‹ Contes de Saint-LambertChapitre 9 sur 11 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

de personnes, à qui l'auteur la donna. Le conte des Deux Amis eut un regain de succès, car il fut réimprimé deux fois de suite, en 1771 et en 177a, sans passer dans le commerce, puisque aucune de ces éditions ne portait de nom de libraire. La dernière, de petit format m-8°, est plus soignée que les autres, et est ornée d'une vignette gravée sur le titre. Si Saint-Lambert composa depuis d'autres contes, il ne les publia pas, et il ne voulut admettre dans ses Œuvres philosophiques (Paris, Agasse, 1801, 5 vol. w-8°) que le conte iroquois des Deux Amis.

Ziméo est certainement le plus faible des trois premiers Contes que nous comprenons au nombre des Chefs-d'œuvre inconnus; mais on y trouvera un intérêt tout spécial, en reconnaissant qu'il a pu inspirer le roman de Bug Jargal, par Victor Hugo.

P. L. Jacob, bibliophile.

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Rendant les dernières guerres de l'Améorique, une troupe de sauvages Abenakis s défit un détachement auglois ; les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers qu'eus à la course et acharnés à les poursuivre; ils turent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples, même dans ces contrées.

Un jeune officier anglois, pressé par deux sauvages qui l'abordoient la hache levée, n'espéroil plus se dérober à la mort. Il songeoit seulement à vendre chèrement sa vie. Dans le même temps un vieux sauvage armé d'un arc s'approche de lui et se dispose à le percer d'une Sèche; mais, après l'avoir ajusté, tout d'un coup il abaisse son arc et Conta de Saint-Lambert. i

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court se jeter entre le jeune officier et les deux barbares qui alloient le massacrer; ceux-ci se retirèrent avec respect.

Le vieillard prit l'Anglois par la main, le rassura par ses caresses, et le conduisit à sa cabane, où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais; il en fit moins son esclave que son compagnon; il lui apprit la langue des Àbenakis et les arts grossiers en usage chez ces peuples. Ils vivoient fort contens l'un de l'autre. Une seule chose donnoit de l'inquiétude au jeune Anglois : quelquefois le vieillard fixoit les yeux sur lui, et, après l'avoir regardé, il laissoit tomber des larmes.

Cependant, au retour du printemps, les sauvages reprirent les armes et se remirent en campagne.

Le vieillard, qui étoit encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec eux accompagné de son prisonnier*

Les Abenakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts; enfin ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp cPAnglois. Le vieux sauvage le fit voir au jeune homme en observant sa contenance.

« Voilà tes frères, lui dit-il, les voilà qui nous attendent ponr nous combattre. Écoute : je t'ai

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sauvé la vie; je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches , à surprendre l'orignal dans la forêt, à manier la hache et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étois-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes mains étoient celles d'un enfant, elles ne servoient ni à te nourrir ni à te défendre; ton âme étoit dans la nuit, tu ne savois rien, tu me dois tout. Serois-tu assez ingrat pour te réunir à tes frères et pour lever la hache contre nous ? »

L'Anglois protesta qu'il aimeroit mieux perdre mille fois la vie que de verser le sang d'un Abenaki.

Le sauvage mit les deux mains sur son visage, en baissant la tête, et, après avoir été quelque temps dans cette attitude, il regarda le jeune Anglois, et lui dit d'un ton mêlé de tendresse et de douleur : « As-tu un père? — Il vivoit encore, dit le jeune homme, lorsque j'ai quitté ma patrie. — Oh l qu'il est malheureux ! » s'écria le sauvage ; et, après un moment de silence, il ajouta : « Saistu que j'ai été père ?... Je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat; il étoit à mon côté, je l'ai vu mourir en homme; il étoit couvert de blessures, mon fils, quand il est tombé. Mais je l'ai vengé... Oui, je l'ai vengé. » Il prononça ces mots avec force. Tout son corps trembloit. Il étoit

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presque étouffé par des gémissemens qu'il ne vouloit pas laisser échapper. Ses yeux étaient égarés, ses larmes ne couloient pas. Il se calma peu à peu, et, se tournant vers l'orient où le soleil alloit se lever, il dit au jeune Anglois : « Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière ? As-tu du plaisir à le regarder? — Oui, dit l'Anglois, j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel. — Eh bien,... je n'en ai plus », dit le sauvage en versant un torrent de larmes. Un moment après, il montre au jeune homme un manglier qui étoit en fleurs. « Vois-tu ce bel arbre ? lui dit-il ; as-tu du plaisir à le regarder ? — Oui, j'ai du plaisir à le regarder. — Je n'en ai plus », reprit le sauvage avec précipitation; et il ajouta tout de suite : a Pars, va dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève et les fleurs du printemps. »

avoit plus de cinq ans que j'avois îSj achevé mes voyages, et qu'après avoir 3( étudié l'homme dans les différentes parties de l'Europe, dans les grandes villes, dans les cours, dans les états de la vie les plus enviés, j'étois persuadé que les pays que j'avois vus, et le mien même, n'étoient pas la patrie du bonheur et de la raison. Ma famille voutoit me marier : mon père se flattoit de me trouver une femme qui me feroit oublier une parente que j'avois aimée dans mon enfance, et que la mort m' avoit enlevée; en attendant, il vonloit que je m'occupasse des biens qui dévoient m'être cédés au moment de mon ma-

riage; il me fit partir pour le nord de l'Ecosse, où nous possédons une terre aux environs d'Aberdeen ; je me mis en chemin vers la fin du printemps, et dans les plus beaux momens de Tannée. Le soleil étoit prêt à se coucher lorsque j'arrivai à huit milles d'Hamstead (c'est le nom de cette campagne). Je savois qu'elle étoit mal bâtie et mal meublée, et que je ne pouvois y trouver qu'un mauvais souper et un méchant lit; j'étois fatigué et j'avois faim : je me déterminai à passer la nuit dans une métairie qui, par sa situation et par un certain air de commodité, de propreté et d'abondance champêtre, avoit fixé mon attention.

Cette ferme étoit placée sur le penchant d'un coteau qui la garantissoit du vent d'ouest si violent dans ces contrées; elle étoit à cent toises d'une petite rivière qui coule dans un joli vallon : des prairies artificielles, des vergers remplis de pommiers à cidre, des champs couverts de légumes, l'environnoient; il y avoit à quelque distance de la maison un petit bois de hêtres; des chevaux, des bœufs, des brebis, paissoient dans le vallon et sur les coteaux ; quatre enfans de la plus agréable figure jouoient dans une cour peuplée de volaille de toute espèce; à la porte de la cour je vis une femme de l'âge de vingt-cinq à trente ans; elle

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étoit blonde et fraîche, quoiqu'un peu hâlée ; elle avoit de grands yeux noirs et une gorge très blanche qu'elle laissoit voir toute entière en donnant à teter à un enfant de cinq ou six mois. Il me sembla que les traits de cette charmante paysanne ne m' étaient pas inconnus : je lui demandai à qui appartenoit cette ferme, et si mes gens et moi nous pouvions y passer la nuit ; je l'assurai que mes hôtes seraient très contens de nous. Elle me répondit que la ferme appartenoit à son mari ; que personne ne logeoit chez eux pour de l'argent, mais qu'ils recevoient de leur mieux les étrangers de toute sorte d'états. Elle m'invita sur-le-champ à descendre de cheval et me conduisit sans cérémonie à la chambre qu'elle me destinoit. Cette chambre étoit agréable ; les meubles en étoient simples et propres; de la fenêtre la vue s'étendoit et s'enfonçoit dans le vallon, en suivant le cours et les détours de la petite rivière.

Sara Philips (c'étoît ainsi que s'appeloit la jolie fermière) me dit qu'elle alloit préparer mon souper; qu'en attendant j'avois à choisir de me reposer dans ma chambre, on dans le jardin, sur un banc de gazon qui étoit sous des arbres, auprès d'une petite fontaine. La soirée étoit belle, l'air avoit été brûlant pendant le jour; je choisis de me rendre

dans le jardin, a Vous avez raison, me dit la fermière, et vous allez goûter deux de nos grands plaisirs, le frais après la chaleur et le repos après la fatigue : si cependant vous vouliez lire en attendant votre souper, voilà des livres. » En disant ces mots, elle me montrait un cabinet où j'entrai. J'étois curieux de voir la bibliothèque d'un paysan; je m'attendois à y trouver quelques-uns de ces petits romans barbares qui nous viennent des Provençaux, et des livres de dévotion : je vis d'abord les ouvrages de Tull et à peu près tout ce qu'on a écrit de mieux sur l'agriculture; je fus étonné de trouver là les Mémoires de l'Académie de Rennes, livre excellent, mais écrit dans une langue qui devoit être inconnue à mes hôtes; bientôt je ne doutai plus qu'ils n'entendissent le françois, lorsque je vis sur une tablette les Essais de Montaigne, le Droit naturel et le poème de la Loi naturelle; je vis aussi une traduction françoise du Przdium rusticum, poème du jésuite Vanières. Le reste de la bibliothèque étoit dans notre langue ; c'étoit les Caractéristiques du lord Shaftesbury, le Système moral d'Hutcheson, etc. « Quoi ! disoisje, des livres de philosophie chez des paysans ! les meilleurs philosophes anglois et françois dans une métairie auprès d'Hamstead I Ils doivent être bien

étonnés de se trouver là ! Quel usage peuvent faire ces bonnes gens de tous ces livres ? Ils appartiennent sans doute à quelque gentilhomme du voisinage qui, charmé de cette campagne, ou peut-être de cette fermière, vient passer ici le temps de la belle saison. » J'achevai ensuite la revue de la bibliothèque; je n'y vis plus que quelques livres de mécanique et de médecine pratique, les romans de Richardson, des traductions des Idylles de Théocri te, des Eglogues et des Géorgiques de Virgile, des poésies de Tibulle, de Gessner et de Haller; je ne vis des ouvrages de nos poètes que les Pastoraks de Philips, les Délices de la vit champêtre, par Cowley, quelques morceaux de Spencer, la fable de PhUémon et Baucis, par Dryden, et les Saisons de Thompson : je pris le poème de la Loi naturelle, et j'allai le lire sur le banc de gazon.

Je m'étois à peine assis que j'entendis de grands cris autour de la maison. Les enfans, qui m'avoient suivi dans le jardin et qui m'examinoient curieusement, coururent à la porte; j'y vis courir la fermière : ils alloient au-devant d'un chariot vide qui entroit dans la cour ; ce chariot étoit conduit par le fermier, qui revenoit d'Aberdeen où il avoit été vendre du seigle, et où ses affaires l'avoient retenu quelques jours. Je connus aisément le maître du

logis à la manière dont il fut reçu : sa femme l'embrassa tendrement; elle prît deux de ses enfans sur ses bras; elle les éleva jusqu'aux joues de leur père, qui se laissa baiser ; il tenoit en même temps par les mains deux autres de ses enfans, qui attendoient leur tour de le baiser aussi. Après ces douces caresses, ils tinrent tous vers le jardin, et j'allai au-devant d'eux. Le fermier étoit un homme de trente ans, fort bien fait ; son visage étoit assez beau, et sa physionomie était noble et agréable : il me remercia de la préférence que j'avois donnée à sa maison pour y passer la nuit. Us me quittèrent ansuite, et je les vis entrer dans une chambre qui donnoit sur le jardin et dont la fenêtre étoit ou* verte; ils allèrent ensemble vers un berceau où re* posoit leur cinquième enfant : ils se courhoient tous deux sur le berceau, et tour à tour regardoient l'enfant et se regardoient en se tenant par ta main et en souriant. J'étois enchanté du spet" tacie touchant de cet amour conjugal et de cette tendresse paternelle.

Le souper étant prêt, nous allâmes nous mettre à table : mes hâtes me demandèrent la permission de faire manger leurs domestiques et même les miens avec moi; j'y consentis* La table étoit servie proprement; elle étoit couverte de. poudings et de

légumes, et d'un rôti de bœuf : tou6 ces mets «voient ie meilleur air du inonde ; les sièges étoient commodes, mais il n'y avoit qu'un fauteuil, qui étoit destiné à un vieillard qu'on me présenta : c'était le père du fermier; il me fit un accueil fort honnête, et nous nous assîmes.

J'étois auprès de la fermière : je remarquai qu'elle envoya une jeune servante se placer auprès d'un jeune berger; je demandai si c'étoient de nouveaux mariés. « Ils ne sont pas mariés, dit-elle, mais ils s'aiment, ils ne se sont pas vus de la journée, et ils auront du plaisir à être assis l'un auprès de l'autre. » Je vis qu'elle envojoit à un de ses valets un plat qu'il aimoit beaucoup et qui étoit là pour lui seul ; elle fit donner du cidre à ceux dont les travaux avoient été les plus pénibles : elle rendoit raison du choix des mets qui étoient servis ; «lie disoit pourquoi, ce jour-là, certains légumes ne paroissoient pas sur la table, pourquoi elle en avoit préféré d'autres, pourquoi elle avoit donné un certain assaisonnement : c'étoit toujours pour augmenter le plaisir du souper qu'elle avoit tout fait* Cette femme me paroissoit singulière. Le fermier avoit les mêmes attentions et les mêmes recherches sur les plaisirs de la table. Le repas étoit simple et excellent ; les convives étoient sobres et

sensuels; l'égalité régnoit dans cette maison, les domestiques étoient familiers avec les maîtres; ils ne leur montroient pas du respect, mais beaucoup de zèle et d'amour.

Lorsqu'on eut un peu calmé la faim, on se parla : le fermier me fit des questions sur le paysage des lieux que j' a vois traversés ; il me vanta celui des environs de sa métairie, et me pressa de rester le lendemain pour le voir. Sa femme et lui s'occupoient de moi sans oublier leurs domestiques ; ils louoient les uns de leur gaieté dans le travail, les autres d'un service qu'ils avoient rendu ; ils leur parloient de la beauté du jour, du chant du rossignol, des fleurs, des espérances de la moisson, de leurs amours; les domestiques se parloient entre eux de ces plaisirs charmans, et tous paroissoient les sentir.

C'étoit surtout du vieux père qu'on étoit occupé; je n'avois jamais vu de vieillard plus affable, plus gai ; je le dis à la fermière. « Monsieur, me dit-elle, ce sont les vieillards qu'on néglige qui ont de l'humeur; dès qu'on veut bien les compter encore pour quelque chose, ils en savent gré, et ils sont doux. » Je vis qu'on exhortoit le bonhomme à boire; j'en fus un peu étonné. « Monsieur, me dit la fermière, je crois que dans le cours

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de la vie il faut s'occuper du soin de retarder la vieillesse , mais qu'il faut se borner dans la vieillesse à rappeler le sentiment de la vie. » Ces réponses me surprenoient; je ne doutai plus que la bibliothèque ne fût à l'usage de mes hôtes, et je leur parlai de leurs livres. Ils me répondirent avec esprit. Je me récriai sur l'étonnement que me causoient leurs lumières, et surtout celles de Sara. « Quoi ! disois-je, une jeune femme ! à la campagne!... — Oh! vous ne connoissez pas Sara, me dit le vieillard qui commençoit à être un peu ivre ; ô le divin cœur ! le divin cœur ! Si vous saviez ce qu'elle a quitté pour nous ! Oh ! si je pouvois me lever, j'irois lui baiser les pieds. » Sara me parut craindre l'indiscrétion de son beau-père ; elle étoit embarrassée, elle rougissoit. Philips (c'étoit le nom de son mari ) pria instamment le vieillard de ne pas révéler un secret qu'il avoit promis de garder. « Je ne dirai rien, dit le bonhomme, je ne dirai rien : une fille si belle ! qui avoit tant de richesses ! qui est si savante ! cela vous lève une gerbe ! Aujourd'hui qu'elle mène quelquefois un chariot, songet-elle à son carrosse !. . . » La fermière se leva, fit ôter les plats et apporter le dessert : il étoit composé de fraises très parfumées, de groseilles, de cerises et d'excellente crème. En même temps de jeunes

serrantes jonchoient de fleurs les environs de la table et en bordoient les plats.

Ce spectacle réjouit le bon vieillard ; et, soit qu'il s'en occupât, soit qu'il craignît de déplaire à sa belle-fille, il se tut. « Je n'ai pas fait apporter des fleurs au premier service, me dit Sara, parce qu'alors l'odeur des mets est très agréable ; mais, dès qu'on ne veut plus en manger, on ne veut plus les sentir, et c'est alors qu'on aime le parfum des fleurs. » J'admirois l'intelligence de Sara dans l'art de rendre les sensations agréables plus agréables encore, et combien elle trouvoit de voluptés sans s'écarter de la plus simple nature. Philips et Sara me paroissoient si vivement occupés l'un de l'autre, si remplis d'attentions, si heureux ! Je n'ai jamais vu d'union si délicieuse, parce qu'il est fort rare de trouver entre deux personnes les rapports qui étoient entre eux : ils avoient le même degré de sensibilité, les mêmes goûts, les mêmes opinions.

Peu de temps après le souper, mes hôtes me conduisirent à ma chambre; Philips me fit remarquer la beauté de la nuit, l'or étincelant des astres, le silence de ce moment où la nature commande le repos. Sara ne manqua pas d'aller voir ses enfans; Philips donna ses ordres, fît la visite de ses écuries, et k couple, heureux alla partager un assez bon lit.

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J'eus quelque peine à m'endormir : tout ce que je venois de voir me paroissoit un songe; mail c'était ua songe que i'auroi* voulu faire durer toute ma vie.

Je m'éveillai assez matin; mais je ne me serois point du tout pressé de partir ^ j'adorois mes hôtes ; leur demeure, leur genre de vie, l'union des domestiques, la sérénité, la gaieté, qui régnoient dans la maison, tout m'ençhantoit. Pour peu qu'on n'ait ni le cceur ni l'esprit mal faits, on se trouve si bien auprès de la vertu heureuse I le spectacle de ses plaisirs est si doux ! Je me levai cependant, mais pénétré du regret de quitter la charmante métairie.

Dès que .je fus habillé, je descendis dans la cour où je trouvai Philips et Sara. Le soleil venoit de se lever; le ciel conservoit encore une légère nuance de ce jaune brillant qui succède à la blancheur que lui donne le crépuscule, et qui précède ce bleu sombre qu'il prend pendant le jour. On respiroit le parfum des arbres et des plantes, et ce vent frais qui suit le lever du soleil; la campagne, les hommes et les animaux reprenoient le mouvement; les troupeaux sortoient de l'étable, les pigeons de la volière, et les poules se répandoient dans la cour; les domestiques se disposoient au

travail. J'avoue que, pour la première fois de ma vie, je sentis bien le plaisir de voir commencer le jour, et je suis persuadé que Philips et Sara, malgré les soins dont ils s'occupoient alors, n'étoient pas insensibles à ce plaisir.

Je remarquai que, dans la distribution du travail, ils affectoient de placer toujours plusieurs ouvriers ensemble ; ils disoient même aux bergers de conduire leurs troupeaux dans de certains lieux voisins de ceux où travailloient les autres domestiques. Cette attention me parut singulière ; je le dis à Sara. « Les hommes égayent, me dit-elle, le travail qu'ils font ensemble; la joie d'un seul se communique à tous; si un berger joue de la flûte, un autre chante; plusieurs laboureurs qui conduisent leurs charrues dans des champs voisins, compagnons dans les mêmes peines, les adoucissent l'un avec l'autre; ils se parlent de leurs espérances, ils s'unissent dans l'égalité de leur sort. Eh! n'avez-vous jamais vu ceux des travaux champêtres qui sont communs à un plus grand nombre d'hommes rassemblés, comme une fenaison, une tondaison, une moisson? C'est là où, malgré l'ardeur du soleil, la soif, la sueur, la fatigue excessive, vous voyez le plaisir, vous entendez des cris de joie. »

Philips prit la parole. « Je crois, Monsieur, dit-

il, qu'il y a de certains plaisirs qui, pour être bien sentis, 'veulent être goûtés avec plusieurs hommes qui en jouissent en même temps. Plus les salles de spectacles sont remplies, plus ies émotions y sont vives et agréables; et il en est ainsi de tous les plaisirs qui naissent «n nous de l'admiration. Or, qu'y a-t~il que l'on /puisse admirer davantage et plus souvent que cette terne* ce ciel, ces «aux, ces bats, ces prés, toutes .Les grâces et toutes les ri* chesses de la campagne ? Je crois, continua Philips., que les biens que la sature donne a tous en communauté sont précisément ceux qui augmentent de prix quand ils sont goûtés à la fois par un grand nombre. On aime à partager le plaisir d'un beau jour, d'une vue agréable, du parfum des fleurs., parce que ce «partage n'oie rien. — Oui, dit Sara, et, dès que le partage n'ôte rien au plaisir, il l'augmente. Les poètes ont trop vanté le charme de la solitude en parlant des délices de la campagne. Il semble quelquefois, à les entendre , qu'on ne puisse bien jouir de ces délices que loin des hommes ; mais c'est des hommes de ia cour et de la ville qu'ils ont voulu parier, c'est-à-dire des hommes dont l'âme sèche, dure et (frivole aurott été insensible au charme de la nature. Une preuve certaine que les poètes sentaient le besoin

de communiquer leur plaisir pour l'augmenter, c'est qu'ils ont peint les beautés qu'ils admiraient, et qu'ils ont voulu transmettre les impressions qu'ils avoient reçues jusqu'à la dernière posté* rite. »

Cette conversation, si délicieuse pour moi, fut interrompue par les faneurs qui sortirent en troupe de la maison : ils étoient accompagnés par l'aîné des enfans de Sara, qui portoit un râteau ; et jamais roi n'a été si fier de son sceptre que cet enfant l'étoit de son râteau. « Vous voyez, dit la mère, commencer le plaisir d'être utile et le noviciat de l'agriculture.

— Tout ce que vous dites, et tout ce que je vois, divine Sara, lui répondis-je, m'inspire pour votre mari et pour vous le respect le plus profond et l'admiration la plus vive; je voudrais passer entre vous le reste de ma vie, et mériter l'amitié de l'un et de l'autre. Votre voisinage me rend précieux un bien dont je ne tenois pas compte ; j'y viendrai souvent pour jouir de votre conversation et du spectacle des vertus et des plaisirs vrais que vous rassemblez dans votre maison. Peut-être, divine Sara, vous ferez-vous connoître davantage; vous me direz peut-être ce que le père de Philips avoit tant d'envie de me dire. J'ai vu par l'atten-

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drissement de ce bon vieillard et par les marques de respect qu'il vouloit vous donner que, plus instruit de ce que vous êtes et des circonstances qui vous ont conduite dans cette métairie, je n'aurai que de nouvelles raisons de vous estimer. — Je le crois, dit Sara; la manière dont vous jugez de nous et de notre genre de vie me fait penser que vous êtes au-dessus de bien des préjugés, et que vous méritez ma confiance. » Je la remerciai si vivement qu'elle en fut un peu embarrassée ; elle se tourna vers son mari et lui dit : « Mon cher ami, je vais parler à monsieur de la passion que nous avons l'un pour l'autre. » Son mari l'embrassa tendrement , et nous quitta pour suivre les faneurs ; il pria Sara de me retenir jusqu'à son retour, et parut s'en séparer avec regret, quoiqu'il ne la quittât que pour quelques momens. Sara me dit qu'elle alloit donner ses soins à ses enfans et à son ménage ; elle me pria de l'attendre dans le jardin. Je l'y attendis longtemps; elle vint enfin, s'assit avec moi sur le banc de gazon, et commença ainsi son histoire :

« Je suis née dans la partie la plus méridionale de l'Angleterre, d'une maison fort riche et plus illustre encore par ses services et par ses titres. Je vous tairai le lieu de ma naissance et le nom de ma

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