LE TARTARE ET LES DEUX SOLDATS
(conte basque.)
Deux soldats du même village, libérés du service, regagnaient gaiement leurs foyers. La nuit les surprit dans une vaste forêt. Mais comme ils avaient aperçu au loin de la fumée, ils se dirigèrent de ce côté et arrivèrent enfin à une chaumière. Ils heurtent à la porte et une voix de dedans s'écrie : « Qui est là ? — Deux amis, disent les soldats. — Que désirez-vous ? — Le logement pour cette nuit. » Le maître ouvre la porte, et les soldats étant entrés, la referme aussitôt.
Or le maître était un Tartare, ayant la forme humaine, mais tout le corps velu, avec un seul œil au milieu du front. Les deux soldats, quoique braves, furent saisis d'effroi à sa vue.
Le Tartare les fait souper, les . pèse l'un après l'autre et dit : « Toi, le plus léger, pour demain ; toi, le plus lourd, pour ce soir. » Aussitôt, prenant une grande broche, il en perce celui-ci de part en part, sans enlever les habits, le trousse comme un poulet, le rôtit devant un grand feu et le mange. Lorsqu'il est rassasié, il s'endort profondément.
Le soldat survivant, malgré son horreur et son
ellroi, s'ingénie pour sauver sa vie. Après avoir bien réfléchi, il saisit la grande broche, la fait rougir au feu et, de la pointe, crève l'œil du Tartare. Le Tartare se lève en poussant des cris effroyables et cherche à saisir le soldat, qui se cache heureusement parmi des moutons qui reposaient dans la bergerie.
Le lendemain, le Tartare ouvre sa porte, s'y place debout, les jambes écartées et fait sortir un à un tous ses moutons, en les tâtant soigneusement sur le dos. Mais le soldat avait pris ses précautions. Il avait écorché un mouton pendant la nuit et s'était revêtu de la peau. Gomme il se glissait entre les jambes du Tartare, celui-ci saisit la peau qui lui resta entre les mains.
Le soldat s'échappe et s'éloigne en courant. Le Tartare le poursuit en trébuchant, et désirant l'arrêter, lui crie : « Tiens cette bague, afin que tu puisses raconter avec preuves tes prouesses. » Et il jette la bague. Le soldat la ramasse et la passe à son doigt : « Je suis ici, je suis ici ! » criait la bague. Le Tartare, suivant la voix, talonnait le soldat qui courait de toutes ses forces. Il allait l'atteindre, lorsque le soldat, après avoir essayé en vain de retirer la bague de son doigt, prit le parti de se le couper et de le jeter à l'eau avec la bague.
Le Tartare, suivant toujours la voix, se jeta dans l'eau et se noya.
Cerquand, Légendes et récits populaires du pays basque, n° lu.
(GO^'TE DE l'île D'OUESSANT.)
Il y avait au temps jadis, — il y a bien longtemps de cela, peut-être du temps que saint Pol vint d'Hibernie chez nous dans une auge de pierre, — il y avait donc une jeune fille de seize à dix-sept ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus et aux joues rouges comme deux pommes, et qui s'appelait Mona Kerbili. Elle était si jolie, que tous ceux qui la voyaient s'arrêtaient pour l'admirer et disaient à sa mère, la vieille Jeanne Kerbili, une pauvre femme comme moi :
— Vous avez là une bien jolie fille, Jeanne ! Elle est jolie comme une Morgane ! Jamais on n'en a vu d'aussi jolie dans l'île, et illy en a même qui disent qu'elle doit être la fille d'un Morgan.
— Ne croyez pas ceux qui parlent de la sorte, répondait la bonne femme, car c'est bien moi qui suis sa mère, et Fanch Kerbili, mon mari, qui est son père.
Le père de Mona était pêcheur, et passait presque tout son temps sur l'eau, et sa mère travaillait un petit coin de terre qu'elle avait, comme tous les gens de l'île, ou filait dans sa chaumière quand le temps était trop mauvais. Mona allait, comme toutes les jeunes
filles de son âge, chercher des brinih (coquilles de patèle), des moules, des digorno et autres coquillages, sur le rivage. Il faut croire que les Morgans, qui étaient alors très nombreux dans l'île, l'avaient remarquée et avaient été frappés, eux aussi, de sa beauté. Un jour qu'elle était, comme d'habitude, au rivage, avec ses compagnes, elles parlaient de leurs amoureux. Chacun vantait l'adresse du sien à prendre le poisson et à gouverner *une barque et à la diriger parmi les nombreux écueils dont l'ile est entourée.
— Toi, Mona, lui dit Marc'liarit Ar Fur, tu as tort de rebuter comme tu le fais Fanch Kerdudal, car c'est un garçon de bonne conduite, adroit, et nul ne revient le soir avec plus de poissons que lui, et ne dirige mieux sa barque dans les passes difficiles de la Vieille Jument ou de la pointe du Stiff".
— Moi, répondit Mona avec dédain, car à force de s'entendre dire qu'elle était jolie, elle était devenue vaniteuse et fière, je ne prendrai jamais un pêcheur pour mari, je suis trop jolie pour cela. Je suis aussi jolie qu'une Morgane: on me le dit tous les jours, et je ne me marierai qu'avec un prince, ou pour le moins le lils d'un grand seigneur.
Il paraît qu'un vieux Morgan, caché derrière quelque rocher ou sous une touff'e de goémon, l'entendit, et que, jaloux de voir qu'une fille de la terre pût rivaliser de beauté avec les enfants des Morgans, il conçut le projet de l'enlever et de l'emmener avec lui dans sa demeure, sous l'eau. Il n'osa pas essayer de le faire ce jour-là, car Mona était au milieu de ses compagnes. Mais le lendemain, vers le coucher du soleil, comme elle était encore à la pêche aux coquillages avec deux autres filles de son village, s'étant un peu écartée de ses amies, le vieux Morgan sortit subitement
de derrière un rocher où il la guettait, se jeta sur elle et l'emmena au fond de l'eau. Elle cria bien et appela ses amies à son secours, mais, liélas ! celles-ci ne purent lui venir en aide ; elles ne purent que courir à la maison et raconter à sa mère ce qu'elles avaient vu. La vieille Jeanne était à filer sur le pas de sa porte. Elle jeta là sa quenouille et son fuseau et courut au rivage, et appela sa fille à haute voix, et entra même dans l'eau aussi loin qu'elle put, à l'endroit où on lui dit que Mona avait disparu avec le Morgan. Mais tout fut inutile, et aucune voix ne répondit à ses cris et à ses pleurs.
Le bruit de l'aventure se répandit vite dans l'île, et tout le monde fut d'avis que ce qui était arrivé à la belle Mona, c'était en punition de sa fierté et de sa vanité ; car, quelque jolie que soit une jeune fille, elle n'en doit être ni fière, ni vaine, car Dieu donne la beauté et la laideur, et la richesse et la pauvreté aussi, comme il lui plaît.
Le vieux Morgan était le roi des Morgans de ces parages, et il avait emmené la jeune Ouessantine avec lui au fond de la mer, dans un beau palais fait de coquillages et de coraux.
Le vieux Morgan avait un fils, le plus beau Morgan qu'il fût possible de voir, et il devint amoureux de Mona, et demanda à son père de la lui laisser épouser. Mais le vieux roi lui répondit qu'il ne consentirait jamais à lui laisser prendre pour femme une fille des hommes qui se vantait d'être aussi belle que la fille d'un Morgan. Il ne manquait pas de Morganes des plus belles, et qui seraient heureuses de l'avoir pour époux et il ne refuserait pas son consentement quand il aurait fait son choix parmi elles.
Voilà notre jeune Morgan au désespoir. Il dit à son
8i LES AVENTURES MERVEILLEUSES
père qiril ne se marierait jamais, s'il ne lui était pas permis d'épouser la liUe des hommes, qu'il aimait. Son père, le voyant dépérir de tristesse et de chajjrin, le força à se marier à une jeune Morgane, fille d'un grand seigneur parmi les Morgans, et qui ('tait renommée pour sa beauté. Le jour des noces fut fixé, et Ton invita beaucoup de monde. Les deux fiancés se mirent en route pour l'église, suivis d'un riche et nombreux cortège, — car il parait que ces hommes de mer ont aussi leur religion et leurs églises comme nous, bien qu'ils ne soient pas chrétiens ; ils ont même des évoques, assure-t-on, et c'est un vieil évèque de mer qui devait célébrer la cérémonie. La pauvre Mona reçut ordre du vieux Morgan de rester à la maison pour préparer le repas de noce. Mais on ne lui donna pas ce qu'il fallait pour cela, rien absolument que des pots et des marmites vides (qui étaient de grands coquillages), et on lui dit encore que si tout n'était pas prêt et si elle ne servait pas un bon repas quand on reviendrait de l'église, elle serait mise à mort aussitôt. Jugez de son embarras et de sa douleur, la pauvre fille ! Mais le jeune fiancé lui-môme n'était pas moins embarrassé ni moins désolé.
C.omme le cortège était en marche vers l'église, il s'écria soudain :
— J'ai oublié l'anneau de la fiancée !
— Dites où il est et je le ferai chercher, lui dit son père.
— Non, non, j'y vais moi-même, car nul autre que moi ne pourrait le trouver là où je lai mis. J'y cours et je reviens à l'instant.
Et il lâcha le bras de sa fiancée et courut à la maison. Il trouva la pauvre Mona qui pleurait et se désolait dans la cuisine.
— Ne pleurez pas, lui dit-il, votre repas sera prêt et cuit à point ; soyez sans inquiétude à cet égard.
Et, allant au foyer, il dit :
— Bon feu dans le foyer !
Et le feu s'alluma dans le foyer. Puis, toucliant successivement de la main tous les pots et toutes les marmites, il dit :
— De la viande de bœuf dans cette marmite, du veau ou du mouton dans cette autre; ici un mouton à la broche ; du cidre et du vin dans ces pots !... Et ainsi de suite.
Et les marmites et les pots s'emplissaient aussitôt, à la surprise et à la joie de Mona, qui ne pleurait plus.
Puis il se hâta de rejoindre sa fiancée et son cortège, et l'on se rendit à l'église, et la cérémonie fut célébrée par un évêque de mer. On revint ensuite à la maison.
Le vieux Morgan, en y arrivant, n'eut rien de plus pressé que de se rendre à la cuisine et de demander à Mona :
— Nous voici de retour; tout est-il prêt pour le repas ?
— Oui, tout est prêt, répondit Mona tranquillement. Et il découvrit toutes les marmites, examina tous
les pots, et dit ensuite d'un air mécontent :
— Vous avez été aidée ; mais n'importe, je ne vous tiens pas pour quitte !
Les gens de la noce se mirent alors à table, et l'on mangea et l'on but à discrétion, puis l'on chanta et l'on dansa jusqu'à la nuit.
Après le repas du soir, les deux nouveaux mariés se retirèrent dans leur chambre, et le vieux Morgan dit à Mona de les y accompagner et d'y rester, tenant
à la main un cierge allumé pour les éclairer. Quand le cierge serait consumé jusqu'à sa main, elle devait être mise à mort.
La pauvre Mona dut obéir. Le vieux Morgan était dans une chambre à côté, et de temps en temps il demandait :
— Le cierge est-il consumé ?
— Pas encore, répondait Mona.
Il fit cette demande plusieurs fois. Enfin, lorsque le cierge fut presque entièrement consumé, le jeune marié dit à la nouvelle mariée :
— Allez à présent tenir le cierge, à votre tour. Comme elle ne connaissait pas les intentions de son
beau-père, elle se leva et prit le cierge des mains de Mona, qui se mit au lit à sa place.
Le vieux Morgan demanda encore :
— Le cierge est-il consumé jusqu'à votre main ?
— Répondez oui, lui dit le nouveau marié.
— Oui, répondit la jeune Morgane.
Et aussitôt le vieux Morgan entra dans la chambre, se précipita sur celle qu'il vit tenant à la main un reste de cierge, et lui abattit la tête. Puis il s'en alla.
Au matin, le jeune Morgan, aussitôt levé, se rendit auprès de son père, et lui parla de la sorte :
— Je viens vous demander de me laisser me marier, mon père.
— Te laisser te marier ? Xe t'es-tu donc pas marié hier ?
— C'est vrai, mais ma femme est morte, mon père.
— Ta femme est morte ? comment cela ? Tu l'as donc tuée, malheureux ^
— Ce n'est pas moi qui Fai tuée, mon père, mais vous-même.
— Moi qui l'ai tuée?...
— Oui, mon père : n'avez-vous pas, hier soir, abattu la tète à la femme qui tenait le cierge allumé auprès (le mon lit ?
— Oui, mais c'était la fille de la terre.
— Non, mon père, c'était la jeune Morgane que je venais d'épouser, et, si vous ne le croyez pas, il vous est facile de vous en assurer, car son corps est encore dans ma chambre.
Le vieux Morgan courut à la chambre de son fils et reconnut son erreur. Sa colère fut grande, et peu s'en fallut qu'il ne tuât son fils lui-même.
— Qui donc veux-tu prendre pour femme? demandat-il le lendemain à son fils, quand il se fut un peu apaisé.
— La fille de la terre, mon père.
Le père comprit enfin qu'il cherchait en vain à guérir son fils de cet amour, et il finit par le laisser épouser la fille delà terre.
Le jeune Morgan était plein d'attentions pour sa femme. Il la nourrissait de petits poissons délicats et lui faisait des colliers et des bracelets de perles fines, et lui procurait tous les jours de jolis coquillages et les plantes marines les plus belles et les plus rares. Malgré tout cela, Mona s'ennuyait et désirait revenir sur la terre pour revoir son île et son père et sa mère dans leur petite chaumière au bord de la mer. Le Morgan ne voulut pas la laisser partir, car il craignait qu'elle ne revînt pas. Elle tomba alors dans une grande tristesse, et ne faisait que pleurer nuit et jour. Voyant cela, son époux lui dit un jour :
— Souris-moi un peu, et je te conduirai jusqu'à la maison de ton père.
Mona sourit, et le Morgan, qui était aussi magicien. dit alors :
— Pontrail, éh^ve-toi !
Et aussitôt un beau pont s'éleva, pour aller du fond de la mer jusqu'à la terre. Le vieux Morgan voyant cela, et sentant que son fils en savait déjà aussi long que lui, en fait de magie, dit :
— Je veux aller aussi avec vous.
Ils s'engagèrent tous les trois sur le pont, le vieillard derrière et les deux autres le précédant de quelques pas. Mais le jeune Morgan aj-ant mis pied à terre, avec sa femme, se détourna et dit :
— Pontrail, retourne.
Et aussitôt le pont redescendit au fond de l'eau et avec lui le vieux Morgan, qui était encore dessus.
Le Morgan ne pouvant accompagner sa femme dans la maison de son père, la laissa aller seule et lui fit ces recommandations, avant de se séparer d'elle :
— Reviens au coucher du soleil et tu me trouveras ici t'attendant. Mais ne te laisse embrasser, ni même prendre la main par aucun homme, autrement tu me rendras bien malheureux...
Mona promit, et courut à la maison de son père, qui n'était pas éloignée du rivage. C'était l'heure du dîner, et toute la famille se trouvait réunie.
— Bonjour, père et mère, bonjour, frères et sœurs, dit-elle, en entrant dans la pauvre chaumière.
Les bonnes gens ouvraient de grands yeux, et la regardaient, étonnés, et aucun d'eux ne la reconnaissait pour sa fille ou sa sœur. Elle était si belle, si grande et si bien parée !... Cela lui fit beaucoup de peine, et les larmes lui en vinrent aux yeux : puis elle se mit à faire le tour de la maison, touchant chaque objet de la main et disant :
— Voici pourtant le galet sur lequel je m'asseyais au foyer, voici le lit où je couchais, voici le pichet avec
lequel j'allais puiser de l'eau à la fontaine, voici le balai avec lequel je balayais la maison, voici l'écuelle de bois où je mangeais ma soupe.
Son frère, en entendant tout cela, finit par la reconnaître, et il se jetât à son cou pour l'embrasser, et son père et sa mère et ses sœurs en firent autant. Et les voilà tous heureux. Mais à partir de ce moment Mona perdit complètement le souvenir de son mari le Morgan, et de son séjour sous les eaux. Elle resta avec ses parents, et bientôt les amoureux ne manquèrent pas de fréquenter sa maison et d'aspirer à sa main. Mais elle ne les écoutait guère et ne désirait pas se marier.
La famille avait, comme tous les habitants de l'île, un coin de terre où l'on mettait des pommes de terre et semait de l'orge, et cela leur suffisait pour vivre bien modestement, mais contents de leur sort, avec la contribution journalière qu'on prélevait sur la mer, poissons et coquillages. Il y avait devant la maison une petite aire, avec une meule de paille d'orge. Souvent, quand elle était couchée dans son lit, pendant que le vent mugissait et que les vagues hurlaient en se brisant contre les rochers du rivage, Mona avait cru entendre des gémissements plaintifs près de sa porte : mais elle croyait que c'étaient de pauvres âmes de naufragés qui demandaient des prières aux oublieux vivants, et elle récitait que\(\nes De prof unclis ; inùs elle plaignait les pauvres matelots qui étaient en mer et se rendormait.
Mais, une nuit, elle entendit distinctement ces paroles, prononcées par une voix plaintive, à fendre l'âme :
— 0 Mona, vous avez donc oublié votre époux le Morgan,qui vous aime tant ; qui vous a sauvée de la mort et vous a ramenée du fond de la mer, pour voir votre
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père et votre mère, vos frères et vos sœurs ? Vous m'aviez i^ourtant bien promis de revenir ; et je vous attends depuis si longtemps, et je suis si malheureux sans vous... !
Alors Mona se rappela tout subitement. Elle se leva à la hâte, sortit, et trouva le Morgan qui se lamentait ainsi près de la meule do paille. Elle se jeta dans ses bras... et depuis on ne la revit plus !
F. M. LuzEL.
Ce conte est extrait d'un article intitulé Voyage à Vîle d'Ouessanf, publié dans la Bevîte de France, mars et avril 1874.