MARIETTE A DES ATTAQUES DE ^ER^■S
Peu de temps après cette soirée, Gérard etiMariette abandonnèrent la rue des Canettes; tous deux avaient les logements garnis on iiaine et nourrissaient depuis longtemps le désir d'acheter un mobilier. Gérard, au contraire de ses amis, avait peur de la vie au jour le jour : il aimait son intérieur et ne voyait pas de plus grand bonheur que do coucher dans son lit.
La vie d'hôtel garni lui pesait par son manque de liberté : les domestiques ont une heure fixée pour faire la chambre ; il n'est guère possible de rester dans une chambre où on fait un lit; les meubles ferment mal; quand ils ferment, ils ne conservent pas mieux le secret de ce qui y est renfermé : les maitresses d'hùtel garni ayant toujours des doubles clefs qui leur permettent, pendant l'absence de leurs locataires, de s'inquiétef de leur lingerie ("t de fouiller dans leurs papiers. -
Entrant dans les ([uestiotts de détail, Mariette a\ ait dé-
t»; LES AVliNTUUHS
montre quo le petit cliat leur eaiisoriiit de vives alllictions si Ton ne (juittait pas au plus vite riiùtel garni. La portière, qui faisait les chambres, ne sympathisait pas avec le chat et lui envoyait de grands coups de balai en faisant mine de balayer. Elle tenait exprès la porte ouverte pour que le chat prit la fuite, et il fallait à Tanimal son grand amour du foyer pour ne pas profiter d'une aussi belle occasion offerte' à ses instincts de gouttière. Si le chat se perdait, Mariette ne vivrait plus; Gérard devait donc acheter un mobilier pour la conservation du chat et de l'existence de sa maîtresse.
Gérard se rendit facilement à ces raisons, car il fut témoin, un jour, d'une scène cruelle. Mariette était rentré avec un panier plein de framboises qui prenaient un grand intérêt de leur rareté, vu la saison. Elle se mit à les éplucher dans un beau saladier à fleurs rouges, et faisait mille folies dérangeant Gérard de son travail, soit en lui pressant des framboises sur la figure, soit en lui faisant manger les plus grosses, puis les plus petites, puis en le forçant à goliter de celles qu'elle venait de sucrer et qu'elle tenait dans ses lèvres, appelant ainsi les lèvres de Gérard.
— Si je donnais des framboises au chat! s'(''cria-t-elle... mais où est-il'? je ne l'ai pas vu.
Les framboises furent bien vite abandonnées au fond du saladier, et ce fut une course inquiète, accompagnée de regards pénibles autour de la chambre; après avoir regardé sous les armoires, sous les tables, Mariette n'hésita pas à se glisser sous le lit, c'était son dernier espoir... Elle en sortit les larmes aux yeux.
— Il sera tombé par la fenêtre! s'écria-t-elle en l'ou-ll vrant précipitamment et en regardant dans la rue si les *" pavés ne témoignaient pas de la chute de l'animal. Il est
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perdu... Il est perdu!... dit-elle en sanglotant. On l'aura pris... Gérard, cours vite en bas le demander à la portière.
— Non, dit Gérard, il est endormi quelque part.
— Tu vois bien que non, dit Mariette, je l'appelle depuis une heure et il ne manque jamais d'accourir... je te dis qu'il sera tombé par la fenêtre.
Gérard soutint que, si un pareil accident était arrivé, la rue serait pleine de curieux au moins pendant deux jours; mais toutes ces raisons ne faisaient qu'accroître la douleur de Mariette, qui accusa Gérard, par son insouciance, d'avoir laissé perdre le chat; ses larmes augmentaient en raison de la froideur de Gérard, qui ne voyait pas dans une absence aussi courte le motif d'une telle douleur.
Mariette alla plus loin, et accusa Gérard d'être jaloux du cliatetde l'avoir fait disparaître; Gérard rit de cette exagération: mal lui en prit, de rire, cardes tressaillements s'emparèrent du corps de Mariette, qui frémissait, serrait les dents et agitait violemment ses bras. Gérard fut effrayé, et, avec beaucoup de peine, porta Mariette sur le lit: il espérait que cette position la calmerait, mais un violent coup de poing d'une main fermée, suivi de soubresauts, l'effrayèrent d'autant plus que l'air en était semé, il était difficile d'approcher de l'alcôve sans être atteint; Gérard ne se connaissait pas en maladies; il crut Mariette près de la mort; ses idées se brouillaient; il cherchait, des yeux, dans la chambre, un remède qui put calmer de telles attaques.
Mariette avait des mouvements violents qui compromettaient la sûreté du lit et des portes de l'alcôve... Gérard craignait qu'elle ne tombât du haut du lit; il ne se sentait pas assez fort pour arrêter les mouvements violents des bras et des jambes; par une violente secousse, Mariette, accolée contre le nmr. fit rouler le lit et tomba
dans la ruelle... Gérard sauta sur le lit et essaya de dégager son amie, qui se roulait par terre et faisait sonner la muraille avec sa tète.
Heureusement la porte s'ouvrit, Pauline entra : elle comprit l'embarras de Gérard, qui ne lui dit ([u'un mot : « Mariette! )) en lui montrant d'un air effaré l'endroit où elle gisait; ils réussirent à la dégager de la ruelle et parvinrent à arrêter ses mouvements saccadés. Pauline lui jeta de l'eau sur la figure.
Une demi-heure après, tous les trois mangeaient des framboises.
Le coupable auteur de cette scène, le petit chat, sortait d'un tiroir à demi ouvert de la commode, qu'on n'avait pas soupçonné capable de lui servir de lit. Il faisait le gros dos, ce qui lui donnait une hauteur inaccoutumée, clignait ses yeux verts comme une personne contente d'avoir goûté un parfait sommeil.
— Est-il drôle! dit Mariette, qui ne tenait pas rancune au petit chat des larmes qu'elle avait versées en sa mémoire.
Cette scène donna à réfléchir à Gérard, qui, ne voulant plus voir reparaître desorages aussi pénibles pour lui, s'empressa de louer un petit appartement de la rue vSaint-Benoît.
Quelque temps après, il fut décidé que Gérard irait passer quelques jours chez sa mère, qui habitait la province et qu'il n'avait pas vue depuis longtemps. La yeille iJc son départ, Mariette pleura,
— Je ne sais pas ce qui doit nous arriver, dit-elle, iiuds il y a quelque chose de triste dans l'air.
— Est-ce que je ne t'aime pas autant que dans le commencement? Est-ce que je ne t'aime pas plus de jour en jour? dit Gérard.
— Non, dit Mariette, je suis triste, je ne sais pas pourquoi, quelque chose me dit qu'il m'arrivera malheur.
— Quel malheur? Si je le savais, jo ne partirais pas... Veux-tu que je ne parte pas?
— Non, pars au contraire, dit Mariette, tu fais bien d'aller voir ta mère; moi aussi, je voudrais bien la voir, ma pauvre mère... il y a sur le pont Saint-Michel une vieille aveugle qui lui ressemble tant, que je fais souvent de longs détours pour lui porter un sou... Et, depuis que je suis avec toi, je ne fais rien, et je me reproche bien de n'avoir rien envoyé à ma mère; auparavant, tous les mois, je mettais une vingtaine de francs à la poste; mais nous ne sommes pas assez riches.
— Si je rapporte de l'argent de mon pays, dit Gérard, tu lui en enverras... Cependant, je ne compte pas trouver là-bas la fortune... je suis assez mal vu dans ma petite ville ; j'y ai mené une conduite bien folle, pendant trois ans.
— Tu avais des maîtresses? demanda Mariette.
— Ce n'étaient pas les maîtresses qui m'inquiétaient le plus, c'était de devenir très-fort au billard et à tous les jeux de cartes.
' — Une belle occupation! dit Mariette.
— Écoute donc ; quand on est enfermé dans une petite ville comme dans une cage, il n'y a pas de milieu... Les notaires, j'appelle ainsi avocats, avoués, employés de contributions directes ou indirectes, adjoints, maire et préfet, les notaires se réunissent une fois la semaine à l'Hôtel de Ville, avec leurs femmes laides , niaises et prétentieuses ; ils s'intitulent le monde, et passent la nuit à danser le pas des cravates blanches et à jouer quelques écus. Dans ce monde si honnête, il arrive presque toujours qu'il manque lie l'argent quand les gagnants relèvent la mise des gagnés.
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Est-ce une distraction? Le fait est que cette distraction se répétait inévitablement à chaque soirée de la mairie. Les jeunes gens passaient leur vie à fumer, à boire, à courir les couturières. Ils jouaient également de l'argent et se volaient moins que les notaires, à l'exception qu'il y avait souvent de l'argent dû sur parole, ou payé à des époques encore trop loin de moi, pour que je puisse affirmer le recouvrement. J'ai essayé, autant que j'ai pu, de détourner mes amis du jeu, et je leur ai appris divers exercices de corps, tels que d'envoyer, au bal masqué; un coup de pied dans le nez du commissaire, uniquement pour le faire éternuer. Je les ai dressés à grimper après des maisons, à décrocher des volets, des enseignes ; je leur ai enseigné à faire des courses gymnastiques pour ne jamais se laisser attraper par les bourgeois; l'art de démolir n'a plus de secrets pour mes amis, depuis que j'ai conduit la démolition d'une poissonnerie.
— Et ta mère te laissait faire tout cela? dit Mariette.
— Il était impossible de nous soupçonner, dit Gérard ; chaque nuit, nous nous transportions dans un quartier opposé; il n'y a qu'un commissaire de police et deux agents... encore le commissaire de police aimait-il mieux dormir. Il nous accusait auprès du maire, mais il manquait de preuves.
— Je comprends, dit Mariette, que tu ne sois pas trèsbien regardé dans ce pays.
— Il est vrai, dit Gérard, qu'on ne sonne pas les cloches pour me recevoir; ils sonneraient plutôt le tocsin, comme si le feu était dans la ville.
— Et tu es content, n'est-ce pas, dit Mariette, de revoir tes anciens amis ?
— Mes amis, dit Gérard, je ne sais pas ce qu'iLs sont
devenus. Après mon départ ils ont continué la vie que nous menions depuis trois ans; mais les exercices nocturnes de corps les fatiguaient tellement, qu'ils dormaient le jour et ne s'occupaient pas de leurs affaires. C'étaient de jeunes marchands que j'avais dressés à rendre dure l'existence aux vieux marchands ; mes amis n'ont pas fait leurs affaires et ont été obligés de quitter le pays. Moi, je sentais que j'en avais assez et que cette vie-là ne pouvait pas durer longtemps ; mes amis croyaient qu'une pareille fôte devait durer toujours. Si je dépensais mon intelligence inoccupée à créer tous les jours de nouvelles folies; mes amis ne voyaient pas plus loin que d'exécuter mes plans. Quand l'âme s'est envolée, ils sont devenus tristes et ont repris leurs jeux de Cartes. Ils n'ont pas bien fini, en somme.
Le jour du départ, Mariette et Pauline allèrent conduire à la voiture Gérard , qui ne fut pas plutôt en diligence, qu'il se sentit tout aussitôt pris d'un grand sentiment de tristesse ; quoique éloigné seulement de Paris de quelques lieues, il semblait à Gérard qu'il fût séparé de Mariette par la mer.
Monté sur l'impériale, il avait passé son temps à chanter et à regarder; les prairies de la Picardie sont d'un vert gai qui occupe un moment celui qui ne les a pas vues depuis longtemps, La route est interrompue à chaque instant par de petits villages propres et gais.
\ dix lieues on aperçoit la ville où se rendait Gérard ; il fut reconnu par un des postillons, qui lui donna des ren seignements sur tous les gens de la localité. C'(''faient mille nouveautés, mille souvenirs, qui remplissaient momentanément l'esprit de Gérard. Dans le pays où tout le monde se connaît, on se dit avec le plus grand int('rèt, à cinquante
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lieues de là, les mariages, les enterrements, les naissances, les faillites, les maisons qui se bâtissent, l'état des récoltes, les grandes pluies et les petits orages.
Mais ces gazettes départementales ne sont pas longues à écouter : au bout d'une demi-journée, l'absent est bien vite au courant des mille accidents légers de la vie bourgeoise. Gérard dormit volontiers la première nuit de son arrivée : il était fatigué; mais le lendemain il se réveilla tout étonné d'être seul dans une chambre nouvelle. Il se demanda ce que faisait Mariette, à cette heure, elle qui se levait toujours la première : elle devait être à allumer le feu et à faire cuire son déjeuner. Après son déjeuner, que fera-t-elle? Gérard pensa qu'elle allait voir plus souvent Pauline et qu'elles vivraient ensemble sous la protection de Giraud.
Pendant trois jours Gérard ne reçut pas de lettres, quoiqu'il eût fait promettre à Mariette de lui envoyer de ses nouvelles aussitôt son arrivée : il ne savait que penser, il se croyait déjà abandonné lorsque le facteur lui apporta ime lettre avec une adresse écrite avec tant de maladresse, ([uo la mère de Gérard fronça le sourcil, reconnaissant dans un tel griffonnage la main d'une femme d'une éducation douteuse.
Gérard sauta sur la lettre et courut à sa chambre : Mariette se plaignait d'être indisposée, le médecin l'avait saignée, et son bras avait pris une enflure extraordinaire. Kilo ne se rendait pas compte de cet accident, et prévoyait des suites fâcheuses à son indisposition.
(ïérard n'pondit immédiatement en demandant à Mariette si elle avait besoin (l'argent, car il était parti en ne laissant (ju'une faible soumie. Il aurait voulu partir aussitôt la lettre de Mariette, mais il craignait (|u'un d(''parl aussi
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brusque ne fît concevoir quelques soupçons à sa famille. Trois jours mortels se passèrent pour Gérard, qui se mettait l'irnagination à la torture pour s'expliquer un pareil retard.
Il voyait Mariette, malade, sans argent, l'appelant et se débattant contre la maladie; elle était devenue maigre et pâle ; il arrivait à Paris, elle ne le reconnaissait plus et lui tenait des discours sans suite. La nuit son esprit se montait et se couvrait de deuil : sous la porte cochère de la rue Saint-Benoît, il y avait un cercueil, un drap blanc dessus, deux cierges allumés, et il entendait les propos de la portière, de la femme de ménage, qui étaient préposées au corps.
Gérard tâchait de rattraper sa raison, et le tableau changeait.
C'était dans un hôpital qu'il revoyait Mariette; on l'opérait sur un lit, on lui coupait le bras, et les internes riaient et plaisantaient à côté, tandis que d'autres jetaient un coup d'oeil sur ce beau corps mutilé.
Enfin une lettre nouvelle arriva. L'adresse était d'une écriture différente de la première : Gérard la retourna machinalement pour l'ouvrir et fut pris d'un tel serrement (le cœur, qu'il tomba sur une chaise.
Il y avait un pain à cacheter noir.