GERARD RETROUVE L INVENTION D ARCHIMEDE
Otte conversation se tenait sur le bateau, en quittant rîle (Ju Bas-Meudon, parce que Mariette voulait centrer chez elle de bonne heure. Gérard et Thomas avaient insisté pour r<\ster; mais, craignant que la scène de l'album ne se renouvelât, ils finirent par céder. Mariette invita Thomas à venir passer la soirée chez elle.
— Je veux te faire faire, lui dit-elle, la connaissance d'un gentil garçon qui pourra t'être utile.
— Il vient donc quelqu'un chez nous? demanda Gérard.
— Je croyais te l'avoir dit; j'ai engagé Ernest à venir prendre du thé.
— Ah! je ne savais pas, dit Gérard.
Thomas demanda des renseignements sur Ernest, et fit la grimace quand il entendit décliner sa profession d'avocat.
— Je me défie, dit-il, des robes noires.
— Et moi, dit Gérard, je perds la tôte devant un tribunal, je n'ose plus parler, j'ai la langue liée.
LES AVENTLRES DE MADEMOISELLE MARIETTE. \&â
— Mais ils n'ont pas leur robe quand ils viennent prendre le thé, dit Mariette.
— C'est égal, dit Thomas, je n'aime pas les avocats.
— Ernest, reprit Gérard, vaut mieux que les avocats ordinaires : il ne parle pas beaucoup, n'est pas suffisant et n'a pas l'air content de lui-même comme tous les messieurs à figure verte qui se promènent avec des rouleaux de papier dans la salle des Pas-Perdus.
— Si jamais je comparais devant un tribunal quelconque, dit Thomas, j'entrerai avec un faux nez, mais un de ces nez énormes et prolongés couverts d'excroissances rouges, qui montrent un fort buveur, enfin un nez impossible, à faire frémir le président, le greffier et les gendarmes. Naturellement ces messieurs s'étonnent de me voir un nez de carton : « Qu'est-ce que cela veut dire? le témoin ose insulter à la majesté du tribunal. » Alors, je leur dis : « Vous allez ôter vos robes rouges et vos robes noires, autrement je garde mon nez. Mon nez n'est pas plus ridicule que vos robes et vos toques, qui semblent sorties du moule de chez le pâtissier. »
— Si tu voyais Ernest, dit Mariette, tu ne le trouverais pas si mal que les autres.,
— Je sais bien, d"il Gérard, ce qui t'arriverait : toi et ton nez vous seriez conduits immédiatement en prison.
— Qu'est-ce que cela me fait? Dans cinquante ans. (|uand toutes ces sottises de costumes seront abolies, on dirait : « Il y a eu un homme qui a eu l'esprit de protester le premier contre les robes noires et les gâteaux de Savoie qu'on met sur la tête. »
On arriva, tout en discutant, à la rue Saint-Benoît, et la première personne qui se présenta en ouvrant la porte fut le petit clifit, qui attendait patiemment au milieu île
16/i LES AVENTURES
la chambre le retour de ses maîtres. Il sautait après la robe de Mariette, et, pendant qu'elle ôlait son chapeau et son cliàle, la suivait d'un regard plein de joie. Un quart d'heure après, Ernest Desprez arriva, tenant sous son bras un gros paquet qui contenait mille friandises destinées à Mariette.
— Le croirais-tu, dit Gérard à Thomas, pendant que Mariette préparait la table à l'aide de son ami l'avocat qu'elle avait forcé à s'occuper, je ne suis pas jaloux d'Ernest, je le laisserais seul avec Mariette sans être tourmenté; il ne manque jamais de lui apporter, chaque fois qu'il vient, un bouquet, des gâteaux, des rubans, ça ne me trouble pas.
— Tu le connais mieux que moi, dit Thomas.
Étant à table, Thomas, sans vouloir blesser l'avocat, se mit à plaider contre les robes noires, et força Ernest <à les défendre; mais celui-ci n'était pas à son aise, sans doute à cause de son peu d'habitude de se livrer à des causeries d'atelier. Quand Gérard était seul de son bord, il discutait aussi sérieusement que possible ; mais il dépassait les artistes par ses farces s'il était entraîné dans cette voie.
D'ailleurs, Thomas avait sur le C(5Bur des affaires illégales de légalité qui l'auraient fait sauter à coups de bâton sur le premier magistrat venu. Huit jours auparavant cette soirée, il rapportait sous son bras du Salon un petit tableau de chevalet et montait chez Forey, son ami, ])eintre comme lui. En descendant l'escalier, le portier l'arrêta et lui dit qu'il avait ordre de ne rien laisser sortir de l'appartement de M. Forey.
— Comment ! dit Thomas, mais ce tableau est à moi î
— Non. dit le portier, vous cherchez à le faire passer
en contrebande. M. Forey doit six termes, et le propriétaire va faire saisir.
— Mais je suis monté avec ce tableau sous le bras il y a un quart d'heure! s'écria Tbomas, qui prévoyait ([u'il allait battre le portier.
— Je ne vous ai pas vu monter, dit le portier.
— Parbleu ! vous n'étiez pas dans votre loge. Comme Thomas se préparait à tourner les talons, le
portier fit un signe à sa femme, et on entendit le bruit retentissant d'une porte cochère qui se ferme.
— J'étais pris, raconta Thomas à ses amis, j'ai voulu donner un grand coup de poing au portier, mais il se mit à crier... je cours à la porte cochère, impossible de l'ouvrir, la portière se mettait devant; enfin voilà la maison en rumeur. Forey entend le tapage de son atelier, descend et soutient que le tableau est à moi ; mais le portier prétendait que ce n'était pas la première fois qu'il cherchait à déménager petit à petit,* qu'il était indigne à un homme qui avait autant de talent que lui de ne pas payer six termes, et surtout quatre francs sept sous de ports de lettres, qu'il y avait mauvaise volonté. Je regardais les voisins pour savoir s'ils nous étaient hostiles : ils en avaient l'air, car ce diable de Forey avait rendu tous les habitants de la maison victimes de ses plaisanteries. Aucun moyen de s'en aller. Je dis à Forey :
« Eh bien', je remonte chez toi, »
Je pensais à tenir un conseil pour essayer de faire sortir mon tableau à la nuit par la fenêtre. Je me retourne pour reprendre mon tableau que j'avais déposé dans un coin en cas de lutte, et je ne le vois plus.
(( Où est ma toile? criai-je d'un air furieux.
— Allez la demander, si vous voulez, à M. le proprié-
160 Li:s .WKynuEs
triiro, » luo dit la porlirro. (pii ;ivait proPili' du tumulte pour enlever mon tableau.
Alors, je ne me connais plus, je donne des coups de poing à tort, à travers, au portier, à sa femme, aux voisins... Un rassemblement se forme dans la rue, la garde arrive, et me voilà conduit chez le commissaire de police du quartier, qui me donne tort, Croyez-votis que j'étais dans mon droit? ^
— Non. dit Ernest, on n'a jamais le droit de battre personne.
— Mais, enfin, mon tableau m'appartenait.
— N'importe. 11 fallait aller au juge de paix.
— Oui, perdre huit jours et plus, quand j(! devais le^ porter à un amateur qui en avait envie. Savez-vous que cet ('V('nemenl a empêché la vente?
— Vous deviez, dit F^rnest, attaquer le propriétaire de votre ami en dommages-inK'rêts.
— Mais il faut de l'argent pour toutca; il était bien plus simple de regarder la signature, puisqu'il était signé de moi.
— L'avez-vous dit au commis.saire?
— Oui, et je me chargeais de lui prouver que le tableau sortait de l'exposition du Louvre. Il n'a pas voulu m'écouler, il a prétendu que j'étais amené devant lui pour coups et violences, et que je devais répondre seulement à ce sujet.
— Vous voyez, dit Ernest, à quoi vous ont mené les coups; à votre place, je serais sorti tranquillement de la maison, j'aurais été déposer ma plainte; on vous eût écoutél avec des preuves, le propriétaire vous rendait immédiate-f ment le tableau et vous étiez lil)re de le vendre.
DE MADEMUiSELLi; .MAlUETTE. 167
■ — Bail! dit Gérard, la justice est toujours ]>our les pro- [triétaires contre les locataires.
— Ça est vrai, dit Mariette, nous n'avons guère enlevé (fue les deux tiers du mobilier de Gérard de la rue du lîegard : il avait été condamné trop vite. Mais, si je Tavais su plus tôt, j'aurais été coniier l'affaire au juge de paix du •luartier : il prend toujours le parti des femmes.
— Quelle justice est-ce là, dit Thomas, où les femmes et les propriétaires sont presque toujours certains de gagner !
Ernest était bien embarrassé de défendre la cause des magistrats devant trois accusateurs semblables. Il se retira bientôt, et Mariette alla Téclairer jusqu'au bas de l'escalier.
— H ne me plaît déjà pas tant ton grand avocat, dit Thomas.
— Oh! il est doux, dit Gérard.
Mariette rentra, et se plaignit vivement delà conversation qui avait eu lieu.
— Ernest ne doit pas être content! dit-elle.
— Pounjuoi ça? dit Thomas.
— Tiens, vous insultez son état; je voudrais vous voir si on disait du mal des peintres.
— Ça m'est fort indifférent, dit Thomas, moi je n'aime pas les gens à cravate blanche empesée: s'ils ne disent pas de mal de nous, c'est qu'ils n'osent pas en face, mais entre eux, je suis sûr qu'ils ne se gênent guère.
— Moi je ne veux pas de mal à Ernest, dit Gérard ; mais, si tous les avocats étaient au fond d'un mortier, je tiendrais bien le pilon.
— Parce ([ue tu as été mal reçu par un d'eux, dit Mariette.
168 ' LES AVENTUUES
— Oh! non, dit Gérard, j'ai toujours eu peur de ce qui touche au droit; et je ne suis jamais si heureux que de penser que j'ai échappé au séminaire, qui vous hiisse un masque toute la vie, et à Tétude d'avoué, qui vous change le sang, j'en suis sûr.
— Tout ca n'est pas une raison pour mal recevoir moni ami Ernest, dit Mariette. i
— Ohî il n'a pas été mal reçu; on a discuté un peu, et: c'est tout î
— S'il n'aime pas la discussion'.'
— Alors il n'est pas né avocat, dit Thomas.
— Et il ne peut pas se blesser de ce qu'on a dit contre! les avocats, ajouta Gérard. Du reste, il m'en voudrait, que je ne pourrais m'en blesser. Quand je rencontre un avocat, il me semble que je suis devant un ennemi; s'il a du flair^ il doit également le sentir. Reste à savoir celui qui sera le plus fort. Tu disais tout à l'heure, Mariette, que j'avais été reçu assez mal par un procureur du roi; il avait raison, il était dans son droit, c'était un animal intelligent. Figuretoi, Thomas, que ma famille ne regarde pas absolument la littérature comme une profession; j'ai gardé deux cents» lettres de ma mère qui me crient : « L'avenir! songe à l'avenir! )•> J'étudie, je lis, je travaille, et je me dis que c'est l'avenir ; mais ma mère ne définit pas l'avenir à ma façon dl elle appelle avenir le mariage, une femme riche, un salon,^" des rentes, une vie tranquille. Moi, j'appelle avenir un nom, et c'est tout; je ne prétends pas qu'il faut absolument crever à l'hôpital, mourir de faim, demeurer sur les arbres^au contraire, j'aime la vie tranquille comme la tiennell une femme que j'aime comme Mariette, et le soir prendre du^thé en compagnie de bons camarades comme toi. Le désordre, les dettes, les filles, le jeu, n'ont rien de conH
mun avec Tart. et, si je pouvais me lever tous les jours à six heures du matin et travailler paisiblement quatre à cinq heures, je le préférerais à mon travail dans les cafés. Ma mère m'écrit donc : « Tu ne vois pas le monde, tu pourrais avoir de bonnes connaissances à Paris, aller en soirée, t' habiller plus proprement. » Car il paraît que je suis rencontré habituellement dans les rues par des provinciaux égarés qui s'en retournent dans leur ville, effrayés de mes cheveux et de mon chapeau.
— Et ils ont bien raison, dit Mariette, tu ne te soignes pas assez, et tu m'avais bien promis dans le commencement que tu ne fumerais plus dans les rues.
— Oh! dit Gérard, je t'ai promis que passé les ponts je ne? fumerais plus, c'est vrai; mais, dans le quartier latin, dans le faubourg Saint-Germain, cela est permis.
— Pourquoi plutôt dans le quartier latin? dit Mariette; est-ce que tu veux avoir l'air d'un étudiant?
— Non, non, dit Gérard, je ne ressemble pas à un étudiant, et je le voudrais que je ne pourrais pas.
— D'ailleurs, dit Thomas, les étudiants sont les premiers à médire de la pipe; ils fument des cigares, s'habillent comme des lions, et vont au bal à Mabille. Ce ne sont plus des étudiants.
— Dieu! s'écria Mariette, que les hommes sont trompeurs! Pendant les trois premiers jours que j'ai connu Gérard, il ne fumait plus, et il disait que moi seule pouvais lui faire oublier le tabac; au bout des trois jours, il a fumé une petite pipe après dîner, le lendemain après déjeuner, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il soit arrivé, comme auparavant, à ne pouvoir vivre sans quatre sous de tabac par jour .
— Tu sais bien, Mariette, que le tabac ne m'empêche pas de taimer.
170 LUS AVENTUllLS
— ]jali! dit Mariette, j'avais cru cii laiic un autre homme; il porta^it des bottes dont le talon tournait, et il ne s'en apercevait pas; je lui ai fait acheter des souliers vernis; j'ai voulu qu'il ail des mains blanches et douces, et la nuit je lui faisais mettre des ganis imprégnés de coldcreani.
— ; Ohl c'est tiop fort! s'écria Thomas; mais tu voulais donc le rendre imbécile'?
— On n'est pas imbécile parce qu'on est proi)re. dit Mariette.
— Mais, dit Thomas, tu conviendras (jue cette propreté va trop loin ; est-ce que nous avons le temps de penser à tous ces parfums? ça est bon pour des tilles entretenues. Du cold-cream à Gérard ! personne ne le croirait 1
— Oui, dit Gérard, mais deux jours après j'ai envoyé promener toupies onguents.
— Oh ! que tu as bien fait !
— C'est à cette époque, dit Gérard, ([ue ma mère me prêchait si fort d'aller rendre visite a des personnages de
.mon pays qui sont bien placés à Paris, entre autres ce fameux procureur du roi que j'avais connu dans ma ville, avocat insolent et orgueilleux, une célébrité de clocher dont la réputation s'étendait par tout le département. Cet avocat avait une femme, petite, maigre et sèche, qui tenait bureau d'esprit où se rencontraient les avoués, les notaires, les receveurs de contributions et les futurs sous-préfets de ma petite ville. Jamais je n'ai connu de femme (jui m'agaçât autant les nerfs; rien que de la voir entrer dans sa loge au spectacle, parler tout haut, avec des cha[)eaux de Paris d'un goût douteux, j'entrais en colère ri je ne man(iuais [)as d'aller casser leur sonnette le soii'. iv rencontre souvent des gens (jui ne m'ont jamais lien fait, qu'il
DK MADEMOISELLE MARIETTE. 171
int' si'Hiil l'acile il'c'vitor ; oli liien 1 leur vue seule m'irrite, je deviendrais méeliant pour eux, je voudrais les faire souffrir, il me plaît de les insulter ; j'ai essayé de me raisonner là-dessus, car cela m'a amené beaucoup d'ennemis, mais je ne peux pas. Au contraire, d'autres me plaisent par leur physionomie, parleur intelligence. Je me dévouerais entièrement pour eux ; j'attribue mes antipathies à une sorte de seconde vue qui me fait lire dans le cœur de ceux que je déteste tout de suite : il me semble tjue ces êtres me sont hostiles, »{ue, n'ayant pas d'intelligence, ils ne peuvent pas me comprendre et qu'ils parleront de moi en mal : mes sympatliies viendraient plutôt de penchants semblables qui cherchent à se rencontrer, à se raccrocher, de certaines bizarreries dans l'esprit qui veut trouver son frère. Aussi combien j'étais malheureux dans ma petite ville ! Ne trouvant nulle part d'àmes correspondantes, jetais plein de colères sourdes à vingt ans, je ne me les expliquais pas, mais c'était comme une guerre que j'avais déclarée à la bourgeoisie de l'endroit. Ma mauvaise condtiite ne me faisait pas remarquer avec bienveillance; voilà pourquoi je vivais avec des jeunes gens qui ne pensaient à rien, qui me trouvaient amusant et qui me regardaient comme leur chef; de temps en temps je me retrempais dans la musique. On m'admettait dans quelques maisons de la ville, parce qu'on avait besoin de moi pour compléter un quatuor. La femme maigre et prétendue spirituelle de l'avocat chantait, c'était encore une de ses prétentions, elle avait la voix d'un perroquet et se faisait prier comme tous les gens sans talents pour se faire entendre; elle avait dû prendre des leçons de chant de la girouette qui tournait sur son toit. Mon avocat, qui était un intrigant, finit par être nommé procureur du roi à Paris. C'est chez lui
172 LKS AVENTURES
(|Uft ma niAre voulait mo faire all^r en visite. Je lui écrivis deux lettres dans lesquelles je lui disais : « Ces f^ens nie méprisent, ils n'ont pas tort, je n'ai rien à démêler avec la magistrature. » Ma mère me répondait que le procureur du roi, ayant entendu parler de moi dans les journaux, serait heureux de me connaître, que sa femme s'occupait beaucoup de littérature et recevait des artistes.
— Des peintres en miniature, je parie! dit Thomas,
— Ou des architectes, dit Mariette.
— Ou des graveurs , reprit Gérard ; je connais leurs goûts en art : ils estiment le travail et la patience, et les plans propres et les lavis, tout ce qui sort du compas ou de la règle. Après avoir décidé au moins pendant quinze jours que j'irais le lendemain, je finis par m'habiller.
— C'est moi la plus coupable, dit Mariette; il m'a toujours reproché que je lui avais mis au cou une cravate blanche.
— Sans doute, reprit Gérard, cette cravate blanche m'a porté malheur; je devais sentir l'avocat, et puis j'avais l'air de faire des concessions : la cravate blanche m'a perdu.
— Mais tu avais gardé ton chapeau ordinaire? demanda Thomas.
— Parbleu! il n'était pas vieux.
— Oh I alors, dit Thomas, si tu avais ton chapeau, cela contre- balançait singulièrement la cravate blanche. Je te jure que personne, dans Paris, ne t'a pris pour un greffier en grande toilette.
— Et puis, dit Mariette, il avait son habit bleu à boutons d'acier.
— Heureusement, dit Gérard, T habit bleu à boutons d'acier, je le conserve précieusement depuis cette époque ; il est bien vieux, mais je le mets toujours avec plaisir, car c'est l'habit de la vengeance. J'arrive donc chez le procureur du roi, je demande sa femme et on m'introduit. En entrant dans l'antichambre, je regarde la pendule, et je sens vaguement que je suis tombé dans un piège. C'était une espèce de Décius en cuivre doré qui se précipitait dans un gouffre, derrière la sonn(irie.
— Oh ! je vois ça , dit Thomas , une pendule façon Empire.
— Tout ce qu'il y a de plus empire. Je ne sais pas quelle influence les pendules exercent sur moi, mais c'est le premier meuble qui me frappe dans un appartement. Et dire que des malheureux regardent cent mille fois par jour à leur pendule pour savoir l'heure, et que leur œil ne rencontre que des sculptures odieuses ! est-ce que tu crois que tout leur individu ne se ressent pas de ces perpétuelles contemplations? Les autres meubles ne voulaient pas faire de peine à la pendule : ils étaient tels, que je crois que mon procureur du roi avait amené à Paris une partie de son mobilier de province. Tout à coup, il entre enveloppé dans une robe de chambre de la Belle - Jardinière, confectionnée à raison de vingt à vingt-deux francs; il me toise des pieds à la tête, et me dit que sa femme n'y était pas. « Ah! ah ! » lui dis-je avec un ton de satisfaction. Le procureur du roi s'assied en face de moi; j'étais en face de la fenêtre, et il venait un soleil ardent. Il me dit toute sorte de lieux communs sur la province et me demande ce que je fais à Paris. Tous les gens de mon pays sont ainsi; chaque fois qu'ils m'ont rencontré, ils m'ont demandé ce que je faisais. T/est une de leurs petites
ruses de sauvages orgueilleux, ils savent bien que j'écris, puisque mon nom a roulé au bas de cent feuilletons de divers journaux; mais ils veulent faire semblant de ne pas avoir vu mon nom, parce que ma qualité d'écrivain les irrite, parce qu'ils m'ont connu pendant vingt ans dans leur ville, que j'avais l'air de ne penser qu'à des farces et qu'ils n'admettent pas qu'en dix ans d'études j'aie pu me faire une éducation et un nom. Aussi, un jour, ayant rencontré dans la rue Vivienne un avoué d«* mon pays, au bras d'un homme évidemment de la même classe, et qui eut le front de m'arréter pour me demander ce que je faisais, je lui ai répondu que j'étais de la police.
— Mais il aura été le répéter à tes parents, dit Thomas.
— Bah ! ma mère me connaît depuis assez longtemps pour deviner ma réponse à un tel homme. Le procureur du roi me fit donc la même question. Je fis heu! lieu! comme quelqu'un qui n'est pas absolument certain de son état. « J'ai vu votre nom, me dit-il, mais ces articleslà sont-ils bien utiles? » Utiles', je te demande un peu, Thomas, qu'est-ce qu'il y avait à répondre. Depuis quelque temps je m'étais aperçu que le soleil donnait sur les boutons de mon habit; comme ils sont d'un acier bien poli, je fis comme les polissons qui envoient du soleil dans les yeux des passants avec des morceaux de glace cassée; par un petit mouvement de hanche je combinai tellement bien mes effets, que, par deux fois, je fis sauter sur sa chaise le monstre de procureur du roi, qui se crut l'borgné. Il me condamnera bien certainement un jour, je ne sais pas pourquoi, mais il n'oubliera jamais mes miroirs ardents — qui m'ont rendu, en m'en allant, aussi lier qu'Archimède.
— Mon Dieu, quel bavard! dit Mariette; il ne finirait pas, si on le laissait continuer. Thomas, mon ami, allez vous coucher, il est une heure du matin. Je suis encore trop contente qu'il n'ait pas raconté son histoire de procureur du roi devant Ernest.
— Allons, bonsoir, dit Thomas, et dormez bien.
Un soir, dans la rue, Gérard aperçut, sur l'autre trottoir, Feugères, qui marchait très-vite en détournant la tête.
— Mais c'est Feugères, dit-il à Mariette. Il a l'air de ne pas vouloir nous reconnaître.
Mariette prétendit que Gérard se trompait. |
— Cependant, dit Gérard, il y a bien longtemps qu'on' ne l'a vu à la maison. ?
— Nous sommes un peu brouillés, dit Mariette. ]
— Tu ne me l'avais pas dit.
— Cela n'en valait pas la peine; il voulait me faire la» cour, j'ai déjà trop d'amoureux. j
— Âh ! dit Gérard, il voulait te faire la cour? je ne m'enJ serais pas douté.
— Je le crois bien, dit Mariette, tu ne te doutes de rien; pauvre garçon! si tu te maries un jour...
— Après? dit Gérard.
— Ta femme t'en fera voir de belles.
— D'abord, je n'ai pas l'intention de me marier; est-ce que nous ne sommes pas ensemble? à moins, toutefois, que tu ne te fatigues de moi.
— Voilà d'autres idées, dit Mariette ; je ne connais personne plus confiant que toi et en même temps plus inquiet.
— Si je suis confiant, c'est que je t'aime; car, du jour où je ne serai plus confiant, je ne t'aimerai plus.
— On ne sait pas, dit Mariette.
— Tu as mal fait de te brouiller avec Feugères : il s'est bien conduit pendant ta maladie. Il t'ajme, je le crois bien ; qu'est-ce qui ne t'aimerait pas? Mais il est toujours facile de faire entendre raison à un homme : il sait que tu es avec moi.
— Ça lui est bien égal, dit Mariette, il voulait me prendre chez lui.
— Alors, dit Gérard, je commence à ne plus le défendre aussi chaudement; et qu'est-ce que tu lui as dit?
— Je lui ai dit que ce n'était pas possible. Il prétend que tu es laid, mais je réponds que je t'aime comme ça. Il a fait ton portrait sur son mur, avec les longues manchettes et ton fameux habit à basques.
— Diîrblel Ait Gérard piqué.
— Oh! il m'a fait souvent rire avec toi.
— C'est bien facile, dit Gérard, quand on veut prendre la femme de quelqu'un, de rendre ce quelqu'un ridicule. Si je parlais de sa peinture, moi; de sa peinture, qui a l'air calquée sur les bonshommes des vases étrusques.
— Par exemple, dit Mariette, je ne veux pas qu'on dise de mal de la peinture de mon ami Feugères.
— .Oui, il ira loin avec son imitation de l'antique.
— Il a beaucoup de talent, dit Mariette.
— Où les a-t-il connus, les antiques? dit Gérard; est-ce
178 LKS AVKNTURKS
qu'il voit dans los rues des gens portant des péplums sur le dos?
— C'est très-distingué, dit Mariette.
— Distingué, distingué! s'écria Gérard, un mot qu'on met à toutes saures : la distinction, c'est la décoration des gens médiocres.
— Tu n'empêcheras pas, dit Mariette, que sa Courtisane romaine n'ait eu unigrand succès au Salon.
— Parbleu I tous les bourgeois de Paris s'ameutaient autour; ils trouvent ça plus difficile à peindre qu'un paysan avec sa blouse, de même ({u'on s'imagine qu'un poëme a plus de valeur qu'un roman en prose! Qu'est-ce que cela prouve? que le nombre des imbéciles est grandi!
— Fougères est un grand peintre, dit Mariette.
— Tu ne t'y connais pas, dit Gérard.
Il arrivait souvent de semblables querelles; Mariette)
frottée de littérature, de peinture, aimait la discussion et soutenait le talent de tous ceux qu'elle connaissait; et Gérard entrait en fureur, commençant d'abord par raison-il ner sérieusement et ne pouvant tenir contre les affirmations douteuses de son amie.
Peu de temps après, Mariette dit à Gérard :
— Je vais te quitter.
Gérard pàlit, et crut qu'il allait se trouver mal.
— Pas tout à fait! dit Mariette, je veux aller une huitaine à Lyon, voir ma mère.
— Âh! dit Gérard en respirant, pourquoi me fais-ti des peurs pareilles?
— C'était pour voir si tu m'aimais.
— Tu le sais bien, que je t'aime, mon amie; pKis j( vis avec toi, plus je m'attache à toi; si je te perdais aujourd'hui, je ne sais guère ce que je deviendrais... Mais com-
DK iMADEilOlSELLE MARIETTE. 179
lut'iit vas-tu faire pour aller à Lyon? le voyage est cher, et nous ne sommes pas riches.
— Justement, dit Jlariette, je parlais l'autre jour, devant Ernest, combien j'aime maman et ma sœur, et de la peine que j'avais de ne pas les voir; il m'a offert immédiatement de l'argent.
— Ah! c'est très-bien de la part d'Ernest.
— N'est-ce pas? Diras-tu encore du mal des avocats?
— Non, dit Gérard, pas devant lui, du moins. Voilà ce que j'appelle de la vraie amitié; pendant ton absence, je vais travailler de toutes mes forces, pour tâcher, à ton arrivée, de pouvoir le lui rendre.
— Oh! dit iMariette, il m'a prêté pour autant de temps que je voudrai; du reste, je ne suis pas embarrassée, quand même je n'aurais pas trouvé de l'argent chez Ernest, tous les hommes me traitent plutôt en bon camarade qu'en femme, et il y en a dix qui seraient heureux de me rendre ce service.
La veille du départ, Ernest, qui était un chasseur, envoya à Mariette un lièvre qu'il avait tué, et on mit le lièvre dans un coin de la cuisine, ce qui causa au polit chat une grande joie. N'ayant pas de souris à sa disposition dans le logement de Gérafd. il se rua sur l'animal mort avec une rage sans pareille. Il le mordait par les oreilles et cherchait à le traîner par la chambre; mais le ventre de chanoine du lièvre aurait ri des forces réunies de quatre chats attelés.
Alors le chat, abandonnant son projet de traîner la victime sur le carreau, se mettait en arrêt do\ant le lièvre, sautait d'un saut énorme par-dessus le corps, et sinquiélait démesurément, |iar le flair, de cet animal si doux qui se laissait ainsi nialtrailer; ensuite, il posait ses pattes sur
le ventre soyeux du lièvre, et, par ses coups de pattes multipliés, semblait lui-môme un lièvre épileptique essayant de crever le tambour qu'on a confié à sa docilité. Mariette fut obligée de retirer le lièvre des pattes du chat, qui voulait absolument, comme un augure, consulter les entrailles de la victime. Le petit chat fut admis sur la table à considérer de près si le lièvre avait été cuit à point. Mariette recommanda à Gérard de ne pas oublier la nourriture du chat.
— D'ailleurs, dit-elle, j'ai prévenu la mère Pierre, qui te fera ton ménage pendant mon absence, et je lui ai donné de quoi acheter du mou tous les matins.
A la fin du repas, Gérard prit à part Mariette :
— J'aurais bien voulu rester seul avec toi, dit-il, nous n'avons plus que deux heures pour nous voir.
— Pourquoi? dit Mariette.
— Dame ! Ernest me trouble un peu, on est gêné devant quelqu'un, il y a mille choses qui ne peuvent se dire qu'à deux.
— Justement, dit Mariette, j'ai prié Ernest de m'accompagner avec toi à la voiture... je ne saurais, maintenant, comment le renvoyer. Et puis, tu n'as pas à te cacher devant lui.
— C'est différent, dit Gérard, qui songeait combien il cstdoux môme de ne rien dire à la femme qu'on aime quand on serre sa main dans la sienne. A quatre heures, les trois amis prirent le chemin de la diligence; ils ne se parlaient pas; seulement, tantôt Mariette prenait le bras de Gérard, tantôt le bras d'Ernest. Le bruit qui se faisait dans la cour des Messageries réveilla un peu les idées de Gérard :
— Si tu étais en voiture avec des gens aimables? disait-il.
— Je n'ai pas peur, dit Mariette ; le conducteur a l'air d'un bon enfant.
On appela les voyafreurs. Les chevaux faisaient sonner le pavé, impatients de partir. Dix conversations se croisaient. Mariette embrassa Gérard d'abord, Ernest ensuite. La voiture roula.
— Comme vous avez l'air triste ! dit Gérard à Ernest, dont la mélancolie habituelle semblait redoubler.
— Oh! non, dit l'avocat.
— Drôle de garçon, pensa Gérard, il paraît plus ému que moi.
Pendant l'absence de Mariette, Gérard, au lieu de travailler, se mit à la poursuite de ses anciens amis, qu'il avait négligés depuis longtemps. Il les trouva toujours dans la rue des Canettes, faisant .wénage comme par le passé; mais il semblait à Gérard que toutes les autres femmes étaient méchantes et servaient de boulet à chaque artiste. La colonie de la rue des Canettes, qui s'était agrandie et qui menaçait de transformer ce quartier en académie littéraire, était troublée sans cesse par mille propos destinés à jeter le trouble dans les relations domestiques. Presque toujours, c'étaient les femmes qui lançaient ces pétards de paroles; il arrivait des querelles, des discussions, des propos sans fin.
La misère était excessive; Rose confia à Gérard une histoire terrible, qui ne devait pas être-répétée, et qu'elle avait contée à tous ceux qui voulaient l'entendre. La maîtresse (le Barberot était accouchée avant terme; cette pauvre fille, qui fondait toutes ses espérances sur son enfant, ne voulut pas entendre parler de se séparer de l'enfant venu avant terme ; l'étudiant Broguet, qui étudiait la médecine sur les artistes avant d'opérer sur une clientèle mieux
payante, emporta Tenfant, le prépara, et le rapporta dans une petite bouteille remplie (resprit-de-vin ,
Barberot rougissait de celte fantaisie, qui ornait la cheminée, et refusait de recevoir ses amis dans son domicile pour cette raison ; mais sa maîtresse, bavarde, allait raconter partout sa fausse couche, son. chagrin et la façon dont Broguet avait trompé son malheur. La misère devint effrayante dans le ménage ; l'hôtel garni accroît les misères ; le terme à payer revient régulièrement chaque mois : rien n'appartient à celui qui habite en garni; il ne peut vendre ni meubles, ni matelas.
Un matin, Barberot sortit de chez lui, laissant couchée sa femme, qui n'avait pas mangé depuis deux jours ; il vendit le fœtus à un marchand de la rue de TÉcole-de- Médecine. Sa femme refusa de toucher à ce qu'il apportait ; elle courut dans la rue des Canettes comme une folle, racontant ce qui venait de se passer, l'enlèvement de son enfant, en promettant sa vie à qui pourrait lui procurer assez d'argent pour racheter Fenfant en bocal ; mais elle ne trouva nulle part à emprunter, et tomba dans une douleur profonde. Ce fut seulement au bout de trois jours qu'elle consentit à revoir Barberot.
Cette histoire et mille autres remplirent de noir le cœur de Gérard, qui sortit brusquement se promener sur les quais pour oublier cette fâcheuse impression. Et il aimait d'autant plus Mariette ; car, depuis qu'il vivait avec elle, il n'avait pas passé par toutes ces querelles de ménage irritantes, ces méchants propos fils de l'oisiveté. Heureusement pour lui, comme il aimait les livres, la première boite de bouquiniste ^occupa tellement, qu'il ne pensa plus à ce que Rose venait de lui raconter.
Le temps le plus heureux de Gérard était le moment o
ayant un peu d'argent dans sa poche, il pouvait revenir chez lui avec une brocJiure ou un vieux livre dont le prix ne (levait jamais dépasser cinq sous. Pour Thabitant de la rive gauclie de la Seine, le quai Voltaire a un charme qu'il ne trouvera jamais sur les boulevards : c'est tout à la fois un musée, une bibliothèque immense et la campagne.
A partir du pont Neuf, une librairie immense, à bon marché, s'étale sur le parapet pendant une demi-lieue ; tout en feuilletant une brochure, il est facile de jeter un regard sur la Seine, qui est très-animée derrière les rares grands arbres verts de Paris. Comme les marchands ne se suivent pas immédiatement, et laissent quelquefois entre deux étalages de livres un espace assez grand, aussitôt que Gérard avait compulsé la dernière case d'un bouquiniste, il quittait immédiatement le trottoir, qui ne lui offrait plus d'inteVêt. et allait étudier, en flâneur, les tableaux, les gravures, les chinoiseries, les vieux meubles, qui se trouvent du côté opposé ; puis il retournait au nouvel étalagiste se bourrer de connaissances sans fatigues et sans argent ; car la mémoire joue un grand rôle dans ces sortes d'inventaires qui se font à la minute, qui vous montrent un titre et un auteur inconnus, et qui embrassent, dans un seul casier, toutes les sciences, tous les arts et toutes les langues.
Ces jouissances ne sont pas données à tous, car il faut une seconde vue pour ne pas perdre son temps devant des livres qui ne signifient rien; ils doivent être devinés, même sans titre, même protégés par une enveloppe de poussière ; les brochures, quelquefois jetées avec un désordre sans pareil, veulent être regardées d'un œil d'aigle et sans s'arrêter.
18i LES AVENTURES
Deux heures de quais peuvent rapporter, en connaissances, deux mois de lectures dans une bibliothèque. Quant à acheter des livres, le flair demande à être subtil comme le flair d'un chien de chasse : une demi-page, une phrase. un mot, doivent décider si l'ouvrage vaut la peine d'être acheté.
Acheter des livres bon marché sur les quais ne signifie rien ; beaucoup de maniaques et d'entasseurs de volumes sont connus qui emportent tous les jours des provisions de livres dans leurs poches, dans leurs chapeaux, sous leurs bras, qui ressemblent à ce collectionneur d'estampes célèbre dont la vente après décès fut annoncée avec fracas.
Les amateurs s'attendaient à des pièces rares, parce que le défunt était connu par tous les marchands de gravures anciennes du quai comme ayant dépensé sa fortune en estampes; mais ce n'était que monomanie. Au fond, il achetait touf^i bas prix, il entassait ses acquisitions dans son cabmet comme un butin précieux, sans savoir ce qu'il avait acheté, et on fut tout étonné de trouver, à sa mort, des cartons qui contenaient cent exemplaires d'une mauvaise gravure.
Étant sur le quai, très-attentionné, cherchant à pénétrer les mystères d'une case poussiéreuse au fond de laquelle nageaient beaucoup de brochures en mauvais état, Gérard sauta en se sentant frapper sur le dos.
— Ah! Pauline, vous m'avez fait peur! s'écria-t-il. Dans d'autres circonstances, Gérard eût peut-être paru
mécontent d'être troublé dans ses bovquineries; mais il avait déjà passé plus de deux heures sur le quai, et il se sentait disposé à causer un peu.
— Mariette est partie? dit Pauline.
— Oui, il y a trois jours, et je m'ennuie déjà.
— Ah ! je crois bien, dit Pauline ; vous aimez beaucoup Mariette?
— Beaucoup, oui, beaucoup.
— Et si elle ne revenait pas?
— Pourquoi, s'écria Gérard inquiété, pourquoi ne reviendrait-elle pas?
— Oh î c'est une supposition; je ne sais rien.
— A la bonne heure, dit Gérard ; et qu'est-ce que vous devenez?
— Je suis toujours avec de Yiller^, dit Pauline.
— Vous bat-il encore?
— Non, il y a longtemps...
— Depuis la dernière fois?
— Depuis deux mois.
— Ça vous amuse donc d'être battue?
— Non, dit Pauline.
— Pourquoi vous ai-je rencontré la figure si noire un jour?
— Dame! j'avais eu un peu tort. Il m'avait défendu d'aller au bal dans une maison où il était; je me suis déguisée en domino, croyant qu'il ne me reconnaîtrait pas. Dans cette maison, je l'ai trouvé qui faisait la cour à une femme entretenue ; la jalousie m'a fait oublier de changer ma voix. De Villers ('ta it furieux; il m'a mise à la porte de la soirée, et le lendemain matin, en rentrant, il m'a battue.
— Moi, je me serais en allée, à votre place, dit Gérard.
— Que voulez-vous? je l'aime.
— C'est drôle.
— Il m'a fait de bien jolis vers dernièrement.
— Des vers, dit Gérard, ne font pas oublier les coups.
— Tout le monde les trouve superbes,
— Est-ce que vous les savez par cœur?
— Oui, ilit Pauline.
— Eh bien! ne me les dites pas. Alil vous croyez encore aux vers ; je vous plains. Il est de fait que vous avez toujours eu une passion pour les poètes.
— Ce n'étaient pas des passions.
— Qu'est-ce que c'était?
— Rien, dit Pauline; je n'ai jamais aimé que deux hommes dans ma vie, et je n'aimerai plus. De ViJlers sera le dernier aimé.
— Est-ce que le premier vous battait aussi?
— Au contraire, dit Pauline; il était bon enfant, mais égoïste. Il ne pensait qu'à manger, à faire de bons dîners et à jouer; toutes les nuits, il rentrait à quatre heures (lu matin.
— Allons, Pauline, vous n'avez pas de chance, à ce que je vois. Vous avez connu un tas de poètes que vous n'aimiez pas et qui ont dii vous donner une mauvaise opinion de l'amour. Si j'étais femme, je n'aimerais pas les poètes ; il me semble qu'ils ne peuvent vous mettre dans la tête que des gredineries. Croyez bien, Pauline, qu'ils aiment leurs vers en premier et la femme en second.
— Vous avez un peu raison, Gérard, mais ils trompent si bien !