.

A peine avait-il fait quelques pas que Gérard tourna la Icte par un mouvement dont il ne se rendit pas compte : la rue des Marais est étroite, assez mal éclairée, cependant il put s'apercevoir que Charles s'était arrêté également. Gérard fit encore quelques pas en affectant de faire sonner ses talons et en diminuant graduellement le bruit comme un voyageur dans le lointain, et il s'embusqua dans une porte cochère ; il y resta tapi cinq minutes et sortit tout à coup; mais il lui sembla que Charles avait fait également le même manège.

— 11 paraît que ce monsieur m'espionne, dit Gérard en s'en retournant chez lui triste et découragé.

Le lendemain matin, il était chez Mariette et lui demandait compte de la conduite de M. Charles.

— Pourquoi, dit-il, semblait-il attendre que je fusse parti?

— Tu ne vois pas clair, dit Mariette, tu auras pris quelqu'un pour lui.

— J'en suis sûr, dit Gérard. Qu'est-ce que cela veui dire? Est-ce que je le gêne, ce Charles?

— Tu te montes toujours la tête, tu vois des choses oâi il n'y a rien. Pourquoi Charles serait-il gêné par toi?

— Eh bien! dit Gérard, il me gêne, moi; il me semble qu'il aurait bien pu suivre son chemin et ne pas venirfl jusqu'à la porte et m'empêcher de te parler.

— C'est-à-dire que tu faisais ki mine et que tu n'avais

DE MADEMOISELLE MAftlETTË. î>6o

rien à me dire que des choses désagréables; comme jo m'en doutais, j'ai prié Charles de m' accompagner jus(iu'à ma porte.

— C'est bien aimable de ta part.

— Je n'ai pas envie, dit Mariette, de supporter tes humeurs noires.

— Et moi, dit Gérard, il ne me plait pas de t'accompaguer à Mabille.

— Qui est-ce qui te force'?

Gérard rugissait en dedans et n'osait le montrer ; il sentait que sa liaison avec Mariette ne tenait j)lus qu'à un fil, et il craignait de voir ce lil se briser.

— Où est le temps, dit Gérard en se radoucissant, où nous n'avions jamais de querelles, où nous vivions seuls, si heureux. Vois-tu. Mariette, que ce sont les connaissances qui nous séparent. C'est Ernest, c'est le vieux gratteur.

— Tu pourrais bien dire M. de Labouglise, dit Mariette en appuyant sur le titre.

— On dirait que tu aimes la noblesse, maintenant, toi qui me disais combien tu étais heureuse de tourmenter dans le temps le comte Marie avec tes artistes.

. — J'aime les gens comme il faut, dit Mariette.

— Et c'est pour cela que tu ne vois |ilus ton ami Thomas.

— Thomas, dit Mariette, est un paresseux; je lui commande de la peinture, et il ne fait rien. J'ai besoin de tableaux dans mon salon, Thomas ne fait rien ; un jour il est venu nous déranger pendant la séance avec M. de Labouglise et il ne s'est pas gêné : il a fumé sa pipe tout le temps. M. de Labouglise n'aime pas ça...

— Et toi non plus, n'est-ce pas?

— Moi, Dieu merci, j'y ai été assez iiabituée par vous autres, mais ce n'en est pas plus convenable.

— Tu verras, un jour, Mariette, que tu ne voudras plus me reconnaître dans la rue.

— Au contraire, dit Mariette, je voudrais te voir dans une toilette convenable ; tes liabits ne sont jamais brossés; sans cela, je t'aurais fait trouver avec M. de Labouglise.

— Pourquoi faire?

— Il a une galerie; il sait que tu aimes les arts et il ne serait pas fâché de te la montrer. Au fait, veux-tu dîner avec moi aujourd'hui ici? viens à cinq heures, tu le rencontreras.

Pour ne pas avoir une nouvelle discussion, Gérard promit eniin sa grande toilette, espérant plaire à Mariette. Il fut très-surpris de voir trois couvert» sur la table; Mariette était seule, mais elle prévint Gérard que M. de Labouglise était allé commander le repas chez un pâtissier voisin.

— Comment! nous dînons tous les trois? s'écria Gérard.

— Ne te l'avais-je pas dit?

— Du tout, tu m'avais dit que je rencontrerais ici le vieillard...

— Encore, dit Mariette; surtout, ne t'avises pas de le plaisanter.

— Je m'en vais, dit Gérard.

— Si tu t'en vas, Gérard, fais attention que ce sera la dernière fois que nous ilous rencontrerons.

(îérard resta silencieux pendant le repas; il ne (juittail pas des yeux le vieillard, cherchant à saisir dans sa physionomie l'hallucination qui le poussait à gratter sans cesse des figuriries antiques, dails le dessein de les rendre parfaites; mais le vieillard ne disait mot, il semblait

intiniidô de la présence de Gérard et absorbé par la conversation de Mariette. Au milieu du repas, Gérard qui portait son vetre à ses lèvres, devint pâle tout d'un coup ; il venait de voir que le vieillard avait passé son bras autour de la taille de Mariette. Gérard lança un juron d'une voix pleine de rage, et il frappa son verre plein avec une telle force sur la table, que les morceaux de verre éclatèrent, le vin coula sur la nappe, le vieillard s'affaissa sur sa chaise en dégageant son bras, Mariette se . leva, et Gérard prit la fuite après avoir lancé un regard plein d'éclairs... Il renversa un fauteuil dans le salon, claqua la porte et disparut, laissant Mariette anéantie.

-:- La malheureuse! s'écria-t-il dans l'escalier; pourquoi n'ai-je pas jeté mon verre à la tète de ce vieillard? C'est lui qui aurait dû sortir.

Gérard grinçait des dents et se serait volontiers brisé la tète contre les murs. « Elle me fait appeler, se disait-il, pour voir une pareille infamie. Combien j'ai été lâche! C'est fini, je ne la reverrai plus jamais... »

Et il errait par les rues, aussi triste qu'un chien qui a perdu son maître ; machinalement il se dirigea vers l'atelier do Thomas, dans l'espoir de se décharger le cœur; mais il réfléchit qu'on se moquerait de lui, s'il mettait à nu ses rages et ses blessures. Dans l'escalier, il chercha à se composer un masque calme et il entra d'un air presque riant.

— Tu arrives bien, dit Thomas, j'allais aller au bal.

— Je l'accompagne, alors, dit Gérard, qui espérait oublier la scène qui venait de se passer.

— Je suis triste, dit Thomas.

— Moi aussi, répondit Gérard. »

— Je ne vends pas ma peinture, j'ai fait un petit tableau très-rénssi... Mariette l'aime beaucoup.

— Elle se plaint beaucoup de toi.

— C'est moi .qui devrais me plaindre d'elle ; qu'est-ce qu'elle dit?

— Que tu es un paresseux.

— Ah! c'est trop fort ; mais je ne la comprends plus, depuis quelque temps, elle devient égoïste en même temps que grande dame. Crois-tu qu'elle m'a offert de me faire faire un habit pour mon tableau?

— Comment, un habit?

— Oui, par un tailleur qu'elle connaît; et je devrai hii donner mon tableau que je viens de terminer; de plus, faire le portrait du tailleur.

— Quel commerce! s'écria Gérard.

— Je lui ai dit que je n'avais pas besoin d'habit; elle prétend que je suis mal babil h; et que cela m'empêche de Ncndre ma peinture. A cela, j'ai rf'pondu que j'avais absolument besoin de payer mon terme et qu'on me mettra à la porte si je ne paye pas dans un mois ; qu'alors, je désire tirer de l'argent de ce tableau : il me semble que c'est bien naturel. Malgré tout, le tailleur est venu chez moi; il voulait me prendre mesure de force, je l'ai mis à la porte. ,

— Ah ! je comprends maintenant, dit Gérard.

— C'est qu'elle voulait aussi un pendant à ce tableau, qu'elle m'aurait payé plus tard. Je ne connais pas ôcplus tard; elle dit qu'elle est riche. Si elle veut de la peinture, qu'elle l'achète comme tout le monde. Je lui en ai di'jà assez donné... c'est une femme perdue par l'argent.

— Tu crois? dit Gérard en entrant dans le bal.

— Oh ! oui, il n'y a plus de cœur... Cette conversation faisait le plus grand mal à GérariT*

qui aurait voulu entendre dire du bien de Mariette ei (jui

se garda alors de raconter l'événement du dîner, craignant d'entendre Thomas en tirer des conclusions trop sévères.

— Je la regarde, maintenant, dit Thomas, comme une lorette, une femme qui ne croit à rien, qui n'aime rien que l'argent. Tiens, continua Thomas, regarde cette crt-ature qui danse d'une façon excentrique et que tout le monde admire, la Cabrionnette, voilà une femme qui est bien le type de ce monde-là. Elle danse et n'a pas iiuMue foi en la danse; elle se donne beaucoup de mal, mais tout cela est étudié, froid; c'est un travail qu'elle accomplit dans ce moment, parce qu'elle sait qu'on la regarde et que la danse lui fera \eudre sa nuit plus cher. Il me prend des envies de marcher sur ces créatures-là ; je leur pardonnerais si elles avaient le diable au corps, si elles apportaient quelque caprice dans leur danse, si elles ne jouaient pas un rôle en public; mais telles que je les comprends, telles que tous ces jeunes gens les admirent, avec leur sottise et leurs mots appris, je préfère la dernière illle des rues ; encore, peut-on espérer de découvrir un coin naïf qui ait échapp<i à la corruption.

— Ah ! mon ami, Mariette n'en est pas encore là.

— Elle y arrivera, dit Thomas, qui enfonçait à chaque parole un poignard de plus ilans le cœur de Gérard.

— Allons-nous-en, dit-il ; ordinairement le bal m'égayo. aujourd'hui il me semble que j'ai la jaunisse : le gaz ne brille pas, les femmes sont affreuses, les étudiants tristes, ot la musique joue faux.

Ils sortirent et se promenèrent silencieusement sur le boulevard Montparnasse, dont le calme et l'obscurité convenaient mieux à l'état d'esprit de Gérard. Après un assez long silence :

■^- Penses-tu ([uelquefois à la mort? dit Gt'iard.

— Quand je suis li(3ureiix, dit Thomas, jamais quand jo souffre.

— S'il n'y avait pas le dernier moment, dit Gérard, la mort serait une chose assez agréable, mais c'est la fin qui est triste et déplaisante ; penser que tous les gens qui vous regrettent vous auront oublié dès le lendemain, s'en aller en se voyant fumer comme la mèche d'une chandelle, petit à petit,' et avec plus de douleur que la chandelle.

— Est-ce l'inconnu qui te fait peur? dit Thomas.

— Oh! non, l'inconnu, je ne m'en inquiète guère... je crois à un néant absolu, nous servons à fumer des terres : voilà ce qu'il y a de plus' clair pour moi. Peut-être la mort ne fait-elle que nous agrandir! qui sait? J'ai toujours plaint les malheureux qui restent un mois, six mois sur leur lit, parce qu'ils ont le ternps de trop «ouffrir du corps et de l'esprit, car leurs meilleurs amis s'habituent à leur mal, viennent souvent dans les commencements, puis moins souvent, enfin disparaissent tout d'un coup, et ne se rappellent plus de vous qu'en recevant un billet de mort. Cela est cruel pour le malade.

— Le malade s'en inquiète-t-il beaucoup? dit Thomas. Crois-tu que son mal ne l'occupe pas assez pour faire des réflexions sur l'ingratitude?

— Ah! dit Gérard, le riialade tient à la vie jusqu'au dernier moment et aux habitudes de la société. J'ai connu une femme charmante, distinguée, bonne et spirituelle, qui mourut jeune; ce sont toujours celles-là qui s'en vont les premières. Elle n'aimait plus son amant, et son amant ne l'aimait plus; elle ne devait donc pas craindre de lui laisser une mauvaise opinion d'elle. C'c'tait une femme jeune encore, et qui disait avoir vingt-huit ans; cinq minutes avant de mourir, elle appela sa mère ; j'étais là, et je

me retirai, je croyais à des révélations au dernier moment, à des regrets, à un langage qui tient déjà de la langue du monde inconnu et de notre monde; eh bien! son dernier mot fut de faire jurer à sa mère qu'on mettrait sur les billets de mort qu'elle n'avait que vingt-huit ans. Elle en avait trente.

— Quelle coquetterie! dit Thomas.

— Je n'ose pas appeler cela de la coquetterie, car la femme n'était pas coquette pendant sa vie.

— Alors à quoi servait-il de mentir à son extrait de naissance?

— Je n'en sais rien, dit Gérard, et j'ai pensé à cela au moins pendant huit jours sans pouvoir me rendre compte d'une telle fantaisie de mourante.

— C'est encore de la coquetterie, dit Thomas.

— A qui voulait-elle plaire? Elle savait qu'elle allait mourir; elle le disait.

— Elle le disait, et ne le croyait pas.

— Je te répète que je ne l'avais jamais connue coquette de son vivant.

— Alors la n\ort la rendait coquette. 11 faudrait, dit Thomas, avoir longtemps étudié la mort dans les hôpitaux; comme on a beaucoup d'individus à observer, on recueillerait des observations très-précieuses sur les derniers niomenls et les dernières paroles des mourants... J'ai vu finir un de mes bons amis, qui avait souffert longtemps, que la maladie avait aigri, et qui ne nous reconnaissait que pour se plaindre de nous. A sa dernière minute, il dit : « Des femmes! des fleurs! » et mourut. Peut-être entrevoyait-il comme un paradis; ainsi la mort faisait disparaître son mauvais caractère, et il semblait entrer dans un chemin de

roses. Ce pauvre garçon! il aurait eu beaucoup de talent s'il avait vôcu plus longtemps.

— En es-tu bien certain? dit Gérard; j'ai toujours cru qu'on mourait, parce qu'on n'avait rien de mieux à faire; aussi je ne crois pas à ta plirase : « S'il avnil vécu I » Les bommesde génie qui meurent jeunes ont presque toujours beaucoup produit ; ils ont autant et plus travaillé en vingt ans que d'autres en cinquante ; et je suis persuadé que tout ce ([u'ilsavaienteneux d'intelligence, ils l'ont donné entière-i ment. «

— J'aimerais mieux un fait, dit Tbomas, que tes généralités, je m'y reconnaîtrais mieux. Par exemple, Hoffmann, que tu aimes tant, ne préfèrerais-tu pas qu'il eût; vc'cu plus vieux et qu'il eût eu le temps de terminer lesi contes dont on n'a que des plans. '

— Certainement, dit Gérard, je serais beureux qu'lloffnumn eût vécu plus longtemps; mais, le fait existant, sa mort prématurée, je dis qu'il a donné tout ce qu'il pouvait donner. Pour moi il y a une Providence mystérieuse, |B fatalité si tu veux, qui règle le sort des hommes. Ils doi-» vent mourir tel jour, et tout ce qu'ils feront ne les empècbera pas de mourir à riieure fixée; s'ils doivent mourir tel jour, c'est qu'ils ont accompli leur mission sur la terre.

— Est-ce parce qu'ils sont usés, dit Tbomas, (ju'ils s'en V(mt?

— Je le crois.

— Mais pourquoi tant de vieillards, qui ne voient pas^ n'entendent pas, ne pensent pas, restent-ils vingt ans cloué sur leur fauteuil avec autant de vie qu'une momie?

— Ab ! je n'en sais rien, dit Gérard, que la moindre objection dans la discussion renversait.

— Tu pailnis de mission sur la terre, dit Thomas, qu'est-

ce qu'y viennent faire les voleurs, les assassins, les forçats et les gens irritants, dont le nombre est grand et qui vivent longtemps?

— Je n'aime pas à discuter, dit Gérard.

— C'est bientôt dit, mais je ne te conseille pas devant le monde de commencer tes thèses, parce qu'il se trouvera un raisonneur frotté de philosophie...

— Bah! dit Gérard, moi je pense de la nmrt comme Hamlet; et, une nuit que j'ai cru mourir, j'ai eu la force d'aller à ma bibliothèque, de prendre mon Shakspeare, de chercher le fameux monologue d'Hamlet; cela m'a calmé tout d'un coup. Pourquoi? Je n'en sais rien. liamlet n'est pas consolant; tout est m} stère en lui; chaque mot du monologue est un doute, il n'y a pas là de quoi rassurer l'esprit, cependant j'ai f'té tranquillisé sur le moment. A côté du Shakspeare était le volume de la Bibfe, je me suis démandé un moment si je ne chercherais pas un passage de la Bible en rapport avec ma situation maladive; j'ai choisi Shakspeare, et j'ai bien fait.

Cette conversation à bâtons rompus avait chassé l'image de Mariette de l'esprit de Gérard ; mais, (juand il se retrouva seul dans sa chambre, il se rappela la cruelle réflexion de Thomas et la manière brutale dont il entrevoyait l'avenir de Mariette. « Elle n'est pas ainsi, se dit-il ; ou Thomas ne la connaît pas, ou il est toujours animé contre elle d'un certain d('pit, qui la lui montre dans le jour le plus désagrt'able. Non, Mariette n'est pas de ces cré-atures froides qui ne s'émeuvent qu'au son de l'argent : Thomas a peut-être élt' froissé dans son ariiour-propre de peintre de ce qu'elle ne lui a pas offert la valeur de ses tableaux, mais c'est déjà bien à Mariette de s'occuper de peinture, quand tant d'autres ne songent qu'à leur toilette, »

A forco (lo raisonnements, il so rendait eonipte fie la conduite de M. de Labouf^lise, et il se blâmait d'avoir fait une scène si violente sans preuves; maintenant il n'oserait plus reparaître devant Mariette après un tel scandale. Gc'rard s'endormit avec l'idée consolante que Mariette reviendrait le lendemain matin; mais le lendemain Mariette ne vint pas, ni le surlendemain, ni le jour d'après. « Elle est fâchée, se dit Gérard. » Et, quoiqu'il se donnât tort, ilj avait la lierté de ne pas retourner à la rue des Marais.

Le quatrième jour, il reçut une lettre de sa mère, qu| j ('tait dans un état maladif, et f{ui lui faisait entrevoir qu'elle attendait la mort avec résignation. Après avoir lu cette lettre, Gérard courut comme un fou chez Marietteï Il trouva la sœur en train de mettre le couvert.

— Où est Mariette? dit-il d'un tel son de voix qu'Antoinette eut peur.

— Elle est dans sa chambre, dit la sœur. Gérard ouvrit la porte.; Mariette était occupée h faire sa

toilette. ^|l

— Ah ! mon amie, dit-il, si tu savais ce qui m'arrive.

Il y avait une telle émotion dans les traits de Gérard causée par la nouvelle de la maladie de sa mère, que Mariette crut que la pâleur et l'air affecté de Gérard pro-* venaient uniquement de leur séparation de quatre jours, 11 lut la lettre en pleurant, et Mariette essuyait avec ses lèvres les larmes de Gérard.

— Je vais partir ce soir, dit-il, qui sait si nous nous re verrons!

— Oh! oui, nous nous reverrons... console-toi, mon ami!

La voix aigre d'Antoinette vint rappeler Gérard à sa douleur.

lU' MADEMOISELLE MAIUETTE. 2Î5

— Mais, Mariette, cria-t-elle, il y a une heure ijue le diner est cuit.

— Tu vas dîner avec uioi, dit Mariette, et après j'irai te conduire à la diligence.

— Que tu es bonne, dit Gérard, qui oubliait en une heure tout ce qui s'était passé depuis un mois.

En chemin, Mariette dit à Gérard :

— Aie bien soin de m'écrirc de ton pays, surtout ne m'oublie pas.

— Oh! mon amie, dit Gérard, tu sais combien je t'aime.

— Et si tu ne révenais pas '?

— Je reviendrai bien vite, va.

— Aussitôt ta mère guérie, prends vite la diligence.

— Tu m'aimes donc encore?

— Plus que tu ne mérites... Âh! tu m'en as fait avoir des scènes !

— Pourquoi?

— Il demande pourquoi, il se fâche pour je ne sais quoi, pour un rien, parce que M. de Labouglise m'a pris la taille.

— Et j'avais raison, dit Gérard, il ne doit pas te prendre la taille.

— Allons, ne vas -tu pas être jaloux d'un homme aussi âgé, qui m'embrasse sur le front quand il arrive.

— Je n'aime pas ça, dit Gérard ; il n'a pas besoin de te prendre la taille.

— Vilain jaloux, va, dit Mariette, qui est-ce «[ui méfait aimer un homme comme toil

Les deux amants étaient arrivés dans la cour des messageries de la rue^du Bouloy.

— Adieu donc, à bientôt, dit Mariette en embrassant Gérard; et surtout ne manque pas de m'écrire aussitôt que tu seras arrivé.

Gérard passa la nuit en diligence à rêver à ce qui venait de se passer. Mariette était à ses yeux toujours la même : la fortune ne l'avait pas changée ; elle n'avait changé qu<? ses robes; Thomas était un esprit soupçonneux qui ne voyait que .l'envers du bien. Gérard eût voulu que le pein tre eût assisté dans un coin à la scène de réconciliation. Comme Mariette avait été bonne et était entrée dans le chagrin de son amil Comme elle avait oublié vite la scèno; désagréable qui s'était passée entre Gérard et le grattcuH maniaque! |

Jamais Gérard ne retrouverait de fenmic pareille ; et c'é-| tait ce qui faisait la force de son attachement. Des femmes,] il n'en manque point. Mais avoir trouvé une femme jeune et i belle, ne sachant pas lire et jdeine de sentiments délicats, qui avait traversé le^ so(;iétés les plus corrompues de^ ateliers en gardant sa naïveté, rendait Gérard plus heureux (lue d'avoir déterré un trésor. Surtout avec les tourments et les inquiétudes de la vie littéraire, pouvoir se consoler, auprès d'une amie dévouée, si différente des femmes qu( Gérard avait vues au bras de ses camarades.

AMOUns ETELNTES.

La more de Gérard était mieux portante quaiiil il arriva : il ne resta que quatre jours, trouvant le temps long, la ville plus triste ei les habitants plus ennuyeux que par le passé; ne sachant comment occuper ces longues journées de province, Gérard mit en ordre quelques notes en souvenirs du petit chat.

if \h juin 1841. — Moi qu'on dit rêveur, observateur et paresseux, jamais je n'atteindrai aux rêves, à l'observation et à la paresse du petit chat. Il s'intéresse exlraordinairement aux suites de la fumée de tabac. « Où va-t-elle? » se dit-il en interrogeant le plafond qui la dévore. Et son nez rose et velouté se dresse fouillant les tourbillons nuageux qui sortent en flocons de la pipe.

« Ses observations commencèrent à l'âge de cinq mois; il était trop jeune, quand Thomas m'en fit cadeau, pour se mêler des choses de la vie pratique. Avait-il enfin décou-

vort, à lurce de réllexions, où va la fumée de la pipe? Je ne sais. Les chats ne communiquent pas facilement leurs impressions. Quelle supériorité les sépare dn chien, cet animal tapageur qui ne saura jamais garder le fruit de ses ohservations pour s'en récréer silencieusement !

« 2 juillet 1841. — Le chat me coûte cher, autant qu'une blanchisseuse de fin. Jcne parle pas de sa nourriture, car il à tout être vivant il faut un minimum. Un sou de lait le matin, deux sous de mou pour la journée ne sont pas la ruine d'une maison, et même je ne me plains pas de la cherté du foie qu'on lui sert aux jours de fêtes carillonnées; mais le petit chat jouit d'un organe ej^quis qui a ses désagréments ; quand il entend des sonneries extraordinai* res au vieux clocher de Saint-Germain-des-Prés, il croit | que c'est jour de fête et rien ne l'en ferait démordre.

« Pour un mariage ou un enterrement de première dassCj les sonneurs mettent tout en branle. Le petit chat ne comprend pas ou fait semblant de ne pas comprendre (]uc les joies et les douleurs particulières ne me regardent pas. On a carillonné, il faut du foie.

« 19 février 1842. — Nous avons passé une belle soirée avec un ami qui partage mes idées en peinture, en théâtre et en musique. Il est si rare de rencontrer un esprit d'un tempérament parallèle au sien, qu'il ne faut jamais s'en défaire. Mon ami a surtout étudié longuement les chats ; il les arrête dans la rue, enti'e dans les boutiques oli le chat médite accroupi sur le comptoit", les caresse et les magnétise de son regard.

« Il faisait froid ce éoir*là; le petit chat sommeillait sUr l'épaule de Mariette; de temps à autre il clignait des yeux

pour regarder le cimrbon de terre enflammé ; depuis quelques minutes nous ne parlions pas. — Si le chat meurt un jour, dit mon ami, il ne faudra pas rempailler.

« Ce mot me fit frémir. Le chat lui-même, si calme, jeta un regard de travers sur le sinistre pronostiqueur, qui, ne s'inquiétant guère de la prédiction : — Voulez vous, dit-il. écouter ce sonnet sur les chats :

« Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également, dans leur mûre saison,

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

a Amis de la science et de la volupté, . Ils clierelient le silence et l'horreur ses ténèbres; L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

« Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphynx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s'endormir dans un rêve sans iin.

« Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques; Et des parcelles d'or, iiinsi qu'un sable tin, Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

« Le petit chat avait écouté le sonnet avec une attention soutenue; il quitta le dos de sa maîtresse et alla faire des compliments à l'auteur en daignant sauter sur ses genoux. Il se livra même à sa toilette du soir et nous prédit, par des signes certains, qu'il pleuvrait le lendemain.

«10 marsiSA'i. — Je n'ai jamais eu de vives sympathies pour riiomme si bien vu du Cours de littérature. M. île

Buffon ; sa phrase, calculée, harmonieuse, qui a du nombre, qui est pompeuse, ne me plaît pas. Je lisais ce qu'il avait écrit sur les chats. Le mien s'asseyait souvent, pendant que je feuilletais, sur le coin de mon bureau, en faisant une mine refrognée, ou encore faisant semblant de dormir; mais à travers ses longs cils brillait l'émeraude de ses yeux. Le sournois se doutait des accusations répandues à foison dans le livre contre sa race.

« Sous prétexte de grimper sur la fenêtre, il sauta dans l'encrier et éclaboussa do la façon la plus noire les œuvres de M. de Buffon; jamais le petit chat ne fut maladroit de sa vie, preuve de perfidie calculée. On frappe à la porte, je cours ouvrir; pendant ce temps le petit chat souillait le Buffon de telle sorte que la plume se révolte à rendre compte de cette polissonnerie. Cependant, le petit chat est bien élevé, de mœurs convenables, n'ayant jamais sali la chambre. Quelle intelligence et quel raffinement de vengeance !

« 20 avri/ 1842. — Les Parisiens, qui ne reculent devant aucun crime pour satisfaire leurs jouissances, emploient à l'égard des chats le procédé suivi en Espagne pour les porcs, en Italie pour les chanteurs, au Mans pour les poulets; procédé barbare, qui conserve la voix aux hommes, donne la graisse aux animaux, mais qui tranche brutalement la racine des passions.

(( Cette coutume a tteint les chats quelques mois a près leur naissance: elle n'est que faiblement expliquée par la petitesse des appartements, l'absence de greniers et de caves. On veut un chat pour soi, un chat domestique, gros, calme et sérieux. Mais, pour lui, plus de gouttières!

« La portière, un jour, me dit :

— Prenez garde à l'âge de votre chat, monsieur, il n'est que temps. »

« Ces quelques mots me reportèrent à bien loin de là, dans ma petite ville, un soir que je lisais dans ma chambre. Des cris perçants se firent entendre, la porte était ouverte, trois ombres, noires et longues, filent rapides comme l'éclair, grimpent après les rideaux du lit. retombent sur la cheminée, grimpent sur la pendule et disparaissent aussi vite qu'elles sont entrées! Ces trois longues ombres noires, passant comme le vent, étaient trois chats que le délire de 1 amour emportait. Ils laissaient après eux une traînée insupportable d'odeurs malfaisantes. Combien sont sérieuses les amours de ces animaux! Souvent un couple entrelacé tombe d'une gouttière et roule de toits en toits jusqu'à ce que mort s'en suive. Une belle mort! Mais cela se passe dans de raisonnables provinces qui ne condamnent pas les chattes au triste sort d'Héloïse.

(f Les mots de la portière avaient porté fruit; en passant sur le pont Neuf j'étudiai les boutiques de décrotteurs et surtout la- petite peinture qui orne leurs boîtes, où sont représentés, pleins de curiosité l'un pour lautre, un caniche tondu et un chat d'une tonsure plus secrète. Et, à chaque traversée du pont Neuf, mon cœur disait : « Non. »

« Le chat avait atteint ses six mois, époque fatale ; au milieu d'oscillations et de balancements sans nombre, la nature me criait : « Laisse croître en paix le chat; laisse-le parler d'amour à ses sœurs. Ne fais pas aux autres... »

«La nature avait raison; je pensais que deux petites llûtes qui jouent l'ouverture de Robert- le- Diable contrarieraient Meverbeer, et que rien ne m'était plus désagréable que les sapins du château de Versailles qu'on taille en pains de sucre. Mais je craignais les odeurs pestilentielles

((ue le cliat apporterait dans la chambre, aussitôt qu'il se

•sentirait nubile.

« Mariette prétendait que lesfemmesdu pont Neuf étaient très-adroites : en un clin d'oeil tout était fait; le poëte des chats rêvait de le voir assis sur la cheminée avec la mine réservée d'un bailli qui complimente. Enfin, un mercredi, la femme du pont Neuf fut commandée ; le petit chat était sur le lit; en attendant l'heure du déjeuner, il étudiait avec une inquiétude sanguinaire une hirondelle qui avait établi son nid dans un mur en face de la fenêtre.

« L'hirondelle est libre, elle a su inspirerdu respectaux chasseurs. L'hirondelle échappe aux opérations du pont Neuf.

a La femme prit le chat dans ses bras; je l'embrassai le cœur tiré à quatre chevaux. Les chats, qu'on accuse d'être rusés, sont pleins de naïveté; le mien, trop confiant dans mes bons procédés, marchait au supplice avec autant de joie que s'il eût vu une paire de souris. Je fermai toutes les portes, espérant échapper aux douleurs de l'opération. Je souffrais mille morts et j'i'tais comme ces gens nerveux à une clinique, qui ressentent toutes les douleurs de l'opéré. Je sentais le fer froid des ciseaux: je frissonnais.

« La femme entra.

« — Et le chat? m'écriai-je.

« — Il n'a pas soufflé mot. »

« En même temps le chat entrait en courant; il sauta (l'un bond sur le lit; il n'avait pas conscience destrésorsdont ' (m l'avait dépouillé. On m'a expliqué depuis qu'on mettait l'animal la têti} dans un snc. afin qu'il ne vît pas les apprêts du supplice. Cela, je le comprends. Mais, on ne m'a pas explique'' pourquoi le chat, (pii devait devenir sérieux,

grave, et prendre les attitudes contemplatives, était devenu plus folâtre que jamais.

« {"5 septembre 1842. — Depuis quinze jours le petit chat tournait en langueur. Il y a deux mots qui m'ont toujours ému : Pauvre Yorick! Chaque lettre est une larme douce. Ces deux mots sont forgés d'une douleur mystérieuse. Le petit chat est maintenant gravé dans mon cœur en caractères plus mélancoliques que Pauvre Yorick ! Il a tant souffert! Je l'avais connu si gai, si spirituel! Il était tout à la fois méchant et doux comme Henri Heine, et il devait être plus fort en philosophie.

« Quel martyre! il s'est allongé huit jours, sans bouger; le lit était trop doux. Le chat s'est traîné sur le carreau ; son corps devait brûler au dedans, et pas une plainte! Quand je lui parlais, il essayait encore de me répondre avec son ronron éteint. Il traîna son ventre dans l'eau. Implacables douleurs ! il y resta toute la nuit. Je l'ai caressé' sur la tête, là où il aimbit à être gratté, près des oreilles, et il n'a pas répondu !

« Je rentre un soir dans la maison, qui fut si gaie avec le petit chat; il a tourné vers moi ses grands yeux verts affaiblis, qui me caressaient le cœur tout comme autrefois il me caressait les jambes à mon arrivée. Le lendemain matin, je suis réveillé par deux cris, deux notes telles que je n'en entendrai jamais de pareilles : c'est comme deux notes de fliite qui passeraient dans un crêpe noir. »

Gérard partit après avoir écrit à Mariette qu'il la priait (le l'attendre chez, lui à onze heures du soir, qu'il voulait la voir en arrivant; mais il fut très-surpris de ne pas trouver la clef de sa chambre chez le concierge : Mariette était

venue la veille ot l'avait emportée. Gérard se rendit à la rue des Marais, pensant que par là Mariette lui donnait à entendre qu'elle désirait le voir arriver chez elle.

Il sonna plusieurs fois sans réponse; cependant, un pas lent lui annonça que quelqu'un avait entendu de l'intérieur. C'était la mère de Mariette, qui demanda : Qui est là? A quoi Gérard, étonné, répondit : Cesl moi! ne comj)renant pas pourquoi la mère infirme demeurait aujourd'hui avec sa fille. La porte ne s'ouvrit qu'après que Gérard eut crié son nom, et il se précipita dans la chambre en demandant où était Manette.

— Je ne sais pas, dit la mère.

— Je voudrais voir clair, dit Gérard, (pii avait été reçu sans lumière par la mère aveugle.

Celle-ci grommela et indiqua des allumettes dans la cuisine. Gérard alluma une bougie, pendant que la mère de Mariette continuait à grogner sourdement.

— Pourquoi Mariette a-t-elle emporté ma clef? dit Gérard à la mère, cherchant ainsi à lui expliquer sa présenceij

Mais elle ne répondit pas. "

Une demi-heure après, Mariette rentra, belle et parée, avec d'énormes bouquets de fleurs dans les bras.

— Ah! te voilà? dit-elle froidement.

— C'est ainsi que tu me reçois? dit Gérard.

— Je ne t'attendais pas sitôt.

— Je te l'ai écrit.

— Ah ! je l'ai oublié, ainsi que ta clef.

— Quels beaux bouquets tu as là !

— N'est-ce pas? Ohl j'ai eu uri succès fou à Mabille' j'aurais pu rapporter une voiture de bouquets... On voulait me porter en triomphe... Tiens, regarde mes jolis sou liers !

DE MADEMOISELLE MARIETTE. 28a

— Est-ce que c'est la mode, de mettre des talons rouges?

— Il n'y a que moi, dit Mariette; tout le monde me regardait : j'ai presque failli être enlevée, sans Ernest.

— Ernest I s'écria Gérard.

— Je l'ai rencontré au bal, et il m'a servi de cavalier.

— Ah ! . . . vraiment"? ...

— Qu'est-ce qui te prend? dit Mariette.

— Rien, dit Gérard.

— Je m'en vais mettre mes fleurs dans l'eau, dit Mariette en passant dans sa chambre à coucher.

Gérard la suivit.

— Et tu ne m'embrasses pas? dit-iL

— Tu vois bien que j'ai les mains embarrassées.

— Tu aurais pu poser tes fleurs, depuis que tu es entrée.

— D'ailleurs, dit-elle, c'est à toi à m'embrasser. Quand on arrive de voyage...

— Tu me reçois si froidement, que je suis tout interdit et que je ne sais pas si mon arrivée te fait plaisir.

— Voilà encore tes lubies qui te reprennent ! Est-ce que tous les gens de ton pays sont comme toi?

Gc'rard était assis sur une chaise, triste et pensif.

— 11 est fort tard, dit Mariette, je vais me déshabiller. Comme d'habitude Mariette faisait sa toilette de nuit sans

l'annoncer, Gérard soupçonna un^vertissement dans cette phra.se.

— Voilà ta clef, dit-elle; si j'avais prévu que tu arrivais aujourd'hui, je l'aurais laissée.

— Et je ne t'aurais pas vue, alors, dit Gérard ; est-ce ainsi que tu fais attention à ce que je t'écris?

— Puisque j'avais ta clef, je savais bien que je te verrais, dit Mariette. Âhl que j'ai envie de dormir!

— Tu me renvoies donc? dit Gérard.

— Commenl! dit-elle, lu penses à rester ici?

— Il est minuit et demie, dit Gérard.

— Oh ! ton portier t'ouvrira ! -

— Je suis fatigué, dit Gérard.

— Tu n'as qu'une rue à traverser.

— Je ne m'attendais guère à une pareille réception ^ Moi qui me dépêche de revenir !

— Tu dois comprendre, Gérard, que ma mère loge aveoj moi, et que cela n'est pas convenable.

— Il y a deux chambres qui nous séparent.

— C'est égal, ma mère ne sait rien... Tiens, je l'entends grommeler d'ici ; je vais voir ce qu'elle veut.

Mariette revint.

— Je m'en vais, dit-elle, enlever un matelas de mon lit; j'ai des draps blancs : tu coucheras dans la salle à manger.

-r- Je veux bien, dit Gérard.

— Allons, aide-moi! il -L'action de faire le lit avait un peu réveillé Mariette,

qui oublia que son lit dressé dans sa chambre était meilleur que le lit improvisé. Au petit jour seulement elle s'éveilla, et fit lever Gérard, qui croyait avoir assisté à un rêve en se retrouvant dans une chambre où il n'avait pas ed souvent l'occasion de venir. Mariette prépara le déjeuner en toute hâte, et demanda à Gérard de la conduire respirer l'air du matin. En passant sur le quai, Gérard sentit Mariette tressaillir. 11 se retourna pour voir ce qui avait pu causer sa frayeur : un jeune homme s'éloignait rapide ment en sens contraire.

— Mais c'est Ernest, dit Gérard... par quel hasard s trouve-t-il aussi matin sur le quai ?

— Je n'en sais rien, dit Mariette; mais j'ai eu peur. Je crois qu'il me suit...

— Il s'en va d'un autre côté cependant.

— Oui, parce que tu es avec moi ; mais il me guette, car je le rencontre partout sur mon passage.

— Je n'ai pas vu ta sœur? dit Gérard.

— Elle est repartie pour Lyon.

— Ah î s'écria d'un ton joyeux Gérard.

— ,C'est à cause de son départ que j'ai pris ma mère avec moi.

— Je m'en vais te quitter, dit Gérard, je ne peux pas traverser les ponts ; il faut (jue j'aille mettre un peu d'ordre dans ma malle; maintenant, quand te reverrai-je?

— Demain, à deux heures, dit Mariette, chez moi. Gérard revint à son petit logement le cœur gai; chaque

rencontre avec Mariette lui remettait l'esprit pour une journée; d'ailleurs l'annonce du départ d'Antoinette eût suffi à le mettre en fête ; en amour, Gérard était jaloux même de l'amitié d'une femme; il ne comprenait pas que les mille petits secrets de sa maîtresse pussent être confiés à un autre qu'à lui. Indépendamment des rapports intimes qui existent naturellement entre sœurs, Gérard avait toujours regardé Antoinette comme une ennemie, comme celle qui avait porté le premier coup de pioche dans les foildements de son bonheur, et il ne pouvait revenir de cette prévention défavorable.

Antoinette était fainéante, coquette quoique laide; elle jalousait les toilettes de sa sœur et la poussait en même temps vers un luxe sur lequel elle savait prélever sa part. Ce n'était pas la mère de Mariette qui pouvait accroître singulièrement les dépenses; ses habits étaient toujours les

mêmes, elle ne bougeait pas de sa chaise; avec un peu de tabac à priser on satisfaisait ses passions.

Débarrassée de sa sœur et de ses mauvais conseils, Mariette reviendrait à la vie simple et douce qui rendait si heureux Gérard dans la rue Saint-Benoît. Les beaux meubles de la rue des Marais auraient bien vite fatigué Mariette; le goût des toilettes splendides ne durerait pas plus longtemps que l'été.

Une fois que Mabille aurait eu connaissance des cinq ou; six robes neuves, des châles de Mariette, Mabille perdrait! son charme à ses yeux. Mariette ne voudrait plus de sesj nouveaux appartements, trop grands pour elle ; la vie sépa-j réé lui coûterait. Â quoi bon aller faire son lit tantôt d'un^ côté, tantôt d'un autre? Mariette reviendrait elle-même rue Saint-Benoît; le logement est bien petit, mais il est si facile de trouver une habitation un peu plus grande, dans laquellejH la mère de Mariette aurait une chambre écartée! Alors reviendraient les longues soirées d'hiver, les conversations avec Thomas. Un petit chat qu'on élèvera cette fois avec] plus de prudence, à qui on donnera moins de viande à! manger, car c'est peut-être la viande qui l'a tué.

Gérard ne vécut que de plans et de pensées jusqu'au lendemain, jour de son rendez-vous avec Mariette; il fut exact à deux heures de l'après-midi. Il allait sonner, nej trouvant pas de clef à la porte, lorsque la mère de Mariette] l'ouvrit ayant un tapis à secouer. 1

Gérard entra sans lui parler et frappa à la porte de la 1 chambre à coucher de Mariette, fort étonné de ne trouver de clef à aucune serrure. Gérard faillit tomber à la renverse en se voyant ouvrir par Ernest. L'avocat était seul, couché sur le lit et crotté comme quelqu'un qui revient de; la chasse. Son carnier était sur une chaise. '

— Est-ce que Mariette n'est pas ici? demanda Gérard après quelques minutes d'hésitation ; car un moment il crut que sa langue était paralysée.

— Pardonnez, monsieur, elle va venir.

Gérard restait debout, pétrifié, n'ayant pas eu le temps de réfléchir, tant il avait été bouleversé en entrant. Il ne voyait pas, n'entendait pas, ne raisonnait pas; Mariette entra et ne parut pas déconcertée.

— Tiens, voilà Gérard, dit-elle. Tu ne t'assieds pas? Gérard tomba plutôt qu'il ne s'assit sur une chaise. 11 y

a des moments où l'émotion est si grande, qu'on est incapable de sentir le malheur qui vous arrive, de l'analyser et même de s'en souvenir. On sait qu'un grand malheur est arrivé, et on ne se rappelle pas les impressions du moment. Gérard était dans cet état qui touche à l'ahrutisseraent et à l'idiotisme. 8a figure pouvait exprimer la colère, le désespoir, la haine, la vengeance; il ne le savait pas, et ne pouvait pas chercher à se rendre maître de ses traits. Il entendait qu'on lui parlait, et n'avait pas la force de répendre : il distinguait encore une voix d'homme et de femme, mais il était incapable d'y prêter attention. Dans cet état Gérard aurait pu entendre la nouvelle de la mort de sa mère qu'il serait resté indifférent.

Il était pris d'un abattement sourd, quelque chose d'analogue à ce qui se passe à l'abattoir dans le crâne d'un bœuf quand il a reçu les premiers coups de massue. Cependant l'état de Gérard n'était pas pénible, il ne souffrait pas, seulement l'intelligence avait disparu et laissait les sens ineptes et sans action.

Quand il revint à lui, Gérard, honteux de son absence, releva la tête et aperçut Mariette, qui était assise dans son fauteuil, un bras sur l'oreiller autour de la tête d'Ernest.

— Est-ce que tu es souffrant? demanda Mariette. .. As-tu besoin de ({uclque chose?

— Non, dit Gérard, je rêvais...

Et, sans réfléchir à ses paroles, parlant comme pour s'assurer qu'il le pouvait encore, il dit mille choses d'une extravagance froide : entre autres, qu'il se disposait à entrer dans un séminaire de province, qu'il atait assez des arts, et qu'il allait se mortifier par une retraite et une vie religieuse. Après quoi il salua et sortit, laissant Mariette et Ernest se demander s'il n'avait pas perdu la raison.

Ce n'étaient pas des larmes qu'il répandit en revenant chez lui, la raison froide et cruelle s'empara de son esprit. Pendant deux jours il se répéta : Tout est fini, d'une parole hrève ; il ne mangea ni ne sortit pendant deux jours, ayant encore un reste d'espérance, désirant atténuer la perfidie de Mariette.

Il ne pcnivail se rendre compte que Mariette lui eût donné rendez-vous à deux heures de l'après-midi, et qu'il eût trouvé l'avocat. Cette heure était contre les habitudes de Mariette : avait-elle voulu se donner le cruel plaisir de l'humilier en le faisant se trouver face à face avec un rival préféré, avec celui qui l'avait insulté grièvement à Asnières en prenant la défense des deux sœurs?

Par cette rencontre, Mariette avait-elle voulu rompre brutalement avec Gérard?

Tels étaient le. motifs qui plaidaient contre Mariette; à sadécharg'-' venaient les raisonnements suivants : « Mariette me trompait et revoyait Ernest. Elle n'avait pas échappé à ses poursuites actives, elle avait cédé. L'avocat était revenu comme à l'improviste de la chasse et avait forcé Mariette à rester chez elle, se doutant (ju'on le trompait. L'absence de clefs sur les portes prouvait d'un autre côté que

Gérard ne devait pas être reçu, et qu'une maladresse de la mère lui avait seul permis d'arriver jusqu'à la chambre de Mariette.

Mais ces plaidoyers pour et contre n'amenaient pas la lumière dans l'esprit de Gérard, qui ne pouvait se séparer - de l'idée de Mariette sans avoir avec elle une rupture décidée; ne la voyant pas revenir, au bout de deux jours, lui apporter quelques explications qu'il ne demandait pas mieux que d'admettre, Gérard réfléchit s'il retournerait à la rue des Marais , s'il guetterait Mariette à la sortie, ou s'il lui écrjrait.

Retourner chez Mariette, c'était s'exposer à rencontrer de nouveau Ernest ou M. de Labouglise. Gérard ne craignait pas le danger, il ne craignait que ses violences, dont il n'était plus maître dans sa colère. Attendre Mariette au coin de sa porte était un sot métier, surtout ridicule.

C'est dans ces heures d'attente, au froid, au soleil, à la pluie, au vent, que l'esprit devient méchant et irritable, et qu'il est impossible de raisonner avec une femme. Gérard prit le parti d'écrire une petite lettre, dans laquelle il priait Mariette de venir le voir une fois encore, étant fort malade.

Mariette vint le lendemain et trouva Gérard extrêmement pâli par les mauvaises nuits qu'il passait depuis la dernière aventure. En voyant la femme qu'il avait tant aimée, Gérard sentit le froid dans son cœur, car la figure de Mariette était glaciale et ses yeux muets. Cependant, il tenta de souffler sur le dernier tison de son amour.

— Mon cher, dit Mariette, c'est bien fini.

— Ah! dit Gérard. Et tu crois qu'il me suffit, à moi, de t'entendre parler avec une voix froide ; tu crois que je vis avec toi depuis deux ans, pour être brisé tout d'un coup

sans pitié, et tu oses venir me le dire en face... Moi, je t'aime encore, je te veux sans partage ; tu me dirais aujourd'hui, comme tu me l'as dit : .raime Ernest et je t'aime aussi, cela ne me conviendrait plus. Ceux qui habituent leur conscience à ne pas être épouvantée d'aimer une femme entretenue, ceux-là se voient tous les jours; ils ont rencontré la femme ainsi protégée par un être dégoûtant, un vieillard, et ils s'arrangent à donner leur cœur tandis que l'autre donne son argent. Toi, Mariette, tu es venue à moi, seule, je ne t'ai pas demandé compte de ton passé pourvu que l'avenir fût bon, et, depuis trois mois, tu me permets encore de grapiller, comme les pauvres qu'on laisse aller à la vigne après que les vignerons ont fait la vendange. Je t'aime encore, mais c'est infâme de ma part. Tu es perdue, corrompue, et je l'aime. Tu m'as trompé, et je t'aime, je t'aimerai toujours. Eh bien! je ne veux plus que tu sois à un autre qu'à moi...

En parlant ainsi, en criant des mots sans suite, Gérard courut après Mariette qui venait de se sauver dans la chambre du fond, prévoyant le danger qui la menaçait.

— Grâce! dit-elle en s'agenouillant près du lit; grâce! Gérard, mon ami!

Mais Gérard n'écoutait plus les supplications.

— Je m en vais te tuer! s'écria-t-il.

11 ne se connaissait plus.

Heureusement, Mariette, dans un suprême effort, se releva, traversa la chambre à coucher, renversa une chaise qui embarrassa Gérard et parvint à gagner l'escalier en poussant de tels cris, que Gérard n'osa la poursuivre plus loin. Quelques minutes après, Gérard, épouvanté de ce qui venait de se passer, descendit aussi pour rafraîchir sa tête brûlante à l'air, et il aperçut Mariette, qui était étendue

sur le lit de la portière. Il entra et lui prit les mains.

— Mon amie, dit-il, je t'aime, pardonne-moi.

— Laissez-la, monsieur, dit la portière, elle est trèsmalade.

— Vous me faites horreur, dit Mariette, je ne puis plus vous voir.

Gérard se sauva en maudissant l'heure où il avait rencontré Mariette pour la première fois. Tout en marchant à grands pas, il cherchait à se justifier en reconnaissant sa faute. « Lâcheté pour lâcheté, pensait-il, il vaut mieux avoir fini ainsi que d'avoir continué ces relations déshonorantes que je ne pouvais hriser. Au moins, maintenant, le charme est rompu; elle ne reviendra plus et jen'aiimi plus la faihlesse de cherdier à la revoir. »

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