LA VIE DE PROVINCE
Gérard laissa tomber la lettre et fondit en larmes.
— Elle est morte, pensait-il, mes rêves ne m'ont pas trompé. Pauvre Mariette! mourir si jeune! Elle en avait le pressentiment la veille de mon départ... que vais-je devenir?
Et il se promenait dans sa chambre à grands pas, se plongeait la tète dans ses mains; tout d'un coup, il descendit l'escalier. La mère de Gérard était dans un petil salon et travaillait à un ouvrage de broderie. Il courut elle et se jeta dans ses bras en sanglotant.
— Elle est morte! s'écria-t-il, ma pauvre mère, morte! et je ne l'ai pas vue... je veux m'en aller... Donne-moi de* l'argent! peut-être arriverai-je à temps à Paris, pour la revoir... ah! tu ne sais pas combien je l'aimais!
La mère se mit à pleurer de la douleur de son (ils; elle sentait qu'aucune parole ne pouvait adoucir cette aftlic* rion ; ils restèrent ainsi deux heures à mêler leurs sanglotsj
— Essuie tps larmps, dit-elle tout d'un coup à Gérard, voilà ton père qui rentre, il ne faut pas qu'il sache rien.
Gérard passa un mouchoir sur ses yeux.
— Comme tu as les yeux rouges! dit-elle sans penser que les siens étaient aussi gonflés, va à la cuisine et passe un peu d'eau sur tes yeux.
Aussitôt que le dîner fut sur la tahle, Gérard reparut; mais lin changement considérable était peint sur ses traits... Cinq minutes avant il était triste et désespéré, il venait de rentrer en courant, la figure presque joyeuse, autant que le permettaient ses yeux rougis et gonflés.
— 11 veut tromper son père, pensa la mère de Gérard ; comme il doit souffrir de jouer cette comédie!
Le père de Gérard parlait de ses prés, de ses nouvelles plantations, qu'il devait aller voir après dîner. Gérard lui offrit de l'accompagner. Sa mère, qui ne lui connaissait pas un bien vif amour pour les arbres, se consola en croyant qu'il cherchait déjà des distractions. Pendant le dîner, Gérard faisait à sa mère mille clignements d'yeux, accompagnés de gestes dont elle ne pouvait se rendre compte...
— Est-ce que la folie le prendrait? se dit-elle. Mon Dieu, préservez-le de ce malheur!
La mère de Gérard trouvait que le dîner durait un siècle; elle aurait voulu que son mari allât, suivant son habitude, prendre du café dehors; Gérard ne tenait pas sur sa chaise et se remuait comme pour se lever à chaque minute. La joie ne se démentait pas sur sa physionomie. Enfin le fils et la mère restèrent seuls.
— Elle n'est pas mortel s'écria Gérard en embrassant sa mère... tiens, lis plutôt...
Et en même temps il tendait une lettre ainsi conçue :
106 LES AVENTIIHES
« Gérard.
« Jo vous dirai que Mariette a été très-malade ces jours-ci ; sa saignée a mal tourné, mais le médecin dit que le plus fort est passé; elle a eu le délire pendant deux jours, et ne me reconnaissait plus. On a été obligé de la veiller la nuit, le médecin croit qu'elle ne sera guère rétablie avant quinze jours ; mais ne vous inquiétez pas trop, Gérard. Mariette m'a dit de vous écrire, quoiqu'elle n'ait besoin de rien ; un de ses amis qu'elle a fait demander lui a prêté de l'argent; mais elle s'ennuie beaucoup de ne pas vous voir ; elle me cliarge de vous embrasser et do vous dire de revenir le plus tôt possible.
« Pauline. »
— Vois-tu, maman, dit Gérard, je n'avais pas ouvert la lettre ce matin. Le maudit cacbet noir me faisait croire qu'elle était morte . . . Ab ! que je suis beureux ! ... Je partirai demain, n'est-ce pas, maman, tu le comprends'?
La mère de Gérard ne semblait pas beureuse de la joie de son fils : autant elle avait partagé ses chagrins, autant elle restait froide devant son bonbeur.
— Voilà donc la conduite que tu mènes à Paris, Gérard ! Tu vis avec une fille, une malbeureuse, et tu crois que toute ta vie est là-dedans... Ab! que je te plains! c'est ce qui pouvait t'arriver de plus fàcbeux... Je ne t'ai rien dit tout à riieure quand tu te désespérais, mais maintenant je pleure de ce que tu ne pleures plus... J'aimerais mieux te voir
DE MAWJIOISELLE MAUlETTi:. 107
dans le chagrin pendant un an que de te voir continuer une liaison pareille... Où cela te mènera-t-il? Je le sais, une fois attaché à ces créatures, on ne les quitte plus, c'est pour la vie...
— Mais je l'aime! dit Gérard.
— Mon pauvre ami, ces femmes-là sont si adroites, qu'on les aime toujours; elle t'aura [fait croire tout ce qu'elle a voulu.
— Pas du tout, dit Gérard, elle m'a tout avoué.
— C'est un autre système alors qui consiste à faire de la fausse franchise quand on ne peut pas faire autrement. Tu perds ton temps avec cette femme.
— Au contraire, dit Gérard, j'ai beaucoup plus travaillé qu'avant.
— Tu es jeune, Gérard, tu ne connais j)as encore le monde, et tu verras un jour combien tu te repentiras de cette liaison... Qu'est-ce que fait cette femme?
— Rien! dit Gérard, qui jugea prudent de ne pas décla^ rer les ressources de Mariette.
— Rien ! et tu veux qu'une femme inoccupée reste sage... elle te trompe peut-être en ce moment.
— Oh! ma mère! s'écria Gérard indigné... tu vois bien par cette lettre qu'elle est malade ; et tu ne diras pas que c'est pour ma fortune qu'elle vit avec moi... tu n'as donc pas lu qu'elle n'a pas besoin d'argent... Le peu que je gagne sert à nous faire vivre ; pense si nous vivons modestement. Est-ce que Manette ne pourrait pas avoir demain des robes de soie, un équipage, si elle le voulait? elle est nssez belle pour qii'oh ne lui refuse rien. Eh bien! elle vicht demeurer dans un petit logement sous les toits, dîne avec de la soupe plus qu'avec de la viande : elle se coiffe plutôt eti cheveux qu'en chapeau, par économie. Qu'est-ce
108 LKS AVENTIKES
qui la pousse à vivre aussi misérablement? C'est parce qu'elle m'aime. Si tu peux trouver des motifs condamnables dans sa liaison avec moi, je suis prêt à la quitter.
— Je ne la connais pas, dit la mère de Gérard; je ne l'ai pas vue, et je ne sais pas si elle a la mine d'une effrontée ou d'une honnête fille ; mais je te dis que cette fille te nuira si tu continues à t'y attacher. Peux-tu la mener dans le monde?
— Le monde ! le monde! dit Gérard, qu'est-ce que c'est que le monde dont je t'entends toujours parler?
— Mènerais-tu cette femme chez des gens mariés, haut placés, dont tu peux avoir besoin?
— Je n'ai besoin de personne, dit Gérard. Nous sommes un petit groupe dans Paris qui vivons en dehors des lois ' ordinaires; nous ne volons pas et nous n'assassinons personne, mais nous ne sommes guère mieux regardés. Nous menons nos femmes avec nous dans tous les endroits publics où nous allons, et nous les respectons comme si nous les avions épousées; nous regardons comme un comique spectacle tous ces gens qui perdent leurs cheveux de bonne heure pour amasser quelques pièces cent sous de rente. Nous n'avons pas de rentes, mais nous avons des cheveux. Nous faisons des travaux qui sont peu payés pour le mal qu'ils nous donnent, et cependant l'argent nous étonne comme si nous ne l'avions pas gagné à force d'études et de veilles... Nous aimons nos femmes, et elles nous aiment. Il n'y a pas de meilleurs pères de famille que les poètes: les bourgeois trembleraient de leur donner leurs filles en mariage; les poètes trembleraient encore bien plus de se trouver en présence de demoiselles bien élevées, qui ont fait toutes leurs classes de préjugés. Ils rencontrent des fenmies insouciantes, les unes heureuses de vivre ainsi à
l'jiventuie, les autres tristes d'avoir passé par l'amour riche, et voilà des liaisons pour la vie. Chacun s'est apporté rien de rentes, on ne se dispute jamais sur la dot ni sui' la séparation de biens. Une femme, c'est la vie entière; tu crois me marier à une fenmie honnête; elle Test au commencement, et puis je l'ennuie, j'ai des manies, j'ai des tracasseries, je serai fatigué de mes travaux ou plein de joie. Ce n'est pas un caractère égal, jamais la demoiselle d'un bourgeois ne s'accoutumera à une pareille vie : je ne lui ferai grâce ni de son dessin ni de sa musique, qu'elle a appris en pension ; ses parents lui ont également appris à aller en soirée, à danser la polka... Les gens comme nous ne dansent pas ; il se donne dans notre tète des bals de nuit que tu ne peux pas comprendre.
— C'est bien, n'en parlons plus, dit la mère de Gérard ; je ne te demande qu'une chose, rester encore quelques jours auprès de moi.
Gérard consentit, (|uoiqu'il eût le plus violent désir d'accourir à Paris; cependant la province lui pesait; il ne comprenait pas comment il avait pu vivre trois ans de pleine jeunesse dans un endroit aussi morne. « Quand je voudrai me suicider moralement, je viendrai ici,» pensaitil, car il regardait le pays comme un étouffoir où on enferme l'intelligence.
Il tournait les yeux de tous côtés, et ne rencontrait (juc de petites passions s'afcrochant les unes aux autres, luttant toujours et ne tombant jamais. Le mépris de l'intelligence était poussé jusqu'à la haine : ceux qui, par leur éducation, devaient ètie à même de comprendre le mouvement des sciences et des arts qui se pasi^ait à quarante lieues de là, étaient les premiers à dénigrer les mystérieuses luttes parisiennes qui font de tout écrivain, de tout savant, de tout
iiO LES AVENTURES
artiste, un atlilètc inlatigable courbé le jour et la uuil sous des niontagiies d'idées.
Gérard essaya de travailler; il le lit iténiblenienl, et il s'aperçut qu'il devenait médiocre :il faut cette lièvre de Paris, (|ui est dans l'air et qui vous saisit au saut du lit. L'immense bruit des rues, les cent mille cris de Paris se fondent en une voix plus liarmonieuse que le silence. L'iierbe ([ui pousse dans les rues de province laisse tomber des graines dans l'esprit.
Sans dresser de statistique, car une balance n'était pas possible, Géiard comprit que les intelligences de province s'envolaient vers Paris, et (jue les plus médiocres médiocrités de Paris accouraient à la province, qui les fêtait. Si une intelligence s'avisait de rester en province, passé vingt ans, elle était encbaînée, et pendant toute sa vie des vautours en 1 unettes lui faisaient subir le supplice de Prométhéc. fli
Tel avait été le sort du père de Gérard, bonnête bomme ([ui s'était dévoué pendant vingt-neuf ans à la fortune de la ville, et que la ville, sous les apparences d'un conseil municipal, avait cassé tout d'un coup sans lui donner de retraite.
Pendant vingt-neuf ans, les médiocrités avaient subi rascendanl d'un bomme d'intelligence; mais elles se vengeaierit tout d'un coup p.tr la plus noire ingratitude.
Ces réllexions, que faisait Gérard en se promenant autour des remparts solitaires de la ville, n'étaient pas de nature à calmer ses ennuis. Quand il rentrait, il était certain de tt^ouver sa mère en pleurs, à cause des tourments que lui donnait la liaison de son lils avec Mariette. Ils allèrent uii jour faite utie prmnenade à une lieue de la ville.
— J'ai reçu des nouvelles de ton oncle, dit la mère de Gérard; il est bien cbagrin, son père est mort.
ni: MADKMOISEI.LK MARIETTi:. m
— ]i^ 1<^ connais, dit CuTard, il no doil pas T-tro si aflligé tjuc tu II» crois; il y a lonf(lenips qu'on s'attendait à la mort lin im'-ic. qui ctait vieux, et ThiTitagoarnlte bien des larmes,
— C'est que, dit la mère de Gérard, il croit qu'il n'héritera pas.
— Bon! dit Gérard, je comprends la douleur maintenant. Mais comment cela s'arrange-t-il ?
— Ton oncle Ducrocq, dit la mère de Gérard, avait «'•pousé ma sœur; il en eut deux enfants, tes deux cousines... Ma sœur était toujours mal portante; elle ne put rester plus longtemps à la boutique, qui était froide, comme tu sais. Ton oncle prit une demoiselle de boutique qui soi tait de la province, mademoiselle Célestine. C'est une fille active, qui mena vivement la boutique et les garçons de boutique. En peu de temps, elle prit les manières des marchandes parisiennes: elle était gracieuse, pas très-jolie, mais d'une belle santé qui se voyait dans ses couleurs. Klle devint la maîtresse de ton oncle, c'est assez l'habitude dans le commerce parisien : cela ne fut pas long à se deviner par ses airs d'autorité, par l'orgueil qui perçait dans ses manières quand elle était au comptoir. Quoique ta tante fût malade, elle le comprit peut-être par un instinct de malade. Ce que souffrit la pauvre femme, personne ne le sait que moi, car elle me le confia lors d'un voyage que je fis à Paris. Devant Ducrocq, mademoiselle Ct'destine é'tait tout miel pour sa femme; elle lui relevait ses oreillei-s, elle commandait quatre tisanes à la fois, et semblait remuer la maison pour adoucir les souffrances de ta tante: mais, ((uand elles étaient seules, mademoiselle Ci'lestine rudoyait ma pauvre sœur, elle ne lui répondait pas et la laissait se plaindre sans en prévenir son mari. Ma sœur se vit pour
H'i LES AVENTURES
ainsi dire abandonnée de Ducrocq et de ses deux enfants; elle couchait au second étage, dans une chambre dont ne voudraient pas les pauvres d'ici; car dans cette rue les loyers sont d'une grande cherté, on dépense tout pour sa boutique, Dieu sait comment on se loge. C'était une chambre donnant sur une petite cour carrée si étroite, qu'elle semblait un long tuyau do cheminée; les|gpt étages qui se dressaient empêchaient le jour de parvénrif.. . La fumée d'un restaurant d'en bas montait dans cette cour et avait beaucoup de peine à en sortir. Dos odeurs infectes de cuisine, de toutes les eaux 'que chaf^fe étage verse dans les plombs, entraient dans la chîfin]()fé de ta tante, qui n'eut qu'une envie dans sa maladie, l'envie de voir le soleil. Elle faisait ouvrir sa fenêtre, mais c*étail une folie... jamais le soleil n'était entré dans cette coiï^ J'ai été prise d'une tristesse, vois-tu, en entrant dans la Chambre ée ma sœur, comme si j'étais entrée dans un tombeau. Je voulais l'emmener ici, car je suis sûre qu'elle se serait rétablie au grand air: elle le désirait bien aussi, Ducrocq ne l'a pas voulu, en disant que la voiture lui ferait mal, que mademoiselle Célestine se tuait en petits soins pour sa femme ; le médecin ne la voyait pas aussi malade que moi ; si par hasard elle allait un peu plus mal , il louerait un petit appartement à Passy; il ne voulait pas lui occasionner mille contrariétés. C'est à la suite de ce refus que ma sœur m'apprit comment mademoiselle Célestine était deventie la maîtresse de ton oncle, et qu'elle cherchait à s'emparer de son esprit. J'en parlai à Ducrocq, qui me dit : « Voilà bien comme sont les femmes : mademoiselle Célestine aime mes enfants, elle fait marcher mon commerce, elle soigne madame Ducrocq comme une mère, et tout cela tourne contre elle. » Je répondis à Ducrocq que je ne pou- |
DE MADEMOISELLE MARIETTE. 1t3
vais pas l'empêcher de prendre une maîtresse; mais qu'il devrait veiller à ce qu'elle ne manquât pas d'égards envers sa femme. Ton oncle soutint que la maladie aigrissait ta tante, que jamais on n'avait vu de sœur de charité aussi dévouée que mademoiselle Célestine. Effectivement, tout le temps que je restai à Paris, elle me parlait de ma soeur avec la plus grande affection ; deux ou trois fois par heure elle quittait précipitamment son comptoir et montait en haut s'inquiéter des nouvelles de ma sœur et lui demander si elle avait besoin Je quelque chose. Ces comédies avaient l'air si natureV, qudpioi aussi je me demandais si ma sœur ne se mettait pas cres chimères en tête et si réellement elle n'avait pas ces inquiétudes de caractère que donne souvent la maladie. Je n'ai su le clair que deux ans plus tard; je raisonnais mal alors, car j'aurais bien dû m'apercevoir que ma sœur avait conservé son égalité de caractère et sa douceur habituelle. Seulement elle était mélancolique, parce qu'elle se voyait mourir et qu'elle craignait pour l'avenir de ses enfants. L'aînée des petites filles avait huit ans, l'autre sept, elles étaient pâles comme des enfants qui ne jouent pas assez à l'air; leur jolie figure souffieteuse semblait exiger de grands soins pour les élever, et mq pauvre sœur se sentait mourir en laissant deux enfants privés des soins de leur mère. Comment mademoiselle Célestine les éleverait-elle? C'étaient de terribles transes pour ma sœur, qui voyait la marâtre avant de mourir; elle entendait les cloches qui appelaient son mari à un second mariage. El, si mademoiselle Célestine avait des enfants, de quel œil regarderait-elle les enfants de ma sœur? Toutes ces réflexions minaient ta pauvre tante, encore heureuse de pouvoir me les confier; quel(|uefois elle aurait désiré que j'emmenasse ici ses filles, mais nous n'avions pas de
fortune, nous avions déjà trois enfants à élever, elle sentait que c'était impossible. Au fond, Ducrocq n'était pas un méchant homme, seulement il avait un caractère mélangé d'insouciance et de faiblesse : il ne voyait pas l'état de sa femme, et mademoiselle Célestine le lui aurait fait oublier. Je partis de Paris, désolée de ne pouvoir rester auprès de ma sœur : elle mourut un mois après en m'écrivant d'essayer de mon influence auprès de Ducrocq -pour l'engager à avoir soin de ses filles. Ton père crut qu'il n'attendait que le temps voulu par la loi pour se remarier; mais il resta comme avant la mort de sa femme, vivant avei' sa demoiselle de boutique et la laissant diriger son commerce. Lui voyageait de temps en temps pour ses affaires, et il avait mis ses filles en pension. Nous avons su indirectement f|ue mademoiselle Célestine avait eu deu\ enfants en trois ans; ils sont élevés à la campagne, on ne sait où, on ne les voit pas, et voici pourquoi. Ducrocq craignait son père, un vieillard assez difficile à vivre, qui se doutait bien du concubinage, mais qui ne voulait pas en avoir des preuves positives. Le père de Ducrocq vit aussi de son côté avec une espèce de gouvernante qui est la contre-partie de mademoiselle Célestine. Cette femme, nommée madame Âquet, mène le père de Ducrocq comme un enfant; tout ce qu'elle dit est bien dit, tout ce qu'elle fait est bien fait. Tu t'imagines, Gérard, quelles luttes sourdes devaient exister entre ces deux femmes. Tune maîtresse du père, l'autre maîtresse du fils. Les femmes se haïssent entre elles beaucoup plus que les hommes; elles sont plus âpres à l'intérêt. Mademoiselle Célestine se rendait bien compte de l'influence que madame Aquet exerçait sur le père Ducrocq: madame Aquet employait tous les moyens pour perdre le fils dans l'cspril de son père
DE MADEMOISELLE MARIETTE. Un
Elle battait le fils avec mademoiselle Célestine. et le représentait comme un débauché qui vivait avec une fille de rien ; elle montrait mademoiselle Célestine s'emparant de tout l'argent et nuisant à l'établissement des filles de Ducrocq. Aussi le père et le fils se voyaient-ils très-peu; Ducrocq invitait son père à dîner aux trois grandes fêtes de l'année et ne l'invitait qu'en tremblant, dans la crainte d'être refusé. Une femme fait tant de progrès en quatre mois, surtout une femme comme madame Aquet ! Je me suis trouvée à un de ces dîners à Paris, et j'ai été témoin des embrassades de ces deux femmes, qui s«e faisaient mille compliments et qui auraient volontiers mis du poison sur leurs lèvres.
— C'est un beau drame, dit Gérard. Je regrotte maintenant de ne pas avoir fréquenté mon oncle... Mais tu dis ()ue le père Ducrocq est mort?
— Oui, il est mort il y a quelque temps.
— Qui est-ce qui triomphe de la Célestine ou de la Aquet? demanda Gérard.
— Je ne le sais pas.
— N'importe, dit Gérard, je n'ai pas besoin de dénofiment.
La mère de Gérard n'avait pas conté une aussi longue histoire pour le plaisir de conter : elle donna à entendre que les rapports de son fils avec Mariette n'étaient pas sans analogie avec le drame de Ducrocq. Gérard entra dans la plus violente colère.
— Est-ce que je suis marié? dit-il, est-ce que j'ai eu dos enfants de mon mariage? Est-ce que j'ai pris une maîtresse pendant que ma f<'mme se mourait! Est-ce (pie je suis un bourgeois, un nc'gociant? Est-ce que j'attends nu ht-rilage?
La mt're de Gérard, qui n'osait pas attaquer son fils de front, avait pour système de lui montrer des exemples, et de procéder par comparaison ; mal lui en prit, et Gérard s'écria :
— J'aime Mariette et je l'aimerai toujours.
Et il passa en revue tous les ménages de la ville, répétant ce que chacun disait tout bas.
— Ah ! tu me parles d'U monde, dit-il, toi qui n'y vis pas, tu ne sais rien ; de temps en temps tu vois ces gens se promener avec un calme apparent, il n'y a pas un de ces bourgeois qui ne trompe sa femme, il n'y a pas une de ces femmes qui ne trompe son mari... Tes avocats, que tu me cites perpétuellement comme des modèles, sont sans cesse à tourner la tête aux femmes d'avoués pour demander plus tard leur condamnation quand ils seront substituts... Le mariage est une comédie ; tantôt c'est la femme qui est le traître, tantôt c'est le mari... Tu ne me citeras pas dix mariages heureux dans la ville... Comme je ne veux ni faire souffrir une femme, ni être rendu ridicule, je me suis lié avec une femme que j'aime : quand je l'ennuyerai, elle me le dira...
— Ah ! dit la mère de Gérard, tu raisonnes comme un jeune garçon.
Et elle entreprit tant de raisonnements, que Gérard sortit pour couper court.
Il écrivit la lettre suivante :
« Ma chère Mariette,
(( On ne me parle que de toi et je ne pense qu'à toi. Je t'aime plus que jamais et on fait tout pour m'empêcher de,.
faimer. Je no sais par quollo distraction je l'ai crue morte et j'ai été pleurer avec ma mère. Ma mère a pleuré sur ta mort, mais elle frémit de ta résurrection. Je vais essayer de me sauver de mon pays dans quelques jours; j'aurais voulu passer les nuits auprès de toi, te soigner, te prouver combien je t'aime ; mais, quand ma mère a su ta presque guérison, elle m'a fait jurer de rester encore quelque temps.
« Les jours n'en finissent pas, les heures sont trop longues, chaque minute me paraît éternelle. Si je n'avais pas fait cette confidence à ma mère, j'aurais inventé un événement important qui m'aurait rappelé à Paris dans les vingt-quatre heures. Que faire aujourd'hui qu'elle sait tout? Ronger le temps et tâcher d'en casser une maille. Tout m'est pénible, de manger aussi bien que de dormir. J'ai une petite chambre qui donne sur la vallée de Bruyères : juste en face de moi deux montagnes s'ouvrent et s'enfuient pour donner place à des champs do jardinage, des blés et des petits villages qui s'échelonnent en diminuant dans le lointain. Le matin je suis réveillé par les jurements des garçons d'écurie, qui conduisent leurs chevaux à l'abreuvoir : à deux pas de l'abreuvoir est une fontaine où se tiennent les vieilles lessiveuses. Je les entends qui racontent leurs cancans sur tous les gens de la ville. Cela m'aurait beaucoup plu dans un temps où je ne songeais à rien.
« Où est Mariette là-dedans? Le paysage me déplaît, les paroles des lessiveuses me choquent comme si on me battait la tête avec un marteau. Je pense à notre petite chambre de la rue Saint-Benoît, que je ne changerais pas pour tous les plus beaux palais du monde. Quand le soir nous nous mettions à la fenêtre qui donne sur le oul-de-
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>;i(', il i|no nniro polit clmt somhlailaspiror do son noz Jos oisonuv flans l'air, avons-nnus jamais rôv('' un plus boau |)a\ sago? Jo t'aimais ot tout co quo tu rogardais prônait de l'intôrôt.
« Quel est donc ce maudit médecin qui encore un peu te faisait couper le bras avec sa saignée de cheval? Je veux le rencontrer pour lui dire mille injures et le battre un moment. J'en veux aussi extraordinairement à Pauline, qui se sort de pains à cacheter noirs; c'est sans doute remblèmc des tristesses de son cœur, mais j'aurai bien de la peine à lui pardonner de m'avoir fait croire à ta mort. Ou plutôt je ne lui en veux plus, et je la remercie, c'est elle la première qui m'a t'crit que tu allais un peu mieux...
(( Oh! si je pouvais partir aujourd'hui pour suivre les progrès de ta convalescence... Quelle joie que de te voir manger un peu aujourd'hui, demain un peu plus, et aprèsdemain tout à fait! Que je serais heureux de te prendre dans mes bras pour te porter dans le fauteuil, près de la fenêtre... Et quand tu feras quelques pas dans la chambre, que jo serai fier de te mener pour la première fois au Luxembourg!...
«Tu te rappelles ce bas-fond, près des arbres à fruits, où les vieillards du quartier viennent réchauffer leurs membres au soleil, nous n'y avons jamais été, mais c'est là ([ue je te mènerai. C'est comme un purgatoire où on laisse ses maladies ; au bout de deux heures on doit revenir plus fort... Je devine que tu es pâle, tu dois être bien jolie. Il avec ton petit bonnet do malade ; je te vois d'ici, ot j'ai ;| suivi les progrès do ta maladie comme si j'y étais.
a Aussitôt que lu seras remise, mon amie, nous irons II courir les bois du côté do Meudon ; jo ne travaillerai pas; ||
■ DE MAUliJIOISELLE MARIETTE. 119
tant [lis : ma Mariette avant tout. Si tu peux nie faire répondre poste [tour poste, fais-le ; sans cela ne ré[)onds [)as, car j'es[)ère être parti après-demain. Il n'est pas nécessaire <[ue ma mère reçoive ta lettre, cela la chagrinerait trop. Elle sait tout, et ce qui lui fait le plus [)eur est que je demeure avec toi ; j'ai essayé de lui démontrer combien tu es bonne et cbarniante, je lui ai dit que tu me faisais travailler, elle ne veut lien entendre et s'entête dans ses idées. Adieu, ma chère Mariette, je t'embrasserai aprèsdemain. »
CONVALESCK.NCE.
Le jour du départ arrivé, la mère de Gérard voulut rester seule avec son (ils; ils déjeunèrent ensemble, car la voiture partait à une heure de Taprès-midi. Le repas fut pénible pour tous les deux, Gérard comprenant les pleurs cachés que sa mère s'efforçait de garder; aussi ne parlèrent-ils pas beaucoup, chacun craignait que le moindreM mot ne donnât un libre cours aux larmes.
— Voilà ta malle, dit la mère de Gérard; tu y trou\eras des chemises neuves, des serviettes, du linge, j'ai tout re-^i mis en état, j'ai raccommodé mille trous... on n'a guère] soin de toi à Paris.
Ce on, (jui était la eondanmation de Mariette, lit croire à Gérard que le moment dangereux était arrivé; mais la ^ mère de Gérard s'en tint à cette simple observation. :■
— Tu feras attention, dit-elle, j'ai enveloppé dans un papier, au fond de ta malle, un peu d'argent que j'ai mis de côté pour toi ; prends bien garde à ta malle.
LES AVtMLHHS DE MADEMOISELLE MAlllETTE. \1\
— Il est une heure, maman, dit Gérard, qui se sentait gagiM' par l'émotion de sa mère et qui voulait y échapper.
— Alors, adieu! pense bien à moi, dit la mère de Gérard en l'embrassant; travaille et fais ton métier honorablement.
Gérard serra la main de sa mère, et sortit sans dire un mot. 11 avait la gorge prise et les larmes au bord des yeux; il passa son mouchoir sur son fiont et grimpa d'un bond sur l'impériale. Pendant une lieue il ne dit pas un mot à ses compagnons de voilure et pensa à sa mère, qu'il venait de quitter; mais le souvenir de Mariette vint prendre la place de sa mère. Le lendemain, à six heures du matin, il arriverait à Paris. Quelle joie et quelle surprise! Comment allait-il retrouver Mariette? Il dessinait mille portraits dans son cerveau et les retouchait comme ferait un peintre sur une toile ; tantôt il se la rappelait rieuse, avec ses jolies couleurs, telle qu'il l'avait vue au bal : tantôt il pensait qu'elle devait être triste et pâle, et il essayait de s'en rendre une image exacte, employant les procédés d'un peintre qui aurait à rendre une figure de souvenir.
Il ne dormit pas un instant de la nuit; à mesure (|u'ils approchaient, les relais lui semblaient d'une longueur double; les chevaux paraissaient marcher au pas; il réveilla cincjuanle fois le conducteur pour lui demander combien il restait de lieues à faire; à la tin, le conducteur lit la sourde oreille, et Gérard, privé de renseignements, descendit à chatiue relai pour se faire dire le nom des villages.
Il aurait voulu dormir, mais le souvenir de Mariette lui dansait dans le cerveau. La diligence traverse la Villette, qui est une des plus pauvres entrées de Paris, surtout vers cinq heur&j du matin : les allants et venants
iltl LliS AVENTURES
iiioutrciU le tia\ailleiir parisien dans tuule la [uiuviclo do son coslunio.
Si l'aflivilc (3t l'insouciance n'cinbellissaient [las un peu le peuple de Paris, rétranger qui arriverait un matin par une de ces barrières concevrait une idée péni- ])le de la vie parisienne; mais les maçons marchent à l»as retentissants, un gros pain sous le bras; les balayeurs rentrent se coucher; on voit les femmes d'ouvriers entrer chez les boulangers; les enlants vont avec leur tasse chez la laitière; le gaz est éteint; le pavé est propre; déjà bourdonne au loin ce bruit de voitures (jui \ a l'ornier une basse continue dans la symphonie des cris de la journée. Paris s'éveille.
Gérard suivait ce réveil avec le [»lus grand intérêt; il n'avait pas assez d'yeux pour regarder ; les hautes maisons droites lui semblaient bien plus intéressantes que la cathédrale gothique de sa petite ville. Il était à Paris et ne rêvait pas autre chose; il regardait au loin, comme s'il eût pu apercevoir les toits de la rue Saint-Benoît. A la barrière, un paysan de l'impériale eut une violente discussion avec le commis de l'octroi, qu'il a])pelait /oHiZ/cHr; dans d'autres circonstances, Gérard se fût intéressé vivement à cette querelle plaisante; mais il ne rêvait ((ue Ma riette, et il se jeta dans un liacre, oubliant sa malle aux Messageries, tant il avait hâte de voir son amie.
En arrivant à son logement, il ne j)ensa guère à ii [tondre au portier, (jui criait de son lit après celui (|ui montait aussi rapidement (jue s'il avait commis un crime. Il trouva la clef à la porte; Mariette était couchée et ne dormait pas; Gérard courut à elle et la serra contre lui d'une telle force, ([u'elle ne [touvait j)lus respirer. Les \euN. de Mariette rellétaicnt tellement son bonheur, (lu'ils scm-
I)I- MADKMOISKLLF. .MAIUKTTI-:. 1-2r>
lil;ii('îit t'jiiart's; SOS nnrinos, que la roloio rendait nioliilos, siiivaiont les mnuveniftnts do ses ypiix. Pendant une heure, ils resiôrent à se tenir les mains, ne se lassant pas de se regarder; les yeux parlaient pour la houclie; la houelie eausait avec les lèvres, avec le front, avec le cou. avec les cheveux. Gérard suivait avec incjuictude les traces de la maladie, mais il retrouvait partout les marques de la convalescence.
Après Mariette ce fut le tour du petit chat, (jui. pour assister de plus près à la fête, était monté sur Toreiller en agitant sa large queue en l'air en signe d'allégresse. En même temps il faisait entendre son ronron harmonieux.
— Il ne m'a pas quitté, lui, dit Mariette, ((ui ainsi faisait de doux reproches à son ami de n'être pas revenu jdus tôt. J'ai été hien malade, dit-elle, mais c'est fini, le médecin ne vient plus. Ah ! si tu savais comme je t'appelais la nuit; heureusement Feugères ne m'a pas quittée; le pauvre garçon a veillé plus d'une fois, il avait apporté un matelas et restait auprès de moi.
— Qu'est-ce que c'est que Keugères"? dit Gérard.
— C'est un ami.
— Je ne le connais pas. dit Gérard, mais je veux le remercier.
— Oui. dit Mariette, tu feras bien; il a été si complaisant, et il est si gentil ; il sera très-content de le connaître. D'ailleurs, il te connaît depuis longtemps; il mangeait à la rue Sainte-Marguerite et il riait beaucoup de tes fameuses manchettes.
— C'est donc un |teiutre'.' dit Gt-rard.
— Oui. dit Mariette; pour me désennuyer pendant ma maladie, il me dessinait des croquis où on voyait t^s
longues mancliettfts, et ta pravato l)lancho, et tes clioveiix plats, et ton habit à larges pans.
— Pourquoi Pauline ne te veillait-elle pas?
— Oh ! dit Mariette, il y a eu bien des accidents dans la vie de Pauline ; elle n'est plus avec Giraud.
— Déjà! s'écria Gérard, et pourquoi?
— Elle n'en sait rien, Giraud non plus ; ils ne s'aimaient pas, et ils se sont quittés.
— Sans chagrin? dit Gérard.
— Sans aucun chagrin ; Pauline s'est tout de suite consolée avec de Vïllers.
— Vraiment ! s'écria Gérard.
— Mais ce n'est pas tout : Giraud avait amené chez Pauline un de ses amis, qui lui a succédé; cet ami a amené également de Vil 1ers, et, un soir, il a trouvé la porte fermée.
— Que de poètes! dit Gérard ; mais, au fond, elle trouvera peu de poésie.
— Elle dit qu'elle aime beaucoup deVillers, dit Mariette.
— Tant pis pour elle, car de Villers donnerait toutes les femmes du monde pour un beau vers... Je plains Pauline.
Mariette commençait à se lever, malgré une grande faiblesse; sa santé revenait, mais elle eut un moment d'effroi le premier jour où elle voulut faire sa toilette : ses cheveux tombaient.
— Tu ne m'aimeras plus, dit-elle à Gérard, je vais être laide à faire peur : c'est si laid, une femme sans cheveux!
Gérard se mit à rire et lui rappela le jour où elle avait appelé un perruquier à la sortie du bal.
— Nous allons en faire autant, dit-il, il faut te raser la tête; tu seras charmante; tu as de grands yeux allongés, tu me feras l'effet d'un petit Chinois.
DE MADEMOISELLE MARIETTE; 12o
— Je veux bien qu'on me rase la tète, dit Mariette, mais à condition qu'cfn t'en fera autant.
— Comme tu voudras, dit Gérard.
— Et, pour commencer, dit Mariette, nous allons faire cette opération nous-mêmes; si nous sommes laids, tant pis pour nous, les autres n'auront qu'à ne pas nous regarder : nous ne nous aimons pas pour les auties. Bailleurs, quand je sortirai, j'aurai de grands bonnets, comme dans mon pays, où on se cache les cheveux, et ce n'est pas plus laid.
Gérard servit de coiffeur à Mariette, et Mariette l'ommença à couper avec des ciseaux les cheveux de Gérard ; elle en enlevait le plus qu'elle pouvait avant de se servir du rasoir, lorsque Streich entra.
— Tiens! dit-il à Gérard, cela te va bien, les cheveux courts.
— C'est beaucoup mieux, dit Mariette.
— Si j'avais dix sous, j'irais me les faire couper chez un perruquier, dit Streich .
— Mariette les coupe on ne peut mieux, dit Gérard ; c'est elle qui m'a arrangé ainsi.
— Vous seriez bien aimable, Mariette, si vous vouliez me les couper aussi, dit Streich.
— Ce n'est pas difficile.
— Mais, dit Streich, je vais en soirée aujourd'hui, je ne serais pas content qu'on me vît la tète entièrement nue.
— Je comprends bien, dit Mariette.
Streich avait une chevelure très-mesquine; même son front était tout à fait dégarni de cheveux. Mariette fit mine de se servir des ciseaux, mais elle avait caché le rasoir sur la cheminée, et elle caressait l'envie de faire venir à la
mode les têtes rasées, Streich sentit le froid du rasoir sur son crâne.
— Mais, dit-il, Mariette, vous me rasez tout à fait.
Mariette soutint qu'elle s'était servie seulement des ciseaux, et offrit malignement un miroir au poëte, qui ne pouvait s'assurer de la réalité du fait, l'opération n'ayant eu lieu que sur le derrière de la tête; mais il passait sa ' main sur la place qu'ocoipaient tout à l'heure ses cheveux et n'y trouvait qu'un terrain entièrement uni. Streich se fâcha et sortit furieux.
— Le voilà forci' de se faire raser entièrement, dit Mariette.
— Pounpioi lui as-tu fait cette farce?
— Nous sommes deux la tête rasée, dit Mariette, nous voilà trois avec Streich; vous connaissez un certain nomhi'c d'imlx'ciles ((ui vous imitent et qui n'auront rien de plus pressé que de se faire raser également.
— Tu veux fonder une école, je te vois, dit Gérard.
Huit jours après, ces tonsures, qu'on renouvelait fréquemment, dans l'espérance de faire croître une forêt à la place d'un bois, produisirent leur effet à une première représentation de tragédie du Théâtre -Français. Gérard, Streich, Mariette, et un de leurs camarades, entrèrent dans une loge fort en vue, la tête nue, ce qui troubla beauconp les bourgeois des loges voisines, qui venaient digt'rer paisiblement leur dîner â la faveur des alexandrins. La singulière figure de Mariette, qui était déjà habillée singulièrement, faisait retourner toutes les tètes du parterre et de l'orchestre. La bande fut rencontrée se promenant gravement au foyer, la tête nue et la mine grave; on convint que Streich |)asserait aux yeux du public pour l'auteur de la trag(Mlie. (^.oinme il y avait beaucoup d'amis de Gérard
dans la salle, ils affectèrent de montrer à leurs voisins Vmitenr, celui qui avait la tèto rasée, en compagnie de sa femme, également rasée, et de deux autres auteurs de tragédies. Quand la claque demanda l'auteur, Streich se leva, et, toute la salle l'ayant regardé, il salua profondément. Mariette poussa la comédie jusqu'à se jeter dans ses bras comme ne pouvant résister à l'enthousiasme que lui avait procuré la tragédie. A part les cent personnes qui connaissent tout Paris, le public du Tliéàtre-Francais sortit avec la persuasion que les auteurs de tragédies étaient de mœurs bizarres, puisque eux et leurs femmes osaient se montrer la tête à la chinoise.
Ainsi passaient-ils leur vie à faire des plaisanteries innocentes à la tragt'die et aux tragédiens, dont ils étaient devenus la terreur. Streich allait quelquefois dans un certain monde de bas-bleus où il était traité médiocrement, à cause de la coupe de ses habits. Chez ces bas-bleus, on lisait des vers sous toutes les formes. Les sonnets de Streich, qui appartenaient à l'école romantique la plus avancée, n'eurent pas tout le succès qu'ils méritaient. Streich jura de se venger. Il s'était rendu familier aux domestiques de la maison, afin de les faire causer sur le compte de leur maîtresse, femme galante et littéraire qui avait été chantée par les poètes de la Restauration, et qui voulait encore être chantée par les fils de ces poètes. Le fameux notaire de Compiègne vint à une soirée; depuis longtemps il avait prévenu (|u'il daignerait lire on ne sait trop quel poème antique, des imitations d'Homère. Streich entretint, plusieurs jours à l'avance, le chef de cuisine des singuliers goûts culinaires du notaire de Compiègne : il ne pouvait travailler à une tragc'die sans manger ('normément d'œufs sous toutes les f(»rmes : (ciifs bronillt's. ifiifs sur le plat, œufs îi la neige.
i'28 LES AVENTURES
œufs au fromago. Slreich imprima nirnio dans lo Petit Journal ce fait bizarre, qu'il raconta avec beaucoup de sérieux, en ajoutant que tous les grands hommes avaient eu leurs manies. 11 fit lire cet article au chef de cuisine, qui déclara que c'était un singulier goût, mais que les auteurs ne faisaient rien conmie tout le monde. Le jour de la lecture du poëme antique, Streich se précipita dans la cuisine, et s'écria :
— Vite! vite! une omelette! votre maîtresse m'a prié de vous dire de la faire à la minute... on craint que la lecture ne puisse pas continuer s'il ne sent pas l'omelette!
-r- Que le diable emporte cet auteur avec son omelette! dit le chef.
— Il ne les aime pas très-cuites, dit Gérard, il ne veut pas de lard non plus, huit œufs seulement.
— Comment, huit œufs! s'écria le chef.
— Oui, huit œufs, madame me l'adit.
— Huit œufs pour un homme seul! dit le chef, qui, en dix minutes, eut confectionné une énorme omelette.
Un valet alla porter l'omelette sur un plat, et entra justement quand finissait le poëme antique. .Chacun se précipitait autour du notaire de Compiègne pour lui faire mille compliments exagérés, qu'il recevait avec sa fatuité provinciale; le valet eut beaucoup de peine à percer la foule et présenta gravement l'omelette au poëte, qui la regarda et faillit s'évanouir aux fumées d'un mets aussi prosaïque. Streich regarda l'effroi de l'assemblée et de la maîtresse du logis, et s'esquiva.
— Tu as mal fait, dit Gérard, de ne pas rester, l'idée (îtait belle, mais lu ne l'as exécutée qu'à moitié; il fallait
.coiffer le notaire avec l'omelette.
Ces farces, préparées longtemps à l'avance, étaient exé-
DE MADEMOISELLK MARIETTE. 129
eutt'os froidomont par fuMard et ses amis. Gérartl avait oompris rinutilité du journalisme dans ces questions qu'il avait souvent agitées avec un de ses amis, jeune encore, qui passait les jours et les nuits à étudier les questions industrielles.— Vous perdez beaucoup de temps, disait le savant, beaucoup d'esprit, à abattre des clioses de transition ; ces formes usées vous ennuient, je le comprends, mais la critique ne peut que leur donner de l'importance. Laissez vos plumes tranquilles, plutôt (|ue de les user à écrire sur la tragédie : c'est trop facile. Vous ne changerez pas le goût du public ; il y a une masse bourgeoise, que rien n'éclaire, et qui vous regarde comme des fous, tant que vous ne ferez que rire des ridicules de cette école de convention. Mais, puisque vous êtes irrité et que cela vous amuse de vous venger de ces êtres, faites de la critique active. Allez au théâtre, sifflez et battez-vous ; les gamins ne disent pas de mal des sonnettes, ils les cassent et s'en vont coucher le cœur content. Puisqu'à vingt-cinq ans vous vous amusez encore de ces farces, soyez les gamins du journalisme. »
Ces préceptes furent exécutés trop scrupuleusement, .car il arriva que Gérard et ses amis, dont la vie se passait à courir après l'art, se trouvèrent habillés, à la suite de ces esclandres, d'une réputation fâcheuse. On les savait pauvres et honnêtes, et on affectait de les confondre avec les entrepreneurs du Petit Journal, dont une partie de la rt'daction représentait des commerces industriels et équivoques.
La maladie de Mariette avait occasionni». en dehors des visites du médecin, quelques dettes ([u'il fallait éteindre. Mariette se mit courageusement au travail et se leva dès six heures du matin pour rendre i'i Feugères l'argent qu'il
1 50 LES AVENTURES DE MAIiEMOISELl.E MARIETTE.
lui avait pn'lt'. Fonj^vios nvail la pins f^rando onvin do s'on servir pour son tahloau; los .luivis ipii courent los ateliers (le Paris ne lui offraient pas eette nature joune et eliasie, si ran- à reneonlrer. Gérard ne vit aucun inconvfMiient à ce que Mariette allât chez Fougères; ce n'était pas un de ces ateliers où cinquante «'lèves, on l'absence du maître, ne sont pas gênés par une femme, dans leurs propos grossiers et dans leurs chansons obscènes; Feugères ("tait d'un extérieur mélancolique et doux, d'une physionomie souffrante ofdistingui'c qui inspirait de l'intérêt. Il n«^ riait jamais, parlait peu, et ses manières timides prévenaient on sa faveur. Mariette allait chez lui le matin. re\ onait le soir, et jamais Gérard Uf*. lui domanda ce qu'elle faisait au dehors; il n'eut aucune jalousie en pensant que sa maîtresse était toute une journée près d'un homme, sans aucun mystère dans sa toilette.
OAUSKiuES uu coiM DU n:u.
— J'ai envie d'épouser Mariette, dit Gérard à Tliuiiias.
— Bah î
— Oui, c'est mie idée (jui m'est passée; Mariette est s[ ])oniie et si dévouée pour moi. que je crois (luc ma vie s"ia heureuse avec elle.
— Diahle ! s'écria le peintre.
— Oue vois-tu de mal à cela ? demanda Gérard.
— Bien ! mais es-tu sûr que Mariette le désire?
— Elle n'y a peut-être jan)ais pensé, dit Gérard. Ihins les [tremiers temps ({ue je vivais avec elle, je m'en déliais, je me couchais tous les soirs en me disant : « Ne l'aime pas trop, prends garde, demain peut-être on aimera-t-elle un autre. » Et je me garais de l'amour le plus (jue jejiouvais. A la lin j'ai été i>ris, je l'aime comme j-c n'aimerai jamais, je ne connais pas une femme paieillc dans le monde ; je peux l'aire deux lieues sur les trottoirs de Pa-
132 LKS AVENTURES
ris sans voii une femme, cepcnd.-int je vois les liummes et je les étudie, mais il n'y a (|u'iine femme pour moi désormais.
— Je erois que lu as tort, dit Thomas.
— Tort de l'aimer ?
— Non, tort de vouloir te marier. Je comprends que tu aimes Mariette ; l'aimeras-tu davantage après que tu l'auras épousée ?
— Non, dit Gérard, jene ciuingerai pas, je tâcherai d'c-__ tre toujours bon avec elle. al
— Crois-tu que Mariette t'aimera beaucoup plus pour avoir dit oui à monsieur le maire ?
— Je ne le crois pas, dit Gérard.
— Tu vois bien que ton idée de niénage n'est fondée sur rien.
— Mais, mon cher ami, je connais quelques artistes (|ui ont fini par épouser leurs maîtresses, ils sont heureux et ne les changeraient pas contre des marquises riches et veuves.
— Cite-moi tes artistes.
Gérard dit quelques noms connus.
— Ce n'est pas la même chose, dit Thomas, Tu me parles de gens qui ont passé la quarantaine, qui ont vécu pendant (juinze ans avec des femmes dont ils sont sûrs; ils sont faits à leurs ca[)rices mutuels ; en quinze ans on se connaît ou on ne se connaît jamais. Ils ont eu tout le temps de s'étudier pendant quinze ans qu'ont duré leurs promesses de mariage ; ils ont vieilli ensemble, ilsne se sont pas vus vieillir; les dents de la maîtresse ont jauni et restent aux^ yeux de son mari aussi blanches qu'à vingt ans; les che* veux de l'amant giisonnent, blanchissent, tombent mème^ et la femme lui voit toujours sa belle chevelure noire^
DE MADEMOISELLE MAKIETTE. 155
Pendant cos quinze ans ils se sont brouillés, raccommodes, trompés cent fois, fmalement ils ont reconnu (ju'ils valaient mieux encore que tous les caprices qu'ils ont rencontrés dans la vie. Oui, ces gens que tu me cites sont heureux; mais combien y a-t-il de mois que tu connais Manette ?
— Près d'un an déjà, dit Gérard.
— Je vais être cruel, dit Thomas, tu ne me pardonneras peut-être pas...
— Bah ! j'entends tout sans me fâcher ; d'ailleurs je devine ce que tu veux dire. Tu me diras les nombreux caprices de Mariette depuis que tu la connais, je sais cela aussi bien que toi... Eh bien! après? Il est arrivé à Mariette comme à beaucoup de pauvres filles de rencontrer sur son chemin des gens riches, des égoïstes, des faux artistes qui parlent de leur cœur comme s'ils en avaient un. Il y en a plus des trois quarts qui ne songent qu'à s'aiiuiser un moment; ils tombaient bien. Mariette est spirituelle et cbarmante, pleine de fantaisies et prête à dépenser sa vie en petite monnaie, cela lui plaisait ainsi. Mais à la (in elle a senti le vide dans son cœur, elle a bien reconnu qu'elle était aimée par moi comme jamais elle ne l'avait été. Elle a vu que je lui donnais ma vie tout entière, et elle est devenue raisonnable telle que tu la vois.
— C'est possible, dit Thomas, mais ne te marie pas.
— Oh ! je n'y tiens pas plus, dit Gérard ; une idée me passe, prrrt, c'est fini, demain je n'y penserai plus.
Gérard, à cause de sa vie tranquille et domestif|ue. ("tait traité de bourgeois par ses anciens amis, qui ne comprenaient pas uni! liaison aussi assidue avec Mariette. Mais Gérard ne s'inquiétait guère des propos de ses amis, pourvu qu'il trouvât la tran({uillité à l'intérieur. La vie se
151 LLS AVKNTLULS
passait licurciise ciUi'e Mariette et le [letit cluil, (jui était restéd'uii ainiablecaractère. ([iioiqu'il l'ùtentouiéde soins, de mou, et de caresses.
Jamais le ciiat ne sortait, la [torte rùt-clle ouverte une dcmi-juuriK'e; il allait (|uel()uerois sur la première marche de l'escalier, passait sa tète à travers la grille de la rampe, baissait la tète et semblait écouler les différents bruits des trois étages. Il se tenait \olontiers sur le bureau de Gérard quand celui-ci écrivait, et regardait avec inlérèj, les pattes de mouclies qui sortaient de la plume. QuautlMi Gérard se rej)osait, le chat donnait de petits coups de pattes à la plume comme pour engager son nuùtre à la reprendre, et il faisait semblant de dormir pour ne pas déranger Gérard par Tétrangetéde ses grands yeux couleur d'or vert.
Dans le jour c'étaient des folies sans nombre que Ma-^fll riette faisait avec son chat : elle courait se cacher dans une chambre, et le petit chat venait la retrouver; ensuite c'était à son tour de se cacher. Il arriva même un jour, [tendant une de ces parties, un fait qui montra la (inesse profonde du petit chat : il fut inqjossible de le retrouver ; Mariette crut d'abord qu'il était sorti, mais la porte était fermée, également les fenêtres. Elle le chercha sous les armoires, sous le lit, dans les habits; elle l'appelait et il ne répondait pas. Tout à coup on entendit un petit cri et le bruit d'une chute : le petit chat s'était caché dans la cheminée et venait de tomber dans les cendres froides.
Les gens (jui médisent des chats et qui acceptent des calomnies toutes faites contre ces animaux, montrent par 1» leur médiocre intelligence. Tout dépend de l'éducation pr«| mière (ju'il est si facile de donner à un animal aus^si docile. La question d'ingratitude a été jetée avec la même légèreté
DK M.VDKMOISELLI' MAIUETTK. ir>.^
iiiix flinis, ipii ponrrnit'iil rfjolt'r ctMU^ oalomnio à la tr^f «les liommos, avoc hoauooùp plus do réaliir'. Un seul fait niontivra qno le chat a un llair aussi oxorcé quo celui du chien, et qu'il peut, par amitié, renoncer an bien-être mn- Tiientan('' ponr se frollor plus vite aux pieds de celui (pfil aime.
Souvent, dans IMiiver, Gérard se couchait le |)remier et lisait en attendant Mariette; le petit chat était fourn' sous la couverture et témoignait par son ronron du plaisir <|u'il ('-prouvait à se sentir hors des atteintes du froid. Tout à coup il se levait brusquement, sautait à bas du lit et courait vers la porte; c'était un signal certain de Tariivée de Mariette. Et cependant, aucun bruit n'avait signalé' son arrivée : mais les chats, dont l'organisation est, au dire des anatomistes, supérieure à celle de l'bomnK^ qui semblent voir dans les nuages, ont l'ouïe d'une finesse extrême. ■ A peine le chat était-il sauté du lit, qu'on entendait à la porte d'en bas le marteau résonner : le chat no s'était jamais trompé; malgré la hauteur de trois étages, il flairait sa maîtresse.
Aussi les soirées se passaient-elles vite en une telle compagnie, qui était rarement troublée par des visites. Quelquefois, Gérard ramenait un de ses amis, un poëie, qui adorait les chats d'une façon particulière. Son plaisir (Hait de les caresser avec des grattements singuliers, il les regardait dans les yeux et tentait de les magnétiser. Ce po("te, qui faisait des vers remarquables empreints d(.\s agitations de son esprit et des inquiétudes de son âme, vivait en mauvaise intelligence avec Mariette, qu'il voulait n'dtiire à un silence absolu.
Il condamnait les maîtresses de ses amis au régime du vin et du tabac, afin d'assoupir leur langue, et il ne poti-
I5(> LES AVKNTUUES '
vait supporter los propos do femmes qui viennenl se jeter à travers les conversations d'artistes. Au contraire, rit'a\ard n'(''tait heureux qu'en entendant la jolie voix de Mariette; le son lui plaisait tellement, qu'elle pouvait dire les choses les plus ordinaires, qui devenaient d'un grand intérêt pour Gérard. Au théâtre, un instrument un peu faux le faisait sauter sur la banquette, et il écoutait avec ravissement les fredonnements de Mariette, qui auraient agacé les oreilles des scieurs de pierre.
Gérard n'inventa qu'une fois une espèce de torture qui servit à montrer l'intelligence du petit chat. Tous les matins, le premier soin de Mariette était de veiller au déjeu ner du chat, qui priait plutôt qu'il ne demandait son repas. 11 se frottait contre les pieds de Mariette et contre les meubles, agitant sa queue en l'air, comme témoignage des grandes joies promises par sa nourriture accoutumée. Il ouvrait la bouche, mais sans crier et regardait sa maîtresse d'une façon si suppliante, qu'il eût attendri les plus violents détracteurs de la race féline. Mariette courait au garde-manger, où était préparé un joli morceau de mou rouge, et le coupait avec des ciseaux par petites tranches. Gérard imagina de remplir un saladier d'eau et de jeter le mou dans l'eau, sachant bien l'effroi qu'inspire l'eau aux chats. Le petit chat tourna deux ou trois fois autour du saladier, plein d'inquiétude pour sa nourriture qui nageait : sans nul doute, il cherchait à se rendre compte du phénomène. Il comprit bien vite, avança sa tête près du saladier et tenta de saisir le mou avec la gueule; mais il renonça aussitôt à ce moyen, qui mouillait ses longues moustaches et il attendit un moment favorable. Les morceaux de mou tournoyaient au milieu du saladier, le chat comprit qu'ils viendraient près du bord ; alors, assis gra-
vement sur son derrière, les moustaches hérissées comme pour une longue lutte, il avança sa patte, mais la retira subitement, car il avait mouillé le velours qui sert de gants aux griffes. Il essaya de griffer, comme avec un harpon, la partie du mou qui dépassait Teau; mais, ne trouvant pas de résistance, le mou faisait le plongeon et disparaissait au fond du saladier. Le chat était évidemment contrarié; l'or de ses yeux verts devenait plus brillant et plus métallique que de coutume. Le chat prit un grand parti : a près de nombreuses hésitations, il plongea la patte, et d'un petit mouvement sec il fit sauter chaque morceau de mou hors du saladier.
Mariette dit qu'il avait montré assez d'habileté et qu'elle s'opposait à une nouvelle représentation de cet exercice, qui cependant fut joué une autre fois au bénéfice du peintre Thomas, alors la tête pleine de chats. Le poëte qui voulait traiter Mariette par le vin ne put obtenir la faveur de voir ce spectacle.
Mariette n'aimait pas beaucoup les amis de Gérard ; habituée à se voir courtisée, à entendre mille compliments, elle ne retrouvait pas chez eux ces délicatesses que l'art ne prodigue pas comme la jeune bourgeoisie. Elle prétendait que les amis de Gérard l'empêchaient de travailler, et qu'il était temps de songer sérieusement à se faire un nom.
— J'ai des amis, disait-elle, qui ont un autre genre que les tiens. Je le les ferai connaître ; tu verras comme ils sont bons, complaisants et bien élevés.
Gérard ne demanda pas mieux que de recevoir les amis de Mariette. Un jour elle amena un jeune honnne blond, myope, de figure douce et grotesque, qui s'appelait M. Ernest, et qui n'était autre que le malheureux journaliste qui envoyait des articles contre .Mariette. Tliomme dont lesdra-
mes manuscrits avaient servi à envelopper un pâté, et que Gérard avait si mal mené. Il avait renoncé à la littérature, et cherchait à débuter sous le patronage de son père, maître Desprez, un des vieux avocats du tribunal de commerce. Il avait Tair si timide, avec sa grande taille et sa cravate blanche, que Gérard se prit d'amitié pour lui, lui pardonna ses articles et l'engagea à venir levoir le plus souvent possible.
— J'ai bien peu de temps à moi, dit Ernest, qui expliqua qu'il servait de secrétaire à son père pour des travaux fatigants de droit; tout au plus, dit-il, me reste-t-il une heure après l'audience.
— Alors, dit Gérard, venez l'après-midi. Si par hasard je n'y étais pas, vous trouveriez Mariette.
L'avocat parut sensible à ces amitiés et se retira.
— J'aime bien Ernest, dit Mariette.
— Moi aussi, il ne me déplaît pa§, dit Gérard ; mais il faut que je te connaisse bien pour ne pas être jaloux. Beaucoup d'autres à ma place feraient la grimace, sais-tu?
— Mais les autres, dit Mariette, n'ont pas ton esprit.
— Où as-tu revu Ernest?
— Je l'ai rencontré dans la rue, dit Mariette; il m'a demandé pardon de ce qui était arrivé; je n'ai pas de rancune; ce qui m'a plu en lui, c'est qu'il ne ressemble pas ît tous ces gens riches, qu'il est doux et timide comme un enfant.
— Il est vrai, dit Gérard, qu'il ne ressemble guère à un avocat.
— Moi, dit Mariette, je le vois plaider... « Messieurs, ,non, l'accusé n'est pas coupable; « Et elle se mit à imiter
Ernest avec mille grimaces plaisantes. Eh bien! jamais Ernest ne se fâche. Quand je l'ai rencontré', c'(>tail près du
Palais (le Justice, j'ai été le voir en robe dans la salle des Pas Perdus ; il est encore plus long et plus pale ; tu penses si je me retenais de rire, car il était avec son père et un gros paquet de papiers sous le bras. Son bonnet d'avocat ne lui entre pas très-bien sur la tête; il le met en arrière ; et il a Tair tout embarrassé dans son costume. Oli ! que j'ai ri en sortant! Et puis Ernest m'a connue quand je n'étais pas riche; je n'avais rien même. Il m'a offert ses services de bon cœur. Je lui ai dit : « Apportez-moi deux belles chaises de bois blanc à vingt-cinq sous; » j'avais un lit de sangle et un matelas. Féron. le sculpteur, a sculpté pour moi un beau chandelier en terre cuite; Thomas m'avait donné une bonne peinture ; il m'a emmenée au quai aux Fleurs et m'a fait cadeau de deux petits rosiers. Jamais je ne me suis trouvt'C aussi heureuse que dans ma petite mansarde du quai Voltaire. De la Seine personne ne pouvait me voir à mon huitième étage ; je n'avais pas besoin de rideaux. Les murs de la mansarde avaient été repeints à blanc; à six heures du matin j'ouvrais mes fenêtres, un bon air entrait chez moi. Et le samedi je donnais des soirées; on s'asseyait comme on pouvait, chacun ap[)ortait ((uelque chose : nous avons fait des repas sans pareils.
— Est-ce que tu regrettes ta mansarde? demanda Gérard .
— Oh! mon ami, peux-tu dire des choses pareilles! dit Mariette en embrassant Gérard; je te dis mon passé ; il n'y a que toi qui n'en parles jamais ; c'est toi qui de temps en temps me parais triste.
— Moi ! s'écria Gérard, je n'ai jamais été aussi heureux. Je crains seulement qu'un jour tout mon bonheur ne croule. Sais-tu qu'il y a déjà un an que je te connais?
— Déjà! dit Mariette; ça te paraît long?
— Au contraire, mon amie.
— J'fii ou bien tort, dit Marielto, do ne pas le faire faire la cour plus longtemps.
— Pourquoi?
— Ah ! les hommes n'aiment pas qu'on se donne trop vite. D'ailleurs tu es si drôle, que je me serais amusée à écouter tes déclarations.
Gérard ne répondit pas.
— A quoi penses-tu? dit Mariette.
— A rien !
— On pense toujours à quelque chose, dit Mariette; cela t'arrive souvent, et je n'aime pas cela. Je voudrais bien lire ce qui se passe au dedans de toi quand tu réfléchis.
— Mais je ne réfléchis pas, dit Gérard. Les femmes ont le diable au corps pour s'inquiéter de la moindre rêverie.
— Dame ! dit Mariette, est-ce amusant d'avoir à côté de soi un homme (jqi est perdu dans les nuages ?
— Tu as raison, dit Gérard. J'avais dans mon pays une petite maîtresse qui se fâchait aussi pour la même chose. Elle me demandait toujours : « A quoi penses-tu? » et je lui n'pondais : « A rien, » comme à toi; elle avait fini, aussitôt que je n'avais pas répondu immédiatement à sa question, par me dire : « A ([uoi penses tu quand tu ne penses à rien? » et elle me répétait cela si souvent, que je finis par me déshabituer de mes absences.
— Tu vois bien que tu te condamnes, tu ne dois pas avoir d'absences auprès de moi... Je suis jalouse de ta maîtresse de ton pay$; est-ce que tu étais aussi singulier qu'aujourd'hui?
— J'étais plus sauvage, dit Gérard.
— Alors, lu devais bien l'ennuyer.
— Elle s'est intéressée un instant à moi, dit Gérard, à cause des persé'cutions de mon père. A vingt ans, il ne
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voulait pas qnojVusso une maîtresse. Et j'avais habité Paris trois ans ! Il décida un jour que je devais être rentré tous les soirs à dix heures. Ma petite maîtresse ne sortait qu'à dix heures du soir de sa couture : il était impossible d'obéir à mon père. Et, en même temps, j'étais fort embarrassé, car je ne savais où la conduire. Anciennement l'habitude, chez les jeunes gens, était de reconduire sa maîtresse par les promenades, mais il fait un froid si vif sur la montagne, les promenades sont tellement pleines de neige, qu'il faudrait être de pierre pour résister. Je louai, avec beaucoup de mal. une petite chambre dans la ville, car les gens qui louent doivent déclarer à la police le nom de leurs locataires; et, pour rien au monde, je ne voulais que la police sût mon nom. Le commissaire de police aurait été immédiatement, le lendemain, dire à mon père que je me débauchais. Cependant le commissaire ayant appris (on sait tout dans ma petite ville) que je reconduisais tous les soirs une ouvrière, se douta que nous ne passions pas notre temps à geler. Il nous vit causer au spectacle avec Caroline, elle s'appelait ainsi ; il savait où elle travaillait : il fit sans doute le guet, car, un soir que nous étions à nous chauffer au coin du feu, dans la petite chambre que j'avais louée, le maître delà maison accourut plein de frayeur nous avertir que la police frappait à sa porte. Je n'eus que le temps de descendre avec Caroline dans la cave et de l'aider à se sauver la première en grimpant par un soupirail qui donne sur la rue. Tu comprends alors que je devenais un être assez persécuté pour être un peu aimé.
— Et ton père n'en a rien su?
— Ah ! dit Gérard, il le savait et il ne le savait pas. Mon père est un drôle de corps qui ne m'a jamais rien dit et qui éclatait en colères inouïes devant ma mère: la pauvre
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l'nminc sn|t|torl;iil tant avoc r<''si ^'nation ot so oontontait île m'engagor, on |»lourant, à niioux me conduira. A vingt ans. jo ne (-(mnaissais ([ne lo plaisir sous toutes les fornios: lo jeu. lo tapago; les fommes n'étaient pas grand'clioso pour moi ; enlever une enseigfne était la plus belle des cou- (|ut^tes. et j'attendais l'heure dans d'interminables parties de piquet avec les vieux amateurs de l'estaminet. Cela avait d'autant plus de charmes, qu'il y avait double danger : toujours mon père et toujours le commi.ssaire. A dix heures du soir, le commissaire faisait sa ronde dans la ville pour s'assurer que tous les cafés étaient fernu'S: aussi étions-nous une mine de contraventions pour le malheureux cafetier qui se voyait déclarer procès-verbal à dix heures cinq minutes. Nous avions pris, plus tard, le parti de nous en aller du café à l'heure précise, et d'y revenir souper vers les onze heures; mais le commissaire, qui avait une haine sourde contre le cafetier, parce qu'il savait que de son établissement sortaient, toute la nuit, ce qu'on appelle en justice de paix des perturbateurs et délinquants, organisa des souricières aux deux portes du café, et il redoubla tellement de sév{Tit('' envers notre cafetier, qu'il le fit mettre en prison pour récidive. Ce n'était rien quand j'avais échappé au commissaire : il fallait l'chapper à mon père ; bien souvent en rentrant, sur les trois heures du matin, je voyais avec terreur une lumière briller au premier étage. C'était mon père qui travaillait, et il fallait ouvrir la porte de la rue qui grinçait, il fallait monter un escalier en bois dont chaque marche craquait, il fallait ouvrir une porte au second étage ((ui donnait juste sur le salon où mon père travaillait : il fallait me déshabiller sur un plancher et me jeter sur un lit, tout cela sans que mon père l'entendît. Après un an d'un pareil exercice,
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jaurab [>u clevenir un \oloui- distingue, car je savais maicher sans nie faire entendre; j'étais devenu rusé comme un sauvage, je crois que j'aurais glissé, avec des souliers ferrés, sur le clavier d'un piano sans faire entendre une note: mais que de mail J'introduisais ma clef lentement et droit dans la serrure de la porte d'entrée; je touinais le pêne et je m'arrêtais ; car, si mon père avait entendu le moindre bruit, je ne serais pas entré. Pour enijtèclier les gonds de la porte de grincer, je soulevai pour ainsi dir<î la porte sur ma clef, ayant remarqué qu'elle, criait quand je la poussais droit. Arrivé au bas de Tescalier. je défaisais mes souliers pour ne pas faire grincer les marches de bois; et je fus près d'un mois à comprendre qu'il était dangereux de s'arrêter près d'une seconde, un pied sur chaque marche. L'émotion était trop grande : j'entendais ukîs artères battre comme une grosse cloche, et ma respiration, que je retenais, me semblait un ouragan déchaîné dans le petit escalier. J'arrivai à grimper très-lestement les deux étages d'un seul trait en enjambant trois marches à la fois. Arrivé à ma porte, j'étais brisé de fatigue et je n)'arrètai!« pour reprendre des forces, car tout n'était pas Uni ; je corn-pris qu'il fallait me déshabiller entièrement sur le palier, mettre mes. habits à mes pieds, ouvrir avec précaution, et toujours d'après le précédent système, la porte de ma chambre, reprendre mon paquet, refermer ma porte et me coucher.
— Mon Dieu! s'écria Mariette, ([uel travail'.
— iS'est-ce pas? dit Cérut*d ; et pourtant ce sont ces émotions qui me faisaient letitrer si tard. Je ne m'amu^ sais pas extraordinairement dehors, mais linquiétude traversait mes débauches et leul' donnait (juehiue [trix.
— Mais eniin, dit Marielle, si ton père t'avait entendu?
Mi LKS AVENTUHËS
— Oli! il m'entendait dans le commencement, et il mit le verrou passé dix heures du soir; mais ma mère, qui était trop bonne, saisissait une occasion et ôtait le verrou. Une nuit, cependant, je n'avais pas vu de lumière dans le cabinet de mon père, et je rentrai avec des demi-précautions.
« Est-ce toi? cria mon père d'une voix qui me fil dresser les cheveux de la tête.
— Non, » lui répondis-je sans savoir ce que je disais. Jamais il ne me parla de ce démenti, car il ne voulait pas me faire le moindre reproche, se sentant d'une nature irritable à l'excès. Au fond il était excellent, et, quoique nous ne nous parlions jamais, quoiqu'il ne m'écrive pas, je l'aime autant qu'il m'aime.
— Je n'ai pas eu de père, moi, dit Mariette, et cependant j'en avais un, mais quel indigne ! Tous les jours, jusqu'à quatorze ans, maman me l'a montré passaiit en voiture dans les rues de Lyon; c'est peut-être ce qui m'a donné la haine des gens riches. Quand j'étais petite, je ne comprenais pas, et je disais souvent à maman : « Pourquoi papa ne vient-il pas demeurer avec nous? » Alors elle pleurait et je ne m'expliquais pas son chagrin. Je n'ai su la vérité qu'à quatorze ans. Je revenais un soir de la fabrique, et je donnais le bras à un commis qui me faisait la cour, lors([ue maman nous ?épare tout d'un coup brusquement et me prend par la main. J'ai eu peur, car je me sentais en faute; mais maman n'était pas irritée : « Pauvre Mariette! me dit-elle, tu es perdue! » Alors je lui dis tout ce qui s'était passé depuis quelque temps. Un commis qui venait dans notre fabrique m'avait remarquée : il commença par me dire bonjour, puis m'apporta des fleurs, et enfin me demanda la permission de me reconduire tous les soirs.
« Est-ce tout? demanda maman.
— C'est tout, lui dis-je.
— Il ne t'a pas embrassée? me dit-elle.
Je répondis que, depuis deux jours, avant de nous quitter, il me baisait sur le front.
— Est-ce qu'il ne te serre pas les mains? dit iiiauian. — ,Ohî beaucoup.
— Et que te dit-il tout le long du chemin?
— Il me dit qu'il m'aime, qu'il m'adore et qu'il n'aimera jamais que moi.
— Que lui réponds-tu?
— Pas grand'cliose, je suis si troublée, si émue, j'ai le sang à la figure, et cependant ses paroles me font plaisir.
— Ah! pauvre Mariette! » s'écria maman encore une fois. Alors elle me raconta qu'elle avait commencé comme moi, que comme moi elle avait été suivie le soir par un jeune homme, qu'elle avait cru à tout ce qu'il disait pendant un an, et qu'un jour il l'avait abandonnée pour se marier. Elle me prédit qu'il m'en arriverait autant, et que ma vieillesse serait pénible; car, à cette époque, maman devint presque aveugle, on la mit aux indigents, et nous avions bien de la peine à vivre. Si encore j'avais pu gagner de quoi nous faire vivre : mais, tout au plus, je rapportais douze sous par jour, et je ne prévoyais pas pouvoir jamais gagner davantage. Je parlai de cela à mon amoyreux, qui était désolé de n'être pas riche pour venir en aide à maman. 11 me dit d'aller trouver en secret M. Dufournel, le fabricant, celui (jui avait abandonné maman. Un matin qu'il n'y avait rien à la maison pour déjeuner, déjà maman s'était privée de dîner la veille, j'allai tout droit à la fabrique du riche négociant. Il était dans son cabinet. « Je suis votre fille, lui dis-je, et ma mère nieiiit
de faim. — Pas si haut, » dit-il. Je sentais (ju'il me regardait attentivement; car, mon moment d'audace passé, j'avais peur de M. Dufournel et je tremblais. « Voilà cinquante francs! me dit-il : tous les mois votre mère en recevra autant; mais songez que vous ne devez plus vous présenter ici. Si jamais vous me reconnaissiez dans la rue, si par malheur vous passiez le seuil de la fabrique, la pension de votre mère serait supprimée. Adieu, mademoiselle! » Jamais je n'ai rencontré un homme aussi froid ; chaque parole tombait sur ma tête comme une goutte d'eau glacée. Et, cependant, je pris l'argent et le portai à ma mère, (jui voulait le renvoyer par fierté. Elle a eu tort de le prendre, je' l'ai senti depuis. Ces cinquante francs étaient une sorte de richesse pour maman, habituée à vivre de bien peu; elte ne comptait plus sur mon travail pour vivre, et moi je me disais qu'elle pouvait vivre sans moi. Un matin, je pris la diligence de Paris avec mon amoureux; un reste de respect m'avait empêchée de me donner à Lyon. J'avais fait demander pardon à maman dans une lettre d'Auguste ; elle me répondit que son père était sur nos traces, et que je n'avais qu'un parti à prendre : c'était de revenir immédiatement à Lyon; mais je ne le pouvais pas, nous n'avions pli^ d'afgent. Auguste avait dépensé une sonune énorme en huit jours, pour ma toilette, poul* des spectacles, pour les voitures. 11 m'avait caché eh partant qu'il emportait mille francs à son père. Nous sommes réveillés un jour à six heures du matiti par des agents de police; on nous sépare l'un de l'aUtt'e, et deux hommes à vilaine mine m'emmènent. Je pleUrai sahs savoir ce qui m'allendaiti Hélas! je fus conduite à Sallit-Lazare. Si tu savais, mon G('rar(l, en ([uelle société! Il faudrait être une Siiinle poul' n'en pas sortir entièreiiietit corrompue : aux
heures rie récréation, les femmes me donnaient des conseils infâmes, elles voulaient m'apprendre des chansons d'argot; pour mon bonheur, une dame patronesse s'attacha à moi, elle écrivit à maman de me réclamer. Après deux mois je suis sortie, et je n'ai plus osé retourner à Lyon. Peut-être serais-je restée sage si je n'avais pas été mise en prison.
— Mais je ne t'aurais pas rencontrée, mon amie, dit Gérard.
C'est avec de tels ressouvenirs que Gérard et Mariette passaient leurs soirées au coin du feu ; le chat, allongé sur sa petite chaise, semblait prendre part à ces conversations, et la lampe qui baissait annonçait l'heure du coucher.
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