SŒUR KT MI-SŒUU
O Bidi bidi boum !
Ma petite sœur arrive.
Et lourdement chargée,
Avec argent et or.
Je veux aller l'aider à décharger.
0 Bidi bidi boum !
Quand la méchante mère eut vu que Mi-sœur était arrivée à de si grands honneurs, elle dit à son propre enfant : — Sais-tu quoi, Annette ? Jette-toi aussi, ton fuseau dans le puits et saute après ! Qui sait ? Peutêtre t'en arrivera-t-il là en bas comme à ta petite sœur, et pourras-tu revenir dans une voiture d'or.
Mais celle-ci était une enfant méchante et opiniâtre. A peine la mère a-t-elle fini de parler que déjà le fuseau est en bas dans le puits et que la petite fille saute après et arrive dans le beau grand jardin dont je vous ai déjà parlé. Le soleil brillait d'un éclat d'or et les roses et les lis. ... non ! c'était une vraie splendeur. La petite fille arrive au poirier et dit : — Allons, toi I donnemoi aussi quelques poires! Mais elle attendit longtemps et le poirier ne bougeait pas. Elle va plus loin et arrive au prunier et elle dit : — Allons, prunier, donnemoi aussi quelques prunes. Mais qui ne lui donna rien ? Ce fut le prunier, et ce que les autres arbres firent, je n'ai pas besoin de vous le raconter.
Tout au fond du jardin, la blanche dame regarde de nouveau hors de son palais et dit : — Fillette, où vastu ? D'où viens-tu ? Que demande ton petit cœur. — Je veux entrer, je veux manger, je veux dormir dans un petit lit d'or et je veux m'en retourner dans un petit carrosse d'or.
La madame peut à peine retenir son rire, et continue ses questions. — Avec quip réfères-tu manger: avec chien et chat ou avec maître et dame ? — Eh mais ! avec
maître et dame, cela s'entend. Et là-dessus elle fut
obligée, par punition, de manger avec chien et chat.
Un peu plus tard la madame demande de nouveau :
— Auprès de qui aimes-tu mieux dormir ? auprès de chien et chat, ou auprès de maître et dame ? — Eh mais ! auprès de maître et dame, cela s'entend. — Mais qui fut obligé de dormir avec chien et chat ? Ce fut ma méchante fillette.
Le lendemain, quand elle se lève, la madame lui dit :
— Comment préfères-tu rentrer chez toi ? dans le carrosse barbouillé de poix et de résine, ou dans le carrosse d'or et d'argent ? — Eh mais ! dans le carrosse d'or, s'écrie-t-elle. Mais en punition, elle fut obligée de rentrer dans le carrosse barbouillé de résine.
Ce que la mère dit, quand son enfant revint dans la voiture barbouillée de poix, avec honte et moquerie, et quelle figure elle fit alors? Oui ; j'aimerai bien vous le dire, mais mon arrière-grand'mère, qui a été assez bonne pour me raconter la petite histoire, commençait à avoir mauvaise mémoire et elle n'a pas pu s'en rappeler davantage.
Auguste Stœber, Elsœssisches VolksiilcMein.
(conte de la basse-xormandie.)
Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient pas d'enfant, mais qui tenaient beaucoup à en avoir. A la fin il leur en vint un. On célébra le baptême avec une grande solennité. Toutes les fées du voisinage y lurent invitées, mais l'une d'elles qu'on avait oubliée so vengea en donnant à l'enfant un visage de singe. Toutefois cette difformité ne devait durer que jusqu'à son mariage et quinze jours après.
Le roi et la reine étaient au désespoir; on attendait avec impatience le temps où on pourrait le marier. Ce moment arriva enfin..., enfin pour les parents, car le ])rince n'y mettait pas d'empressement, sachant que sa ligure de singe n'était guère propre à le faire aimer.
Ses parents, qui tenaient beaucoup à le voir changer de figure, lui remirent une pomme d'orange.
— Tu la donneras à celle des filles du pays qui te conviendra le mieux.
Puis le roi fit battre par le tambour de ville que toutes les filles à marier eussent à se présenter devant le palais, pour que le prince put se choisir une épouse entre elles.
Les jeunes filles n'étaient pas trop contentes, les riches surtout, à l'idée d'avoir pour mari un homme à tète de singe, comme était le fils du roi. Mais il n'y avait rien à faire, il fallait obéir. Elles arrivèrent donc toutes dans la cour du palais. Le prince les passa en revue; celles devant lesquelles il avait passé sans leur donner la pomme d'orange se sauvèrent bien vite, heureuses d'être débarrassées. Le prince, qui lisait ce sentiment sur les visages, refusa de choisir entre elles et les congédia toutes.
Cela ne faisait l'affaire ni du roi ni de la reine, puisque ainsi, leur fils courait risque de rester singe toute sa vie. Comme ils lui faisaient des remontrances, deux militaires amenèrent une jeune fille, une pâtoure, fort mal habillée, qui n'avait pas osé désobéir au roi en ne se montrant pas, mais s'était dissimulée derrière un arbre pour n'être pas aperçue. On la dénonçait comme s'étant soustraite à l'ordre qui avait été donné à toutes les filles du pays.
Le prince la regarda ; il n'y avait dans ses yeux ni dégoût ni dédain. Il y avait de la modestie et de la sympathie. Son regard semblait dire : « Je ne suis pas digne que le prince me choisisse, mais je le plains et je me sens toute disposée à l'aimer. » Le prince lui donna la pomme d'orange.
Il fallut la décrasser d'abord. On lui fit prendre un bain, on lui donna une belle robe de princesse, des colliers, des chaînes d'or. Ses compagnes ne l'auraient pas reconnue, mais elle avait toujours ce bon et doux regard qui avait séduit le prince au premier abord. Il accepte avec joie cette charmante épouse. On fait une noce solennelle, une belle noce. Il n'y avait personne qui ne se mît aux portes pour la voir passer.
La jeune femme aurait été la plus heureuse des
femmes, n'eût été le visage de son mari; il était empressé, attentif ; du reste, elle sentait qu'elle l'aimait beaucoup, mais elle l'eût aimé encore bien davantage sans sa figure de singe.
Quand il était couché la nuit auprès d'elle dans l'obscurité, il lui semblait qu'il n'avait plus cette affreuse figure. Une nuit, elle n'y tint plus, elle résolut de s'en assurer. Elle se lève tout doucement nu-pieds, va chercher une bougie, et sûre que son mari dort, elle le regarde.
C'était le plus beau prince du monde. Elle n'aurait jamais osé rêver tant de beauté et tant de grâce dans un mari. Dans sa joie elle fait un mouvement, une goutte brûlante de bougie tombe sur la figure du prince, il se réveille.
— Malheureuse, lui dit-il, je n'avais plus que quinze jours de pénitence à faire et j'aurais toujours été tel que tu me vois. Ta curiosité nous fait bien du mal à tous deux. Maintenant il faut absolument que je parte.
— Il faut que tu partes? Où vas-tu donc?
— Dans le paj^s des Margriettes ' . Adieu !
— Et tu ne m'emmènes pas?
— Non, tu ne peux pas me suivre.
Il partit donc, mais sa jeune femme ne pouvait plus vivre sans lui, et un beau jour elle se mit en route pour aller le rejoindre au pays des Margriettes. Mais elle ne savait pas de quel côté était ce pays. Elle rencontra une vieille petite bonne femme toute courbée et appuyée sur son bâton.
— Ma bonne dame, ne pourriez-vous pas me dire où se trouve le pays des Margriettes ?
* Des marguerites,
— Ma pauvre petite, ce doit être loin, bien loin, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais tenez, voilà trois noisettes ; quand vous aurez besoin de quelque chose, cassez -les, cela pourra vous servir.
La jeune femme remercie la vieille et poursuit son chemin. Après avoir marché bien longtemps encore, elle rencontre une autre vieille.
— Pourriez-vous m'enseigner le pays des Margriettes, ma bonne dame?
— Ma chère petite, je ne connais pas ce pays-là. Il faut qu'il soit bien loin, bien loin, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais prenez ces trois noix-là. Cela pourra vous servir, seulement ne les cassez qu'en cas de besoin.
La jeune femme remercia la vieille et continua son chemin. Mais il y avait bien longtemps qu'elle marchait. A un certain moment elle se sentit lasse et s'assit sur le bord d'une haie. Une bonne femme qui passait par là lui dit :
— Tous avez l'air bien fatigué. Vous venez de loin, sans doute ?
— Oh oui! de bien loin. Je voudrais aller au pays des Margriettes. Ne pourriez-vous pas m'indiquer le chemin ?
— Non, lui répondit la vieille. Je ne sais pas ce que c'est que le pays où vous voulez aller. Mais prenez toujours ces trois marrons. Cela pourra vous servir.
Ces trois vieilles étaient les fées protectrices de la jeune femme ; seulement, elle n'en savait rien.
Elle remercia la vieille et voulut reprendre son chemin à travers la forêt; mais elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'elle ne savait plus mettre un pied l'un devant l'autre. Le soir, elle aperçoit une chaumière oii
il y avait du feu. Elle se dirige de ce côté. Une vieille femme était assise devant la porte.
— Je n'en puis plus de fatigue. Ne pourriez-vous pas me permettre de me reposer chez vous et d'y coucher ?
— Certainement, ma brave femme. Entrez et reposez-vous.
On lui sert une bonne soupe, on lui donne un bon lit.
— Dormez bien et reposez-vous, lui dit la vieille, vous reprendrez votre route demain matin.
La pauvre jeune femme tombait de sommeil ; elle s'endormit tout de suite. Le lendemain, on lui demanda où elle allait.
— Au pays des Margriettes. Savez-vous où c'est?
— Non, mais mon cochon le sait. Il y va souvent et revient chargé de toutes sortes de choses précieuses. Seulement, il part tout seul le matin, tantôt à une heure, tantôt à une autre, et l'on ne peut savoir d'avance à quel moment précis il fera le voyage.
— Eh bien ! mettez-moi à coucher avec votre cochon. Quand il bougera, je m'éveillerai et je le suivrai.
On lui dit que cela n'est pas raisonnable. On l'engage à se coucher dans un bon lit ; la vieille l'éveillera le lendemain. La jeune voyageuse s'obstine. Il faut céder à la fin. On lui fait un lit avec de la paille fraîche ; elle se couche sans se déshabiller et s'endort, mais d'un œil seulement. Dans le haut de la nuit, elle entend le cochon qui s'éveille, se secoue et s'en va en faisant : tron ! tron !
La jeune femme sort avec lui; elle le suit, et, de bon matin, ils arrivent devant un magnifique château où tout plein de gens allaient et venaient, comme s'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire. Elle aperçoit une-petite pâtoure et lui dit :
— Ma petite, ne pourriez-vous me dire ce que c'est que ce cliâteau et ce qu'on y va faire ?
— Madame, c'est le château des Margriettes, et la demoiselle va se marier avec un jeune et beau prince qui est arrivé ici il n'y a pas longtemps.
— Si c'était mon mari ? pensa-t-elle. Veux-tu changer d'habit avec moi, ma petite ?
— Oh ! Madame, ne vous moquez pas de moi.
— Je ne me moque pas, je parle sérieusement. Veux-tu troquer tes habits contre les miens ?
— Une princesse comme vous !
— J'ai été pàtoure avant d'être princesse. Changeons d'habits, te dis-je. Crains-tu de perdre au change ?
La paysanne toute confuse se déshabille. La jeune dame se revêt du costume de la bergère, en lui laissant le sien, puis elle va se présenter au château, et demande si on n'a pas besoin d'une servante.
— Nous avons assez de serviteurs, lui répondit-on. Elle insiste. Pendant cette discussion, la demoiselle
passe et ordonne que l'on retienne la petite pàtoure.
— Mais elle dit qu'elle n'a encore servi nulle part ! Elle ne saura rien taire.
— Elle saura toujours bien tourner la broche.
La voilà admise dans la cuisine en qualité de tournebroche. Elle va et vient dans le château. Les apprêts de la noce se poursuivent. Elle a reconnu son mari. Mais comment s'approcher de lui ? comment se faire reconnaître ?
Elle se souvient alors des présents qui lui ont été faits par les vieilles. Elle pèle ses trois châtaignes. Elles se transforment en un beau rouet tout en or, diamants et pierreries. L'une devient le corps du rouet, la seconde la quenouille, la troisième la tète avec la
LE PATS DES MARGRIETTES
broche, le fuseau et tout ce qui s'ensuit. La princesse voit ce rouet et l'admire.
— Qui a apporté cela ? dit -elle.
— Moi, dit la tourneuse de broche.
' — Veux-tu me le vendre ?
— Je ne le vends pas, il faut le gagner.
— Que veux-tu qu'on fasse pour le céder ?
— Je veux coucher avec le prince cette nuit même à la place de la mariée.
Vous jugez comme on se récrie ! La jeune femme n'en démord pas. On se consulte, on voudrait bien ne pas laisser échapper ce rouet. Mais la mariée ne veut pas consentir à laisser son mari coucher avec cette fille de cuisine.
— Tu as tort, lui dit sa mère. Nous ferons prendre au prince de Vendormillon. Il s'endormira aussitôt qu'il sera couché, et le rouet nous restera.
— Eh bien, soit ! dit-on à la fille de cuisine. Donnenous ton rouet et tu coucheras avec le prince.
Pendant le souper, on fait prendre au prince un breuvage soporifique ; aussitôt qu'il est au lit, il s'endort. La jeune femme fait du bruit, chante, crie ; elle le pince, rien n'y fait , il dort jusqu'au jour. Seulement ceux qui couchaient tout près de là se plaignent du tapage qu'on a fait dans la chambre du prince et demandent en grâce qu'une autre fois on les laisse dormir.
La jeune femme, dépitée, mais non découragée, se retire dans le petit réduit qu'on lui a assigné, et là elle casse ses trois noisettes. lien sort un superbe trô* tout en or et en pierreries. La première noisette fournit le pied, la seconde les quatre bras, la troisième la
Sorte de dévidoir.
manivelle pour le faire tourner. On parle de ce superbe trô à la dame du château. Elle vient le voir.
— Qui a apporté cela? demande la dame.
— Moi, Madame, répond l'aide de cuisine.
— Veux-tu me le vendre ?
— Je ne le vends pas, il faut le gagner.
— Que faut-il faire pour le gagner ?
— Me permettre de coucher encore aujourd'hui avec le prince.
On lui objecte que c'est extravagant. La mariée déclare qu'elle se repent d'avoir consenti une première fois ; elle ne consentira pas une seconde. Sa mère parvient à la calmer. On fera prendre cette fois encore de rendormillon au prince , et le trô sera gagné.
La princesse cède encore cette fois, et cette nuit se passe comme la première. Le prince dort d'un sommeil de plomb, et la jeune femme essaie en vain de le réveiller en pleurant, en criant, en faisant tout le bruit possible.
Les domestiques, que cela empêche de dormir, sont fort mécontents. Ils se plaignent au chef de cuisine, qui se charge de faire entendre leurs doléances. Il va en effet trouver le prince.
— Prince, lui dit-il, il se passe quelque chose de bien extraordinaire la nuit dans votre chambre. Ce n'est pas votre femme qui couche avec vous, mais sa petite aide de cuisine, et. elle fait toutes les nuits un bruit à empêcher tout le monde de dormir.
— En effet, pense le prince. Je me sens tellement lourd tous les soirs, quand je me mets au lit, qu'il doit y avoir quelque chose là-dessous. Certainement, on me fait prendre de l'endormillon. Mais si l'on m'en apporte la prochaine fois, je ne dirai rien, je le jetterai dans la
LE Pays des margriettes 'i03
ruelle du lit, je ferai semblant de dormir, et je verrai ce qui arrivera.
La jeune femme voulut faire une troisième tentative. Il lui restait les trois grosses noix ; elle les cassa et elle vit apparaître devant elle un superbe dévidoir, plus riche encore et plus beau que le rouet et le trô. La première forma le pied, la seconde les quatre bras et la troisième les quatre fillettes. Le rouet et le trô n'étaient rien auprès du dévidoir.
La dame en fut émerveillée, et proposa de nouveau à la petite tourne-broche de le lui vendre.
— Je ne le vends ni pour or, ni pour argent.
— Que veux-tu donc ?
— Coucher une troisième fois avec le prince.
— Tu y as déjà couché deux fois, et tu n'en es pas plus avancée.
— Je veux essayer une troisième.
Après avoir longtemps hésité, la mère et la fille consentirent encore une fois, la dernière, se promettant bien d'user de l'endormillon comme les deux premières nuits.
A peine le prince était-il au lit, qu'on lui apporta la liqueur soporifique. Il ne dit rien, et fit semblant de l'avaler, mais il la jeta à la ruelle et ferma les yeux comme s'il dormait.
Sa femme, l'ancienne, vint alors se placer à côté de lui. Dès les premiers mots qu'elle prononça, il la reconnut. Jusqu'alors il ne l'avait pas regardée sous ses vêtements d'aide de cuisine.
— Gomment, ma femme chérie, c'est toi qui viens me retrouver ici ! Comment as-tu fait pour me découvrir ? Elle lui raconta tout ce qui s'était passé et comment elle était parvenue à trouver le pays des Margriettes.
i04 LKS AVEKTURICS MERVEIIJ.EUSES
Le prince fut aussi enchanté de ce témoignage d'amour que de la beau-té de la jeune femme, qu'il trouvait fort supérieure à celle de la fille du château. Il s'était marié avec elle par complaisance et ne s'était jamais donné la peine ni de connaître ses sentiments, ni même de la bien regarder. Il ne voulut plus dès lors entendre parler de son second mariage. Mais comment se libérer ?
— Ne dis rien, dit-il à sa femme, je tâcherai d'arranger tout.
Le lendemain, quand tout le monde fut assemblé, parents de la fiancée, invités à la noce et autres, le prince leur dit :
— Messieurs et mesdames, il m'arrive aujourd'hui une drôle d'aventure. J'avais fait faire dans le temps une clé pour mon secrétaire, puis je l'avais perdue. Comme je ne pouvais pas rester sans ouvrir mon secrétaire, j'avais fait faire une nouvelle clé. Mais voilà que je viens de retrouver la vieille, au moment où je me suis pas encore servi de l'autre. Laquelle vaut-il mieux garder, de la vieille ou de la neuve ? La vieille, n'est-ce pas, dont j'ai fait usage et que je connais bien. N'étes-vous pas de cet avis-là?
— Certainement, répondit-on ; il vaut beaucoup mieux garder la vieille, celle dont on avait Thabitude de se servir, et qui convient le mieux à la serrure.
— Je suivrai votre conseil. Ma vieille clé que j'avais perdue, la voilà, dit-il, en montrant la jeune aide de cuisine. Je l'ai retrouvée, et je la reprends, suivant le conseil que vous m'avez donné.
Jean Fleury, Littérature orale de la Basse- Normandie.
(CONTE DE MARIN
InéclU.
Il était une fois à Saint-Cast un jeune capitaine qui n'avait pas de navire à commander. Il faisait pourtant démarches sur démarches, allait voir les armateurs et leur proposer ses services ; mais bien qu'il fût connu pour un bon marin, il ne trouvait pas de commandement. Un jour qu'il était encore allé à Saint-Malo sans avoir mieux réussi que les autres fois, il se mit tard en chemin pour retourner à pied à son village, et quand la nuit vint à tomber il n'était pas loin du bois que traverse la grande route.
— Ah ! dit-il, j'aurais mieux fait de rester à coucher à Saint-Malo ; car il faut que je passe par le bois de Pontual, et on raconte qu'à la nuit close on est exposé à y faire de mauvaises rencontres.
Il força le pas, et entra dans le bois ; quand il fut au milieu, il entendit du bruit, et s'étant arrêté pour écouter, il ouït une voix qui criait : « A mon aide ! à mon aide ! au secours ! »
— Ah ! pensa-t-il, c'est peut-être quelqu'un que les voleurs veulent tuer ; mais il ne sera pas dit que j'aurai
i06 LES AVENTURES MERVEILLEUSES
laissé périr une créature sans essayer de la secourir.
Il courut à l'endroit d'où partaient les cris, et vit une bonne femme qui se défendait de son mieux contre cinq hommes qui essayaient de la tuer. Il se mit à C(3té d'elle, et à eux deux ils tuèrent les voleurs.
Quand ils furent sortis du bois, la vieille, qui était une fée, lui dit :
— Capitaine, vous avez bon cœur, et vous en serez récompensé : si j'avais voulu, j'aurais bien tué toute seule les cinq voleurs ; car j'ai assez de pouvoir pour cela; mais je voulais voir si vous étiez courageux et secourable aux pauvres gens.
Aussitôt elle disparut; le capitaine continua sa route et arriva à Saint-Cast sans accident.
Le lendemain, il vit entrer dans sa maison une belle dame qu'il ne connaissait point, et qui lui dit :
— C'est moi qui suis la bonne femme d'hier, que vous avez secourue dans les bois de Pontual. Je suis fée, et je sais que vous reveniez de Saint-!Malo où vous aviez vainement cherché un navire à commander. Il est inutile que vous fassiez de nouvelles démarches : je vous donnerai le commandement d'un navire, d'un beau, et jamais personne n'aura vu son pareil.
Le capitaine remercia la dame de son mieux, puis il l'invita à dîner avec lui. Quand le repas fut fini, elle lui dit :
— A votre tour venez avec moi ; je suis une des fées de la Houle ^ de Saint-Briac, et c'est auprès de ma grotte que vous verrez votre navire.
Le capitaine suivit la dame, et quand ils furent au bord de la mer, elle lui prit la main, et tous les deux marchaient sur les vagues comme sur une grande
' Caverne au bord de la mer.
route, l'eau ne mouillait pas même les semelles de leurs souliers. Ils arrivèrent à la Ploule, et la fée montra au capitaine le navire qui lui était destiné. La coque était toute en or, les mâts aussi, ainsi que les vergues et les poulies, et les cordages étaient tressés en fil d'or. Il n'était pas encore tout à fait prêt, et les orfèvres de la Houle étaient occupés à le terminer.
Il était si brillant que le capitaine pouvait à peine le regarder.
— Quand sera-t-il fini, ce beau navire ? demanda-t-il à la fée qui l'avait amené.
— Pourquoi me faites-vous cette question ?
— C'est afin d'avoir le temps de former un équipage pour monter le navire lorsqu'il sera achevé.
— Ne vous inquiétez pas, dit la fée, votre équipage est fait, et je vais vous le montrer.
Elle lui frotta le tour des yeux avec de la pommade ; aussitôt il vit au moins trente petits fions * qui étaiejit habillés comme des amiraux, et elle lui dit en les montrant du doigt :
— Capitame, ce sont ces petits hommes qui seront vos matelots ; dans trois jours le navire sera paré, vous pourrez partir, et ils vous aideront à le conduire, car ce sont de fins marins. En attendant, venez dhier avec moi et les autres habitants de la Houle.
Le capitaine suivit la fée : elle lui fit traverser une longue suite d'appartements brillants comme de l'or, et ils finirent par arriver dans une grande salle où était dressée une belle table ; c'était autour d'elle que les fées, les faitauds^ et les fions venaient s'asseoir pour prendre leurs repas. Le capitaine regarda par la fenêtre, et vit dans une cour des fions et des faitauds armés
* Les fions sont des fées mâles de petite taille.
— On appelle laitauds les maris ou les fik de fées.
i08 LES AVENTURES MERVEILLEUSES
d'épées et de baïonnettes, et qui faisaient l'exercice :
— Pourquoi, demanda-t-il, s'exercent-ils ainsi?
— Ce sont nos soldats, répondit la fée, et ils se préparent à aller se battre avec les fées de Cliêlin * qui nous ont déclaré la guerre.
Lorsque les faitauds et les fions eurent fini de manœuvrer, ils jouèrent de la musique avec leurs épées, puis tout le monde entra dans la salle pour y dîner. Ce jour-là il y avait une grande fête à la Houle, car la reine des fées venait d'avoir un garçon et on célébrait sa naissance.
Le repas terminé, le capitaine voulut s'en aller; la fée qui l'avait amené et qui se nommait la fée Gladieuse, vint le conduire jusqu'à la porte de la grotte, et avant de le quitter elle lui dit :
— Yoici des bottes que vous mettrez pour passer la mer; tant que vous en serez chaussé, vous pourrez aller sur terre et sur mer, partout où vous voudrez. Demain vous reviendrez ici, pour prendre le commandement du navire.
Le capitaine remercia la fée, puis ayant chaussé les bottes il marcha sur les vagues de la mer comme sur une grande route, et il arriva à Saint-Cast. Mais quand il entra dans sa maison, il n'y trouva plus rien : ses parents qui l'avaient vu passer la mer, le croyaient noyé et ils avaient enlevé son mobilier. Il alla le leur demander, mais ils le prirent d'abord pour un revenant ; quand il leur eut montré qu'il était un homme en chair et en os, il leur raconta qu'il avait trouvé un navire à commander. Il leur fit cadeau de son mobiher, puis après avoir embrassé son père et sa mère, il partit.
Il se rendit à la pointe de l'Isle, et ayant chaussé ses bottes, il traversa la mer sans se mouiller. Son
^ Chêlia est une houle ou grotte de Saint-Cast.
navire était tout près de la Houle, appareillé et prêt à partir. Il monta à bord, et la fée Gladieuse qui était sur le pont, lui dit :
— Ce navire naviguera sous la mer comme sur la mer, dans l'air comme dans l'eau, à votre volonté.
Elle descendit ensuite à terre, et les matelots de la Houle arrivèrent à bord ; à l'instant le vent gonfla les voiles, et le vaisseau partit comme l'éclair.
Il marchait aussi vite que le vent qui soufflait toujours derrière lui : jamais ils ne couraient de bordées, jamais ils n'avaient vent debout, et personne n'avait besoin de tenir la barre ni d'amurer les voiles : un faitaud que personne ne voj^ait, dirigeait tout comme il voulait. Au bout de quinze jours, il conduisit le navire dans un port, et l'ancre fut aussitôt jetée.
Ce port était dans une île où demeuraient des fées et des faitauds, et ils accueillirent de leur mieux le capitaine et son équipage.
Le lendemain de l'arrivée à l'île, pendant que tous les matelots étaient à terre et que seul le capitaine se trouvait à bord, le faitaud se montra à lui et lui dit :
— C'est moi qui, par mon souhait, ai fait entrer le • navire dans ce port; c'est moi* qui l'ai conduit jusqu'ici, et vous n'avez pas eu grand mal à le gouverner, puisqu'il marchait toujours vent arrière. Maintenant vous allez embarquer des faitauds pour nous aider à combattre les fées de Chèlin.
— Très bien. Monsieur le faitaud ; à l'instant je vais descendre à terre, et prendre des passagers suivant vos ordres.
— Dès qu'ils seront à bord, dit le faitaud, vous ferez voile pour Saint-Briac ; mais je vais quitter le navire, qui désormais ne marchera que par votre commandement. Voici un petit sifflet que je vous donne : aus-
sitôt que vous serez à terre, vous n'aurez qu'à siffler, et aussitôt vos matelots et les faitauds qui doivent prendre part à la guerre, se rendront à votre bord.
Le capitaine descendit dans l'île, et, dès qu'il eut sifflé, cinq cents faitauds et les trente fions qu'il avait amenés sautèrent à bord. En moins de dix minutes, le navire fat appareillé, et il sortit du port. Pendant toute la traversée, il eut encore vent arrière, et moins de trois semaines après le départ, il arriva à Saint-Briac.
Les cinq cents faitauds débarquèrent et entrèrent dans la Houle oii ils furent bien reçus. Trois jours après ils partirent en guerre contre les fées de Chêlin ; mais elles ne furent pas les plus fortes et elles demandèrent la paix.
La guerre fut terminée et il y eut de grandes réjouissances à la Houle de Saint-Briac ; le capitaine ramena les faitauds dans leur lie, puis il alla à Anvers prendre pour les fées un chargement de charbon de terre. Elles étaient bien contentes de lui, et quand il revint, elles lui payèrent cent mille francs pour son voyage.
Deux jours après, le navire reprit le large; pendant trois ans il navigua sur les mers sans toucher à aucune terre, et parfois il n'y avait plus de vivres à bord : mais alors le capitaine se servait de la baguette que la fée Gladieuse lui avait donnée, et il s'en procurait autant qu'il fallait.
A la fin de la troisième année, ils se trouvèrent en vue d'une petite île, et le capitaine et les fions ses matelots y débarquèrent. Il y avait dans les arbres des fruits de toute sorte, les ruisseaux étaient de vin, de cidre et de tout ce qui était bon à boire, et la terre était couverte de pierres d'or et de diamants. Les fions goûtèrent à tout, puis ils chargèrent le navire de diamants et de pierres d'or. Comme ils étaient prêts à
partir, ils virent venir un bonliorame si vieux, si vieux qu'il paraissait avoir plus de mille ans. C'était le seul habitant de l'île, et il les pria de l'embarquer pour aller à Saint-Briac.
Il était si vilain, si vilain que le capitaine lui-même en avait peur, et il avait raison, car c'était le diable. Dès que le bonhomme fut à bord, il voulut prendre le commandement du navire ; mais le capitaine lui résista et le força à obéir.
Ils remirent à la voile, et quand ils furent en pleine mer, ils furent attaqués par des pirates, qui depuis longtemps couraient après le navire d'or. Deux cents au moins sautèrent à l'abordage, et le vieux diable se mit de leur côté ; mais les fions les tuèrent tous et ils tuèrent aussi le vieux diable. Ils jetèrent les cadavres à la mer ; mais les pirates qui étaient restés à bord de leur navire voulaient mettre le feu aux poudres et se faire sauter avec le navire d'or. Alors le capitaine dit :
— Par la vertu de ma baguette, que mon navire navigue sous les flots comme dessus.
Aussitôt le navire d'or s'enfonça sous la mer, et les pirates ne purent lui faire aucun mal.
Depuis ce temps-là, le diable à qui était soumise la race des fées, et qui se rendait à Saint-Briac pour les punir, ayant été coupé en morceaux par les flons, n'osa plus leur commander, et depuis les fées et les faitauds ne lui appartiennent plus.
Le navire d'or continua son voyage, et il revint à la Houle de Saint-Briac. Les fées et les faitauds furent si contents du chargement que leur apportait le capitaine, qu'ils lui firent épouser la fée Gladieuse, et il vécut heureux avec elle dans la grotte.
J'ai recueilli ce conte au petit port de Saint-Cast (Côtes-du-Nord).