LE GÉANT. NOD
suzette. Dure.
LE GÉANT. Point.
suzette. Coriace.
le géant. Je n'en crois rien; mais, quoi qu'il en soit, tu t'y prends de manière à me désarmer; ta voix est si douce avec cela !
suzette. Voulez-vous que je vous chante une petite chanson ?
le géant. Volontiers ; je ne suis pas du tout ennemi de la joie, moi.
Suzette lui chante deux couplets avec une grâce, un charme, qui font sourire le barbare anthropophage. Quand elle a fini, il lui dit: C'est très-bien, «bob enfant ; la chanson esi jolie et tu la chaule*^
ttT>rv*;ile... Mnîs je ne reviens pas de ma surprise. 'i..iii if <|!ie itj • j>. tant ce que tu lais, me prouve tpe |t n'inspire réellement aucune terreur.
sujette. Aucune. On peut contenter des goûts particuliers, on peut être gourmand, friand, sans avoir pour cela un mauvais cœur, sans renoncer à la douceur de se montrer, parfois, humain, sensible, généreux et bienfaisant.
. le géant. Tu as raison, ma jolie petite, et pour l'en donner .une preuve, je te rends la liberté : sauve-toi, cours, et surtout garde-toi de rester longtemps dans ce bois; car tantôt, si mon appétit me revenait, je ne répondrais pas... Va -t'en ! — » Grand merci,, monsieur le géant.
Le géant Périférigérilérimini ouvre sa porte à Suzette, qui se sauve et a grand soin de -ne pas regarder derrière elle, jusqu'à ce qu'elle soit chez sa mère.
Je ne vous peins point le désespoir de cette tendre mère en apprenaut la mort de deux de ses enfants. Mon but a été de vous prouver seulement que, lorsqu'on est au pouvoir de plus fort que soi, la plainte, la violence, la menace nuisent plus qu'elles ne servent. Il y a toujours lia moyeu d'attendrir l'être le plus barbare. La résistance d'Isaure et de Chariot a courroucé le géant Périlérigérilérimini; l'esprit et la douceur de Suzette ont vaiucu sa férocité.
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CONTB.
iL y avait jadis un bon roi qui faisait le bonheur de son peuple et qui en était adoré. Son empire n'était pas très-vaste, a^'-'^^0^y/^) mais il passait pour le plusïor- K|v \\tuné, et, par toute la terre,
ffi"8^ ir^'fë^yÀ^ juaiid on voulait parler du n eilleur "des primes, on citait le roi Ioïo. Ce roi était veuf et père d'un fils qu'une bonne fée avait doué, à sa naissance, de toutes les qualités de fesprjt, de toute les perfections du corps. Le prince Fallace, ainsi qu'il s'appelait, était beau comme l'amour, jouait de tous les instruments, dansait,, montait à cheval avec la plus grande adresse, et surpassait ses rivaux dans tous les exercices. Son père, qui en était fou, craignant que les passion." ne gâtassent un aussi beau naturel, s'était empressé de le mariera une jeune princesse la plus accomplie. Cette princesse, surnommée Fleur-de-Nei?e pour Uési-
g ner la pureté de son àme, était prête à douner la jour à un fruit de son hymen, lorsqu'arriva 1 événement qui va faire le sujet de cette histoire.
Sou* vin extérieur des plus séduisants, le prince Fallace cachait un cœur affreux. Capable par luimême de tous les forfaits, il avait admis dans sa faveur et sa plus grande intimité deux courtisans peut- Hreplus méchants que lui, et dont Tunique occupation était de flatter ses penchants vicieux. Carybde et Scylla (c'était les noms bien appliqués de ces deux misérables), voulaient parvenir aux grandeurs, et, pour réussir, il n'y avait point de mauvais conseils qu'ils ne donnassent au jeune prince, déjà trop disposé à les écouter et à les suivre.
Ne croyez pas, lui dirent-ils un jour, que le peuple de Ioïo soit ,»ussi heureux qu'on veut bien le dire. Nous savons, par des rapports secrets et sûrs, qu'il souffre de la faiblesse de caractère du roi votre père, et qu'il fait mille vœux pour vous voir monter sur le trône. Votre père est vieux ; il n'a plus de tête ni d'énergie ; il se laisse conduire par de vieilles " tètes à perruques comme la sienne. Eh ! que sera-ce, si -la prédiction s'accomplit? car vous savez qu'une fée lui a prédit qu'il vivrait cent vingt ans. Il n'est qu'à la moitié de cette longue carrière, et quand il mourra, vous aurez quarante ans de plus, ce qui vous fera soixante-ejouze ans. Le bel âge, pour mon' ter sur le trône ! peut-on jouir alors des douceurs de régner ! à votre place je hâterais cet heureux moment.
Fallace, qui devine ce qu'ils f étendent par ce» mots, frémit et leur répond eu héritant : Comment?
L'ILE D9 cristal. 27
«t par quel moyen? — Ma foi, réplique Scylla, je ferais mentir la fée. Nous vous sommes si attachés, prince, que nous ne vous demandons que de ne point nous troubler dans l'exécution d'un projet que nous avons. — Quel projet? — Ne seriez-vous pas content de régner? — C'est mon plus grand désir! quand je ne régnerais qu'un an, qu'un mois, je meurs d'envie de régner. — Eh bien! demain vous monterez sur le trône qui vous est dû, et vous l'occuperez longtemps, car personne n'aura le droit de vous le disputer. Mais, pour rendre vacant ce trône occupé jusqu'à ce jour, nous pardonneiez-vous, si?...
Le prince se retourne et sort, n'osant prononcer ni un aveu ni un refus.
Les deux courtisans se frottent les mains avec joie, et se disent : Pour le coup, nous allons devenir ministres et tout-pnissants, avec un jeune fat de cette espèce, que nous mènerons à notre grl.
Fallace avait placé Carybde et Scylla auprès de son père, dont ils étaient les premiers valets de chambre. Ces deux misérables, qui couchaient dans la chambre du roi, se" saisirent, pendant la cuit, de ce malheureux prince, l'étranglèrent avec le bandeau royal lui-même, et le portèrent, dans un chariot bien couvert, à l'entrée d'un bois où v'* l'enterrèrent.
Ce crime com'nis, ils revinrent au point du jour, mais par un ora^e épouvantable, pendant lequel le tonnerre manqua vingt fois de les écraser. Cel. of âge leur servit à couvrir leur atrocité. Ils prétendirent que le vieux roi, ayant voulu aller chasser de grand matin avec eux deux seulement, la foudr«
était tombée sur lai et l'avait réduit en poussif rr, de manière à ne laisser aucune trace de ses ossements.
Fallace fut aussitôt proclamé roi, et pour se dom» ner un air intéressant, il feignit le plus violent désespoir, arracha ses vêtements, en prit de lugubres et se refusa à prendre toute espèce de nourriture 5 on devine qu'il se dédommageait, la nuit, de l'abstinence du jour, et qu'il faisait bombance, avec ses deux complices , dans l'inférieur de f-on palais. Fleur-de-Neige, profondément affligée, ne joua point la douleur: la mort du roi, son beau-père, lui iit verser tant de larmes, qu'elle en tomba malade, et que Ton craignit pour ses jours. Fallace l'aimait; il lui prodigua les plus grands soins et là consola peu à peu, en pleurant avec elle la mort d'un père pour lequel, disait-il, il aurait donné sa vie.
Ainsi ce barbare hypocrite feignait de regretter
un père qu'il avait ISe traçons poÎLt ce mot
horrible.
Pendant sa convalescence, Fleur-de -Neige devint mère d'un petit prince charmant , qui réunissait déjà la beauté de sa mère à celle de son père. Fallace, devenu roi de ïoïo; voulut appeler les (ées à la naissance de son fils, mais aucune ne vînt : toutes connaissaient son crime et l'avaient en horreur. **
Un mois s'était écoulé depuis la mort du bon roi de loin , qui avait arraché des larmes de tous les \. „,, lorsque Fleur-de-Neige, parfaitement rétablie, voulut aller pleurer au pied du magnifique
l'île de cristal. 29
tombeau que Fallace avait fait ériger à son père, a l'entrée de la forêt, à la place même où l'on prétendait «jue le feu du ciel l'avait réduit en poudre. Fleur-de-lN'eige exigea que son époux l'accompagnât, et qu'il n'y eût seulement qu'eux deux qui y allassent. Fallace demanda que Scyila el Carybde y vinssent aussi, et Flaur-de-Neige, quoiqu'elle u\;imât pas ces deux courtisans, y consentit pour plaire à son époux.
Ils s'acheminent tous les quatre vers le tombeau. Flear-de-Neige s'y précipite en baisant, en arrosant de ses larmes le marbre glacé qui couvre la cendre du meilleur des pères et des rois, Tout à coup, la tombe s'ébranle, s'entr'ouvre, laisse échapper un objet qui prend des formes différentes, suivant les yeux qui devaient le regarder. Ab * mon ami, s'écrie Fleur-de- Neige, voyez-vous cette blanche colombe qui sort de ce tombeau, et prend sou vol vers les cieux ?
La blanche colombe n'av?.it pas paru telle aux yeux de Fallace ; il avait vu un diable qui, le regardant avec. des yeux de (eu, semblait prêt à s'élancer sur lui. Pour Carybde et Scyila, ils n'avaient vu que deux épées flamboyantes qui étaient venues s'agiter sur leurs têtes comme l'épée de Damoclès. Au même moment, tous les arbres de la forêt paraissent dégouttants de sang, pour ce3 trois derniers, et ils entendent autour d'eux d'affreux mu« gisements.
Pendant que Fallace , Carybde et Scyila soct* saisis d'horreur, Fleur-de Neige leur dit ff voix douce ; Quel prodige est-ce cete î Js es &èB
30 COISTES DES PEES.
parfont que des roses, des lys et des muguets. L'air eu est embaumé ; ces arbres mêmes sont tout cou; verts de fleurs! — Retournons, lui répond Fal- Uce d'une voix altérée, retournons au palais. Une méchante fée exerce sans doute ici sa puissance inlernaie. Reine, donnez-moi la main et sortons de ce lieu.
Fkur-d^-Neigc s'étonne que son époux parle de puissance infernale, car elle n'a vu qu'un lieu de délices. Ainsi tout s'embellit aux yeux de l'innocence, tandis que le plus beau jour devient une af* freuse nuit pour le coupable.
De retour au palais, Fleur-de-Neige rentre dans son appartement et le roi dans son cabinet avec ses deux complices. Quand ils furent seuls, Faliacedit: Je crois, mes amis, que le diable aux yeux enflammés me suit partout !
Ses deux confidents lui répondirent en tremblant : Ces deux épées flamboyantes sont toujours suspendues sur nos lûtes! les voyez-vous? — Non. Et mon diable est-il visible à vos yeux? — Non, sire. — II est pourtant là, là, qui fixe ses regards affreux sur toute ma personne.
Soudain un bruit singulier se fait entendre par la cheminée. Nos trois criminels restent interdits. Ils voient descendre de cette cheminée une foule de petits serpents qui entrent dans leurs bouches, pénètrent dans leurs gosiers et descendent jusque dans leurs cœurs. Une voix leur crie :
Je vous envoie la troupe dévorante des retiiords ' ils ne vpus quitteront plus.
Fallace, Scylla et Carybde se sentent enfin dévo-
LILE DE CRISTAL. 31
rer !e cœur par des vers rongeurs, et ils éprouvent des douleurs affreuses.
Failare s'écrie : Qui que tu sois, fée, enchanteur, démon, pardonne-moi ,• je ferai tout ce que tu voudras pour expier mon crime.
Carvbdeet Scylia, succombant à l'excès ds leurs souffrances, quittent ïaliace et le laissent seul.
Un perroquet^ qui est en cage dans un coin du cabinet de FaMace, s'écrie : Le parricide mourra. — Quand V demande titnidemeut Faliace. Consulte ta pendule,
La pendule du grince était à quantièmes, et ne se remontait que tous les dix ans. Il la regarde et lui dit : On prétend que je mourra: bientôt... En quelle année?... dans quel mois?... quel jour?... à quelle heure ?
À chaque question que lui fait Fallace, les aiguilles de la pendule, tournant rapidement, lui désignent Tannée dans laquelle on est, le même mois, le même jour, à minuit.
Ii tombe sans connaissance dans un fauteuil, et ne reprend ses sens que pour se rendre au dîner, où on l'avertit que Fleur-de-IVeige l'attend. Il est souffrant, pâle, agité, et rejette cet état sur une indisposition ; mais que devient-il lorsqu'il voit que fout se métamorphose soiis ses doigts? Les mets de la table sont, pour lui seul, ries lambeau* de chair humaine. Son vin est un fiei ilont il no i-cu; |ppp - ût. Tout se dénature. 11
ne peui ni noire ni manger, tandis que sa vertueuse moitié trouve tout excellent, et l'engage en vain à touciier a quelques mets qui lui paraissent exquis.
Fallace ne peut tenir à cette situation. Il court au pied des auîels ; il supplie l'èlre de miséricorde ou. de lui pardonner, ou de lui ôter la vie. Il revient cheÈ lu' un peu plus tranquille.
On lui dit qu'une princesse étrangère, dont la livrée et les voitures sont magnifiques, désire lui parler seul dans son cabinet. Il entre; il voit une dame brillante de jeunesse et d'atours, qui lui dit : Fallace, me connais-tu ? — Non, madame. — Je suis la fée des Chouettes, que ton père appela lors- • que .tu vis le jour pour la première fois. J'eus la maladresse, lorsque je te douai de tous les agréments du corps et de l'esprit, d'oubjier ton cœur. Je le laissai imprudemment dans l'état où lu nature l'avait formé, et je ne pensai pas à le rendre meilleur. Aujourd'hui, cela m'est impossible ; triais j'ai entendu tes vœux, tes cris, et j'ai eu pitié de toi. Tu as désiré le trône, ne fût-ce, as-tu dit, que pendant un mois. Ce mois est expiré. Tu vas cesser de régner. Ainsi, tu as commis un crime inutile ; et quel crime, misérable!... Tu vas l'expier de mille manières, et tu mourras ce soir, à minuit... Tel est l'arrêt du destin. A moins que, par un repentir sincère, par une longue pénitence, par l'exercice de toutes les vertus, tu ne fléchisses la tolère céleste. Par égard pour ta digne compagne, pour son fils, qui ne peuvent être victimes de ton forfait, on peut te laisser la vie; mais il faut la mériter pejr des épreuves sans nombre.
Parlez, madame, s'écrie Fallace, je sui; prêta tout. ~— Écoute : ce jour m» e t'es q ip l'étoile du soir brillera du côté de l'occident, tu sortiras
genl de ton palais ; tu visiteras, ks sombres forêts, les vastes plaines. Tu entendras les éclats de la trompette guerrière, ou le son lugubre de la cloche des nions. Tu dirigeras tes pas de leur côté, et je lâcherai de faire le reste. Voilà un petit bouclier que je te donne : J'ai écrit dessus, avec ma baguette magique, remords et repentir. Tu ne t'en servira* que dans les grandes occasions. Adieu : fte dis rien à la vertueuse Fleur-de-Neige ; mais rends-toi digne de la revoir.
La fée disparut, et Fallace, ayant caché sur lui le petit bouclier, se sentit tellement soulagé que, se précipitant à genoux, il en remercia la Providence. Il se rendit ensuite auprès de sa femme, et lui dit : Madame, les intérêts de mon royaume me forcent à entreprendre à l'instant un voyage qui, je l'espère, ne sera pas long. Je vous remets mon sceptre, ma couronne. Gouvernez et régnez en mou absence, et priez le ciel qu'il me fasse réussir dans le plus saint comme daDs le plus louable des projets.
Falîace embrasse en pleurant son fils, que sa mère nourrissait, et, sans répondre aux questions de cette dernière, il rentre dans son cabinet, se munit de son précieux talisman, descend dans l'immense parc du palais, et attend là que l'étoile du éoir lui annonce l'instant de son départ.
Elle ne tarde pas à briller ; Falîace se prosterne devant elle, fait sa prière et part.
Il marche toute la nuit saus r;en voir, sans rien entendre. Le lendemain, il s'aiïeoit. niés d'une fontaine d'eau pure, au fond d'une épaisse forêt.
Si «ESTES DES FÉES.
Il s'y désaltère et s'endort. A son réveil, la nuit est des plus sombres. H s'enfonce dans les tailiia de la forêt, et bientôt il entend le son de la trompette qui fait :
Ton ton, ton ton; ton ion, ton ton, tontaine ton ton, tontaine Con ton.
Faliace s'éc.ie : Enfin, je \ous entends, trompette éclatante, qui êtes sans doute celle du juge* nient dernier !
Où êtes-vous? De quel côté? Qui vous fait ainsi m'appeler ?
Tontaine, tontaine, tontaine, ton ton.
Est-ce ur génie, est-ce un démon, qui tire de vous «es sons bruyants ?
Tontaine ton ton, tontaine ton ton, tontaine ton ton, tontaine ton ton... ton ton, ton ton, tontaine, tontaine ton ton.
Faliace cour! du côté où il l'entend ; mais elle se fait, et ii s'enfonce daus les-bruyères qui lui déehicect les jambes jusqu'aux genoux. Il suit tcujours hà même direction... Quel est son étonnement (qc-diid il entend, derrière lui, h bruit d'une chasse, cks chiens qui aboient, et le son du la même trompette du côté opposé à celui où il l'a entendu d'abord !... il se retourne, et il voit briller, près île lui, les yeux perçant* J'une foule d'animaux féroces, qui veulent l'empêcher d'aller vers la trompette. Ces tigres, ces lions, ces panthères rugissent et s'appiètenl à \.è dévorer. Faliace pense soudain à son pe:iî bouclier ; ii le met à son poing et le montre à ess bétss ftiufliQui toutes se sauvent c&m les beat.
D marche alor» vers la trompette ; mais elle a changé encore de place. Elle se fait entendre à présent du côté nord et très-faiblement. Il faut qu'elle soit à une lieue ! Comment pourrai-je la suivre, se dit-il, si elle voyage aiusi dans tous les sens?
Elle se tait • mais un autre phénomène fixe l'atteiitiori de Fallace. Le son lugubre d'une cloche se fait entendre tout prèsde soucreille <x din !... diu !... clin !... »
Une foule de petites clochettes font ensuite toutes à la fois : « Dindi dindiu, dindi. dindi, dindi diudin, dindi dindin, etc. »
Fallace se croit près d'une église de village. Cependant, malgré Pobscurilé, il voit un ange, tout Doir jusqu'aux ailes, qui, frappant sur un beffroi, conduit à pas lents une bande d'ombres de tout sexe, de tout âge, enchaînées toutes par de grosses chaînes dont il entend ie bruit. Il voit ces mot» écrits en lettres de feu dans les airs :
* L'ange d^> la mort conduit aux enfers les âmes de tous les criminels qui ont versé le sang de leurs semblables... Fallace, ta place est au milieu. »
Il remarque en effet une place vide dans la chaîne de tes misérables, et il frémit en pensant que c'est la sienne.
Aussitôt ces ombres s'arrêtent, menacent Fallace, détachent leurs chaînes, et veulent l'eu envelopper.
Fallace leur montre sou bouclier, en s' écriant : « Piemoi ci», repentir. Grâce ! grâce ! »
la terre s'ouvre { toutes les ombres s'y englou-
tissent ; toute espèce de charme disparait. Une lueur douce s'élève du côté de l'orient, el Fallace voit 'avancer vers lui une belle femme, vêtue de noir et de blanc , portant vers ses lèvres un cœur d'or qu'elle riaise sans cesse. Fallace craint que ce soit nu nouvel enchantement. Il tourne son bouclier \ ers elle; mais la belle femme, souriant et Varan çant plus près, lui dit : Ne crains rien de moi : je suis la Pitié, et Ton m'envoie vers toi pour adoucir tes remords, pour mettre à profit ton repeutir. Suismoi.
Fallace marche ; les ronces, les épines, les bruyères , tout s'écarte ou disparait sous ses pas. La rouîe est unie, facile et couverte de fleurs. Le soleil se lève, ajoute aux charmes des sites délicieux qui s'offrent à ses regards, et sa conductrice, le prenant par la main , le (ait détourner par un petit chemin qui les mène, en vingt pas, sur le bord d'une rivière limpide.
Fallace voit devant lui , au milieu de cette rivière , une île tout en cristal, sur laquelle bis rayons du soleil îélléchisseaî et font briller des milliers de rubis , des teux de toutes les couleurs.
La Pitié disparaît alors et laisse Fallace contempler ce superbe tableau.
Au sein de cette île est un palais, de cristal aussi, dont l'architecture est magnifique. Comme ou peut distinguer, à travers, tout ce qui s'y passe, Fallace voit une foule de peuple qui entre dans le palais,
iuillaut des fleurs, eu brûlant de IV la suite de cette multitude, on apporte un \r a
l'île de cristal. 37
que l'on place sous ie portique du palais , et
Fallace peut- il en croire ses yeux ! Sou («ère luimême , le vertueux roi de Ioîo, porté sur uu pa- /auquin, est déposé sur ce tiône, au pied duquel tou- 1" inonde se précipite avec l'altitude de la plus grande Vénération.
Mon père, s'écrie Falrace, ô mon père! pardonnez à votre fils !
Le vieux roi lui répond, et sa voi^ parvient bien à son oreille : Fils ingrat, dénaturé ! oses-tu i;npforer le pardon d'un père que tu as si vruellemenl outragé ? — Mon père ! de vils courtisans avaient égaré ma jeunesse. Pardonnez-moi, mon père ! je meurs là si vous ne nie pardonnez. — Ton repentir est-il sincère ? —Je donnerais ma vie pour vous le prouver.
La fée des Chouettes se présente à côté de Fallace, et lui montrant un livre ouvert, elle lui dit : Voilà le livre du destin. Toh père devait vivre cent vingt ans, toi quatre- vingts. Si tu terepens, ajoute ici quarante de tes années à la carrière que ton père a encore à parcourir. — On ! bienfaisante-fée! donnezmoi la plume. — Prends garde, tu n'auras plus que dix-huit ans à vivre. — Que je meure à l'instant, •'il le faut, pour que mon père passe deux siècles !
Fallace signe sur le livre du destin l'abandon de la moitié de son existence pour prolonger celle de son père, et soudain tout change à ses regards. Fallace se trouve cansson palais, dans son cabinet : son père le serre dans ses bra*, et la fée lui dit : Fallace, j'ai sauvé ce bon roi des mr.ins de ses deux assassins i tout ce que tu as vu s'est lait par mon
33 COMEÎ DES FÉES,
ordre; mais ce qu'il y a de réel, c'est que je t'a! sauvé ton père et que je te le rends. — Et moi, répond Fallace, je lui rends sa couronne, heureux de la déposer aux pieds d'un être que mon crime et sa bonté me rendent désormais si cher ! Mais ce3 deux misérables, Carybde et Scylla, où sont-ils que les fasse punir.
La fée réplique : Quoique tu n'aies pas quitté depuis deux jours ton cabinet , où se sont opérées toutes les merveilles que tu as cru voir, ces scélérats te présumant absent , se sont imagines être asstz forts pour te ravir ton sceptre et ta couronne ; en immolant Fleur-de-Neige , mais au moment où ils allaient la frapper d'un fer homicide, je 'eur ai envoyé deux tigres furieux qui les ont dévorés aux yeux même de la princesse. La voilà , elle te certifiera cet événement.
Fleur-de-Neige entre , se précipite dans les bras du bon vieux roi , en remerciant la fée de le lui avoir conservé; puis, s'adressant à son mari, elle lui dit : Te voilà enfin réveillé, mon ami ! Tu as dormi deux jours et deux nuits. J'ai ordonné que l'on respectât ton sommeil ; mai9 tes deux misérables con-' fidents en auraient bien profilé sans ces tigres que madame... — Je lésais, ma chère et tendre épouse, répondit Fallace; mais ne nous occupons que du bonheur de revoir un père dont le retour et le pardon génères^ ne sont pas trop payés de la moitié de ma vie ! — Cela, reprend la fée , n'était encore qu'uue illusion. Le ciel et ton père n'exigent pas de toi un pareil sacrifice. Vous vivrez tous dem le nombre d'années que la Piowdeute voudra bie*
vous accorde» , et vous servirez de modèles de teadresse paternelle et filiale. Fallace, souviens-loi toujours que quelque coupable qu'on soit, les remords et le repentir désarment la colère céleste, Fallace ne l'oublia jamais.
^^IM^E^^^^II • mM
fsiïmffîïïiïïïiïïaobimitùoà~tiïùi
LA BELLE TODJODilS FILANT.
CONTE
Ly avait une fois un roi et une re'nequi faisaient, ainsi que le souverain de Ioîo dont nous avons lu l'histoire, le bonheur de leurs sujets, desquels ils étaient adorés. Tout le monde, sous leur empire, était heureux, excepté eux. Livrés a d 'éternels regrets, depuis un malheur arrivé dans leur famille et que nous connaîtrons plus bas, ils passaient à gémir, à pleurer, les moments qu'ils ne donnaient pas aux affaires publiques : aussi la joie, dans leurs Etats, habitait les chaumières, tandis que la tristesse, assise sur le trône, empêchait ces bons princes de jouir de Ï9 félicité générale, dont ils étaient les auteurs.
Un jour, on leur annonce l'arrivée d'une ambassade extraordinaiî^. C'était, disait-on, le fils du roi des Mines d'Or qui venait leur communiquer quelque rhose de très-important. jLe roi et la »eine, s'étant ««ssifl sar leur trône, ordonnèrent qu'on introduisit à l'instant ce prince avec les cérémonies d'u-
Tous les appartements du palais se remplirent aussitôt d'étrangers de belle et haute stature, pof tant de» manteaux pailletés d'or et des casques cot* verts de plumes d'oiseaux de paradis , ornés chacufc d'une vingtaine de petits grelots d'or aussi, qai faisaient un cliquetis des plus agréables.
Au milieu de cette foule, on vit s'avancer un jeune homme 'Je vingt ans au plus , beau comme Apollon, et vêtu avec une richesse inimaginable : son casque était surmonté de hautes plumes en filigranes d'or de la plus grande finesse et travaillées avec une délicatesse qui annonçait l'ouvrage des fées plutôt que celui des hommes. Du milieu de ces plumes sortait une aigrette de diamants dont le plus petit était gros comme le bout du pouce, et autour du casque étaient suspendues dus petites clochettes d'or si arlistement faites, que formant plusieurs tons de musique, elles faisaient entendre, quand le prince marchait, une harmonie céleste qui semblait être celle des anges.
Cejeune prince salua le roi, la reir.e, et leur dit : Illustres souverains ! vous avez sans doute entendu parler de Ja terre aux Mines d'Or, qui forme un royaume considérable du côté du Potose ; le bruit de la beauté extraordinaire de la princesse votre fille étant parvenu jusqu'à cet empire éloigné, j'ai supplié mon père de me permettre de vous demander sa main, et je viens dans cette intention.
A ces mots la reine permit connaissance , et l'on fut obligé de l'emporter. Le roi , plus ferme, se contenta de verser quelques pleurs et de répondre au jeune prince : Hélas ! oui, j'avais une fille ; mais
il bâfrai m ntati
elle est perdue pour moi, pour vous, pour Punivers. Entrez avec moi seul, dans mon cabinet , prince, et je vous raconterai la chose la plus extraordinaire que vous ayez ouïe.
Le roi et le prince se trouvant ensemble sans imoins, le roi prit ainsi la parole :
« Nous avions en effet une fille unique, belle comme le jour et vertueuse comme sa mère. Pleine de grâces et d attraits, elle possédait tous les talents ; elle faisait notre gloiret notre espérance, comme nous lions efforcions de faire son bonheur. Une seule chose nous affligeait en elle; c'est que 3ans afficher une fierté ridicule, elle refusait tous les partis que nous lui présentions , et, le croirait-on ? c'était la beauté, le rang et la fortune qu'elle refusait le plus obstinément. El!e prétendait que tout cela ne faisait point le caractère , auquel elle attachait le plus d'importance, et on lui aurait offert la main du plus beau jeune homme, la vôtre par exemple, prince, qu'elle nous aurait refusé avec plus d'éloignemeut que si vous eussiez été moins bien lait. Nous désespérions de pouvoir jamais l'établir lorsqu'il arriva un événement qui la punit bien cruellement de ses refus opiniâtres , et qui nous plongea dan? une douleur et danj des regrets éternels.
» L'enchanleur Mordicus , le plus beau, mais en même temps le plus sachant des enchanteurs*, vit par malheur notre fille , et en devint éperdu m eut amoureux. Ce' enchanteur, qui possède des trésors Immenses, nous la demanda en mariage. No't» lui répondîmes ijù,*îl aurait bôtré consentement s'il pouvait obtenir celui de uuU'e fille. Il lui parla de *on
LÀ iÉtii Mit
amour : mais quoiqu'il eût cinq pieds huit pouces, la plus belle figure, la jambe la mieux faite, la princesse, après l'avoir longtemps examiné d'un air inclinèrent, le refusa net, et, se jetant dans nos hras, nous déclara , en versant des larmes de sensibilité, qu'elle ne voulait ni se marier ni nous quitter.
» L'enchanteur se retira furieux , murmurant entre ses dents qu'il saurait bien se venger d'une pareille insulte, et il quitta ma cour à l'instant même.
» Nous nous félicitions de nous en voir débarrassés, lorsque le lendemain même, la princesse notre fille étant allée embrasser sa mère nourrice, qui était un peu malade, fut bien étonnée de le voir paraître devant elle. Il faut savoir que la nourrice de ma fille habite la première maison du petit hameau qui est au bout du parterre de mon parc. Ma fille étant entrée chez elle, et la trouvant au lit, voulut lui tenir quelques instants compagnie. En conséquence, l-a jeune princesse prit le roiiet, le fuseau <te la bonne femme, et se mit à filer près du lit en eapsan- avec la malade. Notez qu'elle avait bien fermé fa porte d'entrée pour n'être pas surprise, dans ce pieux devoir, par des curieux indiscrets.
» Tout à coup une grande cruche de grès qui était dans un coin de la cheminée se brise en morceaux ; l'enchanteur en sort et s'écrie : Fille insensible et hautaine, persistes-Hi dans ton refus de mVponser?— O ciel 1 s'écrie ma fille, plus que jamais. — Eh bien ! dès ce moment, tu fileras jusqu'à ce que ton cœur devienne sensible, et que U
bouche ait dit à quelqu'un ces mots si doux : je vous aime ! Tu filera* sans l'interrompre, sacs discontinuer,.et jour et nuit, dans cette maison, daus cette chambre même, où tout restera dans l'état où je le trouve, jusqu'au moment où ton cœur de rocher «aura enfin s'attendrir.
» Il disparait, et depuis ce fatal moment, ma fille est là, au chevet du lit de sa nourrice, filant, filant continuellement. Quand elle allonge le fil de la main droite, la pelotte de chanvre se fournit d'elle-même à l'autre côté du fuseau, et la princesse est clouée au plancher, où son pied droit a seul la faculté de se lever, de s'abaisser pour faire tourner son rouet. Elle ne mange ni ne*boit, ni ne doit, et depuis deux ans elle est dans cette pénible situation, qui ne finira qu'avec sa vie, car nous lui avons présenté des ] r qu'elle a toujours refusés, et nous n'avons trouvé personne qui ait le pouvoir de rompre le charme dont elle est la victime. »
Le jeune prince témoigna le vif désir qu'il avait de voir, de consoler cette infortunée princesse, et le roi, espérant encore que la vue d'un si beau garçon ferait quelque impression sur le cœur de sa fille, s'empressa de le conduire à la maison de la nourrice, où la Belle était condamnée à filer éternellement.
Combien de choses singulières frappèrent les yeux du jeune prince, avant même qu'il entrât dans la < hatnbre de la nourrice!
D'abord une jeune fille de basse-cour tirait continuellement Peau d'un puits, besogne à laquelle elle était occupée au moment de l'arrivée de l'eûchan-
tetir, et, semblable aux Danaîdes/cefte jeune fiile vidait son seau clans la cour, le remplissait de nouveau, et ne faisait que cela, joui et nuit, depuis deux ans, sans se plaindre et même sans se fatiguer.
Des poules becquetaient continuellement dans un tas de fumier, Un gros chien aboyait sans relâche, aussi depuis deux ans, et un chat jouait encore avec la souris vivante qu'il venait d'attraper au moment du terrible anathème lancé par l'enchanteur Mordicus.
Dans la cuisine, un poulet à la broche tournait toujours, sans se cuire plus qu'il ne l'était lors de l'entrée de l'enchanteur. Une horloge de bois faisait entendre son monotone coucou, et un serin, dans sa cage, étourdissait les voisins par son continuel ramage.
Le roi ayant donné à sa malheureuse fille une dame de compagnie qui ne la quittait jamais, cette dame vint recevoir le souverain et le prince des Mines d'Or à la porte de la chambre où filait sa maîtresse. En entrant dans cette chambre le prince vit, dans un lit, la nourrice de la princesse, qui y gisait depuis deux ans sans être ni plus ni moins malade qu'avant la triste visite de l'enchanteur. La princesse, assise au chevet de ce lit, filait, et ne put que faire un signe de tête pour saluer son père, ainsi que l'illustre étranger qu'il lui amenait.
On entra en conversation. Le jeune prince dit son nom, sa qualité, détailla ses richesses, et finit par supplier la belle fileuse de lui accorder sa main. La Belle le regarda avec attention, fit un mouvement
(!<• îête en signe de refn;, et se p-mit à fiVr. Ce fui en vain que le prince et le roi insistèrent. Le roi alla jusqu'à lui reprocher de faire son mallieur et ce] :j de sa famille par une obstination insensée. La B' 1.3 persista dans son refus, et le roi la qcitta en colèl'o, lui jurant qu'il ne la reverrait plus.
Est-ce que cette Belle ne parle jamais ? lui demanda le prince en s'en retournant. — Pardonnezmoi, lui répondit le roi. Elle ne fait que parler, causeï avec sa nourrice, et si c'est la seule consolation que lui ait laissée l'enchanteur, je vous assure qu'elle en profite amplement, car elle ne cesse pas de parler j mais je vous l'avais annoncé, vous êtes trop bien fait pour avoir mérité plus qu'un simple refus par signe. Je l'ai juré, je ne la reverrai plus 1 Le jeune prince, désolé d'avoir éprouvé une pareille mortification, à laquelle il ne s'attendait pas, prit congé du roi et de la reine, et retourna dans ses Etats. Revenons à la belle fileuse.
Aussitôt que le roi et le prince eurer t quitté sa chambre, sa nourrie, iui Jit-avec hi.mei.r : Avezvous perdu le sens, mon enfant, de leîuser un aussi beau jeune homme? vous ne l'ayez donc pas regardé? — Pardonnez-moi, ma bonne ,• je l'ai bien examiné, et ce sont justement toutes ses perfections qui rr'on efiiayée. — Vous en revenez toujours à vos anciens préjugés ! — Il me l^sreud plus forts que jamais. Ne voyez-vous pas qu'un aussi beau Jeune homme, ainsi que vous le dé->igm z, est vraiment le» chef-d'œuvre de la créatitr.j? qu'il 'loit le savo.r ? que s'imaginanf être ce qu'il y a de plus beau au monde, il ne peut aimer que lui, regardant tous les autres comme bien
au dessous de lui ? que sa femme serait là ; l'admirer, pour l'entendre se vanter, pour le voir se mirer? et, ce qui serait le comble des chagtins pour cette mal-heureuse épouse, c'est qu'il aurait de trop justes motifs pour en agir ainsi. Il n'a pas fait sur mon recur la pipa légère impression, et je l'ai regarde comme on voit un beau bailon, dont le fond n'eit que du vent. Je n'ai dans tout cela qu'un regret bien douloureux : c'est de ne pas finir assez vite le cruel enchantement qui vous tient clouée dans ce lit de fa»igue et d'ennui! Hélas! si vous ie desirez, ma bonne, tju'on rappelle le prince, je l'épuuserai,
La nourrice, émue jusqu'?ux larmes, se hâte de lui répondre : Que dites-vous là, ma chère enfant! ne savez-vous pas que votre bonheur m'est plus précieux que le mien propre? vous voir heureuse ïst tout ce que je désire, et, quelque tard que vous ie soyez, je ne me plaindrai jamais que v<.us ayez prolongé un état auquel grâce au ciel, d'où nous fient la patience, ]« suis maintenant accoutumée. Choisissez un mari suivant votre cœur, et ne vous inquiétez pas de votre plus tendre amie: mon sort est encore digne d'envie, puisque je vous possède jans cesse près de moi.
La dame de compagnie vmt annoncer qu'un monsieur Ribosco désirait parler à la nourrice. Qu'est-ce que- c'est, demanda la princesse, que ce monsieur Ribosco, qui porte un si drôle de nom ?— C'est, lui répondit la nourrice, un vieux garçon à qui mon frère a loué, en mon nom, il y a trois mois, mon rez-de-chaussée, qui dont, e sur le jardin. Vous ne tous rappelez pas que mon frère est venu
me demander mon agrément pour cette location? Vous étiez là. — Oh! oui, je m'en souviens; je crois bien que j'étais là! — Il vt-ut sans doute nie payer son terme. Permettez-vous que je le fesse entrer? — N'ètes-vous pas chœ vous, ma bonne? — Oh! si vous n'aimez que les gens mal faits, cel iilà vous plaira. Je ne l'ai jamais vu, comme vois le savez, mais on dit que c'est l'être h plus disgracié de la nature qu'on connaisse.
Ribosco entre ; c'est un petit homme chauve, boiteux, bancal, borgne, bossu, et qui a la figure sablée de grains de petite vérole, ce qui l'a totalement défiguré. Il salue et dit : Qui de vous deux, mesdames, est la bonne, l'obligeante hôtesse à qui je dois payer mon terme ?
On lui montre la nourrice : il lui donne de l'argent ; puis, passant devant la belle fileuse , il met un genou en terre en lui disant : Puissé-je , avant de mourir, voir finir les maux d'une aussi belle et aussi intéressante princesse, dont on m'a raconté l'histoire! et puisse être pris un jour, dans ses pro. près filets, le méchant enchanteur qui a causé tant de malheurs !
La Belle, qui ne l'avait pas encore regardé, jette les yeux sur lui, se retourne en faisant un signe d'horreur, et s'écriant : Ciel : quelle figure !
Ribosco feint de ne pas entendre cette humiliante exclamation. La nourrice lui dit : Comme vous parlez de l'enchanteur, M. Ribosco ! prenez garde; s'il vous entendait!... — Oh, madame ! je *uis uu sujet trop bas, trop indigne de sa vengeance. Ces sortes de gens n'en veulent qu'aux personne*
I,A BELLE TOUJOURS FILAWT. 49
belles, noble» et riches. D'ailleurs, que nie fetniiil ? Pourrait-il me rendre plus laid que je suis? Je l'en défierais! Laissons cela. —Pourquoi ro'appeliiezvous tc»ut à l'heure bonne, obligeante hôtes .se? tous ne nie connaissiez pas avant cette démarche. »— Je vous connaissais par vos bienfaits. Du moins, monsieur votre frère m'a dit que c'était par votre ordrequ'il avait rendu mon logementcommode au point où il l'est. J'aime à peindre, à faire de la musique. Vous avez rendu le jour de ma chambre plus beau, la voûte de mon cabinet plus sonore; et ce que je puis désirer en embellissements , je l'obtiens toujours à l'instant.
La belle fileuse lui dit sans oser le regarder', tant il lui parait affreux : Vous cultivez les arts? vous avez donc été bien élevé ? — On ne le croirait pas, belle princesse ; mais, tel que vous me vo\ez, je suis le fils d'un roi ; d'un roi détrôné , il est vrai ; mon pèrs, Ribosco de Malarida", possédait un empire considérable dans les Indes ; trahi par des courtisans , chassé de ses Etats par des hordes de sauvages , il m'emmena tout petit en Europe, où j'eus le malheur de le perdre , mais je possède des titres qui constatent ma haute naissance ; c'est tout ce qu'il m'en reste !... — Le roi, votre père, vous a-t-il laissé de la fortune ?— Assez pour me faire exister gans le secours d'autrui. Il avait emporté des Indes des trésors immenses en diamanls, en perles, en bijoux. Ces trésors je les ai encore, j'en pourrai profiter pour vivre en grand seigneur si j'avais plus d'ambition. — Pourquoi n'avez- \oas pas celte ambition, puisque vous pouvez la
satisfaire? — Princesse , je ne connais qu'un état qui rende complètement heureux dans la vie ; c'est celui qui n'oblige ni à commander aux autres ni à en êtie commandé : avoir assez pour soi , assez encore pour secouiir l'indigence, t'est la seule fortune désirable pour le sage, et e'est la mienne. — Mais que faites-vous de ces trésors ? — Ils sont dans un grand coffre où je ne les regarde jamais. Je me contente de penser que, si je trouvais une femme qui daignât prendre un magot tel que moi, je me ferais un bonheur de les mettre à ses pieds. — Vous présumez alors que l'intérêt seul pourrait décider une femme à vous époueer, et croyez-vous qu'elle vous aimerait si elle n'était guidée que par ce vil sentiment? — Je ferais mes efforts pour m'en frire au moins estimer. Me comparant avec ma compagne, voyant en elle la divinité même , appréciant en outre l'énorme sacrifice qu'elle m'aurait fait en m'épousant préférablement à tout autre, mon unique occupation serait de voler au-devant de ses moindres voeux , de la chérir, de l'adorer, et, si elle pouvait deviner ce cœur qui bat sous cette vilaine enveloppe, elle finirait par s'habituer un peu * ma laideur.
La princesse le regarde encore une fois, et avec un étonnement tel qu'une vive rougeur couvrit subitement les joues du modeste Ribosco. La princesse en fut surprise, et Ribosco craignant d'être importun , se hâta de se retirer, après avoir fait set adieux avec la plus grande politesse.
Sur le soir, une musique se fit entendre extérieurement à la porte de la chambre de la belle
fileuse. C'était une voix des plus gracieuses qui chantait une romance accompagnée des sons mélodieux d'une harpe. Qui chante à cette porte ? demanda la princesse.
On lai répondit : C'est Ribosco.
Quelle charmante voix! continua la Belle et que sa romance est touchante ! Je voudrais bien l'ajvprendre. Dites à Ribosco qu'il entre. Ma bonne, permettez- vous qu'il me chante ici sa romance ? — Très-vol on tiers, mon enfant, quoique cet homme-là ne soit pas dangereux pour votre cœur ; car il a beau avoir des talents, il est trop laid aussi.
Ribosco entre timidement en portant sa harpe. On m'a appris, dit-il, que la princesse daignait me permettre de lui chanter ma romance, mais je la conjure de permettre que je lui tourne le dos , de peur qu'en voyant mon affreuse figure elle prête moius d'attention à une chose que j'ai composée tantôt pour elle.
Il se met derrière la Belle et chaute. Quand il a fini, la princesse s'écrie : On n'a pas une voix plus tendre, plus pure; elle va à l'âme. Oh ! apprenezmoi tout de suite cette charmante romance. — A l'heure qu'il est, je n'oserais; il est bien tard. Princesse , vous avez peut-être besoin de repos ? — Oubliez-vous, Ribosco , qu'il n'est plus pour moi, pour ma bonne nourrice, de repos ni jour ei nuit ? Nous ne prenons aucune espèce de nourriture, et nous veillons, elle et moi, la nuit comme le jour, sans que cela même nous rende malades. Une cruelle vengeance m'empêche en outre de quitter, une seconde seulement, ce fuseau ? ce chan-
vre et ce rouet. — Permettez-moi de vt>us dire que
cYst votre faute. Ou vous a présenté d*»s partis sor-
tnhles, et.... — La...., la romance, s'il vous plaît;
à moins que vous ne vouliez vous reposer. — Oh!
hellf! princesse, je passe les naits très-facilement.
Ne m'enviez pas, celle-ci, le bonheur de vous être
agréable.
Lh Belle apprit la romance. Elle exigea que Ri-
bosco laissât sa harpe chez elle, et, toutes les nuits,
il vint lui faire de la musique, ce qui donna quelque
diversion aux regrets de la princesse.
Ribosco, qui dormait une partie de la journée^ employait l'autre à peindre. Il avait fait sou portrait, et, pour donner à la Belle une idée de son talent en ce genre, il le lui apporta. Pardon, lui dit-il, si j'ose doubler à vos regards un si laid personnage, mais c'est une mortification de plus que le ciel me force d'essuyer, et que je subirai avec résignation.
La Belle compara le portrait avec l'original, et lui dit : Vous n'êtes pas beau, sans doute, Ribosco; mais vous vous êtes encore enlaidi. — Princesse, cela est-il possible? —Cela est. Vous n'avez pas mis dans ces yeux-là tout le feu, tout l'esprit qui brillent dans les vôtres. Ce nez est trop écrasé, vous l'avez moins mal. Ce front, comme il est bas! le vôtre est plus noble. En un mot, si vous avez fait ce portrait par coquetterie, pour vous faire trouver moins laid que lui, vous avez réussi. N'est-il pas vrai, ma bonne?
La nourrice trouva aussi que Ribosco était mieux que sou portrait. La Belle voulut avoir le sien à son tour, et Ribosco se mit à l'ouvrage. Pendant le*
iéances qu'elle fut obligée de lui donner, elle eut l'?u d'admirer l'esprit, les sentiments nobles, déli- <ats, les manières distinguées et franches qu'il sul déployer dans la conversation. Il lui donna sur sa naissance, sur sa famille, tous les renseignements qu'elle désira, et la société du plus mal fait de tous les bossus devint bientôt indispensable à la fière et dédaigneuse prinioss*.
Un soir qu'il lui parlç't avec feu, elle ne put s'empêcher de tourner la tête vers sa nourrice, en s'écriant : Convenez ma bonne, qu'il est bien aimable.
La nourrice nerépondit pas, contre son ordinaire ; la Belle s'aperçut que la bonne femme s'était endormie pour la première lois depuis près de trois ans. Quel prodige, dit-elle: elle dort !... Et moimême, mes yeux s'appesantissent... mes doigts quittent le fuseau... Je... je perds connaissance.
Elle s'endort à son tour.
Ribosco, enchanté de cette faveur du ciel, recommande sa chère princesse aux soins de la dame de compagnie, et se reîire chez lui.
Le lendemain matin, nos deux femmes se réveillent en même temps, et soudain le fuseau revient se placer sous les doigts de la Belle, qui voit ainsi avec douleur que son supplicen'a été suspendu qu'un moment. Elle file, file, file de nouveau.
Ah! ma bonne, dit-elle, quel bonheur d'avoir dormi! Mais pourquoi faut-il que ce précieux sommeil ait été troublé pai an songe des plus singuliers? J'étais dans le palais du roi, assise sur le trône à la place de ma mère, et j'avais auprès de moi, au lieu
mon père, lecroinit-t-on? Ribosco! oui, Ribosco lui-même. Il était mon époux, roi de nos F.îats, il dictait, du son de voix le plus sonore, des lois qui semblaient à tout le monde aussi nages que propres à faire le bonheur de ses peuples. D'autres souverains venaient le consulter sur l'ait de régner, et tous oe le quittaient qu'en s'écriant : Oh! le bon roi ! Oli ! le grand roi !
Quoi ! dit la nourrice, Ribosco était sur le trône avec sa vilaine forme? — Avec sa vilaine forme. Ce< pendant elle semblait ennoblie sous la pourpre et la couronne dont il était céeoré, et cette couronne, bien plus brillante que celle de mon père, jetait un éclat si vif que j'en étais éblouie. — Ah ça, confidence pour confidence : j'ai rêvé^ussi, moi. Je n'étais plus dans ce lieu, mais dans un«jardin délicieux, un véritable paradis terrestre. Ribosco y était aussi, et recevait là les hommages d'une foule d'êtres aérieus, qui chantaient, ah ! comme si c'était la musique des anges. Tout à coup des fanfares se firent entendre. Vous parûtes, brillante d'attraits et d'atours ; portée en triomphe sur des coussins de roses ; vous en descendîtes; puis, posant une couronne d'or sur la tête de Ribosco, vous me dite*: Ma bonne, voilà mon époux. Tout le monde s'écria : « Lui seul mérite de l'être, et le charme disparut ; je me réveillai. »
La Belle réfléchit, et dit : Ma bonne, que signifient ces deux songes? — Le vôtre veut dire que vous aimez Ribosco. malgré son extrême lailieur. — Il est certain que je ne le trouve plus si repoussant qu'autrefois ; mais que je l'aime, ma bonne, cela est-il présumable? Moi, je préférerais à tous ceux
quaj'ai refusés, un homme affreux de stature, sans fortune, sans état I — 11 est fils de roi; sa naissance...
La nourrice n'a pas le temps d'achever : la porte s'ouvre, et l'on voit entrer Ribosco à la tête d'une dizaine d'Indiens richement vêtus. Lui-même est habillé magnifiquement à la mode de son pays, et ce ruhe habillement dissimule une grande partie de ses imperfections. Je vous demande, dit-il, belle princesse, pardon, si j'ose vous présenter des étrangers. Ils arrivent des Indes, et m'apprennent que les peuples démon père redemandent le fils de leur roi pour le couronner. Je pars à l'instant pour régner sur des amis plus que sur des sujets (vous connaissez mes principe* là-dessus, nous en avons assez causé), et je n'emporte qu'un seul regret, c'est d'êire privé à jamais du bonheur ijue je goûtais à vous offrir des consolations dans la malheureuse position où vous a mise une injuste vengeance. Je ne vous demande que la faveur d'emporter votre divin portrait. — Si je vous le donnais, je vous prierais de me laisser le vôtre ; mais, prince, vous ne partirez point. — Il le faut, princesse; le bonheur d'un grand peuple réclame ma présence, et j'aurais à me reprocher de laisser mettre à ma place un autre ro.i, qui pourrait être un tvran pour ce bon peuple. Adieu, madame.
Il s'éloigne. La Belle le rappelle : Ribosco f «» Qut* me voulez-vous f
Il tombe à ses genoux, et lui prend une main qui se détache si facilement de son ouvrage que le
seau tombe par terre. Ribosco, coutinue la Bell*
si vous voûtes absolument régner, il y aurait ici une... une couronne... — -Laquelle madame? — O ma bonne, suis -je assez faible ! vo»s m'entendras mieux que lui.
Ribosco se relève, et dit : Il est te m os rie vous quitter, madame; plus tard, je ne le pourais... — Et moi, Ribosco, Je souffre horriblement aussi! — Quelle en est la cause? — Eh , Ribosco, c'est que je vous aime !
A peine a-t-elle prononcé ces mots que le fuseau, le rouet, le lit de la nourrice, tout disparaît. La bonne nourrice est sur ses pieds, pleine ds santé, et regardant tout ébobie ce qui se passe. Ribosco n'est plus Ribosco; à sa place, on voit le beau jeune prince fils du roi des Mines d'Or, qui était venu lui demander sa main. Ces mots, je vous aime, ont rompu le charmb partout; les animaux se taisent; les horloges ne sonnent plus, le rôt s'arrête à la broche, et la fille qui puisait de Peau est rendue à la libre volonté de faire ce qu'elle veut. La belle fileuse elle-même, parée de vêtements riches et galants, est assise sur un sopha d'or et de rubis. EIU se lève en s'écriant : Que vois-je !
Vous voyez, lui répond le prince, non l'affreux Ribosco, non plus le prétendu roi des Mines d'Or, mais le fils de votre ennemi, de l'enchanteur Mordicus lui-même!... Mon [ ère, qui avait épousé une mortelle, eut le malheur de la perdre il y a quatre ans. Dans son désespoir, il avait juré de nejamais se marier. Mais il vous vit, et qui vous voit doit renoncer à garder sa liberté. Il osa demander votre main; vous la lui refusâtes. Indigné d'un relus que.
vu ses perfections, ses richesses et sa puissance, il ne croyait pas mériter, il se livra, je l'avoue, à un senti» meut de ^engeance bien cruel pour vovs. Je l'entendis raconter cet événement, se vanter de vousavoir^uinie de votre indifférence;, faire vutreélogeen même temps, assurer que vous étiez laplus belle de^bei les ! Unsentiinenr d'intérêt toucha mon cœur, et je voulus voir par moi-même si mon père, exagérait votre beauté; mais je n'avais que dix-huit ans, et ce n'est qu'à l'ago de vingt ans que les filsd'enchanteursjouissent du privilège d'user du pouvoir magique, comme leurs pères. J'attendis donc ma majorité; dès-lors, je me fis passer pour le fils d'un prétendu roi des Mines d'Or, persuadé que, sous mon nom, je réussirais moins bien auprès de vous. Je demandai votre main ; je ne pus l'obtenir, je l'avais prévu. Soudain, je transportai dans une île lointaine le véritable Ribosco, qui demeurait chez la nourrice depuis trois mois ; je pris son logement, son nom, sa figure, et c'est enfin, sous cette forme originale, que j'ai eu le bonheur de réparer le mal que vous avait fait mon père, de vous plaire, enfin. Ne croyez pas avoir perdu au change du côté du cœur : mes sentiments sont les mêmes que j'ai manifestés sous la plus affreuse enveloppe; et mon père, qui consent à notre union, me cède, en présent de noces, quatre arpents de mines de brillants dont les moindres sont de la force de ceux que vhis voyez à mon casque...; mais permettez-moi de vous conduire au palais des
vertueux et respectable sauteurs de vos jours, dont
nous devons sécher les larmes.
Le roi et la reine lurent aussi étonnés que joyeux