‹ Contes de printemps: Les aventures de Mademoiselle Mariette [par] ChampfleuryChapitre 6 sur 13 · PAYSAGES · texte numérisé non relu

PAYSAGES

Thomas vint un matin chercher ses amis pour les emmener à rîle du Bas-Meudon : c'était dans les premiers jours de printemps. Tous trois partirent à pied par un temps sec. Thomas était triste.

— J'ai besoin, dit-il, de revoir notre livre de l'an passé.

— Quel livre? demanda Gérard.

— Voilà ce que c'est : tous les étés nous allons nous baigner au Bas-Meudon, ensuite nous dînons dans l'île; on a apporté un gros livre qui reste chez les pêcheurs, sur lequel on inscrit tout ce qui s'est passé dans la soirée.

— Ah! je me rappelle maintenant, dit Mariette; c'est dans le gros livre qu'est l'histoire du paquet de tabac.

— Oh ! le paquet de tabac ! s'écria Thomas.

— Dites-moi ça. demanda Gérard.

— Non, dit Thomas, tu le liras, car on a collé su grand livre les pièces à l'appui.

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LES AVENTURES DE MADEMOISELLE MARIETTE. 1 i9

L'île du Bas-Meudon passe pour être habitée par des ravageurs; quelques curieux n'y vont qu'en tremblant et racontent plus tard leur audace, car il court sur les habitants toutes sortes d'histoires qui ne tendent qu'à les faire passer pour des forçats échappés. Au fond, ce sont de braves gens, vivant assez pauvrement, chargés d'enfants, et dont le plus gros crime est d'être souvent en contravention avec les arrêtés sur la pêche.

Quand il avait fait des excursions dans les environs à la recherche de quelque motif de paysage. Thomas couchait souvent dans l'île, et il n'avait jamais rien entendu la nuit qui donnât confirmation aux mauvais bruits répandus sur la réputation des pêcheurs ; le grand crime à leur reprocher, c'est que les crochets où on pend la viande étaient rarement garnis, et que le vin était d'une verdeur et agaçant au palais comme des prunelles sauvages. Thomas avait souvent étudié les pêcheurs et cherché à confirmer ses soupçons, et il ne voyait qu'un peu de fainéantise qui redoublait leur pauvreté.

La bande étant arrivée au bord de la rivière. Thomas cria de toutes ses forces, et on vit descendre d'une balançoire un enfant qui sauta dans un bateau et traversa la Seine. Tous les trois entrèrent dans le bateau et abordèrent à l'île du Bas-Meudon. Quand viennent les feuilles, ce pays tranquille plaît aux amis de la simplicité. La Seine fait un coude et va se perdre sous le pont de Meudon. qu'on aperçoit à une demi-lieue de là, avec son église sans prétention. Deux petites montagnes, derrière Meudon, coupent l'horizon; rien n'est plus tranquille et plus frais que la Seine en cet endroit. La nature n'a pas dépensé grande imagination ; cependant il est permis de trouver l'endroit charmant, peut-être à cause du voisinage de

IJÎO LES AVENTURES

Paris. Le Parisien, sorti on une demi-heure de Paris et de ses chaleurs, de ses odeurs et de son gaz, éprouve une double jouissance en sentant l'air des champs, et il lui est permis de s'extasier sur la beauté du plus vulgaire paysage, lui qui se console d'être enfermé dans une maison à l'aide de pois de senteur grimpant autour de sa fenêtre.

Aussitôt que le bateau eut touché la terre, Gérard demanda à voir le registre.

— Tu as bien le temps, dit Mariette, tout à l'heure.

— Est-ce que tu ne viens pas faire un petit tour dans l'île? demanda Thomas.

— Non, dit Gérard, je veux me reposer; donnez-moi le livre et allez vous promener. D'ailleurs, j'ai soif.

Derrière la maison des pêcheurs est une grande pelouse de gazon vert plantée de gros arbres qui ombragent de grandes tables de bois. C'est là que se font les festins pendant la belle saison ; les enfants, les poules, les canards et les chèvres y prennent leurs ébats dans la journée.

On apporta dans de beaux pots de faïence noire reluisante, blancs à l'intérieur, du vin bleu qui fit plaisir malgré l'amertume de son caractère. Thomas prit le bras de Mariette et laissa Gérard épouvanté devant un vieux volume très-épais, qui était un ancien atlas de géographie et qu'on ne respectait guère, car le derrière de chaque carte était plein d'écriture et de dessins grotesques.

C'était l'album du Bas-Meudon, qu'on avait laissé aux pêcheurs en mémoire des excellentes matelotes de rétablissement.

La plus grande partie du journal était tenue par Thomas, __ . qui y inscrivait les moindres événements survenus pendant 11 son séjour à l'île; ces détails, qui étaient d'un grand intérêt pour les acteurs, n'offraient rien d'extraordinaire pour

DE MADEMOISELLE MARIETTE. ib\

ceux qui n'avaient pas été mêlés à la vie des artistes. Cependant, une curiosité au milieu du journal devait frapper tous les regards : c'était une feuille de papier jaunâtre, écrite par une main malhabile, qui avait éto collée dans le grand livre. On y lisait :

« Premièrement. Pour avoir mis deux pièces aux souiller a monsieur le contes de Manchot. livr. 12 sous,

« Du 12 juin pour avoir mis des talon et avoir recoussus une petites botes a madame la contesse de Manchot. \ »

« Du 21 septembre. Pour avoir recemeler les souiller a monsieur le contes de • Manchot. 5 »

« Du 9 octobre. Pour avoir fait une paire de souiller a monsieur le contes de Manchot. 7 10

« Du 29 may. Pour avoir border les soullier a monsieur le contes de Manchot. » 12

« Du 15 juin. Pour avoir mis deux pièces aux soullier a monsieur le contes de Manchot. » 12

« Du 12 juillet. Pour avoir mis des talon aux soullier a monsieur le contes de Manchot. 4 »

« Du 1 7 juillet. Pour avoir mis des talon aux soullier a monsieur le contes de Manchot. 1 »

« Du 5 septembre. Pour avoir mis des

talon et avoir racomoder un autre souiller a monsieur le contes de Manchot. 1 »

« Du 11 octobro. Pour avoir mis des semelles et des tour aux a monsieur le »

Au bas de cette singulière pièce était écrit : « Je certifie que Mariette, étant entrée chez le marchand de tabac de Vaugirard pour m'acheter quatre sous de tabac, m'a rapporté du tabac dans le cornet de papier contenant ce manuscrit malheureusement déchiré; je Tai jugé digne d'être conservé et l'ai collé dans le présent livre pour être livré aux commentaires de chacun, — Thomas. »

Thomas (Hait revenu pour dîner avec Mariette, qui s'était fait dans l'île un bouquet de fleurs des prés.

— Eh bien! dit Thomas, que penses-tu du papier à tabac?

— C'est à faire pleurer, dit Gérard ; si j'avais trouvé ce morceau de papier, je l'aurais fait encadrer. . . Mais qu'est-ce que pouvait être ce comte de Manchot?

— Un pauvre comte, dit Mariette; et sa femme, madame la comtesse, à qui on recoud des petites bottes !

— Ils n'étaient pas riches, en effet, dit Thomas.

— Et il est permis, dit Gérard, de dire qu'il-s marchaient mal,

— Pourquoi? demanda Mariette.

— Parce qu'ils usaient beaucoup leurs souliers sur les côtés, et que le savetier n'était occupé qu'à mettre des pièces.

— Ils marchaient du talon, dit Thomas, cela est prouvé.

— S'il n'y avait pas la date de 1825, dit Gérard, on pourrait croire que ce sont des émigrés. Comme ces gens-là devaient être honteux de leurs chaussures ! je les vois. Et les habits n'-pondaient à ces souliers rapiécetés.

— Heureusement, dit Thomas, ils n avaient pas d'enfants.

— On ne sait pas, dit Mariette.

— Au contraire, dit Gérard, on ne le voit que trop , la note du savetier serait effrayante s'il y avait eu des enfants dans la maison ; les enfants sont héréditaires des vices et des maladies de leurs parents : ils auraient mis leurs souliers en loques en un jour. Puisque de grandes personnes crèvent autant de souliers, juge un peu des. dégâts qu'eussent occasionnés à leurs chaussures les fils et filles de ce comte : ça fait frémir!

— Le savetier n'a peut-être pas été payé, dit Thomas.

— Je crois que si, dit Gérard ; ce comte de Manchot me paraît un honnête homme.

— Oh ! dit Mariette.

— Sans doute, dit Gérard, cela se voit: ce sont des gens presque dans la misère, ils ont un titre de nohlesse, ils pourraient en abuser, faire sonner leur nom auprès d'un cordonnier : il yen a qui se laissent prendre à ça ; pas du tout, ils s'en vont chez le savetier du coin , qui ne peut pas leur faire crédit longtemps, qui ne leur ferait pas crédit, en eût-il le moyen, car il est trop entré dans le mystère de leur misère : donc, ce comte de Manchot était un brave homme.

— C'est dommage, dit Mariette, que le papier ait été déchiré.

— Oui, dit Gérard, car je suis sûr qu'il y avait au bas l'acquit du savetier.

— Je me suis demandé, dit Thomas, comment ce papier était allé chez le marchand de tabac, et j'ai pensé que ce pauvre comte de Manchot vendait au poids son papier à l'épicier.

— C'est tout lin roman, dit Gérard.

iU LES AVENTURES

— A>; In Ml, ilemand.'t Mariette, le dessin que j'ai fait de Pauline?

— Non, dit Gérard. .

— Aiors, reprit Tliomas, feuillette l'album, et, à la page suivante, tu trouveras également un dessin de Pauline -sur Mariette.

Pauline et Mariette se jalousaient ; mais la plus jalouse «Hait Mariette, qui ne pouvait supporter aucune femme â côté d'elle.

En voyant ce dessin qui la rendait grotesque, Mariette entra en colère et voulut déchirer la feuille de l'album; mais Thomas s'y opposa. Dans sa fureur, Mariette éclata contre Pauline; puis elle se leva et prit son chapeau.

— le m'en vais, dit-elle à Gérard.

— Comment ! tu t'en vas?

— Pourquoi? demanda Thomas.

— Je veux m'en aller.

— Et dîner? dit Gérard.

— Je n'ai pas faim .

— Mais tu avais faim tout à l'heure?

— Ca m'est passé.

Elle fit quelques pas vers la porte,

— Mais qu'est-ce qui la prend? dit Gérard.

Et il s'élança sur ses traces; pendant ce temps, Thomas prévenait le petit garçon du pêcheur.

— Toi, dit-il, tu vas avoir soin de ne pas démarrer le bateau, n'importe ce qui arrive.

— Eh ! monsieur Thomas, dit l'enfant, je sais bien que vous êtes le maître.

— Qui est-ce qui t'a pris? demandait Gérard à Mariette.

— Tu m'ennuies, disait-elle.

— Est-ce que je t'ai fait quelque chose?

DE MADEMOISELLE MARIETTE. ilui

— Laisse-moi tranquille... je veux m'en aller.

— Et moi? dit Gérard.

— Tu resteras.

— Comment! tu me fais venir à la campagne polir t'en retourner aussitôt, tu n'as pas le sens commun. Si, encore, lu disais tes motifs...

— Mais, laisse-moi, dit Mariette, tu vois bien que tu m'agaces î

Gérard pensa qu'il y avait un orage dans Tair et regarda naïvement les nuages, car il n'avait pas demeuré un an avec Mariette sans connaître l'influence du temps sur son tempérament nerveux.

— Je ne viens pas ici, dit Mariette, pour être insultée.

— On t'a donc insultée? dit Gérard... je ne l'ai pas vu, tu sais que je ne le souffrirais pas. Mais qui? Ce n'est pas moi qui t'ai donné le plus petit motif de contrariété. Est-ce la femme du pêcheur quand tu as été commander le dîner?

Mariette ne répondit jtas. Gérard fit quelques pas pour aller s'assurer du fait à la cuisine.

— Ce n'est pas la femme du pêcheur, dit Mariette.

— Alors, ce serait donc le petit garçon?

— Non plus.

— Tu es revenue très-gaio de ta promenade avec tlioinas, ce n'est pas lui?

— Pourquoi, dit Mariette, laisse-t-il des infamies des* sinées sur moi dans l'album?

— Ah! dit Gérard, tu es blessée du dessin de Pauline; 11 n'y a pas grand crime, cependatit.

— Oh! je te reconnais bien là ; tu te moques bien «{u'oh Insulte ta maîtresse, cela ne te fait rien à toi!

— Tu ne parles pas sérieusement, dit Gérard, tu ne te irappelles plus le jour où j'ai voulu jeter pur le carreau de

l'omnibus deux grands gaillards, uniquement parce que

tu te plaignais qu'ils pressaient ton pied.

— Ce n'est pas la même chose, dit Mariette ; tu as regardé sans rien dire cette caricature, et tu as même ri,

— Parbleu, dit Gérard, ne devais-je pas pleurer? Est-ce que je ne sais pas mieux que personne que tu ne ressembles pas à une bouchère qui s'engraisse des odeurs di la viande.

— Mais, dit Mariette, tout le monde ne le sait pas ; mon nom est inscrit au-dessous du dessin, et je trouve que tu devrais te mettre avec moi pour le déchirer.

— Eh bien! dit Gérard, je vais l'enlever de Talbum;"^^ reviens avec moi, car Thomas ne doit pas savoir tout ce que cela veut dire.

— Non, je n'y retournerai pas, dit Mariette. . Gérard vint auprès de Thomas et lui raconta le dépit ài^

Mariette en demandant la destruction du dessin de Pauline.

— Comme tu es enfant 1 dit Thomas.

— Il n'y a pas d'enfantillage là-dedans.

— Au contraire, tu ne devais pas céder à Mariette;^' aujourd'hui elle veut qu'on déchire ce dessin, demain ce sera autre chose, après-demain elle te demandera la lune.

— Tu exagères...

— Pas du tout, dit Thomas; si je n'avais vu là un des nombreux caprices de Mariette, contre lesquels j'ai lutté depuis que je la connais, j'aurais enlevé le dessin à la minute; mais ce n'est pas raisonnable, puisqu'elle a commencé la première en dessinant Pauline en caricature. Pauline a usé de son plus simple droit en répondant à une charge par une autre charge, et aujourd'hui lu donnes

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raison à Mariette quand elle a tort. Tu veux donc te perdre, mon pauvre Gcirard?

— Je veux la tranquillité, dit Gérard, je ne peux pas souffrir qu'on me fasse la moue.

- Bah! dit Thomas, laisse Mariette bouder toute seule dans un coin; si on ne s'en occupe pas, elle finit par s'ennuyer elle-même de sa mauvaise humeur et elle revient toute charmante en vous embrassant. Mais, quand on a le malheur de vouloir l'empêcher de bouder, quand on lui donne de bonnes raisons, quand on discute sa bouderie, c'est fini.

— En voilà assez, dit Gérard qui se sentait convaincu de faiblesse, j'ai promis de rapporter le dessin.

— Le voilà, dit Thomas en déchirant la feuille de l'album, mais prends garde à toi.

Mariette revint en triomphatrice à table et montra (|ue le chagrin n'avait pas coupé son appétit. Il est vrai que la matelote eût fait sortir un mort de son tombeau, rien ([ue par son odeur et l'adroite combinaison des ingrédients qui concourent à une perfection inconnue aux cuisiniers parisiens. Tout donne de l'appétit : l'air frais de la Seine qui encadre tranquillement l'ile, la vue de l'eau, le paysage vert qui se déroule jusqu'à Passy, une jolie route animée par des maraîcbeis isolés qui s'arrêtent un quart d'heure devant l'île à crier leurs légumes.

— Pourquoi ne peut-on pas vivre toujours ici .' dit Thomas.

— Pourquoi n'as-tu pas de rentes? dit Gérard. Peut-être bien s'ennuirait-on très-vite.

— Pas moi, du moins, dit Thomas-, tous les jours je serais levé à quatre heures du matin, je me jettcmis à la Seine et je courrais la canquigue jusiiuà déjeuner... Tu ne

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saurais cioin; les jolis pays qu'il y a par ici. La |)lu[)arl des peintres vont au bout du monde pour trouver des motifs neufs, et ils ne se doutent pas ({u'à la jwrte de Paris, sans faire plus de cinq lieues, ils ont la Normandie s'ils veulent, la Bretagne même. Connais-tu Carrières?

— Non, dit Gérard.

— C'est un petit village près de Cliatou.

— Oli ! j'ai été à Chatou, dit Mariette, dans la grande île.

— Oui, mais Cliatou n'a rien de bien amusant, l'Ile encore moins ; au contraire, à deux pas de Cbatou, il y a un petit village porté sur le dos d'une montagne qui descend doucement Aers la Seine. Les maisons sont toutes bâties dans des grottes, et les rocliers forment des arcbitectures singulières. Cbaque maison est au fond d'une entrée dans laquelle se joue le soleil à travers des espèces d'arceaux à jour formés par les rocbes pendantes; chaque rocbe a son plumet d'herbes vertes sur la tète; ce sont des petites rues ([ui vont en montant et en descendant... Ah! (ju'on doit être heureux là-dedans ! Il y a beaucoup de vignes aux alentours, le vin se donne. Si vous voulez la solitude et la campagne, vous restez à Chatou: si vous voulez la ville et la toilette, vous n'avez qu'à faire une demi-lieue, traverser Chatou, l'île du marquis d'Aligre, et vous tombez à Bougival, là où vont les peintres et toutes sortes de bourgeois riches, qui logent dans des maisons de canipao-ue.

— ïu me donnerais presque l'envie de me faire ermite à Carrières, avec Mariette si elle voulait, et un gros tonneau de viii pour les amis;

— Je suis pcl'sua(l(''e (|ue Gérard n'y serait [)as de cinq hiinutes, dit Mariette, cpi'il «'ourrait au chemin d(3 fer pour Iretout-ner à iParis. Mais tu mourrais sans l'aris et sans le bruit, et satis loh café et sails tes amis. Voilà, Tlionuis ce

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que Gi'Panl m'a fait : il ost assez paresseux de son nalurel et ne travaille que tout juste. Quelquefois, il est huit jours sans toueher une plume; je erie un petit peu, et monsieur me (lit que c'est de ma faute, tiu'il est oblige d'aller dt'jeuner au caf('v, qu'ensuite il lit les journaux; on lui parle, cela le distrait dans ses idées, et il ne peut plus rien faire de la journée. Il prétendait que, si je lui avais fait son déjeuner en hiver, s'il avait trouvé son feu allumé, il se serait levé beaucoup plus matin et qu'il aurait travaillé au moins quatre heures. Tous les jours, cet hiver, je me jetais courageusement en bas du lit, j'allumais le feu, j'allais préparer le déjeuner : Gt'-rard finissait par se lever. Eh bien ! (|uand il avait dc'jeuné, il -ne manquait pas de se sauver et ne reparaissait plus qu'à dîner.

— Parbleu, dit Gérard, tu me laissais seul à la maison!

— N'as-tu pas besoin de quelqu'un pour travailler'? D'ailleurs, tu avais le petit chat.

— Oh ! le chat ne suffit pas, dit Gérard, au contraire, je le regardais, je le voyais cligner des yeux, puis dormir, le feu aussi s'en mêlait et me tenait trop chaud, et je rêvais. . alors j'aimais mieux [)rendre mes papiers, mes plumes, mes livres et m'en aller travailler dans un café; là. je n'osais pas dormir.

— Je n'ai jamais compris, dit Mariette, comment il peut travailler dans un café; d'ailleurs il ne travaille pas autant qu'il le dit ; il est revenu plus d'une fois à la maison sans me rapporter de nouvelles pages écrites.

— C'est que l'encre était mauvaise, dit Gtsrard : je ne connais rien de plus agaçant que de l'encre qui ne marque pas, de l'encre blanch(> : cela ne prend pas de relief sur le papier et vous fait un manu.scrit monotone. Dame, cette méthode de travail a bit'U des d(''sagrément.s.

!60 LKS AVENTURES

— Je lo crois, dit Thomas. Je pense comment pourrait l'aire un peintre dans un café.

— Ça ne fait rien, dit Gérard, pourvu que le jour soit bon; dans un temps Antoine y faisait de la gravure, il est vrai de dire que nous étions seulement quelques amis dans l'estaminet.

— Et le bruit ne te dérange pas? demanda Thomas.

— Au contraire, ce qui me tue, c'est le calme et le silence, j'aime à voir autour de moi le mouvement. Voilà comment je procède : je cherche un grand café, vaste et bien éclain'', où Ton puisse fumer et où il y ait beaucoup de journaux. Je prends ma demi-tasse, j'allume ma pipe et je débute par lire la moitié des journaux de l'établissement. Ceci est la préparation au travail. Je dispose u on papier, mon encrier sur la table, et je commence à écrire deux pages; je m'arrête, je fume, je lis deux ou trois journaux, j'écris deux nouvelles pages, et ainsi de suite. Mais je suis forcé d'émigrer souvent et de (|uitter le café.

— Pourquoi'.' dit Thomas.

— Parce que, arrivant à des heures régulières, travaillant à peu près de même, au bout de huit jours je suis connu. Sans que je dise un mot, les garçons me servent un encrier en même temps que la demi-tasse, cela est trèsbien, mais les habitué's me regardent trop, ils s'occupent de moi plus que de raison, j'en surprends quelquefois qui regardent mon papier et qui voudraient bien savoir ce que l'écris. Les plus hardis arrivent jusqu'à ma table pour prendre mes journaux, tout cela pour lire sur mon papier. Un jour, j'ai entendu un habitué dire à un autre : « On n'écrivait |)as comme ca du temps de Voltaire. » Enfin on me critique, on cherche à savoir qui je suis; ayant porté un journal à mon <ndresse, je me suis aperçu que le garçon

s'était glissé sous la table, avait pris la bande imprimée et la communiquait au groupe des inquisiteurs. Alors j'étais obligé d'inventer un autre cabinet de travail et je cbercbais un nouveau café. Mais il m'est arrivé une histoire qui aurait dû me dégoûter à jamais d'écrire dans les cafés si je pouvais faire autrement. Je ne sais pas, Thomas, quel rôle jouent les nerfs dans la peinture, et si vous souffrez autant que nous en écrivant. Pour moi, si je fais quelque chose de très-comique, je m'amuse énormément de ce qui vient de ma plume; il me semble que je lis une farce inconnue, d'un autre être que moi : il en est de même si j'écris une histoire lamentable, je suis ému comme j'étais gai auparavant. Un matin, je venais de tuer un enfant après mon déjeuner,— n'aie pas peur, Mariette, c'est-à-dire que j'écrivais la mort d'un joli enfant et la douleur de sa mère; -^ tout à coup, je vois sur mon écriture un gros pâté blanc, teinté de noir au milieu : figure-toi, Thomas, que je pleurais comme une bête. Je m'essuyai vite les yeux et je regardai dans le café ; tous les regards étaient fixés sur moi. Je me suis sauvé et je n'ai plus reparu.

— Aussi pourquoi, dit Thomas, vas-tu pleurer en plein café?

— Est-ce que je sais, dit Gérard , si je suis 'au café? A la table à côté de moi il y a des joueurs de dominos qui font sonner sur le marbre leurs dominos, je ne les entends pas; en face de moi il y a des joueurs de billard qui frappent les queues sur le plancher, qui discutent, qui font sonner les billes, qui annoncent leurs points, je n'entends rien. Le travail m'environne d'une espèce de solitude particulière; et je ne demande qu'une chose : c'est qu'on ne m'adresse pas la parole directement.

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