‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 3 sur 13 · DE I- AMITIE DANS SES RAPPORTS AVEC L AMOUR · texte numérisé non relu

DE I- AMITIE DANS SES RAPPORTS AVEC L AMOUR

Anloine arriva sur les onze heures du matin avec Jenny. C'est un déjeuner qui paraît le plus beau repas de la vie. Le pain est meilleur que du gâteau, les côtelettes ont un goût d'agneau, le beurre et les radis sont remplis d'odeurs l'raîclies et suaves; surtout la salade que mademoiselle Mariette avait accommodée donnait envie de rire à Gérard, tant il voyait de joie et de bonheur dans les herbes vertes et les tranches rouges de betterave.

C'était une jolie journée d'hiver; il faisait un petit froid sec; les pavés étaient blancs comme si on avait appelé pour les nettoyer toutes les ménagères de la Flandre; le soleil se montrait clair sur un ciel bleu. Gérard proposa d'aller au Jardin des Plantes : on est si heureux de ne pas se quitter! il est si doux de regarder les arbres et la verdure quand on aime!

On ne se quitte pas le bras, c'est une pression continuelle, des échanges de regards, des bouches qui sonrient,

(les petites gènes momontanées causées par le monde, on voudrait être seuls à se regarder, sans se rien dire, les, mains dans les mains; on pense au bonheur qui vous attend le soir au coin du feu. sans autre lumière que les flammes d'un grand charbon de terre qui envoie sa lueur rouge sur les murs.

Dans une rue du (juartier Mouffetard, on réparait les tuyaux de gaz, les ouvriers avaient ouvert une tranchée et posé une planche assez large qui servait de pont aux passants.

Mariette dit qu'elle n'osait pas passer sur ce pont ; Gérard la prit à bras-le-corps et ne demandait pas mieux que de rapprocher sa figure de celle de son amie, mais il n'osait en pleine rue. 11 était presque aussi heureux d'avoir passé Mariette sur cette planche que s'il l'avait sauvée d'un précipice.

— Est-ce que tu as cru que j'avais peur? dit Mariette, Je l'ai fait exprès pour me serrer contre toi.

Les mille choses de la rue amenaient ainsi mille choses amoureuses qui ne laissaient pas à l'esprit le temps de s'ennuyer; aussi Mariette remarqua-t-elle un nuage qui passa tout à coup sur les traits de Gérard.

— Qu'as-tu, mon ami?

— Rien, dit-il.

— Si. .. je veux le savoir, tout de suite. G(>rard ne répondait pas.

— Dis-moi-le, je suis inquiète, tu ne dois rien nie cacher.

— Je t'aime, dit Gérard, et j'ai peur de ne plus pouvoir \ivre sans toi.

— Et moi aussi, dit Mariette. Nous ne nojis quitterons plus, si tu veux?

— Tu le veux bien?

— J'irai demeurer avec toi, dit Mariette, nous serons heureux, nous ne nous disputerons pas; je forai tout ce que tu voudras d'ailleurs.. .

— Et Antoine, s'écria Gérard, qu'en ferons-nous'.'

— 11 est certain, dit Mariette, que nous ne coucherons pas à trois... Le mobilier n'est pas riche, mais je ne suis pas folle de l'acajou . . . Quelle idée as-tu eue de te construire un lit pareil?

— C'est un peintre qui partait pour Rome, et qui, ayant les manies de la grandeur, scia les pieds, le dos, afin d'en faire un divan. Jamais il ne faisait son lit; mais dans la journée il jetait dessus un splendide morceau de damas gaufré, et cela ne faisait pas mal dans un coin de l'atelier. Mais je ne suis guère plus avancé en ce qui regarde Antoine.

— Il n'a pas de meubles? demanda Mariette.

— Aucuns meubles.

— Il doit le terme comme toi?

— Il est aussi gêné que moi pour le payer.

— Alors, dit Mariette, préviens-le de ce qui nous arrive; il ira à l'hôtel garni suivant son habitude, et tu te chargeras de payer le terme tout entier.

— Mais il ne sera pas content, dit Gérard.

— Est-il convenu (\ue vous devez rester toute la vie ensemble?

— Jamais, dit Gérard, il est loin d'avoir à se plaindre de moi; au contraire...

— Ne crains donc pas de lui annoncer ta séparation d'avec lui, dit Mariette; d'ailleurs vous ne pouvez plus vivre ensemble après ce qui s'est passé. Au fond, il est dé-

pité que je sois la maîtresse : ce n'est qu'un commencement aujourd'hui; mais, quand il verra que je t'aime pour de bon, c'est à toi qu'il en voudra. On ne pardonne pas souvent à une femme qui se moque de vous, comme je l'ai fait la semaine dernière; tu verras qu'il le dira du mai de moi, s'il ne t'en a déjà pas dit.

— Non, dit Gérard.

— Allons, tu me caches ce qu'il a dit; car. enfin, il t'a parlé de moi?

— Il a dit que tu étais une fille charmante... Ah ! j'oubliais, dit Gérard en riant, qu'il t'accuse de ne pas savoir lire.

— Vois-tu, Gérard, le méchant qu'il est!... Il n'a rien à dire contre moi, il faut qu'il invente... Montre-moi de l'écriture, une lettre... As-tu quelque chose sur toi?

Gérard chercha son portefeuille.

— Je t'avertis, dit Mariette, que je n'aime pas beaucoup les écritures embrouillées... ça me gêne!., il faudrait que je m'y habitue... Ainsi, j'ai vu sur ta table de ton écriture que j'ai parfaitement reconnue, puisque tu m'as déjà en- Noyé une lettre ; c'est un peu fin ; cependant j'ai compris tout ce qu'il y avait dedans.

Gérard, qui n'avait pas son portefeuille sur lui. ne pensa pas à chercher plus loin les preuves de la science de Mariette; il l'assura qu'il ne croyait pas un mot de la délation d'Antoine, et qu'une pareille conduite de celui qu'il avaitjusqu'alors regardé comme son ami, lui donnait plus de courage pour l'explication future. Elle ne tarda pas à arriver ; car, au Jardin des Plantes, Gérard se montra d'une grande froideur vis-à-vis d'Antoine, et ne répondit pas à plusieurs de ses questions. Foncièrement, il était soucieux de la révolution si brusque qui allait changer .sa vie.

Jusqu'alors il avait vécu on communauU; avoc des rainarados, et il allait vivre avec une femme. Plus d'une fois déjà Gérard a\'ait été blessé dans ses rapports trop intimes avec un ami; lial)itu('' à vivre à deux, chaque séparation amenait un vide dans son existence. 11 trouvait le logement morne en rentrarrt seul dans sa mansarde, qui d'ordinaire entendait des conversations et des discussions poussées fort tard dans la nuit; en se réveillant, il ne trouvait à qui parler, l'ennui le prenait, et il restait coucIk! toute la matinée.

Un mois à peine suffisait pour ramener le calme dans cette existence. Que" serait-ce donc, pensait Gérard, avec une femme, dont chaque jour, chaque heure, chaque minute, serviraient à l'attacher de plus en plus? Mais,^, comme Gérard avait une nature aussi mobile que sa figure.» ces réflexions passèrent bien vite, et il se trouva en veine d'esprit contre tous les animaux du .lardin des Plantes, .lusque-là son amour pour mademoiselle Mariette avait paralysé son esprit; mais, étant certain d'être aim(\. il n'i'-tait pas fâché de montrer les trésors de finesses dont il cachait soigneusement la clef quand il se trouvait en pn-sence de gens qui le gênaient ou qui ne lui étaient pas sympathiques.

Mariette, élevée par le monde des artistes, saisissait les plaisanteries les plus compliquées, ces à peu près d'esprit qui font de tout artiste un sphinx vis-à-vis de tout provincial. Elle avait surtout une façon de rire caractéristique qui aurait pu enlaidir beaucoup d'autres femmes, qui ('tait ravissante chez elle. Quand elle était contente, sa bouche se relevait un peu vers la gauche d'une façon irrégulière. — Si j'aime un jour une autre femme, disait plus tan Gérard au peintre Thomas, je ne m'habituerai jamais

elle que si sa bouche n'est pas droite, quand elle rira.

Le soir même il y eut entre Gérard et Antoine une explication qui jeta du froid pour l'avenir, et ils se séparèrent mécontents l'un de l'autre : Antoine un peu jaloux, prévoyant l'influence de Mariette sur Gérard, Gérard mécontent d'avoir pu croire que son amie ne savait pas lire. Le lendemain, dans l'après-midi, Mariette sortit pour faire quelques courses, elle ne rentra pas au dîner, et Gérard se trouva pris par la mélancolie. Il attendit jusqu'à minuit, an coin de son feu, avec l'idée de briser son coucou, dont le tic-tac monotone faisait sentir trop vivement la longueur du temps; en même temps qu'il se proposait de broyer l'innocente machine, Gérard se levait à chaque instant de son fauteuil et allait regarder les aiguilles.

Il voulait sortir et courir chez Jenny, afin de savoir ce qui était arrivé à Mariette; mais il craignait qu'elle ne rentrât pendant son absence. Était-il déjà abandonni'? Il repassait dans sa tète tout ce qui était arrivé depuis deux jours, il se répétait les moindres réponses de Mariette, cherchant dans ses paroles s'il y avait des germes de séparation. Il pensa que Mariette n'avait vu en lui qu'un objet de curiosité, et que sa curiosité était déjà envolée; il se repentit d'avoir rompu avec Antoine; à qui irait-il confier ses chagrins? Antoine se moquerait de lui.

Il écoutait avec la plus grande attention chaque coup de marteau de la grande porte qui lui répondait au cœur. Son oreille lui semblait entendre dix fois plus qu'avant, car le moindre bruit dans l'escalier le faisait tressaillir. Quelqu'un montait les escaliers, Gérard tressaillait; mais on ne s'arrêtait pas à son étage. Il se rappela que Mariette lui avait dit qu'elle n'aimait pas beaucoup à marcher à pied, et il écouta alors les voitures qui passaient

M LES VVKNTURES

ilans la nio, ospi'rant toujours que Theure avanw^e avait forc(^ Maripttft do prendre un cabriolet pour revenir dans le quartier d('sert de la rue du Regard ; mais les voitures ne s'arnMaienl pas; une fois qu'elles avaient dépassé le coin de la rue, (it-rard n'ejitendait plus le roulement, pas plus qu'il n'entendait la marche de ses voisins dans l'esi-alier quand ils dépassaient son étage.

Brisé par les ('motions, (lérard se coucha, et laissa sa lampe allumée afin qu'en rentrant Mariette trouvât de la lumière; il ne put dormir. Alors il prit un livre et essaya vainement de lire : il lui arrivait de parcourir six pages sans avoir lu un seul mot, tant son esprit était préoccupé. Aussi se leva-t-il pâle et fatigué, ennuyé de la vie; il ne song(\iil guère à déjeuner, et il se jiromenait dans sa chambre aussi triste qu'un lion en cage quand la porte s'ouvrit brusquement.

— Ah ! s'écria fiérard. qui ne put parler, car Mariette était sautée à son cou, ({ue j"ai eu de chagrin, va, en l'attendant !

— Ne m'en veux pas, dit Mariette, j'aurais dû te prévenir... j'ai éti' partout chercher mes affaires qui étaient dis persées depuis que je suis en hôtel garni ; maintenant qu je t'aime, je veux me faire belle... Vois-tu ma petite rob et mon cluile, tout ca était dans le quartier des Invalides", où je l'avais déposé chez un ancien ami; il était assez tard, c'est loin, lui m'a retenu, il m'a donné son lit et a touché sur un matelas dans l'autre chambre. Mon ami, dit-elle en remarquant (pie (lérard fronçait le sourcil, ne sois jamais jaloux de mes anciens amants; quand c'est fini, c'est bien fini. Nous nous revoyons, nous sommes bons amis et c'est tout; je ne suis pas une femme, moi, je suis un gar çon, et tout le monde sait que je ne me condiiis pas av

DE MADEMOISELLE MARIETTE. So

eux connue toutes les femmes. Si j'aime quelqu'un, je le lui dis; est-ce que je ne te Tai pas dit, mon Gérard"? Ainsi, si on te parle de moi pour me nuire, si on dit qu'on m'a rencontrée donnant le bras à un homme, n'en sois pas jaloux, c'est un camarade à qui je donnerai le bras. Tu as vu l'ami Thomas, n'est-ce pas? Il y a huit ans que nous nous connaissons, il m'aime bien, je l'aime bien, et cependant jamais nous n'avons songé à nous aimer, c'est de l'amitié tout simplement.

— Alors, dit Gérard, il est nécessaire que j'écrive à Thomas de venir te voir ici, puisque tu es déménagée de ton hôtel et qu'il ne te retrouverait plus?

— Oh! j'irai bien le chercher à son atelier; cependant invite-le à venir prendre du thé pour demain, nous donnerons une petite soirée.

JV

DE L\ SIPiCKUlTE CHEZ LA KEMMK.

Diins la nuit Mariette demanda des conseils à Gérard sur sa conduite à tenir à l'Hippodrome : le comte Marie ne manquait pas à une seule répétition ; elle serait obligée de le revoir, ce qui lui déplaisait; elle était entourée de tous les membres du Jockey-Club.

— Écoute-moi bien, Mariette, dit Gérard d'une voix émue; tu connais ma position, je ne suis pas ricbe, mon mobilier le chante assez baut; nous avons beaucoup de peine à vivre à deux, puisque j'ai beaucoup de peine à vivre seul ; moi, je compte sur l'avenir. Réfléchis bien avant de me répondre : je te demande ou de rester avec moi, ou. de me quitter demain. Je t'aime plus que je ne saurais le dire, ce que j'ai souffert cette nuit me l'a assez montré, el je serai heureux de vivre avec toi ; mais, si tu avais l'amoui" des belles robes et des chapeaux, je ne te conseillerais pas de rester, attendu que tu ne les trouveras pas chez moi. A rHii>podrome, il y a de l'argent sous chaque pas.de ton

LES AVENTURES DE MAbEMOlSELLE MAlUEl TE. 57

clieval; retourne avec ce comte, si tu crois ne m'aimer qu'un peu. Je vais te donner ma vie tout entière, et je te demanderai que tu m'aimes comme je t'aime ; si tu n'avais qu'un caprice en tète, il doit être passé, et, en me quittant dès demain, je souffrirai encore, mais je m'habituerai à l'idée d'un beau rêve; au lieu que, si tu restes longtemps et que tu t'en ailles un jour, je ne pourrai plus vivre.

— J'aime mieux te dire tout, mon ami; je suis partie hier avec l'intention de ne plus revenir, mais la nuit j'ai vu que je t'aimais véritablement, j'étais prise pour tout à fait, et je suis revenue... Plus de comte, plus de toilette, les comtes sont ennuyeux; les toilettes, je sais bien m'habiller avec un chiffon; tu verras cet été les jolis petits peignoirs d'indienne que je me fais avec un rien : on me croirait en peignoir de satin. Je n'ai pas peur de la pauvreté ; d'ailleurs j'ai toujours vécu de ce que je gagne, et honnêtement... Tu connais bien Frédéric Guermann?

— Oui, dit Gérard, je le connais de réputation.

— Frédéric a été mon amant il y a cinq ans; il me trouvait si belle, qu'il me mettait dans tous ses tableaux : il me demande toujours, car il a d'immenses peintures à faire au conseil d'État, et il a besoin de moi. Quand j'aurai envie de (juel([ue petite toilette, j'irai travailler chez Frédéric. Ainsi, vois, mon ami, que nous pourrons vivn; sans trop dépenser... Quand il n'y aura pas beaucoup d'argent, je ferai la cuisine; si ça gâte mes mains, tant pis. tu ne ne m'en aimeras pas moins, n'est-ce pas?

La confiance était revenue dans le ménage, et Gérard pensa à se remettre tout à fait à ses études, que l'amour avait un peu bouleversées. On reçut une lettre , que Mariette annonça être de l'ami Thomas, et Gérard lut avec surprise quelques lignes froides par lesquelles le peintre

aimuiirait lie pas pouvoir accepter rinvitation de prendre

le thé ; il priait Gérard de l'excuser, se fondant sur des

particularités que Mariette seule connaissait. Il ajoutait

qu'il reverrait son amie avec plaisir, comme par le

passé.

— Qu'est-ce (^ue cela veut dire'.' demanda Gérard.

— Thomas est tourmenté de me voir avec toi, dit Mariette.

— Je ne lui ai rien fait cependant, et nous nous sommes quittés fort amicalement. fl

— Il ne t'en veut pas directement, il en veut au nouvel amant ; il en voudrait au premier venu, si le premier venu était aujourd'hui avec moi.

— 11 t'aime donc?

— Dame! dit Mariette, je ne sais pas trop; moi. je ne Tainie pas, excepté d'amitié; lui se trompe peut-être et appelle amitié (juel([ue chose de plus; jamais il ne nfen a ouvert la houche depuis six ans ([ue nous nous connaissons. Étant mon ami, il devenait nécessairement l'ami de tous mes amants, et. comme j'en ai eu plusieurs, j'ai remarqué qu'il faisait froide mine aux nouveaux.

— Cependant, dit Gérard, il tie m'a pas fait froide mine l'autre soir; au contraire, il est venu à moi; il m'a conté sur sa peinture des Choses qu'il prétend ne pas dire à tout le monde i

— C'est qu'il he Voyait pas le dénoùincnt; il me cou naît rieuse, sans gène avec les hommes, mais sans tirer à l'onséfiucUco; il n'a pas pensé un instant que je t'aimais, tu n'as rien fait à cette soirée pour lui donner des soup-1 t'ons, tu dormais.

— Esi-ce (juc tu pensais déjà à moi'J dit Gérahl.

— Dès le premier jour que je t'ai vu... Antoine m'a\ait

beaucoup parlé de toi il y a longtemps, et j'ai été bien contente de te rencontrer. Ce qui arrive aujourd'hui avec l'ami Thomas est bien simple; il va consoler Alexandre comme il a consolé Charles, Louis, Frédéric fiuermann !.. Et elle cita une dizaine de noms.

— Oh! que d'amour! s'écria Gérard.

— Il n'y en a jamais que six en six ans, dit Mariette. Quelque temps après, Gérard se fit répéter les noms des

amoureux, disant qu'il croyait en connaître quelques-uns. Mariette se laissa prendre à ce piège innocent ; elle redit les noms et les prénoms.

— Vois-tu, dit Gérard en mettant ses deux mains en l'air, il y en a dix, je les ai comptés; tu disais six seulement.

— Tu penses, dit Mariette, que je ne les aimais guère !?. Quoique Mariette expliquât que son ami Thomas lui

faisait quelque temps la moue pour lui donner à entendre combien sa conduite était volage Gérard se rendit compte de cette amitié qui rendait Mariette si heureuse et le peintre si triste. Ce jour-là fut un mauvais jour, la portière apporta un papier timbré qui était une invitation à payer le terme arriéré dans les quarante-huit heures, sauf à se voir contraindre par toutes les voies de droit. Mariette le déchira en trois pour allumer les pipes, le mot d'huissier n'avait rien de pénible pour elle. Peu après op entendit une voiture s'arrêter à la porte de la maison, Mariette regarda par la fenêtre.

— C'est le comte Marie! s'écria- t-el le en se rejetant brusquement dans la chambre... Et la portière qui va lui dire que nous sommes ici !

— Comment, il monterait ! s'écria Gérard.

— Laisse-moi le recevoir, dit Mariette on se précipitant dans rantichambre, car on venait de frapper.

Gérard écouta et n'entendit rien que quatre pas qui son- . naient sur rescalier. Il fut pris d'un grand serrement de cœur.

— Elle descend, pensait-il, avec ce comte... pourquoi descendre? Puisqu'elle ne l'aime plus... il n'y avait pas besoin de le revoir.

Il ouvrit la fenêtre et regarda avec précaution dans la rue; une jolie voiture découverte à deux cbevaux était à la porte, avec un laquais galonné qui attendait près de la portière. La jalousie s'empara de Gérard, qui vit dans l'attitude du valet un homme qui se dispose à faire monter une femme dans une voiture ; il se demandait ce ce qu'étaient devenus Mariette et le comte, lorsqu'un coup de vent fit flotter au dehors de la porte cochère la robe bleue de Mariette.

— Oh ! mon Dieu! s'écriait le pauvre amoureux, qu'ontils besoin de tant se parler ? Est-ce qu'elle monterait en voiture?... Ah 1... elle a laissé ici son chapeau, elle ne s'en ira pas en cheveux.

Puis il pensait que le comte, s'il l'aimait, ne se soucierait guère qu'elle fût en chapeau ou non, qu'il était en train de lui faire les plus belles promesses, de l'éblouir par mille moyens faciles aux gens riches; il serait peut-être prudent de descendre, pensa Gérard, les femmes sont ^ faibles! ^1

Un seul mot peut la faire monter en voiture, il n'y a qu'à trouver ce mot, et on le trouve toujours ; le comte n'a qu'à brusquer; on s'oublie, la voiture part au galop. Si je descends et si Mariette m'aime réellement, elle reprendra courage et laissera le comte s'en aller seul dans sa voiture.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. -îl

Gérard allait descendre lorsque Mariette et le comte firent un pas vers la voiture; la vue du comte empêcha Gérard de sortir, il n'osait pas se montrer, lui, pauvre, en face de Thomme riche. Il regardait avec colère l'habillement élégant du comte, qui était jeune, beau, la barbe taillée avec soin, les gants irréprochables de blancheur.

Gérard eut une rage sourde, et se dit que, si sa maîtresse faisait un pas de plus vers la voiture, il se jetterait par la croisée avec l'espoir de se tuer et d'écraser en même temps son rival et Mariette. Le comte parlait doucement à Mariette, et sa figure, qui souriait, laissait croire à Gérard que Mariette n'était pas insensible à ses paroles. Ils firent un pas vers la voiture : Gérard ne se jeta pas par la fenêtre. Mariette prit le bouton de la portière ; Gérard crut qu'il allait devenir fou.

— Elle monte, la malheureuse! s'écria-t-il les traits contractés.

Mais le comte entra le premier dans la voiture et prit la main de Mariette avec beaucoup d'émotion, comme s'il voulait l'attirer.

— Adieu, comte, dit-elle, adieu.

Gérard ne put entendre la réponse; Mariette entra aussitôt, avec quelque émotion.

— Il est parti, dit-elle.

— Vraiment ?

— Pour l'Italie; ce garçon m'a fait delà peine, il m'aime trop.

— Tu n'as pas eu l'envie de l'accompagner? dit Gérard.

— Méchant ! dit-elle, mais on n'est pas maîtresse de .soi ; il pleurait sons la porte coehère, c'est tonjoiirs triste de

voir pleurer un homme... Enfin, j'aime mieux qu'il soit

parti.

Gérard était froid et ne disait rien.

— Ne vas-tu pas m'en vouloir, dit Mariette, de ce que le comte m'aime'?.. . je mai rien fait pour ça, je n'aime pas les gens riches, d'ailleurs... Il fallait se tenir devant des domestiques, j'étais obligée de faire la dame, jamais je n'ai pu le souffrir. Lui pourtant était aux petits soins; il me menait dans dessalons où' on jouait, e't je ne partais jamais de chez lui sans avoir une vingtaine de pièces d'or dans ma bourse... Eh bien! le lansquenet m'ennuyait... L'été il m'a loué une maison de campagne à Ville-d'Avray, Dieu sait si j'aime la campagne; avec toutes ses bontés, le comte trouvait le moyen de me rendre la campagne insupportable. J'ai envoyé chercher l'ami Thomas, qui est arrivé avec sa pipe dans mon boudoir; le comte l'a trouvé mauvais, il était jaloux de Thomas. . . Ah ! il ne voyait guère clair, il a prétendu que j'avais de vilaines connaissances... Je lui ai déclaré net que je partais le soir à pied avec mon ami Thomas, et que je ne le reverrais plus. Il s'est mis à mes genoux et m'a supplié d'amener toujours les artistes, qu'il aurait soin d'en avoir toujours deux ou trois à dîner. C'est lui qui m'a fait connaître Frédéric Guerman, il voulait avoir mon portrait en pied. Les séances étaient si ennuyeuses et si longues, que Marie avait fini par nous laisser seuls : Frédéric était aimable, il avait une façon charmante déparier mal le français qui m'amusait... Quand le portrait a été fini, j'ai perdu de vue un moment Frédéric; je crois que Marie se doutait de quelquechose, quoiqu'il n'en ait rien fait paraître; et tous les jours il m'amenait de nouveaux artistes, c'étaient des faiseurs de pastel, des miniaturistes, des sculpteurs... tous ces portraits me faisaient

mourir. D'autant plus que c'étaient des peintres bien habillés, qui demeurent dans le quartier Notre-Dame- de-Lorette, des artistes vernis et bêtes à l'impossible. « Ce n'est pas ça des peintres, dis-je à Marie. Je veux mes peintres à dîner. )> Marie ne comprenait pas que les peintres du quartier latin sont autre chose que les peintres du boulevard. Je fis donc inviter à dîner Thomas et ses amis, et sur la table, pour dessert, on plaça un grand pot plein de tabac. Avons-nous ri, ce jour-là, excepté Marie, qui ne comprenait rien à leurs farces. C'est ce qui l'a achevé, puisqu'il ce dîner j'ai pris un caprice pour Alexandre, le graveur, qui doit, lui aussi, être bien malheureux dans ce moment.

— Ne vas-tu pas plaindre aussi Alexandre? dit Gérard, que ces confessions blessaient par leur sincérité.

— Tu n'es pas juste, mon ami. dit Mariette, je ne plains pas Alexandre ; il pleurerait plein un tonneau que je donnerais toutes ses larmes pour t'entendre dire une fois de plus que tu m'aimes. J'ai fait quelquefois des bêtises dans ma vie, Alexandre est une de mes bêtises; trois heures après, je le connaissais à fond et je m'en repentais.

— Parbleu ! dit Gérard, un graveur. . . ils sont tous ainsi, du moins tous ceux que j'^ai connus.

— Et Antoine aussi? dit Mariette.

— Oh! certainement, Antoine est bfen l'être qui m'a mis le plus en colère... j'avais fini par le prendre en haine.

— Alors, pourquoi le laissais-tu demeurer chez toi ?

— On ne sait pas, dit Gérard, on rencontre un jour un garçon qui a l'air aimable, qui se jette à votre cou, qui paraît intelligent et qui ne demande pas mieux que de comprendre... je me laisse toujours prendre à ces individus-là... Il ne savait où loger, je l'ai amené ici, il couche

un jour, et puis deux, et puis huit; à h fin on se sent enchaîné moitié par habitude, moitié pour ne pas chagriner celui qu'on appelle son ami. Au bout d'un mois, je me suis aperçu que je vivais avec l'ignorant le plus ignorant que la terre ait porté ; s'il avait voulu étudier encore, je ne demandais pas mieux, il y a ici trois cents volumes qu'il pouvait lire; pas du tout, il louait des romans. Il m'avoua qu'il voulait se faire homme de lettres; moi, qui suis correcteur dans un petit journal, qui y travaille en même temps, je sais ce qu'on appelle homme de lettres làdedans, et je sais comment ces pauvres diables gagnent leur vie. Je dis alors à Antoine tout ce que je pouvais pour l'en détourner; mais, comme il était buté sur son idée précisément à cause de son ignorance, je lui conseillai d'étudier sérieusement un an, pendant tout le temps que devaient durer ses travaux de gravure. Il dit que oui et continua d'étudier des romans. Si encore le pauvre garçon avait voulu rester modeste, comme il convient à ceux qui ont besoin d'écouter, mais il décidait de tout, tranchait sur tout, et me répétait cinq minutes après, comme de lui, ce que je venais de lui dire avant. J'avais avec moi une ombre qui parlait, un écho perpétuel; si j'étais atteint (l'une manie quelconque, il entrait dans ma manie et finissait par me la faire prendre en horreur. . . ce n'est qu'un espèce de joli garçon.

— Oh! dit Mariette.

— Oui... et tu m'as rendu un grand service, ma M.' rielle, de m'en débarrasser.

INTERIEDR DE JOURNAL.

A huit jours de là, Gérard fut mandé à la justice de paix pour le payement de son terme : il apprit avec la plus grande surprise qu'il était saisi et que l'inventaire de son mobilier était fait, La portière avait donné la clef de son logement et introduit les huissiers, qui, par une sorte d'illégalité si commune en ces matières, avaient dressé un procès-verbal timbré et l'avaient fourré au milieu des papiers de Gérard, espérant que celui-ci ne s'en apercevrait pas.

Le juge de paix, homme fin, comprit que le débiteur avait été joué par le créancier; mais la loi est positive, il était impossible de s'opposer à la vente du mobilier, à moins de payer immédiatement. Gérard demanda si on saisissait les livres; et le juge de paix répondit que oui, le débiteur avait droit à son lit et une chaise; tout ce que pouvait faire le juge de paix était d'accorder une huitaine de répit. Gérard revint furieux, jura contre les propriétaires et confia ses peines à Mariette.

— (]e n'fist rien, dil-c^lle, nous sauverons les livres.

— Si j'ai mes livres, dit Gérard, je me moque du reste.

La grande Jenny fut convoquée, ainsi que d'autres amies choisies pour cette circonstance : Gérard avait fait des paquets de volumes, et les femmes, à la faveur de leur longue taille élancée, faisaient le déménagement de la bibliothèque sans (''tre trop remarquées. Au dernier voyage seulement, le portier s'aperçut d'une proéminence trop forte sous un chfile : il fit entrer la femme dans la loge,se montra aussi implacable que les commis d'octroi et rapporta chez Gérard le produit de la fraude.

— J'ai des yeux, dit le portier. J ■

— N'importe, dit Mariette, au lieu de passer les livres par la porte, nous les ferons passer par la fenêtre. Et môme, si nous faisions tout passer par la fenêtre?

— Ce n'est guère possible, dit Gérard. Mais, dit-il après avoir examiné le procès-verbal de récolement, ils ont oublié le fauteuil.

— C'est que l'huissier se sera assis dedans pour écrire™ et qu'il l'aura oublié. Il faut sauver le fauteuil. '|

— J'y tiens beaucoup, dit Gérard; nous l'emporterons par la fenêtre. Les volumes ne sont ni comptés ni désignés sur cet affreux papier timbré; nous avons donc le droit de les emporter. Tout le mobilier, à l'exception de la table, des chaises, de la fontaine et des livres, est indiqué ainsi : divers objets mobiliers. Divers veut dire différents; deux objets qui ne se ressemblent pas sont différents, au besoin nous ne laisserions que deux objets divers que la loi serait ^ pour nous. ■

Tout lier de son raisonnement de chicane, Gi'^rard posa la question du futur logement. Il se voyait à la tête d'un

matelas, d'un fauteuil, de trois cents volumes et de (juel- (jues objets de cuisine.

— Te serait-il égal, dit Gérard à Mariette, de loger quelque temps à riiôlel garni, en attendant?

— Je serai bien partout avec toi, dit Mariette.

— Alors nous irons demeurer rue des Canettes; c'est une vilaine rue, mais je suis déjà connu dans la maison, Henry Streich y demeure avec sa maîtresse. Nous serons à la porte du Luxembourg ; voilà le printemps qui avance, et il fera bon de se lever matin et d'aller nous y promener.

Le soir, il y eut un grand conseil ouvert en la chambre de Gérard pour la question du déménagement. Là il fut décidé ({u'il serait imprudent d'attendre au dernier jour, que le portier veillerait activement à l'approche de la saisie, qu'il était bon de lier tous les meubles avec des cordes, qu'on les descendrait facilement par la fenêtre, qui n'était pas haute, puisqu'il n'y avait qu'un étage et qu'il faudrait tenter le coup vers les onze heures, un jour de nuit noire. Justement il faisait une nuit profonde pendant la délibération.

— Ne perdons pas de temps, dit Mariette très-résolue, va chercher des cordes, Gérard, nous emballerons le mobilier, et, pendant que vous déménagerez, j'attendrai à l'hôtel et je recevrai les objets.

En moins de dix minutes le matelas, le linge, les couvertures, les habits furent roulés en un énorme paquet dans lequel on fourra différents ustensiles qui pouvaient se casser et que le linge devait protéger. Quatre des conjurés allèrent attendre en bas que le signal fût donné pour recevoir les paquets. Mariette partit, et Gérard resta seul avec un de ses amis à descendre son mobilier. Tout se passa bien au début, mais le matelas présentait de grandes diffi-

cultds par son volume et sa lourdeur; des précautions étaient à prendre aussi grandes que pour une fuite de la Bastille.

En face des bâtiments du conseil de guerre qui font le coin de la rue du Cherche-Midi, un factionnaire se promène perpétuellement sur le trottoir; on l'apercevait venant au pas militaire jusqu'à la rue du Regard, il retournait sur ses pas, et son absence ne durait guère plus de trois minutes.

C'étaient ces trois minutes dont il fallait profiter : encore le factionnaire n'était pas forcé par sa consigne de marcher aussi régulièrement ; il pouvait se reposer tout d'un coup au coin de la rue et empêcher l'évasion du mobilier.

L'un de ceux qui attendait au bas et ([ui s'impatientait d'attendre, se mit à chanter à tue-tête une chanson de paysan pour prévenir Gérard de se dépêcher, et, comme il avait une voix forte et agréable, le factionnaire s'arrêta pour écouter la chanson, qui lui rappelait peut-être son village et son amoureuse.

— Taisez-vous donc, ivrogne ! cria Gérard par la fenêtre, feignant de croire que le chanteur revenait de la barlière.

Kt il lança son matelas hardiment dans la rue : le matelas, qui renfermait entre autres objets de la batterie m de cuisine, rendit sur les pavés un son sourd, mélangé de '^ cli({uctis de ferraille; quoicju'il fût nuit, Gérard distingua deux ombres qui empoignaient le matelas : au même instant, la grande porte de la maison s'ouvrit, et un homme en sortit, qui était le concierge.

— Nous sommes perdus, dit Gérard à son ami, le portier va prévenir le poste. Sauvons-nous.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. 4î)

L'ami répondit qu'il fallait attendre. Il regardait par la fenêtre.

— Diable, dit-il, voilà la patrouille grise qui arrive du côté d'où le matelas s'est sauvé.

On entendait les pas sourds des gardes municipaux, qui marchent avec précaution le long des trottoirs sans dire un mot.

— Combien sont-ils? demanda Gérard.

— Je ne vois que trois gardes municipaux.

— Alors, dit Gérard en soupirant, tout est fini ; s'ils ne ne sont que trois, ils auront détaché deux des soldats pour conduire le matelas et nos amis au poste. Il est défendu de déménager entre onze heures et minuit. Partons vite. Je n'ai plus de jambes, et je crains de me trouver mal devant la loge du portier.

Ils sortirent et arrivèrent pleins d'émotion au logement de la rue des Canettes, où Mariette les reçut en riant assise sur le matelas encore roulé.

— Comment, le matelas est ici! s'écria Gérard. Et nos

amis:

— ils sont allés chercher le fauteuil et ce qui reste.

— Mais ils ne trouveront personne. J'aime mieux laisser le fauteuil après ce qui est arrivé.

Gérard raconta les terreurs que lui avaient causées la patrouille et la sortie du portier.

— Tes amis n'ont pas eu si peur que toi, dit Mariette ; vojant arriver les gardes municipaux, ils ont posé le matelas par terre et se sont assis dessus en fumant, comme s'ils faisaient la chose la plus naturelle; la garde n'a rien dit.

— N'importe, dit Gérard, je préfère laisser le faiileuil

oO LiiS avkNtuiiks

et no pas ni' exposer à me réveiller demain matin avec des cheveux blancs.

— xVlors, dit Mariette, je veux avoir le fauteuil. Ainsi se conduisit cette lille courageuse, qui \oulut mener à bonne fin Texpédition commencée, et qui rapporta le fauteuil en triomphe. Après une nuit aussi alarmée, Gérard ne fut pas peu surpris de voir entrer, le lendemain matin, le portier de la rue du Regard, qui s'était aperçu du déménagement clandestin et qui avait suivi nuitamment la bande. Il venait, de la part du propriétaire, offrir des paroles de paix, à la condition que son ancien locataire lui donnerait, chaque mois, un à-compte sur la somme due.

Tranquille pour quelque temps, Gérard reprit ses travaux du journal, qu'il négligeait depuis la menace de saisie. Il n'est rien de plus dangereux que les perturbations de domicile, ces changements de logis (jui rendent Tesprit vagabond, incapable de s'arrêter sur une idée, quand les exigences de la vie inatérielle le préoccupent trop vivement. — J'aimerais mieux payer six mille francs de loyer, dit Gérard, que de chercher à sauver pour cinquante francs de meubles.

Mariette était également dans cC^ idées; elle n'aimait pus les dettes et forçait Gérard de se tendre à ses raisons. Gérard vivait alors de la corfectioti d'uil journal satirique, dit le Pclil Journal, <[ul jeta pendant trois ans un assez vif éclat dans le monde des désœuvrés.

Cette feuille était dirigée par un vieillard dont toute l'existence s'était dissipée à de semblables commerces; Inconnu du public, cet écrivain, qui se plaisait à se cacher sous le nom de Saint-Charmay. quoiqu'il fîit âgé de i soixante ans, avait encore assez d'habileté pour s'entou-

rer de jeunes gens spirituels et naïfs, qui dt'pensaient leur jeunesse au profit d'intérêts cachés et qui l'ignoraient.

Le vieux de Saint-Charmay avait conservé les habitudes littéraires de la Restauration, mais il était encore assez intelligent pour admettre les nouveaux procédés d'esprit, qui se renouvelle tous les dix ans. Un groupe de jeunes gen^ entra ainsi dans la vie littéraire avec des formes neuves, qui firent de ce journal une puissance momentanée.

M. de Saint-Charmay employa divers moyens pour tenir en bride cette jeunesse indomptée qui avait besoin d'un frein . Le premier moyen était de faire gagner à ses rédacteurs juste assez d'argent pour vivre, afin de ne pas les rendre paresseux; ceux qui produisaient beaucoup n'étaient pas mieux payés que ceux qui produisaient peu, par la raison que leurs articles étaient tenus sous clef dans le fariieux portefeuille en cuir rouge que le rédacteur en chef promenait sur le boulevard, se persuadant qu'on le prenjaii" pour le ministre allant à la Chambre.

Un autre moyen était de conter les hauts faits des célébrités qui toutes avaient passé par la férule de M. de Saint-Charmay, à l'entendre, et qui étaient arrivées aux honneurs, aux places et aux richesses. Il était encore dans les habitudes du vieux journaliste de paraître mépriser complètement ses rédacteurs, de les traiter avec insolence et brutalité, et de leur faire croire qu'échappés de son giron ils ne parviendraient à aucun journal.

Rarement on avait vu une assemblée pareille de jeunes gens qui s'étaient rencontrés là, arrivant des points h^s plus opposés, avec les idées les plus diverses et les plus contraires. Si tous s'entendaient à. peu près sur la di'--

52 LKS AYKNTUItES

molitinn . nionlalomont ils compronaiont iino noiivcU*^ ('•oole fiiluro. Chacun so croyait lo cliof d'un mouvement liltt-rairo à ^(>nlr; les uns mélangeaient leurs idées littéraires d'idées politiques qui, dix ans plus tard, devaient amener la Révolution. Les autres riaient de tout, se moquaient de tout, écrivaient sur tout II y avait de jeunes poëtes qui attaquaient anonymement les grands poi'tes, et qui essayaient de les tuer à coups de prose méchante pour prendre leur place; il y avait des idolâtres qui ne connaissaient qu'un homme et ne touchaient à leur plume que pour parler de l'homme; il y avait des esprits chagrins qui criticpiaient tout; il y avait de jeunes intrigants qui se glissaient partout à la faveur du journal, qui encensaient comédiens, poëtes, peintres, persuadés qu'on fait son chemin par le thuriférariat.

11 y avait des garçons de talent et des gens qui ne savaient pas l'orthographe; on ne comptait pas ceux qui ne savaient pas le français, tant ils étaient nombreux : c'étaient des Russes, des Allemands, des Italiens, des Polonais, qui apportaient des indications utiles et de l'ouvrage à la rédaction , leur besogne étant péniblement faite et plus pénible à refaire.

Il y avait aussi des Français qui écrivaient plus mal que des Autrichiens- c'étaient des gens du monde, des avocats, des marquises, des membres du Jocke\'-Club, des espèces de demi-attachés d'ambassade qui envoyaient des notes en apparence curieuses, mais destinées avant tout à | servir leurs auteurs. i

Dans ces notes on louait quelquefois des gens, le plus ■ souvent on les attaquait; elles arrivaient par la voie de la boîte et étaient d'autant plus favorablement accueillies par le rédacteur en chef, qu'il avait un faible pour la

DE MADEMOISELLE MAHIETTE. fia

noblesse, et qu'un cachet armori(' sur une enveloppe lui rendait spirituelle la plus plate ineptie.

Mais les vrais rédacteurs n'étaient guère plus de dix, qui se tenaient toujours en permanence, remplissant le bureau de cris et de tapage en attendant l'arrivée de M. de Saint- Charmay. Chaque après-midi entendait discuter le numéro qui avait paru le matin. Malgré la fermeté du rédacteur en chef, qui avait la manie de croire à l'influence de sa politique, le journal se démentait lui-même tous les jours dans les questions d'art et de littérature.

M. de Saint-Gharmav avait pour grand système de ne pas laisser de place à Vcmùiié dans son journal. Il permettait les attaques les plus violentes contre tout ce qui a un nom, mais il n'aimait pas l'enthousiasme: et chaipie rédacteur devait au moins livrer dix articles à'ércintemcnl avant de pouvoir faire passer un article agréable à quelqu'un.

Enfin le jour où paraissait l'article aimable était attendu impatiemment par son auteur, qui l'avait promis et qui espérait ainsi se faire des relations; mais le lendemain les co-rédacteurs jaloux avaient rédigé contre la personne louangée plusieurs articles tellement perfides, que l'article de la veille devait servir à irriter davantage la personne dont il était question.

Il en était de même pour les nouvelles écoles réformatrices, qui avaient des adeptes partout : si l'adepte avait la maladresse de faire quelques lignes en faveur d'un utopiste, de Fourier par exemple, pendant huit jours le fouriérisme devenait le sujet de cruelles plaisanteries dans le même journal. On s'imagine quelles étaient les conversations de ces jeunes gens qui apportaient dans la haine, tians l'enthousiasme, tout le feu <le leurs vingt ans.

Plus d'une fois la rédaction en vint aux coups et se jeta à la tête des chaises qui témoignaient par leurs jaiiibes boiteuses des ardeurs de la discussion. M. de Saint-Charmay, ancien garde du corps, aimait ce haut langage et contribuait largement pour sa part à favoriser les tempêtes littéraires. D'ailleurs, grand, fort et vert, malgré ses soixante ans, il criait plus haut que toute sa rédaction.

C'est au milieu de ces troubles, qui se représentaient régulièrement de une heure à cinq heures du soir, que Gérard faisait sa besogne de correcteur de journal. En même temps il était chargé de traiter de la question de peinture. Avec ces deux attributions, Gérard gagnait à peu près de quoi vivre, douze cents francs; mais son métier était pénible. Il entra dans le Petit Journal plein d'illusions, et les vit tomber une à une tristement ; après avoir jeté sa verve follement pendant un an, il sonda le creux de cet esprit inutile, et ne chercha plus qu'à se créer une position honorable en dehors du journalisme, grave ou léger.

La première année que passa Gérard dans ce journal était tellement nouvelle poui' lui, qu'il prit intérêt aux drames que le Petit Journal amenait chaque jour ; il corrigeait les épreuves, où les gens étaient désignés le. plus souvent par des initiales, sans se douter dece que cachaient dix lignes innocentes en apparence; mais ces dix lignes brûlaient comme un fer chauffé à blanc, qui n'a pas l'apparence brillante du fer rougi. Le plus souvent les rédacteurs ignoraient le trouble ({u'avait pu apporter le numéro du matin, mais le garçon de bureau entrait en disant à M. de Saint-Charmay :

— Deux messieurs désirent vous parler.

— Faites-les entrer.

DE MADEMOISELLE MARIETTE. So

— Ils veulent vous voir seul.

Tout se passait alors dans un petit cabinet écarté d'où ne sortait aucun bruit. Quelquefois entrait au bureau commun de la rédaction un homme qui se disait calomnié, diffamé, et qui jetait des propositions de duel en demandant l'auteur de l'article. Jamais l'auteur de l'article n'était nommé, le plus souvent les articles dangereux étant envoyés anonymement. M. de Saint-Charmay, à l'ordinaire, commençait par des excuses; il ne connaissait pas, disaitil, les personnes qui n'étaient désignées que par une simple initiale; il invoquait sa bonne foi. il prétendait que l'article s'appliquait à d'autres; il ouvrait le journal, relisait l'article et cherchait à montrer le peu d'importance de la nouvelle incriminée.

Ces raisons apaisaient quelquefois les plaignants, mais elles produisaient aussi un effet contraire. Les gens de bonne foi s'irritaient de ce jésuitisme, éclataient en injures et ne demandaient pas mieux que de sauter à la gorge du rédacteur en chef. Alors M. de Saint-Charmay employait le grand moyen : il ûtait son chapeau.

M. de Saint-Charmay. qu'il fut assis ou qu'il se tînt debout, avec la redingote boutonnée jusqu'au menton, son énorme moustache grise, son teint colon' et son chapeau à larges bords, représentait plutôt un colonel de carabiniers qu'un bourgeois ; mais, son chapeau enlevé, il ne restait qu'un énorme crâne chauve, avec deux rares mèches de cheveux blancs du côté des oreilles; un changement à vue aussi brusque devait produire la plus grande surprise chez l'insulté. Il avait été reçu par un militaire, et il se trouvait en face d'un vieillard ; les grosses moustaches n'avaient pas arrêté sa colère, mais le crâne chauve lui fais.Tit pitié. Cependant quelques personnes, que ne maîtri-

m LES AVENTl^RES

saient ni la crainte ni lo mépris, poussaient l'irritation (.le l'injure imprimée jusqu'au duel. M. de Saint-Charmay acceptait, et proposait un combat sérieux, le duel à quatre pas. Gérard n'eut pas d'exemple d'une affaire menée aussi loin.

Si un courtier d'annonces et d'autres industriels actionnaires du Peut Journal livraient leur feuille à des intérêts privés, les n'dacteurs l'ignoraient et n'en étaient pas plus riches, les uns étant absorbés par une poursuite continuelle de l'art, et les autres par la poursuite de femmes. Ces derniers formaient une spécialité chargée de donner une tournure galante au journal en racontant les aventures publiques et privée deslorettes, des tilles entretenues et des actrices : les historiens des lorettes étaient complètement méprisés de ceux qui croyaient à la littérature et qui se servaient de la feuille satirique comme d'une massue pour tâcher d'écraser les médiocrités qui encombrent les arts.

— Nous avons beaucoup d'histoires de femmes, dit un soir M. de Saint-Charmay à Gérard, il n'en faut pas trop. Si nous remplissons le journal de galanteries, cela ne regarde que le quartier Bréda, et le quartier Bréda ne s'abonne pas. Voyons les meilleures.

Et il lut : « Mademoiselle Mariette... »

— Plaît-il? dit Gérard, qui sauta sur sa chaise.

— Tenez-vous donc tranquille ; cette écriture est déjà assez mauvaise... Voyons, vous qui avez des yeux, lisezmoi cette nouvelle.

Gérard parcourut l'article d'un regard et s'aperçut qu'il était réellement question de sa Mariette : on racontait d'elle dos aventures avec le peintre Frédéric Guermann, qui ne tournaient pas â son avantage.

— C'est stiipifle, dit Gérard on dirliirant rarlicle ninniiscrit. qu'il jeta vivement dans le feu.

— Qu'est-ce que c'est? s'('cria M. de Saint-Cliarmny. Comment, vous jetez les manuscrits air feu! Et qui vous a permis de trouver cela stupide? Je ne vous demande pas votre avis. A-t-on vu un garçon pareil... Prenez mon fauteuil tout de suite, monsieur le correcteur, et faites If journal !

Gérard s'excusa de son mieux, et dit que larticle était tellement insignifiant, qu'il ne valait même pas la peine d'être lu. D'ailleurs il ('tait trop long, il avait près de quarante lignes.

— Je leur recommande pourtant, à ces crétins-là. dit M. de Saint-Charmay, de me faire des nouvelles trèscourtes et très-spirituelles, ils ont la rage, pour conter un bon mot, d'écrire un volume. En dix lignes on peut tout dire.

— Qui est-ce qui a rédigé cet article? demanda Gérard.

— Je n'en sais rien, dit M. de Saint-Charmay, sans doute un de ces messieurs qui courent les femmes.

Gérard attendit avec impatience l'arrivée des rédacteurs; il n'était lié qu'avec trois ou quatre, il ne pouvait pas leur demander de renseignements sur l'article concernant Mariette, ses amis ne s' occupant pas de semblable littérature: mais il espérait découvrir sur sa mine l'auteur de l'article; il pensait que celui-ci s'inquiéterait de la disparition de son article.

Et il se creusait la tète à tbercher quel pouvait être le motif qui avait pu engager quelqu'un à imprimer Mariette toute vive dans un journal. Était-ce un de ces adorateurs qui se présentent cliez les femmes un arii-

ele de journal à la main, comme font en prov'moe les flercs (FavoïK-s pour les actrices? Mais ce nN'tait pasprésumable : Tarticle était plus qu'hostile, il indiquait une certaine haine contre Mariette. C'était donc un rédacteur qui .«e vengeait. Etait-ce une perfidie dirigée contre Gérard principalement?

Il cherchait ses ennemis dans le journal, et en trouvait trop pour pouvoir s'arrêter à aucun. G(;rard, avec son IVanc-parler, ne dissimulait pas combien il était désagréable de se voir confondu avec des êtres qui croient qu'une plume est faite pour écrire des plaisanteries sur les femmes entretenues. Tout en critiquant les trois quarts de la rédaction, Gérard avait dû se faire des ennemis.

Pendant huit jours il attendit inutilement la réclamation de l'article perdu; il en parla à Mariette, qui ne sut donner aucun renseignement. Ils s'aimaient beaucoup et passaient la journée ensemble; à part les trois heures que Gérard donnait au journal, il ne quittait pas son amie. Leur vie était tranquille et réalisait les xêves de Gérard, qui. seul au milieu de Paris, trouvait pour ainsi dire une famille dans Manette.

Ces liaisons, qui étonnent beaucoup le monde quand on aperçoit souvent au bras d'un homme distingué une femme plutôt laide que belle, n'ont rien de surprenant. C'est un ménage réel compris autrement que le mariage de la société. C'est le mariage sans le hasard, c'est le mariage avec une femme qui n'a rien et qui a besoin de tout.

L'artiste (jui a vi^cu quelque temps avec une maîtresse plus ou moins belle, plus ou moins acariâtre, une fois entré dans ces habitudes, devient plus rangé que le plus vertueux des bourgeois. Il adore cette femme, se la

l)E Mademoiselle Mariette. âô

mener par elle et se tue de travail pour elle. Plus elle est laide et méchante, plus la femme est adorée par l'artiste, qui trouve en elle un mirage perpétuel.

(lérard, défiant de caractère, avait été rassuré par la franchise de Mariette, au commencement de leur liaison; il s'attachait de plus en plus à elle et ne voyait pas de lin à son bonheur. De son côté, Mariette était remplie de soins et d'attention : elle écoutait patiemment les discussions littéraires de Gérard et île ses amis, conversation pénible pour les femmes.

Voulait-il travailler, elle le laissait travailler; voulait-il lire, elle ne Iwugeait plus, récompensant cependant d'un franc baiser les préoccupations de son ami. Ilarement ils se querellaient, à l'exception pourtant do mademoiselle Pauline, qui vint un matin frapper à la porte. Elle était tellement mélancoli(iue, que Gérard s'I'cria après son départ :

— Pourquoi recois- tu Pauline?

— Elle vient toute seule, dit Mariette.

— Je ne veux plus la voir, elle me donne des attaques de nerfs» Mais ce n'est pas du sang, c'est du coton qu'elle a dans les veines... ne la reçois plus ici, je ne veux pas que tu voies des femmes.

AMOUKS MECO.NiNUES.

Gt-rard avait oublié l'article dirigé contre Mariette lors- (ju'un jour, à la rédaction, il lut sur les épreuves cette petite anecdote : « Dernièrement , mademoiselle Mariette offrait le tlié en revenant du bal à trois de ses amis; il était onze lieures du soir. La portière lui dit en lui remct^ tant sa clef : — Ces messieurs descendront-ils? »

Gérard entra dans une grande colère, et, n'osant pas l'aire supprimer l'article qui était composé, il ebangea le jirénom de Mariette en un autre prénom. L'article parut ainsi modifié ; mais, trois jours après, une nouvelle attaque contre Mariette fut remise à Gérard dans les épreuvci du journal.

On disait que mademoiselle Mariette s'était vendue à u membre de l'Institut qu'on désignait par des initiales, et on donnait le cbiffre de la somme. Gérard fut assez adroit pour laisser le nom de mademoiselle Mariette et donner à cette diffamation une tournure favorable aux bons sen timents de son amie.

LES AVEM'LKES DE .MADEMOISELLE MAIUETTE. Gl

— De qui est donc cette écriture? demanda Gérard au rédacteur en clief.

— C'est d'un amateur.

Ainsi étaient désignés les rédacteurs ([u'on ne payait pas.

— Mais comment s'appelle- t-il'.'

— Je ne sais pas... il fait les comptes rendus du théâtre de Bobino.

— Ail! s'écria Gérard, heureux d'être mis sur la piste.

— Ayez soin de veiller à son article, dit M. de Saint- Charmay ; en me l'envoyant aujourd'hui, ce jeune homme se plaint qu'un autre de ses articles n'a pas passé.

— Comment est-il, ce jeune homme ? dit Gérard, qui tenait à recueillir plus d'une preuve.

— Je ne l'ai jamais vu, dit M. de Saint-Charmay, il m'envoie ses articles sous enveloppe.

Gérard serra précieusement le manuscrit dans son portefeuille et ne fit qu'une course du journal à la rue des Canettes. Mariette était endormie au coin du feu.

— Mariette! cria Gérard d"un tel accent que la jeune fille se réveilla en sursaut.

Qu'est-ce que c'est que ra'.' demanda Gérard en lui présentant l'article manuscrit.

Mariette considéra longtemps la feuille de [»apiei'.

— Tu vois bien, on veut encore imprimer des infamies sur ton compte.

— Ce n'est pas de ma faute, dit Mariette.

— Ueconnais-tu l'écriture?

— Pas trop.

— Eh bien ! lis l'article.

— C'est bien mal écrit.

Gérard lut l'article en fronçant le sourcil.

G-2 LES AYENTURliS

— C'est infâme 1 dit Mariette. Est-ce que lu cruis cela?

— Je crois tout et je ne crois rien : je veux savoir quel est l'auteur... As-tu connu dans ta vie des gens de lettres?

— J'ai du on rencontrer, mon ami, mais je n'ai jamais vécu avec eux.

— 11 parait, dit Gérard, que ce monsieur lait les comptes rendus du théâtre de Bobino.

— Oh! alors, s'écria Mariette, ce doit être Ernest, un grand blond fade, qui m'a fait longtemps la cour; je me rappelle qu'il essayait de faire jouer des vaudevilles à Bobino ; un jour, il avait oublié un grand drame chez moU qu'il voulait me lire; on allant à la campagne, le soir, j'ai enveloppé dans son drame un pâté, un poulet froid... Tu n'as pas d'idée d'une colère pareille quand il m'a redemandé son drame. Il disait que je lui avais fait perdre plus de dix mille francs; que son drame devait èti'c joué à rOdéon, et que jamais il ne pourrait refaire les deux actes qui avaient servi à envelopper le pâté. Moi, je riais conune une folle; alors il m'a dit que, puisque je lui faisais perdre la gloire et l'avenir, que je devais bien le récom[)ensor un peu. J'ai ri [)lus fort encore ; il est sorti furieux en me disant qu'on ne se moquait pas ainsi des auteurs, et (jue je le lui payerais un jour.

— Très-bien î dit Gérard^ qui se mit immédiatement à sa table et rédigea la lettre suivante :

(T Monsieur,

R Si vous êtes M. Ernest, dont mademoiselle Mariette a égaré jadis deux actes de mélodrame, vous avez sans doute le droit de vous venger; mais j'ai également. le droit de vous dire que je vous défends d'écrire au Petit Journai

ou nilleiirs. la moindre ligne sur son compte. Je me verrais forcé, à mon grand regret, de vous donner des coups de canne tels, que vous ne rédigerez pas une ligne (le trois mois.

« Votre tout dévoué,

'( GÉnARD, c 5, rue des Canetles. — Tous les jours, jusqu'à midi. » .

Gérard plia la lettre, mit pour adresse, en gros caractères: « A monsieur Ernest, rédacteur chargé de rendre compte du théâtre Bobino, au Petit Journal. » Et, le lendemain, il colla sa lettre sur la glace de la rédaction, en pr<''venant les employés du journal, qui connaissaient M. Ernest, de lui faire savoir qu'une lettre l'attendait. Deux jours après, Gérard vit avec plaisir que la lettre n'était plus collée à la glace; il n'attendit pas longtemps la réponse; le lendemain, à sept heures du matin, un grand jeune homme fade entrait au numéro 5 de la rue des Canetles. et demandait à parler à M. Gérard.

— C'est moi, dit celui-ci.

— Monsieur, dit le jeune homme, vous m'avez écrit une lettre fort dure.

— Ah! ah! c'est vous qui faites du journalisme avec Mariette?... Eh bien! monsieur, je l'aime, mademoiselle Mariette, comprenez-vous?

Le grand jeune homme, qui retrouvait dans ces paroles d)! Gérard la nettetr» brève de sa lettre, se sentait embarrassé de sa contenance, d'autant plus qu'une alcôve entr'ouverte lui faisait penser, avec raison, que cette scène avait un autre témoin. Gérard attendait la réponse en se

04 LKS AVKNTUIU'S

tenant droit tlovnnt oi'lui (|u'il a\ait jirovnqnt' pnr sa lottro.

— Avioz-vous dos motifs puissonts pour (Tiiro do \vU articles? dit Gérard.

— Non, dit le jeune homme blond.

— Alors, monsieur, veillez un peu aux scandales qui se trouvent au fond de votre encrier ; si vous savez quelque malignité qu'il ne soit pas bon d'imprimer, n'en dites rien à votre plume. Adieu, monsieur; vous m'avez rf'veillé de bien bonne heure!

Là-dessus, G(M'ard rentra dans son alcôve, et le jeune iiomme sortit liumili('.

— Il n'a pas été brave, M. Ernest, dit Gérard à Streich, (pii entra dans la matinée demander si on savait des nouvelles de Rose.

— Comment! Rose n'est pas rentrée? demanda Mariette. Ah! mon pauvre Streich, qu'est-ce que cela veut dire?...

Streich ne répondit pas à cette cruelle question. Streich était l'un des camarades les plus intimes de Gérard ; ils avaient début(i à la môme époque dans le journalisme, avaient demeuré longtemps ensemble, s'étaient brouillés, puis raccommodés, et avaient Uni tous les deux par se mettre en ménage. Streich demeurait un étage au-dessous de Gérard avec mademoiselle Rose, une jeune fille pâle et mélancolique qui offrait avec Mariette un contraste frappant. D'anciens chagrins domesticiues, Tbôpital, la misère, revenaient souvent dans la 'conversation de Rose; aussi parlait-elle plutôt pour elle que pour les autres. Mariette aimait mieux faire la nique à l'avenir que de s'en in- ![uiéter.

— Pauline est venue hier dans la journée, dit Streich. et nous ("lions à causer tranf(nilleinent tons les deux

DE MADEMOISELLE MARIETTE. <>.ï

quand Rose est arrivL%. Elle a pâli, est rcslée quelques minutes sans parler et a ouvert la porte. Depuis hier, je ne l'ai pas revue. Que peut-elle être devenue? Ah! que j'ai souffert cette nuit! Je me suis mis à travailler...

— Si tu as travaillé, dit Gérard, il n'y a pas de mal ; moi, je ne travaille pas volontiers quand je suis chagrin, ou alors il me faut une douleur violente qui me fasse tellement peur, que je me jette à corps perdu dans le travail pour tacher d'oublier. Mais Rose reviendra.

— Oh ! non, dit Streich, il faut que je la rappelle par le journal.

Streich avait une singulière manie : il n'écrivait que sa vie, ses amours et les amours de Rose. De temps en temps il découpait une aventure de sa vie comme on coupe une tranche de pâté, et portait cette tranche à M. de Saint- Charmay, qui recevait avec plaisir ces sortes de biographies d'étudiants et de grisettes. On ne sait pas comment Streich s'arrangeait pour se procurer une aventure par semaine ; toujours est-il qu'il en publiait assez régulièrement quatre par mois.

Ainsi, la disparition de Rose avait produit un feuilleton d'un sentiment comique et exagéré; les chagrins domestiques de Streich se tournaient en mots plaisants. Il excellait surtout dans la peinture de ses recherches à l'argent. Mademoiselle Rose, ainsi que toutes ses amies, s'était frottée de littérature dans un tel milieu et lisait les journaux ; elle lisait surtout les feuilletons de Streich, et. ayant surpris son secret de découdre un feuillet de sa vie pour le mettre en roman, quand elle avait commis quelque escapade, elle ne rentrait plus qu'après avoir étudié le récit inqirimé de cette escapade, afin d'être sûre de sa réception.

].' Peut Jonriial, à l'insn du rédacteur en chef, servait

ainsi de boîte à lettre aux amours de Streich ; mais cette poste n'était pas toujours fixe : il arrivait quelquefois que le journal était plem et que le "feuilleton ne paraissait pas le lendemain de la brouille. Mademoiselle Rose, ne voyant rien paraître, croyait que Streich s'était lassé d'elle et ne voulait plus la recevoir.

Le récit des aventures demandait deux nuits de travail; M. de Saint-Cbarmay se faisait prier pendant trois jours pour insérer le feuilleton : chaque brouille éloignait donc mademoiselle Rose pendant cinq ou six jours.

— Aussi, pourquoi reçois-tu Pauline? demanda Gérard.

— Je la reçois comme je te recevrais; je ne vois pas pourquoi Rose s'est prise subitement de jalousie... Pauline me racontait ses malheurs : elle est très-triste.

— Il est de fait, dit Mariette, que son étudiant s'est bien mal conduit avec elle. Voilà quatre ans qu'ils vivent ensemble; elle était très-bonne pour lui, elle le soignait : c'est un gros homme qui ne pense qu'à son ventre. 11 jouait toutes les nuits, et Pauline l'attendait souvent jusqu'à cinq heures du matin. Ce n'est pas gai ! A la fin. son amant en a eu assez; il lui a dit de s'en aller. Il lui a conté des tas d'histoires : il allait être reçu docteur, cela lui nuisait, son père devait arriver à Paris, il ne pourrait plus la voir chez lui. Pauline est partie le cœur gros, vous pensez; elle se retira dans une petite chambre et pleurait toute la journée. Mon Dieu ! que c'est bête de s'attacher à un homme ! Je te tuerais, moi, Gérard, si tu me faisais un coup pareil 1 Oui, embrasse-moi, monstre! Vous vous ressemblez tous : il n'y en a pas un meilleur l'un que l'autre!

— Est-ce que vous croyez, dit Streich, que c'est une conduite, que celle de Rose en ce moment?

— Vous vous retrouverez avec plus de plaisir. Mais

ce n'est rien à côté de Pauline. Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus, et ça ne la rendait pas plus belle. A la fin, elle n'y tint plus, elle voulait revoir son étudiant; elle loua une chambre dans la maison où il demeurait. Quand il montait les escaliers, elle ouvrait vivement sa porte et tâchait de se trouver sur son passage; mais ce gros sans cœur n'avait pas l'air d'y faire attention. Elle lui parla, et il ne lui répondit pas... Pauline, humiliée, nevoulut plus le rencontrer, et nous avons percé, dans la porte de sa chambre, un grand trou avec une vrille ; le matin, quand il se lève, Pauline se met à son trou et le regarde passer ; le soir, quand il rentre, elle le regarde encore.

— Tiens! dit Gérard, cela est beau : je commence à trouver Pauline intéressante.

— Enfin, dit Mariette, l'étudiant est pris d'une fièvre typhoïde... Ah! comme Pauline était heureuse d'un côté et malheureuse de l'autre ! Elle s't'tait installée dans sa chambre et passait les nuits et les jours à le veiller; pendant quinze jours, elle n'a pas bougé d'auprès de son lit. L'étudiant se rétablit...

— Bon I dit Streich ; ils se remettent à s'aimer.

— Pas du tout, dit Mariette; le monstre ne l'a seulement pas remerciée, et il est parti pour son pays sans lui rien dire. Oh! les hommes!

— Et les femmes? dit Streich en pensant à Rose. Là-dessus la discussion s'engagea entre Mariette, Streich

et Gérard sur la quantité d'amour qu'apportaient les hommes et les femmes; quoiqu'elle fût seule de son parti, Mariette soutenait dignement les femmes et ne se laissait nullement ébranler par les preuves historiques auxquelles Plie n'entendait rien et qu'elle jetait de côté, voulant rai-

m Li:s AVi:>'ruRKS or: mademoisklix mahii-ttr.

sonner sur ce qu'elle voyait autour d'elle, et sur ses propres impressions.

— Je ne sais pas si les femmes aiment mieux que' les hommes, dit Gérard ; je le saurai quand tout sera fini entre nous deux.

— Tu sais bien, dit Mariette, que je t'aimerai toujours!

— Toujours! dit Gérard en pinçant les lèvres. Parions que tu me quitteras la première.

— Je veux bien parier, dit Mariette.

— Qu'est-ce que nous parierons? nous n'avons rien

— Parions dix baisers? dit Mariette.

— La folle! répondit Gérard ; si tu me quittes, c'est qu tu ne m'aimeras plus; si tu ne m'aimes plus, je te haïrai ; si je te hais, je n'irai pas te demander dix baisers, et, si tu ne m'aimes plus, tu me les donneras encore moins.

— Alors donne- les-moi tout de suite, dit Mariette.

nr.vRissK HAr,^o^YF. w r.AiiArs.

Ce jour-là on roçiit un carloau do Tami Thomas, qui cherchait une réconciliation en envoyant à Mariette un joli j)elit chat noir avec de grands yeux verts. Une lettre était jointe qui constatait la généalogie du petit chat :

« Ma chère Mariette,

« Je passais un soir par la rue de l'Odéon ; devant la porte d'un épicier était une mère chatte avec deux petits, l'un jaune comme un âne rouge, l'autre noir avec une tache blanche, qui figurait une espèce de roijale au menton. La mère jouait avec son enfant jaune ; elle ne paraissait pas s'inquiéter immodérément du noir, qui, accroupi sur ses quatre pattes, jetait de mélancoliques regards sur les passants. De temps en temps, il s'interrompait dans ses observations pour dresser le nez en l'air et aspirer des odeurs vagues qui provenaient d'une case renfermant îles

pruneaux. Puis, il se remettait à considérer les allant et venant, mais le fumet des pruneaux le tracassait : la jeunesse est si gourmande qu'il faut pardonner la mauvaise action commise par le chat noir.

(I II profita du treillage de fer, barrière formée contre les entreprises audacieuses des gamins de Paris, pour monter à l'escalade des pruneaux. Là, il se promenait sur ces fruits avec une béatitude extrême, les léchant plutôt qu'il ne les mangeait, lorsque la mère chatte se mit à crier. Etait-ce pour appeler le propriétaire des pruneaux? étaitce pour inviter son fils à cesser ce commerce répréhenJ J sible? ^^

« L'épicier vint aussitôt, curieux de s'expliquer les cris de la mère chatte. Sa colère fut plus grande que son étonnement en voyant an milieu de ses denrées le jeune chat. 11 le prit par le cou en le battant comme plâtre. Cet homme déploya une cruauté sans pareille; cependant il était dans son droit de commerçant. 11 pensait avec raison que les pratiques du quartier qui auraient vu commettre l'innocent larcin du petit chat regarderaient à l'avenir avec le plus profond mépris les pruneaux souillés.

« La brutalité du boutiquier m'intéressa en faveur du chat, qui s'était sauvé sur le trottoir, fuyant de nouveaux accès de colère de son maître. Je pris le chat et je l'emportai. 11 a mille qualités que tu reconnaîtras h mesure^|l ma chère Mariette. Je sais combien tu es bonne, et, en l'envoyant le chaf, c'est un cadeau que je lui fais plutôt qu'à toi.

« Ton peintre et ami,

« Thomas. »

DE MADEMOISELLE MARIETTE. li

Ce cadeau lit le plus grand plaisir à Gérard, dont lonfance s'était passée au milieu des chats et qui semblait avoir ressenti de cette intimité des rapports de physique et de caractère. La ressemblance venait surtout de longues moustaches roides et peu fournies qu'aucune brosse ni peigne n'avaient pu ramener à l'état de moustaches d'homme. Des clignements d'yeux fréquents faisaient croire aux gens que Gérard étudiait sournoisement les figures étrangères en feignant de fermer ses paupières.

Mariette partageait les goûts de Gérard, aussi le petit chat noir fut-il traité en ami. Il commença par faire le gros dos et alla se cacher sous une armoire, ce qui fut expliqué par un être mystique qui fréquentait alors Gérard.

— Les chats ne se cachent pas pour se cacher, dit-il, mais pour étudier en paix la physionomie du nouveau logement où ils entrent ; de là ils écoutent les conversations afin de savoir à quoi s'en tenir sur leurs maîtres.

Ce mystique, nommé Barberot, avait apporté le chat à cause de la grande religion qu'il vouait à ces animaux; Thomas, n'osant se présenter, avait envoyé son cadeau par une pei-sonne de confiance. Barberot donna des nouvelles du peintre, qu'on n'avait pas vu depuis la soit"ée de la rue du Regard ; il avait peint une étude d'après le chat noir. Barberot n'avait pas assez d'éloges pour la façon dont était peint le mou. C'était sa manière de raisonner, il courait après le plus petit détail d'un tableau, sans s'inquiéter du tableau.

— Oh î s'écriait Barberot, il y avait des tons verts dan* ce mou... mais ce serait trop long à vous expliquer.

— Le mou n'est donc pas rouge? demanda Mariette;

— Sans doute, il est rouge, dit Gérard.

— Alors pourquoi M. Barberot dit-il qu'il était vert?

72 LES AVENTUUES

— Le mou a Pair rouge, dit Barberol ; sans doute, uiais au fond...

— Va chercher du mou au petit cha», dit Gérard, autrement nous ne nous entendrons jamais.

La discussion n'eut pas de fin, Barhorot a\anl dans ht tète des systèmes d'une complication extraordinaire dont il gardait la clef pour lui. Cependant le petit chat mangeait avec avidité le mou apporté par Mariette, sans s'inquiéter de la couleur.

Dès lors le chat joua un grand rôle dans le ménage : on Thahitua à jouer tranquillement et à ne pas quitter la cliaml)rc; le matin, on le menait au Luxembourg pou' lui faire prendre Fair. Gérard faillit devenir jaloux du chat qui occupait tous les instants de Mariette. Ainsi qu'on l'avait pu prévoir, Thomas revint voir Mariette et fut reçu à bras ouverts. D'ailleurs il avait besoin de consolalion : on lui avait refusé au Salon un tableau dont il espérait un grand succès : c'était le portrait d'un enfant de l'île du Bas-Meudon, assis dans une chaise à bras et mangeant une grosse pomme rouge : sous l'enfant on voyait apjiaraîlre les bords ronds d'un vase blanc (jui témoignaient la double opération à laquelle se livrait l'enfant.

La figure seule devait montrer les secrètes préoccupations de Tenfant, en apparence occupé à manger une pomme. Gérard consola Thomas, qui maudissait les peintres de belles étoffes, les amoureuses coquetteries de Watteau, que tout: une fade école cherchait à reproduire par un vil sentiment d'imitation que l'époque actuelle ne pouvaitaccueillir.

— • Ils ne peuvent donc pas faire ce qu'ils voient? disait Thomas. Où sont-elles leurs femmes poudrées? il n'y a plus de femmes poudrées. Si je peins des casseroles, c'est que je les aime et que je les comprends; au moins je les vois,

DE MADEMOISELLE MAIllETTE. 73

il y en aura toujours. La belle trouvaille que j'ai faite hier! Je passais dans la rue, je vois au coin d'une borne un morceau de faïence coloriée, je le ramasse, c'était la moitié d'un saladier superbe qui représentait un cbinois habillé tout en rouge, en train de pécher dans le fleuve Jaune ; malheureusement mon Chinois était coupé par la moitié. On n'avait jeté que ce morceau aux ordures; je m'en allais, lorsque je vois une espèce de chiffonnier qui retire, avec son crochet, de dessous le tas, l'autre moitié du saladier; ^ai cru que j'allais sautersur lui, mes yeux devaient lancer des éclairs; ce chiffonnier a été brave, il n'a pas abusé de ma position. Il ne m'a vendu que deux sous sa moitié de saladier ; je l'ai bien vite portée à l'homme qui met des attaches, et j'ai maintenant aux murs de mon atelier un saladier superbe, brillant comme un soleil. A propos, Gérard, vous devriez bien venir voir un jour le portrait de votre petit chat.

Gérard, pour se réconcilier tout à fait avec Thomas, voulut l'accompagner immédiatement.

— ■ Êtes-vous heureux avec Mariette? demanda le peintre.

— Tout à fait heureux, dit Gérard. Elle est charmante, tellement que je me demande quelquefois si je suis bien digne d'avoir une femme comme elle.

— Alors je suis content aussi, dit Thomas avec un sourire triste... Et je vous demande pardon de vous avoir écrit la lettre que vous savez. Figurez-vous qu'on m'avait dit beaucoup de mal de vous.

— Ça ne m'étonne pas, dit Gérard ; ce ne sera pas la dernière fois que vous en entendrez. Rappelez- vous ceci, Thomas, les imbéciles me font souffrir, je les hais et je le leur dis. Ils me prennent mon temps et ne m'apprennent rien ; je suis gêné avec eux, car je ne sais pas si ce que je leur

dirai les intéressera. D'ailleurs, les imbéciles suiit méchants sans le savoir et vous font plus de mal (juc Ii's mé- (îhants; on ne les craint pas, on les laisse aller jusqu'au jour où, par hasard, on découvre le tort qu'ils ont pu vous l'aire. Je n'ai pas plus d'estime pour les gens médiocres qui s'introduisent on ne sait comment chez nous ; ils ont l'air d'être votre ami, ils vous écoutent longtemps, saisissent facilement vos ridicules, ce qui n'est pas difficile, nous en sommes pleins, et quand ils nous ont assez épongés, qu'ils sont autant fatigués de nous que nous sommes fatigués d'eux, ils passent à un autre, et ainsi de suite.

— Nous ne connaissons que ça, nous autres peintres, dit Thomas; mais j'ai pris un grand parti : comme ils m'ont fait perdre beaucoup de temps et que je ne savais comment m'en débarrasser, je leur ai dit un jour : « Vous Vous ennuyez et je vous amuse; vous viendrez chez moi tant qu'il vous plaira, mais je vous préviens que chaque heure que vous passerez dans mon atelier sera payée cinq francs. Si vous me regardez deux heures, je vaux bien dix francs; y a-t-il rien de plus curieux que de voir mes soupières et mes assiettes descendre des planches et venir se coller sur ma toile... c'est un spectacle magique... moimême, qui suis le cuisinier de la chose et qui connais les mystères, j'en suis toujours étotiné : combien devez-vous apporter d'intérêt à ces opérations, vous simples curieux ! » i Mes gens crurent que je plaisantais et s'imaginèrent quoi c'était une façon adroite de leur emprutiter de l'argent;^ il y en a qui reculèrent devant deux heures payées un peu cher; deux d'entre eux restèrent quatre heures, qu'ils me payèrent en riant. Le lendemain ils reviennent comme 1 d'habitude, persuadés (jue je leur avais fait une [daisanlerie et qu'ils a\ aient, par leur argent, a|)aisé une pe

m MAOEMOISELLK MAlMETTi:. 7;i

tile dolto qui me rendait tlésagivahlo. Ils cnliviu tous Its doux. « Je vous avertis, leur dis-je, qu'on paye les lieure> d'avance; vous êtes deux, c'est dix francs. )> Us rirent d'abord en voyant que je continuais à garder mon sérieux et à renouveler ma demande; ils dirent qu'ils avaient oublie, leur bourse. « Tâcbez, mes amis, leur dis-je, de ne pas l'oublier une autre fois, car je ne fais pas crédit. » Et je fermai la porte de mon atelier en leur soubaitant le bonjour. Je ne les ai plus jamais revus. Ab 1 Gérard, j'entre dans des colères sourdes quand je pense au temps que j'ai passé avec tous ces fainéants, ces drôles qui nous dévorent. Leurs compliments, leurs flatteries, j'en ai par-dessus la tête. Estce que je ne sais pas ce que je vaux? Est-ce que je ne me fais pas des compliments bien autrement agréables? Est-ce que je ne me critique pas avec des amertumes plus saignantes que tout ce qu'on peut imprimer contre mes tableaux? Il n'y a pas d'être plus orgueilleux que moi, et plus bumble que moi.

— Je suis bâti de la même manière, dit Gérard, mais je ne sais pas si nous pourrions confier cela à beaucoup de monde. Moi, je me vide dans Mariette, je lui dis tout, je lui raconte ce que je veux faire ; elle m'écoute et elle a l'air de me comprendre. C'est comme si elle comprenait.

— Mais il y a peut-être un danger, dit Tliomas, c'est de révéler toutes ces choses importantes à une femme qui va le redire.

— Est-ce que vous en croyez Mariette capable. Thomas?

— Non, tant qu'elle vous aimera.

— On dirait, dit Gérard, que vous présagez une rupture prochaine.

— Non. répondit le peintre.

— Mais j'ainip Mariette, dit GéTanl, ol je no vois pas la fin.

— Il y a toujours une fin, dit Thomas. Gérard ne dit plus un mot, accablé par cette réponse.

Il lui arrivait quelquefois de se laisser aller à des doutes sur la durée de sa liaison avec Mariette, il en souffrait tout en les créant, et rentrait chagrin; mais un seul mot de Mariette suffisait à déchirer ces toiles d'araignée qui emplissent Tosprit ; la parole de Mariette était d'un timbre si fin et si pur, qu'on ne pouvait supposer qu'un mensonge pût s'envelopper d'une ausèi douce musique. Gérard fut vivement froissé par la confirmation de ses doutes, venue d'une bouche étrangère.

En ce moment, il haïssait Thomas de l'avoir désen- JéJ chanté, et il était disposé à trouver sa peinture mauvaise; " mais une réflexion lui survint; il se dit que Thomas était encore amoureux de Mariette, et que le dépit lui soufflait ce langage.

Gérard pensait que Mariette avait trompé plus d'un amant ; mais cet amant valait-il Gérard ? Sans trop d'amourpropre, il se croyait autorisé en dedans à se croire plus digne et plus certain de l'amour de Mariette que pas un de ceux qu'elle connut avant lui. Ces réflexions entrèrent davantage dans la tête de Gérard lorsqu'il rencontra dans l'atelier de Thomas un jeune homme, qu'on appelait Alexandre, et qui était en train de travailler à une gravure. Thomas, ayant, dans le courant de la conversation, prononcé le nom de Gérard, le graveur leva la tête et lança un regard ennemi du côté de Gérard, qui regardait les tableaux accrochés au mur, sans s'inquiéter de son ancien rival.

On ne voyait dans l'ateliof que des (Hndes de petites

frilos dans toiUeslos positions : los unes niangoant la soupo, les autres se chauffant; celles-ci avec un moulin à café, celles-là lisant à la lampe; il y en avait qui traînaient un fagot plus gros quelles, et quelques-unes étaient à genoux en pénitence, avec un bonnet d'âne sur la tête. Toutes ces enfants étaient habillées simplement en robos brunes, avec de grands tabliers de lustrine et des petits bonnets blancs.

— Vous devez bien aimer les enfants, dit Gérard à Thomas.

— Oui, dit Thomas, c'est ma petite fille qui me pose tout ça.

— Comment! vous avez une fille? s'écria Gérard, qui comprit alors la mine réfléchie du peintre.

Il ne s'agissait plus alors de ces amours rieuses qui durent une semaine et qui ne laissent d'autres traces dans la vie qu'un profil dans la tête, un couplet de chanson dans la mémoire, une couleur favorite dans les yeux.

— Il a une fille! se dit Gérard en s'en retournant chez lui.

Jusque-là, la pensée d'un enfant ne lui était jamais venue, car les faits les plus naturels et les plus probables étaient ceux qui préoccupaient le moins Gérard ; aussf, en était- il frappé comme d'un coup de foudre quand ils arrivaient; de même, chaque idée remuait violemment Gérard pendant dix minutes; dans un espace aussi bref, il pouvait souffrir autant qu'un autre en un mois; la mort de quelqu'un qu'il aimait lui faisait verser des larmes abondantes aussitôt qu'il l'apprenait ; une colère violente s'emparait de lui pendant un quart d'heure; il s'enthousiasmait avec la même promptitude; mais colère, douleur, enthousiasme, tombaient commis l'eau houillanle

qu'on retire du feu. Aussi, après s'être répété tout haut dans la rue : « Il a une fille ! » à plusieurs reprises, Gérard s'arrêta à la première devanture de boutique, et regarda une chinoiserie qui lui fit oublier les enfants et toutes ses idées sur les enfants.

— Ah! bonjour, monsieur Gérard, lui dit avec son accent traînant la mère Pierre, qui revenait avec un tablier gonflé d'une foule d'objets; c'est mademoiselle Mariette qui m'a donné une robe, votre vieux pantalon, ce sera bien chaud pour l'hiver, je m'en vais faire une camisole avec.

— Vous avez donc vu Mariette?

— J'en reviens, monsieur Gérard... Elle est sortie avec un monsieur.

— Un monsieur! s'écria Gérard. Qui est-ce?

— Un petit gros qui est gentil; il m'a donné quatre sous pour mes cartes, et puis deux sous que j'avais déjà de ce matin; ça ne va pas mal, les cartes; on me demande encore faubourg...

— Mais, où est allée Mariette?

— Je ne sais pas, monsieur; le petit gros avait l'air pressé; vous le connaissez bien.

- — Un petit gros, dit Gérard, comment s'appelle-t-il? où allaient-ils tous les deux? Est-ce que Mariette ne vous a rien dit pour moi?

— Oh! dit la mère Pierre, je ne sais pas tout ça... Si nous n'étions pas dans la rue, je vous fera-is bien un tour de cartes...

Mais Gérard était déjà en course, tracassé par la sortie de Mariette avec ce petit gros inconnu. Il espérait qu'elle lui aurait laissé un mot chez la portière; Mariette n'avait prévenu de rien. Il monta à la chambre de Streich et fut

longtemps à être introduit, car Streicli. qui travaillait la nuit, se couchait une partie du jour.

— Tu n'as pas vu Mariette? lui demanda-t-il.

— Non, je dors.

— Peut-être a-t-elle frappé chez toi en s'en allant, dit Gérard.

— C'est possible, je dormais.

— Quel animal avec son sommeil! s'écria Gérard, qui fit retomber sur la tête de Streich les tracasseries «pie lui causait l'absence de Mariette. Tu crois encore, lui tlit-il, que les poètes doivent travailler la nuit, enveloppés de silence... Regarde-moi, j'emporte quelquefois mes papiers au caf(', et là, au milieu des joueurs de dominos, des gens qui jouent au billard, de ceux qui discutent la politique, je n'entends pas plus les hommes que si j'étais dans une île déserte.

— Chacun a sa manière, dit Streich; moi il me faut la nuit et beaucoup de café.

— Tu iras loin avec ton café, dit Gérard, tu te brûles à grand feu. Lève-toi donc à cinq heures du matin, mets sur ta table une grande carafe d'eau fraîche, tu verras comme l'eau fera couler de§ idées claires dans ta plume !

— Nous avons trop bu d'eau dans notre vie, dit Streich, j'en ai assez... tiens, tu me rendors avec ton eau, ne me parle plus.

— Comment, tu vas encore dormir? il est temps d'aller dîner.

— Quelle heure est-il donc?

— Quatre heures et demie, dit Gérard; est-ce que tu ne viens pas au pont Neuf?

— Je m'en vais me lever alors, dit Streich. Tu as bien fait de venir : Rose m'attend là- bas à dîner, et elle ne doif

pas avoir d'argoiit. Moi non plus, mais nous allons manger

Clarisse llarlove!

— Tu vas vendre Clarisse Harlowe? dit Gérard.

— Sans doute.

— C'est que je n'ai lu que le premier volume.

— Tant pis pour toi, dit Streich.

— Quel commerce fais-tu avec tes livres! s'écria Gérard ; ils ne sont même pas coupés qu'ils sont vendus; je ne comprends pas le peu de respect que tu as pour les livres. 1

— Mais tu ne vois donc pas, dit Streich, que je contribue plus qu'un autre à la vulgarisation de la saine littérature. La Clarisse Harlowe coûte six francs neuve : je la vends quarante sous, le marchand la revend trois francs dix sous. Les amis des lettres pauvres sont plus disposés à dépenser trois francs dix sous que six francs ; ils n'achèteraient peut-être pas la Clarisse Harlowe pour six francs, tandis que trois francs dix sous leur permettent de lire ce livre. Saisis-tu maintenant combien la baisse que je fais subir à Clarisse Harlowe peut être précieuse aux amateurs de livres? D'un côté, je dîne...

— Et, de l'autre, je vois des individus, dit Gérard, qui se privent de dîner deux jours pour pouvoir acheter le livre.

Tout en causant de la sorte, les deux amis gagnèrent un cabaret qui fait l'angle de la place de l'École, où ils avaient l'habitutie de dîner. Dans une salle qui leur était réservéi; au premier étage, une fenêtre donnait sur le pont Neuf et permettait de suivre des yeux le curieux et bruyant spectacle de l'endroit le plus fn'quenté de Paris. Gérard avait prévenu le concierge de l'hôtel garni qu'il allait dînei'à cet endroit, afin que Mariette vînt le retrouver; mais il é'iail triste et plein de pressentiments; les paroles de Tho

mas lui rovejiaient dans la mémoiro : n Tout a uno fin. » Et il regardait attentivement toutes les femmes qui traversaient le pont Neuf, certain de reconnaître Mariette à l'autre bout du pont.

— Tu ne manges donc pas, Gérard ?

— Non, dit-il, je n'ai pas faim.

Puis il pensa qu'on devinait la cause de son ennui, et il commanda à dîner au cabaretier, car il ne voulait mettre ni Streich, ni Rose, dans la confidence de ses tristesses. D'ailleurs Antoine et la grande Jenny, qui étaient également à table, avaient mille raisons pour rire de ses tourments, et Gérard essaya de dire des folies, afin de mieux déguiser ce qui se passait en lui.

Le dîner lui paraissait exécrable lorsque tout à coup il vit apparaître dans la spirale de l'escalier des rubans cerise sur un chapeau de velours noir. Les émotions qui emplirent le cœur de Gérard sont trop vives pour être décrites : personne ne pouvait les deviner, tant elles étaient brèves.

Un clignement d'oeil rendait ces émotions intimes que Gérard masquait aussitôt par la plus froide indifférence. Il avait de féroces envies de sauter au cou de Mariette, cependant il restait assis sur sa chaise; mais Mariette, plus expansive, commença par embrasser son ami, sans s'inquiéter si on la regardait.

— Nous t'avons assez attendu avec Giraud !

— Sans doute, dit Gérard, et c'est parce que vous m'avez attendu que je n'ai trouvé personne.

— Mon ami, dit Mariette, Giraud m'a priée de l'accompagner au marché.

— Au marché! et pourquoi faire?

— Il nous donne à souper ce soir. 11 a vendu ses airs

popnlairos ])ro\inciaux à un ('ditour, cl il vont qiio nous on mangions ce soir la moitié. Je me suis cliargée de prévenir tout le monde.

— Voilà une bonne affaire, dit Streich.

— Je suis bien content, dit Gérard, j'ai été le premier à imprimer que ces airs populaires auraient un immense succès, et voilà ma prédiction qui se réalise.

— Aussi, il faut avouer, dit Antoine, que Giraud est un malin. ,

— Voilà déjà Antoine jaloux du futur succès de Girau^ ■

— Ma foi non, dit Antoine; mais de Villers trouve que ce n'est pas aussi fort que vous voulez bien le dire.

— Et tu penses comme de Villers? demanda Gérard. |fl

— Entièrement.

— Eli bien ! nous nous moquons des opinions de de Villers; je comprends que les vers de Giraud et de de Villers ne se ressemblent pas : il y en a un qui fait des vers rustiques et l'autre des vers arcbaïques.

— Mais, dit Antoine, de Villers ne dira pas de mal des airs populaires de Giraud ; au contraire, il a fait un article très-aimable.

— Tant pis! s'écria Gérard, je méprise complètement ceux qui pensent du mal d'une œuvre et qui en disent du bien.. . Ils ne cberchent qu'à tromper le public... La plume qui ment est cent fois plus honteuse que la bouche qui ment... N'est-ce pas épouvantable de voir des jeunes gens de notre âge, qui ont trente ans d'avenir littéraire, débuter par des mensonges? Cela se comprend encore de gens d'un certain âge, condamnés à faire de la. critique pour vivre; ils veulent finir tranquilles, ils n'ont plus de colères, parce qu'ils les ont dépensées dans leur jeunesse... Mais des écrivains de vingt-cinq ans qui mentent!... Patience! nous

ME aiADE^JOlSELLE MAIUETTE. ' 83

vous letidiuns un jour la vie dure; nous ne sonuues pas beaucoup qui voulons parler sincèrement; mais je serai seul, que je n'abandonnerai pas une minute ce coin-là... Je serai long à arriver, mais j'arriverai; je soulèverai contre moi des inimitiés, des haines, des calomnies, je le sais, et c'est ce qui fait ma force. Ce que je dis tout haut, je l'imprimerai; je ne crains guère mes ennemis, mais je crains encore moins mes amis.

Gérard, d'une nature très-irritable, avait deux manières de passer ses colères : ou il ne disait rien et rongeait son frein en dedans, ou il éclatait violemment en paroles crues qui entraînaient sa pensée beaucoup plus loin qu'il n'aurait voulu.

La mauvaise foi et le manque de franchise lui mettaient la tête à l'envers : certains êtres qu'il ne cherchait pas, mais qu'il rencontrait forcément, lui faisaient mal à voir et lui agaçaient les nerfs. Il en était ainsi arrivé à l'égard d'Antoine, qui, après avoir été le clair de lune de Gérard, s'était prosterné devant les rayons du poëte de "Villers; mais ce dernier, loin de partager les principes rigoureux de Gérard en matière d'individualité, se plaisait à entretenir autour de lui une dizaine de perroquets qui allaient répéter dans tous les endroits publics de Paris ! « 3Ion maître de Villers est le plus grand poëte de ces temps-ci. »

Gérard, qui avait horreur des camaraderies et qui âe rendait compte des procédés pénibles de celui qu'on appelait le plus grand métrique de ce temps-ci, se plaisait à lutter seul contre l'influence des dix perroquets, et ne cachait pas sa façon de penser.

— Est-ce ([ue vous allez longtemps parler littérature'.' dit Mariette. Ce n'est pas gai... et j'espère (ju'il n'en sera

84 LES AVENTUIŒS

pas question au souper de Giraud ; je n'irai pas, moi, si vous vous disputez coum)^ vous le faites d'habitude.

— Allons, Manette, dit Gérard, soyez calme... mais tu ne m'as pas dit comment Giraud est venu, nous qui ne l'avions pas vu depuis si longtemps.

— Il est comme un fou, dit Mariette, d'avoir vendu ses airs populaires... Ça est venu d'une drôle de façon. Il y a quelques jours, il passait sur le boulevard, il regarde les fenêtres éclairées du Jockey-Club. Mon Giraud monte et demande à parler au président, il lui dit : « Monsieur, je désirerais vous faire entendre des airs populaires que j'ai composés... » Le président dit qu'on no chante pas au Jockey-Club ; Giraud répond qu'on n'a jamais rien entendq de pareil. On allait envoj'er chercher les domestiques pour le mettre à la porte, mais quelques messieurs s'étaient rassemblés autour de Giraud, étonnés de voir un jeune homme bien mis vouloir chanter... Tout à coup , Giraud se met à chanter comme un vrai paysan, ses airs de campagne, il criait comme s'il avait été en plein champ, il n'y avait plus moyen de l'arrêter qu'en envoyant chercher la garde; on l'a laissé continuer et il a chanté tout son répertoire... Il y a un éditeur de musique, un peu plus malin que les autres, qui a entendu parler des chansons et de ce qui s'était passé au Jockey-Club ; il a fait chercher Giraud et lui a acheté ses airs populaires.

— Ça ne m'étonne pas, dit Gérard, il est venu un soir au Petit Journal et il a fait la môme farce; M. de Saintti ('harmay a été obligé de l'écouter pendant une heure. Il fai sait trembler les carreaux de la rédaction. « Nous avons notre journal à faire pour demain, criait le vieux Saint - Charmay, nous n'avons pas le tem[)s, monsieur; c'est vraiment charmant. » Giraud continuait toujours. Nous nous

bE MAUEiMOlSELLE MAUIETTE. 8j

sonunes moqués ensemble des faux poètes; je Tai mené aussi chez des poètes tendres; j'étais certain de l'effet... Comprenez-vous ce qu'ont penssé de ces chansons populaires, tous ces jeunes gens qui se disent les amis de la nature et qui passent leur temps à chanter des moutons avec des rubans roses?... Pour les tracasser, Giraud a fini par leur chanter le boucher de campagne; le sang coule à Ilots, on voit les garçons aiguiser leurs couteaux , on entend le marteau qui frappe sur la tète du bœuf, et qui est-ce qui profite de tout ça? La bouchère aux belles couleurs... Jamais je n'ai vu des gens aussi malheureux ; ilo frémissaient [tour leurs pauvres petits moutons de carton, qu'ils se donnent tant de peine à peigner et à poudrer tous les matins.

LE CABARET NOCÏUKNE.

Le soir il y eut un grand souper chez Joassant, qui représenta le dernier cabaret de la littérature. C'était un endroit rue de Grenclle-Saint-IIonoré, en face le passage Véro-Dodat, où passaient la nuit ceux qui revenaient tard des théâtres ou des journaux. Le cabaretier avait une autorisation de tenir son restaurant ouvert toute la nuit, sous le prétexte d'offrir un endroit pour se réconforter aux voyageurs arrivant par les bureaux des messageries voisines; mais on ne vit jamais un voyageur dans ce restaurant

Les principaux habitués furent des Allemands étranges, employés aux correspondances étrangères dans les journaux, un ancien directeur de revues, le prétendu père d toutes les illustrations artistiques du romantisme et qui avait la manie de réciter des tragédies; on y voyait encore des critiques terribles (jui étaient connus tout à la fois comme écrivains, architectes et jieintres et qui ne faisiiicnt lil t'omans, ni palais, ni tableaux; on y rencunlrail des ac-

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leurs célèbres qui ne puaient pas et qui a \ aient des syst»!'mes dramatiques entièrement neufs, e'est-à-dire de jouer Molière carrément; on y voyait des gens longs et maigres. à nez d'aigle, qui se disaient magnétiseurs et qu'il n'aurait pas été prudent do rencontrer au coin d'un bois.

Des écrivains scientifiques , fruits secs de l'école polytechnique, y discutaient la science actuelle avec un mépris et une certitude que personne ne pouvait combattre. Chacun de ces spécialistes amenait toujours deux amis, espèces de gardes du corps comme on en voit autour de toutes les médiocrités orgueilleuses et impuissantes.

C'étaient alors des soirées de discussions bizarres, pleines d'affirmations où la science se mêlait à la poésie, la peinture à la musique. Il n'existait rien dans l'école moderne qu'on n'assommât avec les grands noms anciens.

Au-dessus de ce groupe se détachait la figure de Joassant, malade maniaque qui gouvernait despotiquement ses habitués. Se croyant attaqué de la poitrine, le père Joassant confectionnait des tisanes vertes et particulières qui devaient lui rendre la santé; il avait pris le pli d'interrompre la discussion la plus intéressante, qu'elle fût scientifique ou artistique, pour expliquer les nouvelles combinaisons de sa tisane ; et les soupeurs cessaient immédiatement leur conversation pour avoir l'aib d'écouter le père .loassant.

Ils le craignaient en ce sens que le petit homme hâve et maigre traitait ses habitués comme des soldats prussiens : il mettait à la porte ceux qui lui déplaisaient par leurs opinions culinaires. Cet être fantastique entendait de sa cave les moindres paroles qui se disaient; on en eut des exemples par des individus qui se plaignaient de la dureté de ses tranches de roatsbeef et qui furent pimis.

la promièro fois, on so voyant compter nno carte donltle,

car le cabarelier n'avait pas de prix fixe.

Les soupeurs, se voyant dans la position d'un homme qui peut payer une tranche de gigot de un franc à cinq francs, flattaient le plus qu'ils pouvaient les manies de cet hôtelier maniaque. Une nuit, Joassant était monté au grenier; aussitôt qu'on l'eut entendu monter deux étages, un des habitués dit à ses camarades :

— Décidément, le beurre n'est pas frais aujourd'hui!

Un quart d'heure après, Joassant descendit furieux, prit l'individu au collet, lui présenta sa note et le jeta à la porte en lui disant qu'il allât chercher du beurre frais aux halles.

L'individu expulsé était grand et fort et ne reculait pas devant un coup de poing; Joassant était frêle et maigre, avec l'apparence d'un homme que le plus petit vent va renverser. On ne s'expliquait pas cette force extraordinaire qui s'emparait tout à coup de lui et qu'on l'avait vu exercer mille fois vis-à-vis des buveurs tapageurs; on s'expliquait encore moins cette ouïe prodigieuse qui faisait qu'un ^ mot dit à voix basse était entendu par lui à n'importe S quelle distance, en haut ou en bas de la maison, éveillé ou endormi. Aussi Joassant dut-il à ces qualités surnaturelles de mener sa maison en autocrate et d'en imposer aux plus | turbulents de ses habitués.

La bande des impuissants, qui se tenait habituellement au rez-de-chaussée, vit arriver avec terreur Gérard et Mariette, Rose et Streich, Antoine et Jenny, Pauline, Giraud et Thomas. Ceux-ci professaient le plus grand mépris pour un certain notaire de Compiègne dont il était alors fortement question dans le monde dramatique. Il était arrivé qu'un notaire de Compiègne se délassait de ses travaux en

<"omposnnt. à ses moments perdus, unr- tragédie en vers. Il en faisait tant de vers par jour ; il avait calculé qu'au bout de six mois il en verrait la fin, et, jour pour jour il ai'riva, ainsi qu'il le rêvait, à son dénoûment. On ne sait comment ce notaire fit la connaissance, à un voyage à Paris, de cet ancien directeur de revues dont les moyens d'existence étaient de servir d'intermédiaire entre les écrivains et les libraires, entre les auteurs dramatiques et les directeurs.

La passion de déclamer l'ancien répertoire céda la place à la passion d'une tragédie inédite. Partout, dans Paris, le protecteur, qui avait de longues jambes, répéta qu'un nouveau Corneille pour la vigueur, mélangé d'André Cliénier pour la tendresse, venait de naître. On inventa des anecdotes attendrissantes sur le compte de ce notaire de Compiègne, qui était un honnête bourgeois d'une intelligence assez grande pour mener à bien les intérêts de sa municipalité.

Tous ceux qui n'avaient pu faire leur trou dans les arts, dans les lettres ou dans les sciences, et qui se croyaient de grands génies méconnus, repoussés systématiquement par leurs confrères arrivés depuis quinze ans, firent groupe autour du notaire de Compiègne, et saluèrent sa tragédie comme on salue le Messie.

Le nombre était grand de ceux qui se réunissaient dans un café pour chanter la gloire du notaire de Compiègne; une pendule fut fondue exprès avec le buste du futur grand homme : mais le peintre Thomas enleva adroitement le buste, et le remplaça par une de ces honteuses tabatières de carton peint <jue les plaisants de société jettent à terre dans les salons, pour faire croire qu'un chat indécent a laissé des traces de son passage.

Un pareil entourage de gens médiocres si enthousiastes éclaira bien vite ceux qui ne cherchaient que la vérité. Gérard-et ses amis pénétrèrent avec beaucoup de peine dans le parterre à la seconde représentation ; ils avaient lu des vers et entendu réciter des fragments. Ils ne laissèrent pas dire huit vers de cette poésie monotone, qu'ils se mirent à siffler bruyamment et à protester contre les enthousiasmes frénétiques des amis du notaire. Mariette et plusieurs de ses amies avaient été placées à divers intervalles dans les galeries élevées, et troublaient également la tragédie par divers cris et exclamations étudiés longuement dans la journée.

Ce petit noyau de gens sincères fut battu complètement : un détachement de municipaux entra dans le parterre, et le balaya à coups de crosse. Gérard reçut un tel coup on fuyant, ([u'il tomba dans une baignoire sur un administrateur en lunettes d'or, qui était évidemment un ami du notaire de Compiègne. L'homme en lunettes, ayant approuvé la conduite des gardes municipaux, se trouva puni de cette parole par un violent coup de poing sur son chapeau, que Gérard lui appliqua en se sauvant de la loge.

Les femmes des galeries avaient été également expulsées; les vaincus se retrouvèrent à la porte du théâtre, les uns contusionnés, les autres ayant reçu des coups de poing, mais tous heureux d'avoir protesté hardiment contre une telle médiocrité.

Pendant longtemps le Petit Journal servit de fouet aux partisans et admirateurs du notaire de Compiègne. On répandit le bruit que Gérard et ses amis en voulaient aux jours de l'auteur de tragédies et qu'ils avaient tiré au sort afin que le hasard décidât celui qui serait chargé de cette périlleuse mission. La vérité est que Gérard avait imprimé :

« Si le notaire de Conipiègne recevait une grande quantité de coups de bâton, la colère le remuerait tellement qu'il serait peut-être capable d'écrire un drame. » Ces plaisan> teries brutales, qui ne cessaient pas et qui augmentaient en raison des enthousiasmes frénétiques de tous les gens chauves d'esprit, ne restaient pas anonymes ; leurs auteurs les répétaient dans les cafés publics avec encore plus d'accent. Aussi Gérard et ses amis furent-ils haïs de tous ceux qui se posaient en gens sérieux, et leurs farces pleines de fougue et d'audace indisposèrent-elles tous le Paris médiocre.

Les habitués de Joassant, qui étaient les amis les plus intimes du notaire de Compiègne, ceux qui avaient poussé le plus à la roue de sa réputation, ne furent pas satisfaits de voir arriver la bande qui manifestait sa joyeuse humour dès l'entrée.

— A bas la tragédie î dit en montant l'escalier Streich, qui poussait partout le grand cri de guerre et qui aurait été très-embarrassé de sortir de ses habitudes de calme.

Thomas déclara qu'il mangerait avec le plus grand plai- .sir un fdet de notaire de Compiègne, et mille plaisanteries qui ne seraient pas comprises aujourd'hui, servirent d'introduction au repas. Pour faire fête à l'auteur des airs de province, Mariette voulutl'avoir à côté d'elleà table. Streich ne quittait jamais Rose, et Gérard fut placé à côté de Pauline, qu'il voyait avec plus de plaisir depuis qu'il avait eu connaissance de ses chagrins d'amour.

— Il paraît que vous ne pouvez pas me souffrir? dit-elle à Gérard.

— Qui est-ce qui vous a dit cela ?

^- C'est Mariette.

— Ah! Mariette a eu bien tort... au contraire, je vous estime beaucoup parce que vous avez beaucoup ainu*.

92 I.KS AVKXrURKS

— No parlons pas <Ie ça, dit Pauline on buvant, j'ai trop peur de mettre des larmes dans mon vin.

— .Mors buvons, dit Gérard, qui trinqua avec Pauline. Gérard, qui ne savait pas boire, commençait à trouver

Pauline la plus charmante des femmes: il lui prenait la main et elle la lui abandonnait sans rien dire.

— Gérard ! s'cicria Mariette.

— Oh ! dit Gérard, reprenant tout d'un coup son san";froid en apercevant un orage sur la figure de Mariette, orage qui s'annonçait par un frémissement presque imperceptible des ailes du nez.

— Qu'est-ce que tu as, Mariette? lui dit-il en courant à elle.

— Tu as bien fait de te retirer d'auprès de Pauline, j'allais t' envoyer une bouteille à la tète.

— Diable! dit Gérard, et pourquoi ce gracieux envoi?

— No te moque pas de moi, dit Mariette, je vois clair ; pourquoi lui as-tu pris les mains ?

— Que les femmes sont sottes ! dit Gérard, écoute que je te dise un mot tout bas... Je trouve qu'on ne saurait faire une trop grande fête à notre ami Giraud, Pauline s'ennuie beaucoup... j'avais pensé qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et qu'ils seraient très-heureux ensemble. Giraud, Pauline t'aime beaucoup, elle me l'a dit tout à l'heure... Et toi?

— Je n'en sais rien, dit Giraud.

Gérard retourna auprès de Pauline.

— Giraud vous adore, Pauline ; et vous?

— Je le veux bien, dit-elle. Mais que dira Antoine?

— Comment... Antoine ? s'écria Gérard.

— Ih'las! j'en suis autant fâchée que vous, Gérard.

— Tant pis pour Antoine, dit Gi-rard ; d'ailleurs c'est un

DE MADEMOISELLE MARIETTE. f3

parossoiix. Pourquoi no fait-il pasuno l)Hlo cliopo? on Tainiorait... mais on ne peut pas aimer un homme qui no fait rien et qui est la serinette de de Villers.

— Vous avez raison, dit Pauline, j'aime beaucoup les airs provinciaux de Giraud; dites-lui de ma part qu'il me fera grand plaisir s'il veut en chanter un.

— Mon cher, dit Gérard au poëte, tu es adoré, Pauline veut que tu chantes quelque chose, elle est prête à prononcer que les rossignols chantent comme des oies à côté de toi.

Alors Giraud se mit à entonner la chanson du vin, qu'il avait composée la veille et qui devint plus tard une des pi us populaires de son œuvre. Ces poésies réveillaient dans les esprits parisiens, toujours ennuyés, l'amour de la campagne.

L'odeur des foins, les prairies vertes, les grands bœufs étonnés, mirent un terme aux poésies byroniennes. intimes, clair de lune, sceptiques et moyen âge qui commençaient à devenir fastidieuses par les nombreux imitateurs qui se tramaient en rampant dans desrhythmes devenus faciles.

Giraud composait la musique en même temps que les vers, et il ne savait pas distinguer un dièze d'un bémol ; mais il se ressouvenait des mélodies de campagne, quand la nourrice berce son enfant, quand le garçon de charrue siffle en conduisant ses chevaux, quand la cuisinière nettoie sa batterie de cuisine; de toutes ces mélopées traînantes, il en avait compris le sens, il les avait ramenées à des rhythmes plus civilisés, et il en ornait ses chansons. Aussi la fortune de cette école rustique fut-elle vivement faite par le peuple, habitué jusque-là à de mauvaises chansons de goguettes.

— Allons, dit Gérard en s'en retournant, voih'i un mé-

94 LES AVENTURES M MADEMOISELLE MAHIETTE nnp;e de plus. Crois-tu. Marietlo, qu'ils s'aimeront longtemps?

— Non, dit Mariette.

— Pourquoi '/

— Ah! pourquoi... on n'en sait rien. Pauline s'ennuie trop... Elle regrette toujours l'ancien.

— Elle a bien tort, dit Gérard.

— Tu ne me regretterais donc pas? dit Mariette.

— Je ne pense pas à te regretter, dit Gérard, puisque^ nous sommes pour longtemps ensemble.

— Mais, enfin, si un événement nous séparait?

— Quel événement? demanda Gtîrard ; laissons cela d« côté, d'ailleurs, et ne pensons pas à demain... je suis heu^ reux aujourd'hui, faut-il que j'habitue mes deux yeux,"* l'un à rire et l'autre à pleurer... j'aime mieux rire des deux yeux, et pleurer des deux yeux quand l'occasion serajl venue. Tu me dirais : Je te quitte dans huit jours; je te"* répondrais : Tachons d'être très-heureux pendant ces huit jours... La semaine d'après, je serais assez triste sans mettre un crêpe d'avance à mon cœur... Et, quand je suis™ très-heureux, je voudrais voir tout le monde heureux ^B voilà pourquoi j'ai pensé à Pauline et à Giraud ; je ne connais rien de plus beau que ma vie depuis que je te connais, ma Mariette... je suis content, je travaille, je me senail jeune. Quand je vivais seul, il y avait des jours où l'ennui me prenait, tout devenait brouillard, et il me semblait quelquefois que j'a\ ais soixante ans.

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