‹ Contes des féesChapitre 7 sur 14 · B1SC0T1N · texte numérisé non relu

B1SC0T1N

dans ce village, et qu'aujourd'hui tu développes une érudition et un esprit vraiment extraordinaires?

— Il y a quelque chose Je viai dans tout ceia, monseigneur, et jo ne puis pas avoir la fausse modestie Je dissimuler que je possède en ellet tout Pesprit qu'un homme peut avoir. — Ce serait presque en manquer que d'en convenir ; car il vaut mieux taire briller son esprit que de s'en vanter.

— Monseigneur a parfaitement raison , mais à l'égard de toute autre personne que moi. Qu'il veuille bien réfléchir qu'ayant passé six ans pour une bêle, j'ai bien acquis le droit de dire aux gens : Vous vous êtes trompés, je ne Tétais pas ; j'ai au contraire infiniment d'esprit; je me fais à présent un

devoir de vous le prouver. — Pas mal répondu

Mais pourquoi as-tu joué ce rôle qui t'a valu des sottises et des coups? — Monseigneur , chacun a son secret; j'avais bien mes raisons pour eu agir ainsi , et il m'est défendu de les dire. — En ce cas, je ce te presserai plus de questions là-dessus. Il est impossible d'avoir une idée plus bizarre que celle de se faire passer pour un imbécile , .quand on ne l'est pas; mais je me contente de te demander que tu me donnes des preuves de cet esprit qui t'est venu, tout de suite, ou que tu as si bien voilé.

Bi->cotin se rapprocha du comte et lui répondit : J'osera'i dire à monseigneur que la sommation qu'il me lait prouverait presque qu'il n'entend pas trèsbien ce que c'est que l'esprit, ni en quoi il consiste. Peul-OD le faire briller à volonté comme un artt comme un musicien qui joue en perfection d'an instrument ? celui-là prend son violon ; il voui

CONTES Di.S CEE*.

étonne, it vous enchante, il vous ravit. Il finit et vous a donné une preuve irrécusable de sou talent. Mais une preuve d'esprit , c'est bien différent ; un langage pur l'annonce d'abord dans un homme. Sa pensée vient ensuite s'exprimer sur ses lèvres avec une précision, une netteté qui annonce de Tordre , de la raison, et de l'harmonie dans ses idées. Il ne dit rien comme un antre. Il orne tout, il embellit des fleurs d'une rhétorique serrée , claire, lumineuse; enfin il fait qu'on est charmé de sa conversation, qu'on voudrait toujours le voir et l'entendre. Il ressemble à ces belles fleurs d'un parterre, qu'on a peine à quitter, dont l'odeur suave ■vous suit encore au loin , même quand vous ne les voyez plus.

Le comte se retourne vers la comtesse son épouse, qui a voulu voir ausssi Biscotin , et lui dit : Qu'en dites-vous, comtesse ? y a-t-il rien de plus étonnant que ce garçon-là ? — J'en suis euehautée, mon 'lier comte. Je comptais bien rire de ses balourdises; mais je vous avoue que je ne trouve rieq de plaisant dans tout cela. Je l'admire, voilà tout.

Biscotin réplique : L'admiration, madame la comtesse, doit être réservée pour les dames. La lemme, ce inerveilie'ux ouvrage de la nature, est, quand il sort bien fait des mains du Créateur, urs composé de toutes les perfections humaines., même idéales. Voyez une femme complètement belle; elle I tout bien, depuis le plus petit doigt du pied, jusqu'à la pointe de ses rljeveux. La carnation, le teint, tout est parlait ; et si l'on détachait de son ensemble, un de ces charmes, ce charma unique ferait ea«

§iscom. 17

core la beau*é d'une autr<* femme de beaucoup moins bien m elle. Voilà pour son physique. Son moral est encore plus admirable. Je n'en ferai pas le détail, attendu que tous ceux qui aiment les dames connaissent comme moi, leurs vertus^ leur tait fin, délicat, leur pénétration, et surtout leur aimable et (ïouce sensibilité. Gardons pour elles notre admiration ; les hommes ne doivent tendre qu'à se faire estimer.— Il est charmant, s'écrie la comtesse, et je ne me lasse pas de l'entendre.

Le comte lui répond : Qui croirait que sous cette blouse il y a tant de mérite ! Biscotin, je cherchais partout un secrétaire; vous m'en servirez.

On remarquera que le comte ne tutoie plus Bisîotin ; preuve de l'espèce de vénération qu'inspire toujours le talent. Mais ce n'est pas tout d'avoir du talent, il faut encore savoir le faire valoir avec modestie, sans trop blesser l'amour-propre des autres ; c'est ce que ne fera pas Biscotin, qui, comme l'on sait, manque de jugement.

On le fait changer d'habits, et il est vraiment trèsbien sous les vêtements d'un homme du monde, dont il a l'aisance et toutes les manières; il en est si fier qu'il ne regarde plus les gens. Il dédaigne ses anciens camarades, il se pavane, et personne n'est plus digne de l'approcher. Il traite même le comte, qu'il regarde comme un ignorant en comparaison de lui, avec un orgueil qu' étonne d'abord celui-ci, et qui le fâche peu à peu. ^uand le comte parle, Biscotin le reprend sur la langue. Si le comte lui dicte des lettres, Biscotin veut lui prouver qu'il n'a pas le sens commun, change ses phrases et

78 CONTfcS DES *ÉE9.

met son esprit à la p!are de celui de son maître.

C'est ainsi que, pour une simple lettre d'invitation à diner, que le comte commence à lui dicter ainsi : c Je vous prie, mon ami, de venir dinec demain au château. Fïous ne serons que quatre, vous, votre aimable femme, la comtesse et moi-, © Biscotin, trouvant ^la trop uni, trop familier, veut écrire :

« L'amitié duriaJB perd de son prix. Restant toujours chez vous, ô le meilleur de mes amis ! et moi chez moi, nous ne pouvons éprouver ses douces étreintes, res-sentir ses tendres émotions. C'est pourquoi je vous invite à venir diner demain au château avec mon épouse et moi. Donnez-nous yne marque sensible de votre attachement, en nous amenant la vôtre, qui fait le charme de votre vie, comme elle fait celui de toutes les sociétés qui ont le bonheur de la posséder. Nous formerous deux tèle-à-îête des plus délicieux. »

Le comte trouve avec raison que tontes ces belles phrases forme-nt un véritable galimatias ; Biscotin prétend que c'est là le style n'es nobles et des beaux esprits. Par exemple, dit-il, est-il <\*c votre dignité, monseigneur, de traiter madame la comtesse de votre, femme? —- Pourquoi non? répond le comte ; n'est-elle pas ma femme? . — S;ins doute; mais c'est une locution basse qu'il faut hisser aux pet its bonr> geois. Un grand seigneur a mie épousa. — Mais, vous qui êtes si difficile, woQsleur l'homme aux grandi airs, il y a dans voire projet de le me un cent pourquoi que je trouve bien plat ! — C'est le commencement copulatU d'une phrase c^*; •« tt mrt

gttoQTUh 1%

tifofl pour ces raisons, c'est pour ces motifs, c -i en considération de cela. — Au surplus, apprenez, monsieur Biscotio, que le prétendu tendre ami, clv* s •a société duquel vous vouliez me faire ressentir f.s étreintes, d?s émotions, n'est qu'un vieillard .'.;• quatre-\ingt-dîx ans, ancien intendant de mou père, presque aveugle, à qui je fais une pension de retraite, parce que j'ai" conserve quelque attachement pour lui. Vous saurez encore que son épouse, qui tait te charme de sa vie comme celui dt toutes les s-ciétés, esj presque aussi âgée que lui, sourde, ridée, cassée, et que je oe l'ai qualifiée d'aimable que par politesse d'abord, et ensuite parce qu'elle est très-benne et raconte de vieilles anecdotes avec beaucoup de gaieté. — Eu ce cas, monseigneur, vou§ avez eu tort... ■ — Tort! allez- vous me donner «les leçons de conduite? — Monseigneur, j'ee donnerais à bien d'autres, s'ils voulaient les écouter.

Le comte se fâcha, Biscotio insista, il s'en suivit une querelle, et, par la suite, il y en eut tant du même genre que le comte renvoya l'entêté Biscotio, en lui disant qu'il avait besoin d'un secrétaire, et non d'un pédant et d'un insolent comme lui.

De plus en plus fier de son mérite, Biscotin vint à Paris, perdu son temps à faire des brochures, dej pièces «le iheàlre, bien écrites, mais où il n'y avait pas l'ombre ^e conduite et d'intérêt. Il se fit siffler, moquer-, on cabaîa contre lui, et, comme il ne se roufo rmait à aucune convenance sociaje, il se vit chasser de toutes les maisons, de toutes les places ou ii occupait tour à tour, un mois ou c'sux tout au yïa%, tant il se fit générale ment délester.

*0 COMTES DES PÉE9.

Fatigué à la fin d'entendre toujours répéter a ses oreilles : Oui, il a Je Vesprit, mais pas de jugement, il sentit qu'il avait sans doute tu tort de choisir l'un exclusivement aux dépens de l'autre, et, s© trouvant fort malheureux depuis qu'il avait tant de mérite, il résolut d'aller se cacher dans quelque village, où il prendrait la modeste place de maître d'école, s'il pouvait en trouver une.

11 se mit donc en voyage, à pied ; comme il passait près de la lisière d'un Vjois, la chaleur du jouf l'engagea à s'y asseoir à l'ombre : là, i! técapitula toutes les actions de sa vie, et sentit qu'il avait eu continuellement tort. L'esprit, se dit-il, est un mauvais fanal, il ne règle pas la conduite. Le jugement seulia ce rare privilège et j'aimerais mieux être simple fermier, comme maître Pierre, avec son jugement sain, son gros bon sens,"que de faire encore le bel esprit aux dépens de ma tranquillité, de ma santé, honni, bafoué par tout le monde comme je l'ai été jusqu'à présent. Que suis-je? où vals-je? que fais-je à présent? J'ai sans doute un esprit étonnant, mais je n'ai pas un sou dans ma poche. Ma nouvelle carrière ne me rapporte ni honneur ni profit. Oh ! si je pouvais retrouver cette excellente fée B.ibonnette ! je la prierais bien de me retirer ces brillantes lumières, 'qui m'éblouisaent au lieu de m'aitler à me conduire. Je deviendrais le pauvre paysan BUcntin, et peut-être je serais plus heureux. O lée bienfaisante, que n'êtes-vous ici !

Me voilà, Biscotin, dit la fée, qui parut soudain s ses côtés. Je lavais bien prédit que tu te repentirais du cadeau enje tu avais exigé de moi. Il ne tient

Page 1