LE MINARD DU JAGUEN 29 I
'là s'pourrait ben, mais je n'ii voyons point d'rasoué.
— Désiré, dit Jacques, veux-tu parier o ma qu'est l'diab'e ? regarde don' comme il est fait ?
Désiré, qui ne voyait pas clair, le prit et l'approcha de ses yeux pour l'examiner de plus près ; mais comme il le mettait tout contre sa figure, le minard se colla dessus avec ses pattes et les deux autres Jaguens disaient en frappant des mains :
— Par ma fa, mon fû, 'est un perruquier d'ia mé' ! comme i' rasent les perruquiers des paissons ! Dieu me gagne, mon fù, i' rasent do loux pattes !
Désiré, qui avait grand'peur du minard, criait comme si on Técorchait; mais les autres Jaguens lui disaient :
— Laisse-ta faire, Désiré ; j'allons va comme i' rase ben, et s'i' rase tenant ben, j'irons à Paris le porter au Ra; i' nous l'paiera ché\
Cependant le minard ne décollait pas et
Désiré priait ses compagnons de le lui ôter.
Ceux-ci voulurent le retirer ; mais le minard était si bien collé qu'ils ne le purent. A la fin, ils y parvinrent, en tirant dessus de toutes leurs forces, mais ils emportèrent plus de la moitié de la joue à Désiré, qui jetait des cris à fendre l'àme. •
— Dieu me danse, mon fù ; il est un p'tit trop infâme (gourmand) le perruquier-là, disait Jacques à André ; il a d'ia mauvaitié aussi, pascequ'il a coupé dans la chai' à Désiré.
Mais Désiré n'était pas content, et il disait :
— Asteure que me v'ia do ren qu'eune joe, ma bonne amie ne voudra p'us d'ma ; par ma fa, mon fù, que je se fùté !
Enfin le bateau arriva à Saint-Jacut et ils y débarquèrent tous ensemble ; puis ils dirent à Désiré :
— NPfaut pas t'faire trop d'bile, mon petit fù, je te r'coutrons la joe et ta bonne amie nYavisera pas que tu es diffamé, et o voudra ben de ta. Demain je partirons pour Paris et
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j'irons porter not* païsson au Ra ; i' nous Tpaiera ché\ mon petit fù !
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Le lendemain, les trois Jaguens se mirent en route pour Paris. Dès qu'ils y furent arrivés, Désiré entra à l'hôpital pour se faire recoudre la joue, et ses compagnons allèrent porter leur minard au roi. Quand ils furent devant le Louvre, Jacques s'arrêta et dit à André :
— Par ma fa, mon fù, regarde don' la belle maison ! 'est eun hôte cossu : le Ra a biau se promener dedans, 'là y est aussi grand comme tout Saint-Jégu. L'hôté'-là det être ben joli en dedans : i' faut tirer nos sabots et nos chausses de pou* d'ia z'abînmer.
Les deux Jaguens se mirent tous déchaux, puis ils entrèrent hardiment dans le palais et ils rencontrèrent une domestique à qui ils dirent:
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— Eioû qu'est l'Ra, mamezellc ?
— Dans sa chambre, répondit-elle ; qu'estce que vous lui voulez ?
— Dieu me danse, mon fù, j'voulons li donner un païsson.
La domestique alla avertir le roi, qui descendit l'escalier et vint voir les Jaguens. Ils ne lui dirent ni bonjour ni bonsoir ; mais l'un d'eux s'avança vers lui et lui présenta son minard, qui était bientôt tout consommé, et sentait fort mauvais, puis il lui dit :
— Tenez, monsieu le Ra, v'ia un biau païsson que je vous ons apporté ; pernez-le, je vous rdonnons.Fad'conscience,monfù, jamais je n'avons pu le kneute (connaître) Jacques, Désiré et ma, et n'y a personne dans tout Saint-Jégu qu'en ait vu un domé (semblable), i' det être ben bon, monsieur le Ra! asteure v'ètes ben maigue, quasiment comme un coucou ; mais si vous pouvez l'ava mangé, vous devienrez gras comme un p'tit pourcé, respé d'ia compagnie, mon p'tit fû.
Le roi, voyant qu'il avait affaire à des diots,