PAULINE TROUVE DN BILLET DE MILLE FRANCS
Comme tous deux remontaient le quai, un passant se mit à rire au nez de Gérard.
• — Encore un, dit Gérard, qui rit sans savoir pourquoi... Cela m'arrive perpétuellement dans la journée, sur les trottoirs, quand j'ai quelque chose dans la tète ou que je traverse la rue comme une iléche.
— Est-ce que cela vous met en colère? demanda Pauline.
— Pas du tout, cela m'amuse, mais je perds mes idées devant la joie que j'inspire à mes concitoyens. Par exem-
'ple, j'ai une petite vengeance qui ne rate jamais : je rencontre deux dames qui m'ont vu sur le trottoir, qui sont trop bien élevées pour me rire au nez, mais l'une a serr(' le coude de l'autre pour me faire bien remarquer. Je continue six pas sans avoir l'air de rien, et je me retourne brusquement; les dames se sont également retournées et sont honteuses d'être surprises dans leur curiosité de sa-
voir si je suis aussi étrange par derrière que vu de face... Mais j'oubliais de vous parler de votre histoire de billets de mille francs.
— Ah ! on vous Ta dite?
— On me l'a mal racontée, j'en suis sûr, dit Gérard, et vous devriez, Pauline, me dire exactement comment les choses se sont passées.
— Oh! c'est un peu long, et vous êtes peut-être pressé.
— N'importe, dit Gérard, je vous accompagnerai. De quel côté allez-vous?
— Je vais dîner chez la mère Cadet.
— Dîne-t-on convenablement? ^^^g^
— On y dîne pas cher, voilà. 4|
— Qui est-ce qui va là-dedans? ^^
— Les comédiens de Bobino et de Mont-Parnasse. |
— Ah! ce doit être amusant. |
— Ça dépend, si on aime le petit vin bleu.
— Je l'aime tout de même, n'en ayant jamais bu d'autre. Alors je vais m'en aller dîner avec vous, si je ne vous gêne pas.
— Au contraire, dit Pauline; vous y trouvei'ez de Villers.
— ■ De Villers ! je n'y vais pas.
— Pourquoi donc?
— De Villers m'agace, et ses poésies encore plus; j ne peux pas souffrir un homme dont je n'aime pas lei œuvres, c'est plus fort que moi.
— Mais cependant, dit Pauline, on s'occupe beaucoup de lui ; dernièrement on a dit dans un feuilleton que c"é- , tait le plus grand métrique de ce temps-ci.
— Oh! mon Dieu! métrique, qu'est-ce que vous me di-; tes là? mais c'est donc un architecte que votre amantt]
Métrique! le plus grand métrique! Si on me traitait de la sorte, j'irais bien vite me sauver au fond de ma province et me suicider par le jeu de piquet. Voyez-vous, Pauline, vous êtes juste comme Mariette, qui m'ennuie avec la peinture de Feugères. De Villers peut marcher avec FeugiM-es, ce sont deux Grecs, lis ont étudié la sculpture et la |i0('sie grecques et n'en ont pris que la surface. A quoi cela répond-il de notre temps? Est-ce que nous avons besoin de jeter un regard vers l'antiquité? N'avons-nous pas d'autres passions, d'autres mœurs, d'autres vices? Ce sont des scélérats qui veulent enfoncer les bourgeois et qui ne réussissent pas un quart d'heure... Encore s'ils avaient compris le fond de la poésie et de la sculpture grecques, mais ils n'en ont pris que la forme, les Vénus, les lo Pœan. des bêtises !
— Ça ne me regarde pas, dit Pauline, expliquez-vous-en avec lui.
— Eh ! Pauline, il y a une chose que vous devriez savoir, c'est que de Villers n'a ni cœur ni sentiment ; chacun de ses vers le prouve.
— Je le sais bien, dit-elle, qu'il n'a pas de cœur.
— Eh bien ! pourquoi l'aimez-vous?
— Peut-être ne l'aimerais-je pas s'il était meilleur.
— Alors, c'est différent, résignez-vous à ce qui vous arrivera... Avec tout ça, vous ne me parlez pas de celte affaire de mille francs.
— A la fin de l'hiver dernier, dit Pauline, nous avions été souvent au bal masqué avec de Villers, et nous n'étions pas riches, c'est-à-dire que nous avions tout au montde-piété. Un soir, j'allai en soirée chez Streich, qui donnait à jouer au lansquenet : il me restait quarante sous; je perds mes quarante sous en me demandant comment
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je déjeunerais le leiRleinain. J'étais assez triste en revenant, car je ne pouvais pas prendre de voiture, et j'avais une longue course pour arriver chez moi. Le froid était vif; il avait gelé, et le pavé était sec; une rue avant la mienne, j'aperçois à la clarté du gaz un objet noir par terre, avec quelque chose qui brillait : c'était un portefeuille. Aussitôt je suis saisie par une grande émotion, et, sans réfléchir à ce que je faisais, je mets mon pied sur le portefeuille; j'entendais dans la rue d'à côté des pas qui résonnaient sur le , pavé, et je n'avais ni le courage de m'en aller ni de ramas-J I ser le portefeuille; je craignais que ce ne fût la personne qui l'avait perdu ({ui revenait sur ses pas. La personne qui marchait n'entra pas dans la rue : je ramassai le por-lB tefeuille; et, autant un moment avant j'étais immobile, autant je courus jusqu'à ma porte. La portière voulait me parler en me donnant ma clef, mais je ne lui dis ni bonjour ni bonsoir; il me semblait que je n'avais plus de voix et que la salive s'arrêtait dans mon gosier. Je tenais le portefeuille serré dans la main gauche, cachée sous mon châle, et je vous assure, Gérard, que rien ne me l'aurait fait lâcher. J'eus beaucoup de peine à ouvrir ma porte, tant ma main tremblait; en entrant, après avoir poussé le verrou, je jetai le portefeuille sur le lit, et j'allumai la bougie. Je me vis dans la glace le sang aux joues, moi qui suis ordinairement si pâle; je me déshabillai en un clinjj d'œil, et je mis deux bougies sur ma table de nuit. Ce qui: brillait sur le portefeuille était une espèce de mauvaise petite serrure en acier qui se ferme et s'ouvre sans clef : quant au portefeuille, il était en cuir verdàtre sombre, et il contenait pas mal de papiers, en apparence; je Iftfj reconnaîtrais entre mille, car je l'ai assez longtemps regardé à l'extérieur avant d'oser l'ouvrir; je le pe-
sais dans mes mains et ne pouvais en détacher les xeux.
— Moi, dit Gérard, je l'aurais ouvert tout de suite.
— Non, dit Pauline, j'essayais, avant de savoir ce qu'il contenait, de deviner si c'était un portefeuille d'homme riche ou d'homme pauvre; mais le portefeuille n'avait pas de sexe, il n'était ni heau ni laid, ni vieux ni neuf, ni distingué ni commun. Il doit contenir des billets de ban- ((ue. pensais-je.
— Quelle tentation! dit Gérard; il n'y a pas un homme qui ne se soit posé cette question dans sa vie : Que feraisje si je trouvais un portefeuille plein de billets de banque?
— Moi aussi, dit Pauline, j'avais souvent pensé à ça. et maintenant que je me doutais être à mçme de répondre à cette question, je n'osais plus ouvrir le portefeuille. Je soufflai mes bougies pour tacher d'échopper à mon émotion, et je réfléchis à ce que je ferais s'il y avait eu dedans une somme considérable. Je n'oserais d'abord la changer chez un changeur, car le lendeu)ain la déclaration serait faite à la police par celui (jui a perdu le portefeuille. ,1 faudra donc se sauver à l'étranger ; mais, [)our se sauver, il est nécessaire au moins de changer mille francs. Je pensai à me déguiser, à me couvrir la flgure d'un double voile noir. Cela n'exciterait il pas les soupçons? Et puis, où acheter le voile noir, quand je n'avais pas un sou chez moi ? Je suis si grande, qu'on me remarquera trop; alors je pensai à envoyer quelqu'un changer le billet; mais qui? Ma portière?... elle ne m'a jamais vu de billets de banque entre les mains, cela lui [tamitra bizarre: elle est bavarde, elle en parlera. Mettre quelqu'un dans la confidence, c'est impossible, nécessairement il demandera sa part, et je me sentais devenir égoïste, aVare. Je pensai à l'emploi que je ferais de cette fortune; c'était de vivre tranquille, retirée.
seule, avec des apparences médiocres, et de ne pas donner à soupçonner à personne que j'avais un trésor. Si je gardais les billets à Paris ! mais où les cacher, rien ne ferme à clef, ma portière fait mon ménage, de Villers fouille partout... Je ne verrai plus de Villers,. pensais-je; ce n'est pas avec ma fortune que je garderai ce misérable, ce poëte, c'est bon quand on est pauvre! Où cacher l'argent? dans la cheminée? je ne pourrai plus faire de feu. Sous les carreaux de la chambre? mais il faudrait en desceller un, le remettre en place, appeler un maçon, le surveiller pendant l'opération, cela paraîtrait étonnant à la portière. Je ren-» verrai la portière; elle ne fera plus mon ménage. Mettons qu'il y ait cent mille francs; cela me fera cinq mille francs de rentes; je retournerai dans mon pays, j'achèterai une ferme et je la ferai valoir sous mes yeux. Comment expliquer à ma mère ma fortune subite? Ce n'est pas possible- Je me souvins avoir entendu dire que les billets de banque avaient des numéros, et que le perdant pouvait, dès le lendemain matin, faire la déclaration de ses numéros : peutêtre avait-il été se plaindre dès le môme soir. Il était minuit quand je trouvai le portefeuille; mais, comme la rue est très-déserte, il était peut-être perdu depuis deux heures, depuis quatre heures, sans que personne l'eût aperçu. C'est un vol me disais-je; mais, un homme qui perd cent mille francs est un homme riche, on ne porte jamais dans sa poche sa fortune d'un seul coup. Qu'est-ce que cent mille francs pour M. de Rothschild? Puis je changeai mes rêves: qu'est-ce qui me fait penser à cent mille francs? Je ne l'ai pas ouvert. Il n'y en a peut-être que cmquante mille, que vingt mille, que dix mille, que cent francs. Une petite somme, ce serait un crime de la garder ; elle doit appartenir à un malheureux garçon de recette, qui sera obligé
de la rendre sur ses appointements. Est-ce bien la peine de garder vin gtmille francs? Cependant quand je serai vieille, laide, abandonnée, au lieu de finir à Tbôpital, j'aurai vingt mille francs de côté; dans la campagne on ne dépense presque rien, je mourrai tranquillement sans besoins.
— Et vous n'avez pas ouvert le portefeuille encore? dit Gérard. ^
— Pas tout de suite, dit Pauline.
• — Oh ! quel supplice ; mais je serais devenu fou. Enfin qu'est-ce qu'il contenait?
— Attendez donc, dit Pauline , au bout d'une heure, n'y tenant plus, je rallumai les bougies, je me levai, j'ouvris un tiroir de ma commode, et je pris des cartes.
— Ah! voilà les cartes maintenant! s'écria Gérard. Vous alliez demander conseil aux cartes?
— Précisément; je rangeai les cartes sur mon lit. et, après pas mal de temps, je les jetai de colère, ne trouvant rien en rapport avec ma situation.
— Je crois bien, dit Gérard, il y en a qui ouvriraient la Bible, vous, vous consultez les cartes.
— Le portefeuille était sous ma main, dit Pauline; je commençai par l'ouvrir en deux; l'un des cotés contenait beaucoup de papiers, l'autre était fermé par une patte de cuir. Je jetai les papiers sur mon lit. et je vis d'abord un passe-port.
— C'était un voyageur, dit Gérard.
— Croyez-vous, dit Pauline, que j'ai regardé d'abord son âge?
— Ah ! les femmes! Quel âge avait-il?
— Quarante-deux ans.
— Diable! dit Gérard, un peu trop âgé pour vous.
— Vous allez tout de suite à rextrême, dit Pauline; ensuite je lus son signalement.
— Vous avez dû être bien avancée ?
— Il avait la barbe noire, des yeux gris, nez ordinaire, bouche moyenne.
— Et visage ovale, dit Gérard ; le secrétaire du r omniissaire de police ne sort pas de là. On ne distinguerait pas sur un passe-port AntinoUs de M. de Roquelaure. Pas de signes particuliers, sans doute?
— Non.
— Et sa profession ?
— Rentier, dit Pauline.
— Ab ! voilà qui est intéressant! rentier, cela commence à éclaircir l'affaire.
— Il y avait dans la même poche une carte de restaurant.
— Se nourrissait-il bien?
— Un dîner de deux francs (juatre-vingt-dix.
• — Dame ! il est difiicile de juger un homme sur un dîner de cette somme. Ce peut être un homme d'une grande simplicité dans sa nourriture ; on peut dîner raisonnablement pour trois francs; j'aurais été fort embarrassé.
— Il y avait deux potages sur la carte.
— Oh! s'écria Gérard, l'inconnu perd ma confiance; deux potages représentent deux personnes ; c'était un dîner à deux, c'est-à-dire à vingt-neuf sous par tête. Mauvais dîner! cela est même étrange que, dépensant aussi peu, cet homme n'ait pas poussé la corruption jusqu'au restaurant à trente-deux sous; vous ne m'avez pas dit comment il s'appelait.
— M. Chouippe.
— M. Chouippe! dit Gérard; il y a quelque chose de
DE MADEMOISELLE MARIETTE. 19îi
comique dans l'inconnu, ou je n'ai aucun sentiment des noms. Chouippe. rentier, âgé de quarante-deux ans, menant dîner quelqu'un à raison de vingt-neuf sous par tête, me paraît un être grotesque.
— Il y avait aussi une lettre, dit Pauline, datée de Rouen : c'était sa sœur qui lui écrivait qu'elle était dans un moment très-difficile, que son commerce n'allait pas. et qu'il lui rendrait un grand service en lui prêtant cinq cents francs.
— Ce Chouippe était donc dans une bonne position ; je parie qu'il n'a rien envoyé à sa sœur.
— Je n'en sais rien, dit Pauline. Je lus aussi une adresse imprimée d'un marchand de paille à tresser, ainsi qu'un de ces papiers qu'on vous donne dans les rues pour annoncer des chapeaux de soie à six francs.
— Voyez-vous, Pauline; Chouippe était avare; on ne range pas ainsi dans son portefeuille des adresses de chapeaux de soie à six francs, d'autant plus qu'à la première pluie ces chapeaux deviennent fort laids. Ce Chouippe croyait encore au bon marché des objets de première nécessité; tout cela annonce un homme borné.
— Dans un petit papier plié en quatre étaient enveloppés des cheveux.
— Bon, dit Gérard, vous avez été jalouse?
— Pas du tout ; il y avait quatre de ces petits paquets avec des cheveux de différentes nuances.
— Mais c'est un don Juan, ce Chouippe ! quatre paquets de cheveux différents!
— Et dans un papier le nom d'Adèle, tandis que les autres ne contenaient que des initiales.
— Adèle n'avait aucun ménagement à garder, et les au-
très cheveux étaient des cheveux de femmes mariées, ou de petites bourgeoises; car un Chouippe ne connaît pas de grandes dames.
— J'ouvris la poche fermée par une patte de cuir avec anxiété, dit Pauline ; mes beaux rêves de cent mille francs étaient à l'eau, et j'avais la plus mauvaise opinion, comme vous, de ce portefeuille lorsque j'aperçus un papier plié en trois, jaune et fin, transparent. C'était un billet de banque do mille francs.
— Allons donc !
— Je le regardai longtemps, il était bon : ah! (|uelle nuit ce billet m'a fait passer! Je n'avais pas un sou, do Villers non plus, le printemps venait; mes robes, qui allaient encore depuis l'hiver précédent, étaient usées, abîmées; je devais quelque argent à une brave femme qui m'a donné à manger à crédit pendant quelques mois et qui avait bien besoin ; mon marchand de meubles me tracassait pour une soixantaine de francs que je lui redois. Je fis mes comptes dans ma tète et je trouvai qu'avec ces mille francs je payerais mes petites dettes et que je serais habillée à neuf; en même temps, il fallait déménager pour le huit du mois d'avril et nous étions à la fin de mars, je n'avais rien à donner au propriétaire à qui je devais deux termes; on aurait donc gardé mon mobilier : les mille francs tombaient du ciel. Je mis le billet sous mon chevet et je ne dormis pas de la nuit. Je pouvais aller changer mon billet dans un autre quartier ; comme c'était le seul, je ne courais pas grand risque d'être reconnue. A six heures du matin, ne tenant plus dans mon lit, je m'habillai à la hâte et je soitis à la hâte tenant toujours mon portefeuille. Je courus rue Jean- Jacques -Rousseau; c'est là que demeurait M. Chouippe,
— Et vous lui avez rendu son billet?
— Non, dit Pauline, je sonnai un quart d'heure à sa porte, et on ne me répondit pas ; mais je laissai un mot au crayon à la portière en lui disant que j'attendrais M. Clîouippe chez moi jusqu'à midi pour une affaire trèsimportante. En revenant par le passage des Panoramas, je regardai la boutique du changeur ; un quart d'heure avant j'aurais pu y entrer et m'en retourner plus riche de mille francs, maintenant ça m'était égal. Sur les dix heures, il arriva chez moi un homme qui avait des cheveux rouges et crépus, des lunettes et un long menton pointu; il dit : « Je suis M. Chouippe et vous êtes sans doute mademoiselle Pauline. » Je lui répondis que j'avais trouvé son portefeuille. Il me dit : « Qu'est-ce que vous voulez? » Je vous avoue, Gérard, que, sur le moment, je me suis repentie d'avoir été aussi honnête : j'allais courir après cet homme, et il me demandait grossièrement ce que je voulais pour ma peine. Je lui répondis que je ne voulais rien. « Plait-il? » me dit-il. Je dis que je ne faisais pas payer mes services. Alors, tout s'expliqua. Ce M. Chouippe était sourd.
— Quelle dégringolade! dit Gérard, tous les vices, sourd et dîner à vingt-neuf sous, rouge de cheveux, au lieu d'un beau jeune homme, d'un riche héritier. Enfin comment tout s'est-il terminé?
— Il m'a beaucoup remerciée, et, huit jours après, j'ai reçu un médaillon encadré qui contenait une pensée dessinée en cheveux rouges, avec une lettre qui me priait d'accepter ce cadeau de ses mains.
— Oh! le scélérat que ce Chouippe! Il faisait des tableaux en cheveux pour son «grément. N'importe, Pauline, vous avez bien fait; c'est très-beau de votre part. Et vous n'avez pas eu de regrets?
— Aucun.
— "MAme après la pensée en cheveux rouges ?
— Non. On s'est beaucoup moqué de moi.
— Qui?
— De Villers et ses amis; ils étaient tous d'avis (jue je devais garder îe billet.
— Ceci prouve que les poètes sont des scélérats. Moi je
vous dis que vous vous êtes très-bien conduite.
— De Yillers mo disait que j'avais agi comme un cocher de fiacre.
— Oh ! je connais leurs paradoxes; ils détruiraient tout par le ridicule. Et croyez bien, Pauline, que vous serez un jour ou l'autre récompensée de votre belle action : je crois au châtiment sur la terre. Si vous aviez gardé le billet de mille francs, vous auriez été punie de cette faute à un moment donné; d'ailleurs, à quoi vous auraient servi vos mille francs? à une toilette de printemps. Un printemps est sitôt passé !
Pendant cette conversation on était arrivé chez la mère Cadet, dont la maison est située au delà de la barrière du Maine. De Villers, sans attendre Pauline, était déjà attablé avec les comédiens qui faisaient son bonheur. L'amour de l'antiquité se partageait son cœur avec l'amour des cabotins; sans s'inquiéter de leur talent, il les estimait tous également, pourvu qu'un peu de rouge eût approché leur joue et que leurs yeux fussent fatigués par le feu de la rampe. 11 recherchait l'amitié de tout ce qui touchait au théâtre, contrôleurs, pompiers, ouvreuses, et mettait un grand amour-propre à savoir depuis le nom du secrétaire de la direction jusqu'à celui du dernier figurant.
11 eût été difficile d'expliquer cette double passion pour
les Grecs et pour les cabotins, si des comparaisons, prises à tout instant dans les objets matériels du tbéàtre, n'eussent expliqué quelle joie ce créateur en faux des Vénus anadyomèdcs trouvait dans l'art faux du théâtre.
La maladie dont était atteint de Villers, qu'il avait attrapée à se frotter continuellement aux objets matériels du théâtre, courait à cette époque le monde littéraire avec des variantes. Les uns ne s'occupaient pas de théâtre, mais de musique ; et toutes leurs œuvres, en prose et en vers, tendaient toujours à se rapprocher des matières musicales ; les autres ne voyaient rien que la peinture, et se consumaient en luttes infertiles a faire de leur plume un pinceau, ils avaient inventé une nouvelle langue singulière, non pas sans mal, qui faisait que l'art du poëte consistait à mouler une statue et à suivre le burin d'une gravure.
Ces singulières transpositions d'art qui firent que la pensée se ravala à des imitations d'arts inférieurs, et qui laissaient de côté la nature, Thomme et ses passions, pour s'occuper plus attentivement de sa forme extérieure, menèrent bien des esprits à mal. C'est contre ces tendances que protestait Gérard, qui soutenait qu'il aimait mieux lire la lettre d'un paysan, sans orthographe et pleine de fautes, plutôt que suivre cette voie de littérature se ravalant à la peinture.
Il existait à ce moment un certain groupe de jeunes écrivains qui, après avoir étuilié certains procédés mis à la mode, tels que l'antithèse, écrivaient avec une déplorable facilité sur toutes choses sans en connaître le premier mot, et avaient l'air, grâce à des bascules de mots, d'être de profonds penseurs.
Gérard, ayant rencontré dans une imprimerie un de ces jeunes gens qui se livrait à la composition la plus rapide
d'un feuilleton sur des matières archéologiques, sortit avec l'intention de se casser la tôte au premier mur'. Qu'est-ce que pouvaient devenir la conscience littéraire et l'étude aux prises avec de telles improvisations? S'il s'était senti soutenu, encouragé par quelques esprits consciencieux, au milieu de ces débauches de style! mais ses camarades, ceux qui le comprenaient, ne produisaient rien ; ils manquaient de ténacité, de courage, et ne se sentaient pas le courage de vivre seuls sans se frotter au malsain contact des poètes corrompus.
Gérard réfléchit- à tout cela, et se dit qu'il fallait n(! compter que sur soi, chacun de ses amis ayant des faiblesses et des préoccupations en dehors de l'art; mais, comme il avait besoin d'épanchements, de trouver quel - ' qu'un à qui tout dire, il fut heureux de rencontrer Mariette. « Je vivrais bien, disait-il, avec une grosse cuisinière, et jo lui confierais mes projets les plus chers, mes travaux, mon avenir; je ne demande pas qu'elle me comprenne, mais qu'elle en ait l'air seulement. »
Gérard ne pouvait supporter les quarts d'intelligence, les demi-éducations, les gens frottés d'art, les amateurs éclairés, les bavards; toutes les fois qu'il se rencontrait avec un de ces èlres, il devenait triste, morose et sans paroles. Son esprit et sa physionomie étaient un reflet des gens désagréables; il se sentait devenir méchant en leur société, et son caractère s'en ressentait.
Aussi il se repentit vivement d'avoir accompagné Pau Une au cabaret; car la vue de de Villers et des cabotins changea pour ainsi dire sa nourrriture en poison. De Villers était en train de discuter les mérites d'une foule de célébrités du boulevard dans le drame; il avait été à toutes les pièces nouvelles, aux répétitions; il ne quittait pas les
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acteurs au café, dans les coulisses, faisait des sonnets aux actrices, et remplissait les colonnes d'un obscur petit journal de théâtre d'éloges insensés sur tous les comédiens, même ceux de la banlieue.
Pour le moment, il traînait à sa suite un jeune poëte de la province, à tigure de séminariste, qui devait sous peu emplir Paris de son nom par ses folles dépenses autant calculées que ses excentricités. Il fut prés^mté à Gé-rard comme devant, obtenir à l'Odéon un succès étonnant, grâce à une étude antique.
Le pot'le de la province salua, et Gérard garda son cliapeau sur la tête, décidé à pousser la brutalité jusqu'au bout. Sachant d'avance, par la nature du titre annoncé, que le talent du poëte de la province n'avait rien à démêler avec des œuvres sérieuses, il ne voulait, sous aucun prétexte, entamer ces serrements de main, ces saints, ces politesses, qui enchaînent la plume d'un homme.
Le repas était splendide, à cause des libéralités du pro- \ incial, qui cultivait la poésie en grand seigneur, c'est-àdire qui espérait par son argent convertir la littérature en une armée de claqueurs. Vêtu d'un mauvais habit noiirâpé, la tête basse, les yeux regardant la terre, les mains croisées sur la poitrine, il offrait la représentation vulgaire d'un cuistre de collège, écrasé sous l'interrogatoire du principal. La tenue, le regard humble, la pâleur même, tout semblait calculé et obtenu à force d'art; car ce jeune poète provincial, avec ses habits pauvres, était arrivé à Paris avec une centaine de mille francs, destinés à monter une armée d'amis.
Les comédiens de Bobino et de la banlieue, qui ce soirlà profitaient des largesses de vin bleuetdebeefteacks commandés par le poëte, semblaient attentifs à ses moindres
paroles, et applaudissaient à ses oui et à ses non comme à des traits de génie, sauf plus tard à se moquer de l'ampli itryon quand il serait parti. G(''rard, qui ne voulait ni se mêler à la bande des admirateurs, ni partager une miette du festin, dîna de mauvaise humeur, dit bonjour à Pauline et sortit.
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