LA FAMILLE
Gérard rentrait chez lui tristement en songeant euuibien il serait malheureux d'être obligé de fréquenter de pareils êtres lorsque la portière lui remit une lettre. Il regarda le timbre, et lut Lyon: en moins d'un clin d'œil il franchit ses trois étages, ouvrit sa porte brusquement, et n'entendit même pas les doux miaulements du petit chat qui saluaient son arrivée.
Il était si ému, qu'il ne trouva pas d'abord les allumettes, et, dans sa précipitation, il les frotta si brusquement, qu'il ne parvint qu'avec peine à les allumer.
« Mon bon petit homme, écrivait Mariette, voici tous les malheurs qui me sont arrivés : je cours vite à la maison pour voir maman ; maman n'y était plus, elle était partie très-malade à l'hôpital, tu vois mon désespoir. Enfin, je suis arrivée avec un peu d'argent, cela a refait toute la maison'. Mon petit homme, je t'aime! il faut que je parte bien vite auprès de toi, mais je m'effraye de quelque chose,, c'est de ne pas avoir de l'argent pour em-
mener maman et ma sœur. J'en demanderai à toutes mes connaissances. Seulement, pour mon petit homme, il a fallu que je le quitte pour savoir combien je l'aimais; enfin, mon petit homme, il faut qu'avant huit jours je sois auprès de toi.
(( Si je ne peux pas partir avec toute ma famille, je partirai seule. Je t'embrasse sur les deux yeux, sois bien sage, surtout. Dis-moi ce que fait notre petit chat, s'il regrette sa maman. R(!ponds-moi de suite, mademoiselle Mariette, rue des Capucins, H; Antoinette t'envoie un baiser. »
Gérard lut cette lettre deux fois avant de se coucher, et, pour rester sous cette impression heureuse, il souffla sa bougie sans prendre de livre, suivant son habitude; mais il lui fut impossible de dormir, et il ralluma la bougie [lour lire la lettre une troisième fois. Le petit chat sauta sur le lit, comme s'il avait su (}u'on pensait à lui à soixante lieues, et il ronionnait en se frottant la tète contre la lettre que tenait Gérard à la main. Trois jours après on entendit un grand bruit dans l'escalier ; on frappa à la porte, et Mariette tomba dans les bras de Gérard ; elle était suivie de deux jeunes filles, dont l'une conduisait à pas lents une vieille femme.
— Voilà maman, dit Mariette; voilà ma sœur Antoinette... Eh! bien, tu ne l'embrasses pas, Gérard! el voilà ma cousine Ursule. Vois-tu, Antoinette, c'est que Gérard est un peu timide, mais vous vous entendrez bien ensemble.
Les commissionnaires apportaient malles sur malles; la cuisine était petite, ainsi que la salle à manger; Gérard se retira dans le fond, pendant que les trois femmes étaient occupées à ranger, à reconnaître leurs caisses.
Aussitôt déballé, tout était ouvert; Mariette criait après le porteur d'eau, qui oubliait de remplir la fontaine; elle cliercbait du linge blanc, que la mère Pierre avait oublié de rapporter du blancliissage ; la cousine Ursule avait faim et Antoinette sommeil. Mariette amena sa mère, à moitié aveugle, dans la chambre à coucher, et l'assit dans un fauteuil : elle la laissa aux soins de Gérard, qui restait anéanti sur une chaise, dans un coin de la chambre.
Lui, qui aimait la tranquillité la plus absolue, se trouvait au milieu de quatre femmes, dans deux petites chambres; il avait regardé Antoinette, qui était plus jeune que Mariette, mais ([ui était grêlée, maigre, et d'une figure peu avenante. La cousine Ursule semblait une ouvrière qui sort de la campagne; la mère, infirme, se tenait affaissée dans le fauteuil, d'un air sévère.
Gérard cherchait ce qu'il devait lui dire pour entamer une conversation, et il ne trouvait rien ; d'ailleurs, la mère ne paraissait pas s'apercevoir qu'ij y eût quelqu'un dans l'appartement.
— Vous devez être fatiguée, madame, de votre voyage'.' dit-il.
Elle ne répondit pas.
Gérard alla rejoindre Mariette et lui dit qu'il ne savait comment prendre soin de sa mère.
— Si tu étais gentil, dit Mariette,- tu devrais t'en aller jusqu'à une heure, afin que nous nous reposions un peu. A une heure, nous déjeunerons.
— Oui, c'est cela, dit Gérard, qui était heureux de se recueillir.
— Va lire les journaux, n'est-ce pas?
Gérard sortit dans la direction du Luxembourg. « Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, qu'est-ce qui m' arrive là? quelle
fantaisie s'est emparée de Mariette, de ramener trois femmes avec elle! Il est impossible (jue nous l()j:;ions tous ensemble. Et la mère, qui ne me répond pas... elle a raison : cela n'est pas convenable à elle de se trouver avec moi... »
Le trou d'un enfer domestique venait de s'ouvrir sous les pieds de Gérard, et il se sentait pris d'un vertige (|ui l'y attirait. Il se demandait comment, trouvant à vivre avec peine en compagnie de Mariette, il arriverait à nourrir une si nombreuse assemblée; il entrevoyait un lendemain plein d'orages et de disputes entre les quatre femmes. Gérard avait été à même do voir de pareilles associations, qui se terminaient et se renouvelaient tous les jours par des faims et des misères sans remède.
Il cliercliait à se rendre compte des motifs qui avaient décidé Mariette à grouper tant de femmes autour d'elle ; quand môme elles ne se disputeraient pas, chose peu probable, rien que de se réveiller en entendant quatre conversations, confondait l'esprit de Gérard. C'était un ménage réel, sans aucune des lois civiles ni religieuses qui font supporter les difficultés de la vie. Gérard se demandait si Mariette n'avait pas l'intention de se marier avec lui, et si la vocation ne l'en prenait pas à ce moment; il comprenait alors les sérieux engagements qui pèseraient sur sa vie et qui entraveraient son art.
Il aimait Mai'ielte, telle qu'il l'avait connue, seide. sans famille, sans sœur et sans cousine; il l'avait peut-être prise au début par caprice ; mais ce caprice était devenu fll un attachement sérieux dont il ne prévoyait, pas la fin ; Mariette aurait voulu consacrer par les lois cette liaison que Gérard, un mois avaiit son départ, n'eût pas reculé devant une existence qu'il se peignait douce, tranquille pleine de charme et dintimité; mais le retour de Mariette
accompagnée de trois personnes, lui doTinail à réfléchir.
Habitué à travailler à sa fantaisie, à ne se plier à aucune exigence, déridé à ne jamais faire un métier de sa plume, Gérard produisait peu et trouvait difficilement à placer son travail, et il pensait que l'entretien de quatre personnes lui ferait perdre sa conscience, sa volont-é et son courage: il faudrait se livrer à des travaux tout à fait en dehors de Tart, se mettre aux gages de quelque entrepreneur de journalisme ou de librairie, travailler à l'heure, et faire tant de pages par jour.
Mariette, dans sa tète folle, n'avait pas songé à la millième partie des réflexions qui se croisaient dans l'esprit de Gérard ; peut-être ne pensait-elle pas plus au mariage avant qu'après. Alors, comment s'était-elle embarrassée de trois personnes? Gérard avait assez de cœur pour ne pas conseiller à Mariette d'abandonner sa mère ; mais il ne vovait pas quelles raisons puissantes pouvaient avoir décidé Mariette à l'amener avec elle, ainsi que sa sœur. Puisque de temps à autre elle envoyait à Lyon de petites sommes d'argent, il était si simple de continuer ces envois et de les rendre plus fré([uenls, sans amener sa mère dans le domicile d'un homme qui n'était lié avec elle que par une rencontre dans un bal.
L'air chagrin de la mère montrait assez à Gérard qu'elle sentait comme lui combien était peu délicate son introducti(m dans la maison de la rue Saint-Benoît. En ce moment. G(''rard aurait voulu dire à Mariette les mille réflexions qui l'agitaient; même, sans être compris, Gérard eût été heureux d'exprimer en paroles ses idées.
Puis il pensait à quitter Mariette et à rentrer seul dans
la vie de travail; mais un attachement de deux ans ne
• pouvait être brisé aussi facilement par une nature timide
et aimante comme celle de Gérard. « Que je revoie Mariette encore une fois, se disait-il, que je lui dise combien je l'aime, et nous nous séparerons ensuite. »
Ayant marché pendant deux hetires sans sY'tre arrêté à l'ien, Gérard se rendit chez Thomas pour se vide]' de ce qu'il avait amassé de projets, de réflexions; mais Tho.uas n'était pas chez lui et Gérard revint à la rue Saint-Benoît sans parti pris.
A son grand étonnement, il ne trouva pas Mariette ; elle ne s'était pas couchée, la mère était dans le lit, Antoinette et Ursule se partageaient un matelas qu'on avait ('tendu par terre; tout était en désordre dans l'appartement : les malles ouvertes, le linge sur les tables, les chapeaux de femmes sur les chaises.
Un seul acteur semblait heureux de ce bouleversement : le petit chat, qui sautait d'une caisse dans une autre pour flairer les boîtes, et qui prenait [ilaisir à décliir(^r les journaux servant d'enveloppes au linge et aux broderies. Rien ne fut plus pénible à Gérard que la vue du petit chat, car il se demandait, en vue d'une st'paration, (juel serait le maître définitif d'un animal qui avait fait longtemps les joies du ménage.
Il eut l'envie de demander où était allée Mariette; mais Antoinette et Ursule paraissaient plus disposées à dormir ({u'à répondre. Une heure se passa pénible pour Gérard, (jui regardait avec terreur son domicile à l'envers et (pii ne trouvait pas de chaise pour s'asseoir. Il se disait que l'arrivée de Mariette avait été froide, lui qui avait tant rêvé ce doux moment. Il pensa à son petit voyage, quand il revint et qu'il trouva Mariette en convalescence, la jolie manière dont elle l'avait regardé, et, accoudé sur sa fenêtre, il se prit à regretter cet heureux temps.
DE 3ÏADEM0ISELLE MARIETTE. Î09
Pourquoi Mariette était-elle sortie si matin, sans se reposer? Cette question l'embarrassah; un moment il crut qu'elle avait dû courir chez les marchands du voisinage pour préparer le déjeuner, mais elle ne revenait pas. La petite fenêtre de la rue Saint-Benoît donne sur un impasse derrière la place Saint-Germain-des-Prés, personne n'y passe; à peine voit-on, par moment, une femme qui sort de sa maison pour jeter de l'eau dans le ruisseau; cette vue. qui avait semblé à Gt'rard le plus beau des paysages quand il était heureux, prenait aujourd'hui les teintes noires d'une prison.
Gérard se sentait pris de l'envie d'éveiller une des deux cousines; mais il n'osait, ayant été habitué par Mariette à être plein de respect vis-à-vis du sommeil Quoique se levant ordinairement la première, Mariette se laissait aller de temps en temps aux douces chaleurs du lit et répondait par un coup de poing à l'audacieux qui tentait de l'arracher au pays des rêves. Aussi, par taquineries agaçantes, Gérard, les rares jours où il se trouvait le premier sur pied, s'amusait-il à réveiller Mariette de loin ; et, craignant de supporter la colère de Mariette, agrandissait-il son bras d'une longue baguette. Ces folâtreries, permises à deux amis, étaient délicates à employer vis-à-vis de personnes qu'il voyait pour la première fois.
Alors Gérard, pour mettre un terme au sommeil des deux cousines, qui menaçaient de dormir jusqu'au lendemain matin, chargea le petit chat de cette fonction. La figure d'.\ntoinette endormie, son menton pointu, ses lèvres pincées, une certaine réputation de mauvais caractère accolée de tous temps aux femmes grêlées, le décidèrent à choisir pour sa victime Ursule, dont le sommeil annonçait un caractère plus simple et plus doux.
Gérard posa le petit chat délicatement an pied du lit et se plaça à la tête, en agitant auprès de Toreillerune petite boule de papier, bien certain que le chat, avide et curieux de mouvement, s'élancerait d'un bond rapide vers l'objet remuant, en passant sur le corps d'Antoinette ; en effet, le chat s'accroupit comme un tigre, ses yeux s'illuminèrent comme une topaze touchée par un rayon de soleil, tout son corps s'enfla comme s'il eût été soufflé, ses oreilles étaient en arrêt, la queue frétillait; mais, contre son habitude, il resta en observation, comprenant peut-être le danger qu'il courait en réveillant une femme.
Gérard employa toutes les ruses connues, soit en faisant avancer discrètement la boule de papier, soit en la retirant brusquement, soit en lui communiquant un mouvement saccadé, soit en la laissant au repos ; le chat s'agitait au pied du lit, montrait une grande ardeur intérieure, sans bouger de place.
Gérard, irrité contre le chat, qui ne voulait pas lui servir de complice, inventa un projet brutal qui ne laissait plus à l'animal son libre arbitre. Il le prit dans ses bras et le jeta, de sa hauteur, sur le corps d'Ursule, qui poussa un tel cri de terreur, c[ue Gérard se retourna brusquement vers la fenêtre, feignant de regarder dans la rue, bien décidé à nier son crime et à en rejeter tout l'odieux sur le caractère folâtre du petit chat.
— Qu'est-ce qu'il y a? dit-il d'un ton étonné. Ursule se frottait les yeux comme pour tâcher de les
agrandir et de se rendre compte de la cause qui avait troublé son sommeil.
— J'ai senti, dit-elle, comme une grosse pierre me tomber sur la poitrine. '
Gérard regarda le plafond et s'écria :
— Unp pierre! c'est impossible; je l'aurais vue entrer par la fenêtre !
— C'est égal, c'était bien lourd, dit Ursule. Et je ne vois rien.
— Vous avez peut-être rêvé?
— Non, dit Ursule, j'ai senti le coup.
— Ne serait-ce pas ce monstre-là? dit Gérard en montrant le chat, qui, fort de son innocence, sortait de la cuisine pour connaître les résultats de son crime involontaire.
— Que je t'y reprenne! dit Ursule en montrant le poing ^u chat.
Et elle reposa sa tête sur l'oreiller, paraissant prête à recommencer à dormir déplus belle; mais ce nouveau sommeil ne cadrait pas avec les projets de Gérard, qui pensa que, s'il attendait une minute de plus, il serait obligé de tramer de nouveaux complots.
— Mademoiselle Ursule ! cria-t-il.
— Plaît-il, monsieur?
— Savez-vous quelle heure il est?
— Non.
— Il est l'heure de déjeuner.
— Mariette a dit qu'on l'attende.
— Où est-elle donc allée?
— Je n'en sais rien. *
— Est-ce que vous vous sentez reposée?
— Oui, mais je dormirais bien encore un peu. Gérard ne savait quel tour donner à la conversation
pour mettre fin à un tel sommeil, lorsque la clef grinça dans la porte d'entrée, et Mariette entra. Gérard courut à elle dans la cuisine, demandant au ciel, en ce moment, que le sommeil des deux cousines continuiit, afin d'avoir un moment d'explication ; mais Mariette se mit à crier :
i\2 LES AVENTURES
— Eli ! paresseuses, vite, levez-vous.
— Je voudrais bien te [larler, dit Gérard.
— Plus lard, dit Mariette, il faut que le déjeuner se fasse... Allons. Antoinette, vite, lève-toi.
Comme personne ne répondait à cette pressante invitation, Mariette, sans y mettre lés précautions et les ruses de Gérard, secoua sa sœur, sa cousine, ne fit pas attention à leurs murmures, et entra dans la chambre de sa mère. Puis elle revint :
— Mon petit homme, dit-elle, va un moment dans la cuisine, pendant que tout le monde s'habillera.
Gérard fit la grimace.
— Allons, je vais y aller avec toi, dit-elle. Ça ne doit pas l'amuser un pareil bouleversement?
Gérard ne répondit pas, mais sa figure désolée répondit pour lui.
— Ne t'inquiète pas, j'ai déjà trouvé un logement pour maman.
— Tu as bien fait; mais tu n'as pas été longue à chercher ce logement.
— Oh ! Charles m'a prêté le sien.
— Quel Charles? demanda Gérard.
— lin de mes amis, tu sais bien.
— Non, je ne le connais pas.
— Je t'en ai parlé cent fois.
— Ah ! c'est possible, dit Gérard.
— Alors, maman ira coucher ce soir quai des Augustins; en attendant, Antoinette et Ursule resteront quelques jours sur le matelas, elles ne nous gêneront pas. D'ailleurs Ursule va travailler pour nous; ma sœur et maman ont besoin de linge et de robes, tes chemises commencent à s'en aller. Ursule est bonne ouvrière, elle coudra en at-
tendant qu'elle ait trouvé une place. Ètes-vous levées? reprit Mariette. Mon Dieu! qu'elles sont longues! Vite, dépêchez-vous de vous habiller, j'ai besoin de vous. Toi, Antoinette, tu vas aller au marché Saint-Germain acheter des légumes pendant que j'allumerai le feu, et Ursule ira chez le marchand de vins et le boucher... N'oublie pas non plus l'épicier : nous avons besoin de sucre, de bougies.
Les deux cousines dirent qu'elles ne savaient pas l'adresse de ces marchands et qu'elles se perdraient.
— Voilà déjà mes deux paresseuses! dit Mariette.
— Je ne trouve pas le peigne-, disait Ursule.
— Où donc met-on les serviettes? demandait Antoinette.
— Ursule, tu te peigneras plus tard. A Paris, on ne s'habille que le soir.
— Je n'oserai pas descendre ainsi; et puis...
— Mariette! criait la mère.
— Oui, maman, j'y vais.
— Antoinette, tu prendras la première rue à droite, la seconde à gauche et la troisième à droite, dedans, au bout, c'est le marché Saint-Germain
— Ah bien! ma foi, dit Antoinette, en voilà à retenir. Jamais je ne saurai.
— Ni moi non plus, disait Ursule, ce n'est pas comme à Lyon .
— Mariette! cria de nouveau la mère.
Gérard était épouvant(î de ce remue-ménage.
— Gérard, dit Mariette, tu vas accompagner Ursule et Antoinette, tu leur montreras tous les endroits où j'achète ordinairement nos provisions. Ne vas-tu pas aussi faire la mine? Si c'est ainsi, je vous avertis que je vous plante tous là et que je vais me promener... Comment, je cours de-
puis ce malin pour voii:^, et vous n'iriez pas faire une petite course de rien... Êtes-vous parties?... Ursule, prends le panier, et Antoinette le cabas.
Quoique Gérard fut soulagé par l'annonce de Temménagemcnt de la mère, et qu'il comprît que les deux cousines étaient chez lui seulement en attendant, il suivait Antoinette d'un air silencieux, en leur disant brusquement : « Par ici, par là; » et il faisait de larges enjambées sans s'inquiéter si les ftmimes pouvaient le suivre. L'avenir lui paraissait gros de nuages gris, et des brouillards perpétuels s'étaient amassés autour de sa tête, au lieu du raj^on de soleil qui dorait jadis son existence.
Le déjeuner fut triste, long à préparer ; à table la mère de Mariette semblait devoir chasser la joie, car son état de quasi-aveuglement, joint à son mutisme, n'était pas de nature à amener la gaieté dans l'esprit de Gérard. Après le déjeuner, Mariette annonça qu'elle allait promener sa sœur et sa cousine, qui n'avaient jamais vu Paris ; Gérard ne tenait pas à sortir avec elles; mais il était irrité de ne pouvoir causer un moment seul avec son amie. Il se dit malade pour prétexter sa mine soucieuse et fut tout à la fois heureux du départ des quatre femmes et malheureux du départ de Mariette.
La question de la toilette, qui dura près de deux heures, l'avait irrité au dernier degré : il maudissait toutes les femmes et se reprochait amèrement sa liaison avec Mariette. Cependant, quand il vit Mariette habillée en grande toilette et la différence qui existait entre elle et sa sœur, un petit sourire pâle passa sur ses lèvres pincées par l'ennui.
— Comment trouves- tu ma robe? dit Mariette.
— Très-bien .
— Tu ne vois donc pas quelle belle étoffe. . . Oh ! s "y connaît il peu! si je ne le lui disais pas, il ne se douterait pas que j'ai une robe neuve.
— Ça doit coûter bien cher.
— Ah! je ne t'ai pas dit; Feugères et de Villers m'ont envojé beaucoup plus d'argent qu'il ne fallait, et à Lyon, en fabrique, j'ai eu tout à bien meilleur marché qu'à Paris.
Mariette était habillée comme jamais elle ne le fut avant son départ : elle avait un chapeau de paille aussi frais que le beurre qui sort des mains de la fermière, un joli crêpe de chine blanc descendait en larges plis sur une robe de soie couleur d'abricot pâle. A côté d'elle Antoinette paraissait une femme de chambre sèche et maigre et Ursule une grosse bonne de campagne. Mariette rayonnait autant de sa belle toilette que des deux femmes qui l'entouraient, car elle avait ce caprice commun à beaucoup^de femmes de n'entretenir amitié qu'avec des femmes plutôt désagréables de figure qu'aimables.
La bande partie, non sans avoir regardé plus de deux cents fois le miroir, Gérard s'étendit sur le lit; il était tout heureux d'un mot que lui avait dit Mariette à l'oreille : « Je tâcherai que nous soyons seuls. »
Et il attendit impatiemment l'heure du dîner ; mais le coucou semblait s'obstiner à marcher avec une lenteur d'écrevisse. Gérard se leva et arpenta la chambre en tous sens. Cependant, sur les six heures, un frisson passa dans tout le corps de Gérard, il avait entendu du bruit dans la serrure. Mariette arriva en effet, mais accompagnée de sa sœur.
— Tu vois comme je suis exacte, dil-elle, j'ai laissé ma mère et ma cousine dans le nouveau logement, et il a bien fallu que je t'aie promis pour revenir. iNous avons clé in*-
vitées nous deux Antoinette à dîner, et je suis revenue te chercher .
— Où dînons-nous? dit Gérard.
— Rue Montorgueil, Charles nous attend.
— Mais je ne connais pas Charles.
— Puisque c'est mon ami, dit Mariette.
— C'est égal, il ne m'a pas invité.
— Je viens te chercher de sa part. Allons, liahille-toi et ne fais pas la mine. Est-il aimahle, mon petit honmiel dit Mariette à sa sœur; ce que c'est pourtant, je l'aime comme ca .
rnOllL DE VIEILLARD.
En chemin. Mariette voulut que Gérard donnât le bras à Antoinette, et Gérard pestait intérieurement sans se rendre compte delà haine qu'il portait à la sœur de Mariette. On arriva dans un cabinet d'un restaurant de la rue Monlorgueil, où un jeune homme semblait attendre; la présentation des deux hommes fut faite par Mariette.
Tout le temps du repas Gérard se demanda quelle pi'ofession pouvait exercer ce Charles, qu'il ne reconnaissait pas pour un frère en art. Gérard, n'ayant jamais fréquenté que des peintres et des poètes, se trouvait mal à l'aise en présence de gens qui exerçaient une profession utile, et les cheveux courts de M. Charles, sa figure qui n'était troublée par aucune passion, son habit noir sans élégance et sans caractère, lui faisaient supposer qu'il avait affaire à une sorte de premier garçon épicier. A une question de Mariette. Gérard comprit que M. Charles était le fils d'un riche fa-
'218 LES AVENTUHES
bricjiiit (Je couleurs de la rue de TArbre-Sec, qu'il était employé au magasin et qu'il ne tarderait pas à reprendre la maison à son compte.
M. Charles avait besoin d'être dégrossi; il riait bruyamment de ses propres plaisanteries vulgaires.
— Ali ! dit Gérard bas à l'oreille de Mariette , le marchand de couleurs m'a broyé du noir dans l'âme pendant tout le dîner.
M. Charles croyait au vin de Chauqiagne, et sa croyance était partagée par Mariette et sa sœur. Les deux femmes disaient mille folies, et le marchand de couleurs était enchanté. Gérard, dans sa mauvaise humeur, laissa tomber son assiette, qui se brisa en mille morceaux. ; Mariette crut qu'il l'avait fait exprès, trouva l'action charmante et jeta son assiette à terre, Antoinette en lit autant; en un clin d'œil une demi-douzaine d'assiettes eut le môme sort. Le marchand de couleurs n'était pas habitué à ces orgies ; il criait :
— Mariette, en voilà assez... allons donc!
Mais Gérard, qui avait conservé son sang-froid et dévoré de l'idée d'irriter l'amphitryon, envoya les bouteilles rejoindre les assiettes. On frappa à la porte du cabinet : c'était le garçon inquiet qui croyait qu'on se tuait; mais lecabinet était fermé en dedans. M. Charles essaya d'aller ouvrir au garçon; alors Gérard se leva de table, prit la main de Mariette , qui fit une ronde autour de la table avec sa sœur en cassant tout ce qui se trouvait dessus ; quand le marchand de couleurs put ouvrir au garçon, la table était ren-^ versée sur les débris de cristaux et de porcelaines.
— Savez-vous, dit le garçon, qu'on est allé chercher la garde ?
— Alors rien n'est plus drôle, dit Gérard.
DE iMADEMOISELLE MARIETTE. 2iîJ
— Rftnfermons-nous ici, dit Maiielte. nous ferons des barricades.
— Un moment, dit Ciiarles, je ne tiens pas à être arrêté. Garçon, combien devons-nous?
— Dame, monsieur, il faut demander le patron.
— Alors dépêcbez-vous avant que la garde n'arrive.
Le repas, avec les assaisonnements de bouteilles et de porcelaines cassées, se monta à deux cent vingt francs ; Gérard était heureux.
« Une autre fois, pensait-il, ce monsieur n'invitera à dîner ni moi, ni Mariette, ni sa sœur. »
Ils eurent le temps de se sauver avant que la garde n'arrivât ; mais ces folies avaient tellement mis Mariette hors d'elle-même, qu'elle voulut rentrer immédiatement chez elle.
Gérard ne demandait pas mieux. Le lendemain Mariette se réveilla un peu confuse de ce qui s'était passé la veille.
— Que pensera Charles? fut son premier mot.
— Tant mieux s'il pense mal, dit Gérard.
— Du tout, je ne veux pas me brouiller avec lui.
— Est-ce que tu voudrais en faire notre société habituelle? dit Gérard , tu sais que je n'aime pas ces gens-là. j'ai été dîner avec lui hier parce que j'étais heureux de ne pas te quitter, mais cela suffit une fois.
— Charles est un bon garçon, dit Mariette.
— Bon garçon est bientôt dit; il est niais; je ne sais pas où tu as pu faire la connaissance de ce monsieur Charles... un bourgeois!
— On dirait, Gérard, que tu le fais exprès de mal te conduire avec mes amis.
— Est-ce que je te force de recevoir les miens? dit Gé-
rard ; tu sais bien que pour toi j'ai quitté toutes mes relations.
— Alors tu voudrais que je ne voie personne non plus? dit Mariette : voilà une existence bien gaie.
— Et comment avons-nous vécu jusqu'ici? demanda Gérard ; n'est-ce pas à nous deux ?
— Tout cela est bon un temps.
— Ah! c'est ainsi, dit Gérard, et que veux-tu faire?
— J'ai ma famille, dit Mariette ; j'ai ma sœur, Charles lui fait la cour.
— Boni dit Gérard, voilà donc pourquoi nous avons dîné hier ensomble?
— Sans doute.
— Je ne savais pas, dit Gérard ; je comprends maintenant que tu veuilles recevoir M. Charles.
■ — Il est très-gentil, dit Mariette; il ne te gênera pas, il ne te parlera pas littérature ni peinture.
— Bien.
— Ce n'est pas comme Ernest. A propos, tu sais qu'il viendra dîner avec nous aujourd'hui au quai des Augustins.
— Chez ta mère? dit Gérard.
— Oui, pourquoi pas?
— Je n'irai pas.
— Encore? dit Mariette.
— Certainement, non, je n'irai pas.
La dispute recommença, et si vive, que Mariette sortit eu claquant la porte.
— Au diable la famille! s'écria Gérard, voilà la première brouille qui ne s'est pas apaisée un quart d'heure après.
Peu de temps après, Antoinette entra, et Gérard se relira dans sa chambre à coucher sans lui dire bonjour.
— Où est donc Mariette? demanda sa sœur.
— Je n'en sais rien, dit Gérard.
— Est-ce qu'elle n'a pas déjeune ici?
— Si ! dit sèchement Gérard.
— Savez-vous à quelle heure elle reviendra ?
— Non.
Antoinette comprit alors par la brusquerie des réponses que Gérard était de mauvaise humeur, et elle le laissa ; mais elle revint immédiatement, ayant rencontré Ursule dans l'escalier. Gérard, que sa colère empêchait de lire, jugea à propos de faire passer son humeur sur les deux cousines; elles étaient occupées à se disputer, ne voulant descendre ni l'une ni l'autre pour aller chercher quelque chose.
— Allez-vous bientôt me laisser travailler? cria Gérard en jurant.
il avait mis un tel accent à ces paroles, que les deux cousines ne dirent plus mot.
— On ne peut pas travailler ici, dit Gérard pour motiver son explosion de paroles.
Depuis que les trois femmes vivaient ensemble, elles étaient continuellement en discussion. Mariette regardait sa cousine Ursule comme une paysanne, et la traitait en domestique; quand Ursule était sortie, Antoinette recevait les commandements de Mariette ; mais elle se vengeait en traitant Ursule encore plus en servante que Mariette. La pauvre fille, qui avait un bon naturel, cherchait quelquefois à se révolter contre les habitudes que prenaient à son égard les deux sœurs; mais elle était obligée de plier.
Curieuse comme une femme qui sort de son village, elle restait assise tout le jour à coudre; Mariette ne l'emmena que cinq ou six fois, les jours où elle allait en grande toi-
lette se promener aux Tuileries et aux boulevards ; et, on femme coquine et malicieuse, elle faisait mettre à Ursule les robes des couleurs les plus crues et les ficbus les plus voyants, afin de faire passer sa cousine pour une bonne, tandis qu'elle se livrait aux poses les plus ondoyantes des /ifrandes dames et des lorettes.
Gérard avait remarqué qu'Ursule regardait avec curiosité les litres des volumes de sa bibliothèque,
— Est-ce que vous aimez à lire, mademoiselle Ursule? lui demanda- t-il.
— Oh! beaucoup.
— Vous avez de quoi vous satisfaire ici.
— Je n'osais pas.
— Je m'en vais vous chercher un livre amusant, dit Gérard ; vous ne pouvez pas rester ainsi à travailler toute une journée; il faut vous distraire.
Et il lui donna un roman de Walter Scott; m.ais la pauvre fille était tellement absorbée dans sa lecture, qu'elle n'entendit pas Mariette rentrer. En surprenant sa cousine en train de lire, Mariette entra dans un tel accès de colère, ou plutôt de jalousie (puisqu'elle ne savait pas lire), que Gérard n'osa dire sur le moment qu'il était le coupable dans cette affaire, ayant invité Ursule à se délasser par la lecture; cependant celle-ci le regardait d'un air suppliant, comme pour l'engager à prendre sa défense, mais Gérard se tut.
11 avait en horreur les scènes domestiques et préférait courber la tête plutôt que de lutter. Gérard avait été élevé ainsi, ne répondant rien quand son père se fâchait; et il avait remarqué que son père, ainsi que Mariette, s'apaisaient assez vite quand personne ne jetait d'huile sur le feu de leurs colères.
Au bout (le quelque temps, la vie devint plus difficile, Gérard s'étant pris d'une haine violente contre Antoinette, haine d'autant plus grande qu'elle était sourde, contenue, et qu'elle n'osait éclater. Mariette avait également de nombreuses querelles avec Antoinette; Gérard étajt heureux, mais, quand il croyait que la vie commune était impossible aux deux sœurs, il les trouvait s'embrassant.
Il s'inquiétait beaucoup de M. Charles, qu'il avait tant méprisé, car il ne voyait d'espoir qu'en le marchand de couleurs. Il pensait que si M. Charles faisait la sottise de s'amouracher d'Antoinette, aussitôt il lui meublerait un appartement, et que le ménage serait débarrassé d'autant; mais M. Charles semblait invisible; il voyait les deux sœurs chez la mère de Mariette, et son nom n'était prononcé qu'à de rares intervalles.
— Ernest a-t-il une maîtresse? demanda Gérard à Mariette.
— Je n'en sais rien, dit-elle. Pourquoi'.'
— Et Antoinette?
— Comment! Antoinette.
— Oui... Antoinette et Ernest.
— Oh! que tu es fou! y penses-tu?., d'ailleurs Antoinette a un amant à Lyon.
— Elle l'a quitté cependant? dit Gérard.
— Ça ne fait rieri, elle l'aime.
— Mais je croyais que tu m'avais parlé de M. Cliarles, comme lui faisant la cour.
— Un moment, dit Mariette, j'y avais pensé; mais cela ne s'est pas arrangé, et je ne savais pas qu'elle avait laissé quelqu'un à Lyon. Tu n'as donc pas remarqué comme elle était de mauvaise humeur hier?
— Hier, et tous les jours, dit Gérard.
— Ce n'est pas vrai, tu lui eu veux, je ne sais pas pourquoi, et j'entends que tu ne dises plus de mal d'elle!
— Bien! dit Gérard, après?
— Elle avait reçu une lettre de Lyon; elle a beaucoup pleuré; elle s'en retournerait volontiers.
— Vraiment! s'écria Gérard.
— Si cela se pouvait; je n'ai pas toujours de l'argent à dépenser en voyages, et son amant lui écrit qu'il lui en enverra bientôt.
— Alors elle repartirait, demanda Gérard.
— Oui, si elle ne s'accoutume pas à Paris; mais je vais la mener chez mes peintres, cela la distraira un peu.
Gérard fit toutes sortes de vœux pour qu'Antoinette ne trouvât aucune espèce de distraction dans les ateliers, et fonda son espoir dans un prochain départ. En attendant, les querelles continuaient et retombaient tellement sur la pauvre cousine Ursule, qu'un jour celle-ci sortit de son caractère et se fâcha.
— Je n'en veux plus, dit Mariette, c'est une mauvaise ouvrière et une paresseuse ; si elle n'était pas ma cousine de loin, je la renverrais immédiatement; mais j'ai bon cœur, je la mettrai demain dans les Petites- A [fiches.
— Pourquoi faire? dit Gérard.
— Une servante , une cuisinière ; elle n'est bonne qu'à ça.
— Mais je ne lui ai jamais vu faire la cuisine.
— Je le crois bien, dit Mariette, je fais tout ici sans qu'elle m'aide un peu; elle devrait bien cependant avoir quelque reconnaissance pour moi, je l'ai amenée à Paris...
— Avec mon argent, s'il vous plaît, dit Ursule, qui avait écouté la conversation,
Mariette répliqua, la cousine répondit, Gérard se sauva, laissant l'orage éclater.
Un matin que Mariette faisait sa toilette, sans craindre de montrer ses épaules, un vieillard à barbe grise, d'une figure respectable, entra sans avoir sonné. Il surprit Mariette dans son déshabillé, et resta comme cloué sur le pas de la porte.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, monsieur? demanda Mariette sans se gêner devant l'étranger.
— Oh! mademoiselle! quelles perfections! quelles grâces! restez ainsi, je vous en supplie, ne me cachez pas ces épaules comme jamais je n'en ai vu.
— Est-il drôle ! dit Mariette en riant aux éclats.
— Et la voix! C'est une musique des anges.
— Antoinette, cria Mariette, viens donc écouter ce monsieur... Monsieur, que désirez-vous?
— Heureusement, mademoiselle, je me suis trompé, mais j'en remercie le ciel.. . Dieu ! qu'elle est belle ! .. . L'art grec n'offre rien de plus suave.
— Vous êtes artiste, monsieur, dit Mariette, et on vous a envoyé chez moi, mais vous vous trompez.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, vous êtes trop distinguée, je le vois bien, pour servir de modèle aux peintres; qui oserait reproduire avec ses pinceaux des formes aussi parfaites?
— Il cause bien, dit Mariette à sa sœur.
— Heureux jour que celui-ci ! dit le vieillard à barbe grise, qui semblait en adoration et qui restait sur le pas de la porte.
— Monsieur, dit Mariette, je vous en prie, entrez ou sortez, mon petit chat se sauvera.
— Je n'osais espérer d'être reçu, mademoiselle.
— Vous m'avez donc suivio? dit Mariette,
— Ncm. mademoiselle, on m'a dit de m'adresser au troisième, à M. Gérard, pour des renseignements à prendre sur une bonne.
— C'est ici, monsieur.
— Alors, mademoiselle, votre bonne doit être une personne bien élevée, si elle vous a servi.
— C'est une fille de la campagne, dit Mariette, jeune encore; elle a deux ans de plus que moi.
— Quel âge a-t-elle, sans indiscrétion, mademoiselle?
— Vingt et un ans, monsieur.
— Oli! mademoiselle, je ne vous aurais donné que dixhuit ans.
Mariette, qui avait vingt-six ans, s'inclina.
— Vous vous occupez d'art, monsieur?
— Beaucoup, mademoiselle, c'est une passion... J'ai un cabinet unique à Paris, plein de richesses; je recherche les antiques surtout, les petits bronzes florentins, j'ai voyagé partout, je connais tous les musées d'Europe ; j'ai vu les femmes italiennes, jamais, mademoiselle, je n'ai rencontré un aussi beau buste que le vôtre...
Mariette souriait.
— Oh! dit le vieil amateur, je devine tout par vos épaules. Et il continua dans son langage emphatique :
— Phidias, pourquoi n'as-tu pas rencontré une femme pareille? nous aurions un chef-d'œuvre qui laisserait bien loin toutes les statues qu'on dit de formes si pures. Mais pardon, mademoiselle, de mon admiration : les paroles, croyez-le, sont vaines pour rendre ce que j'(>prouve.
— Oh ! je vous comprends, dit Mariette, je connais Phidias.
— Alors, mademoiselle, vous savez si j'exagère; vous
devez bien mépriser Tart grec en vous regardant dans une glace.
— Oh ! fit Mariette.
— Tenez, mademoiselle, je voudrais avoir sur moi un de ces petits bronzes florentins qui me paraissaient si purs avant que j'eusse le plaisir de vous connaître, et je vous montrerais, détail par détail, combien ce que je vois en vous est supérieur. Et si vous vouliez, mademoiselle, m'accorder une grande faveur... je n'ose...
— Parlez, monsieur.
— Ce serait de venir visiter ma galerie une après-midi ; \ ous comprenez l'art, cela est si rare chez les femmes, et je ne saurais vous dire combien je serais heureux si vous m'accordiez cette faveur.
Gérard n'apprit ces détails que quand Ursule fut entrée, en qualité de cuisinière, chez M. de Labouglise. Mariette ne tarissait pas en éloges sur le musée du vieillard, qu'elle avait été visiter ; jamais elle n'avait vu une aussi belle collection. M. de Labouglise avait dû dépenser des millions, disait-elle, pour sa galerie. Elle raconta à Gérard que le vieil amateur s'était jeté à ses pieds en lui demandant une grâce immense, la permission de corriger ses bronzes d'après elle.
— Comment ! corriger des bronzes florentins ! s'écria Gérard, cela ne s'est jamais vu!
— Il me trouve d'une nature si parfaite, dit Marietle, qu'aucune statue antique n'approche de moi.
Gérard se mit à rire.
— Tu ne t'y connais pas, dit Mariette un peu piquée.
— Je t'aime, et je ne m'inquiète pas comment tu es bâtie i
— Alors, il te serait indifférent que je fusse bossue?
— Du tout, dit Gérard, mais je ne pense pas qu'on doive détailler les beautés de sa maîtresse comme ceux-là qui vous disent : « Ma femme a la plus belle jambe du monde et des épaules superbes! » Je me promenais un jour au Louvre avec un homme qui m'arrête devant l'Antiope du Corrége : « Mon cher, me dit-il, c'est absolument ma maîtressel » Eh bien! je trouve que c'est montrer sa femme et que c'est manquer de pudeur, que de vous faire regarder une peinture de femme nue en disant : « C'est le portrait de ma maîtresse ! »
— Tout le monde ne pense pas comme toi, dit Mariette, et surtout M. de Labouglise.
— Qui sait ce que te veut ce vieillard î
— Il m'a offert trois cents francs par mois, dii Mariette.
— Vois- tu que j'avais deviné! Et tu l'as envoyé promener?
— Non, dit Mariette.
— Ah! s'écria Gérard, dont la figure pâlit tout à coup. Il lit un tour dans la chambre, prit son chapeau.
— Adieu, alors, dit-il.
— Que mon petit homme est bête ! dit Mariette en se jetant à son cou.
— Laissez-moi, dit Gérard froidement.
. — Vrai? dit Mariette.
A son tour, sa figure devint froide, et elle s'assit la tèlc penchée. Gérard était debout, immobile, son chapeau sur la tête, ne sachant ni rester, ni s'en aller. Après un quart d'heure de silence, d'une voix oppressée :
— Et tu oses médire de pareilles choses, Mariette'
— C'est bien, dit-elle, je sais que penser maintenant de votre amour.
— C'est trop fort! dit Gérard indigné.
— Pourquoi ne m'as-tu pas laissée parler? dit Mariette.
— J'en ai entendu assez.
— Tu ne veux pas savoir la fin?
— Quelle fin?
— Mais, mon ami, dit Mariette, M. de Labouglise m'offre trois cents francs par mois pour restaurer ses bronzes d'après moi !
— Ah ! c^est différent.
— Comment veux-tu que j'entretienne ma mère et ma sœur avec l'air du temps? C'est une fortune, nous sommes sauvés! Il ne me demande que deux séances par semaine. Pendant que j'étais cbez lui avec Ursule, il m'a priée d'ôter mon cbapeau et mon bonnet ; il a pris sur une étagère une petite statuette de bronze, et, d'après mon cou, il a corrigé le cou de la statuette.
— Mais on ne corrige pas du bronze, dit Gérard, comment fait-il?
— Il a un assortiment de petites limes, et il gratte ses statues.
— C'est un maniaque, dit Gérard.
— Qu'est-ce que cela fait? je gagne trois cents francs sans mal ; ot puis, c'est un bomme bien élevé, qui ne ressemble pas à tous les artistes : il m'a écrit des vers sur mon carnet, pour moi seule.
— Des vers! je m'y connais, dit Gérard ; je suis curieux de connaître la poésie de ce vieillard.
Sur le portefeuille était écrit :
'1^5^) LES AVENTUUiiS
Adorons l'Éternel
\ Qui, dans sa bonté, créa le papillon volage
— Il n'y en a pas long, dit Gérard, mais je ne comprends pas.
— Attends, dit Mariette, il me l'a expliqué : le papillon, cY'st la femme, c'est moi; et il m'a dit qu'en me regardant il ne pouvait faire autrement que d'adorer l'Eternel.
— Quel intrigant! s'écria Gérard ; cet homme est amoureux fou de toi.
-^ Ça ne le rendra pas plus jeune, dit Mariette. — - Mais n'importe, je suis jaloux, dit Gérard.
— Ali ! mon ami, d'un vieux à barbe grise !
— Est-il bien convenable que tu ailles chez un homme qui est amoureux de toi?
— Ursule ne me quittera pas, dit Mariette,, c'est convenu. Sais-tu, Gérard, que j'étais fort embarrassée sans M. de Labouglise? j'ai déjà deux robes au mont-de-piété.
— Pauvre amie 1
— Toi, tu ne vois rien ; une fois que ta soupe est sur la table, tout est dit. Mais ma mère, ma sœur et ma cousine, m'ont dépensé déjà plus de quatre cents francs!
— Aïe 1 aïe î s'écria Gérard ; ([uatre -cents francs ! c'est tout au plus si je les gagne en trois mois! Et c'est Ernest ({ui te les a prêtés?
— Une partie, avec Fougères et Charles;
— Je ne sais pas celui qui les remboursera, dit Gérard ; mes affaires ne prennent pas une tournure à me rendre millionnaire ; j'ai une peine à faire avaler ma littéra-
ture!... Ail! hpurensement, pondant ton voyage, il mVst venu une idée de féerie superbe : c'est une affaire considérable si elle réussit.
— Surtout, dit Mariette, ne te gêne pas pour moi. Travaille et tàcbe de gagner de l'argent, mais sans te fatiguer; mon petit homme est triste quelquefois, et je voudrais ne lui causer aucun chagrin.
— Que tu es bonne, Mariette!... Ah ! jamais je ne rencontrerai de femme pareille à toi!