LA FÉE
(conte de l'anjou ) Inédit.
Il y a de cela longtemps, il y a bien longtemps, bien longtemps, car mes parents qui m'ont rapporté cette histoire l'avaient eux-mêmes entendu raconter par les leurs, les Fées étaient très nombreuses en ce pays et se retiraient d'habitude dans le bois qui porte encore leur nom ' . Elles ne faisaient aucun mal ; cependant les curés, jaloux de leur puissance, les ont changées en taupes.
En ce temps-là donc, les Fées, qui aimaient beaucoup les petits enfants, guettaient le moment où les paysans quittaient leurs maisons pour aller travailler au dehors, laissant leurs derniers-nés seuls, endormis dans leurs berceaux. Elles descendaient par la cheminée dans les fermes pour soigner ces petits innocents abandonnés à eux-mêmes ; elles les faisaient manger, les pouponnaient et les amusaient jusqu'à l'heure où les parents allaient revenir des champs. Alors elles s'enfuyaient en reprenant le chemin par lequel elles étaient venues et personne ne les voyait ordinairement.
' Le bois DefTais, silué commune de ChamLellay, vulgairement le Bois des Fc'es.
Parmi les Fées de co pays, il en était une, i)lus hardie sans doute que les autres, qui se rendait chaque jour dans une chaumière où se trouvait un petit enfant nouveau-né. Sans s'inquiéter de la présence de la mère qui, trop faible encore pour aller travailler aux champs, se tenait, muette de frayeur, filant au rouet près du foyer, elle prenait l'enfant dans ses bras, le caressait, le promenait dans la maison, chantait pour apaiser ses cris et lui prodiguait ses soins.
La mère, jalouse des caresses données à son enfant par une étrangère, les supporta quelque temps. Mais, un jour, surmontant la peur que lui causait la Fée, elle raconta à son mari ce qui se passait chaque jour après son départ.
— Ne crains rien, lui répondit celui-ci, je te promets de te débarrasser de cette Fée, puisque ses soins t'importunent. Demain tu iras aux champs à ma place ; moi je garderai la maison et, si elle revient encore, je m'arrangerai de façon à lui faire passer le désir de continuer ses visites.
Le lendemain, en effet, la mère partit pour aller travailler au dehors, tandis que son mari demeurait à la maison avec l'enfant endormi dans son berceau.
Quand approcha l'heure à laquelle la Fée arrivait chaque jour, il alla s'asseoir sous le manteau de la cheminée, près du rouet de sa femme et, prenant la quenouille de celle-ci, il se mit à filer.
La Fée ne tarda pas à descendre par la cheminée. A peine avait-elle posé le pied à terre quelle courut à l'enfant qui venait de se réveiller et s'était mis à crier. Elle le prit dans ses bras, et par ses caresses et ses chants réussit à le calmer.
A. ce moment elle s'aperçut qu'un homme avait pris la place de la femme qu'elle voyait chaque jour.