LÉGENDE DE L' AUVERGNE
Inédite.
Il y avait une fois une femme qui était si avare qu'elle regrettait le pain qu'elle mangeait et le temps qu'elle passait à dire ses prières. Elle devint veuve, et quelque temps après la mort de son mari eut lieu la cérémonie des Rogations.
La procession se fait la nuit, et elle dure au moins deux heures, car en beaucoup de paroisses elle passe par tous les villages et traverse beaucoup de champs. La femme avare ne voulait pas perdre de temps ; au lieu de suivre les autres, elle se rendit tout droit à son champ, pour commencer à y travailler dès que le jour paraîtrait. Comme elle passait près d'un endroit qu'on nomme le Pré Labbé, elle rencontra la procession des défunts de la paroisse qui faisaient aussi leurs Rogations. Elle s'agenouilla pour les laisser passer, et les vit défiler devant elle, enveloppés dans leurs suaires blancs, et chantant des litanies. La procession était bien plus belle que celle de la paroisse, car il y a plus
(le morts que de vivants ; mais elle finit tout de môme par passer, et la veuve allait se relever quand elle vit un pauvre défunt qui suivait les autres de loin ; mais son linceul était tout en loques, et chaque fois qu'il passait auprès d'une ronce ou d'une épine, il en laissait un morceau.
Quand il arriva devant elle, elle reconnut son mari :
— Ah ! mon pauvre homme, lui dit-elle, pourquoi marches-tu derrière la procession des défunts? qui t'empêche de suivre les autres ?
— Malheureuse, lui répondit-il, tu m'as enseveli dans un drap tellement usé que la moindre ronce en arrache des lambeaux ; les autres défunts qui ont de bons draps passent à travers les buissons sans se déchirer parce que leur toile est solide ; mais moi, je suis obligé de passer du temps à me dépêtrer, et c'est pour cela que je suis à la queue de la procession.
La veuve fit dire des messes pour le repos de son mari ; et l'on assure que depuis ce temps dans le pays on ensevelit les morts dans de bons draps, pour qu'ils puissent faire la procession des Rogations sans laisser aux buissons des lambeaux de leur suaire.
Je dois ce conte à mon ami le D' Paulin, originaire des environs de Royat.
LE PAPILLOxN ET LE PAUVRE
(légende de la HAUTE-BRETAGNE.)
Il y avait une fois un pauvre qui désirait, à ce qu'il disait, voir mourir quelqu'un, pour savoir comment on mourait. Un jour, il arriva à une maison, où un homme était sur le point de passer de vie à trépas. Il y entra et aussitôt que l'homme eut rendu le dernier soupir, il lui sembla voir sortir de sa bouche un papillon tout gris qui se posa sdr la poitrine du défunt.
Le pauvre ne le perdit pas de vue. Quand on mit le mort dans le cercueil, le papillon se plaça sur le bout, et lorsque le cercueil eut été laissé dans la fosse, il voltigea ça et là, puis il prit son vol. Le pauvre le suivit jusqu'à une lande, où il le vit s'arrêter. Il dit au papillon :
— Pourquoi es -tu venu jusqu'ici sans t'arrèter?
— Ah ! répondit le papillon, c'est que je n'ai trouvé que cet endroit pour me reposer, car depuis le cimetière jusqu'ici, tout est couvert d'âmes qui sont à faire pénitence.
— Et toi, petit papillon, en as-tu encore pour longtemps ?
— Pour sept ans.
— N'y aurait-il pas moyen d'abréger ce long temps de pénitence ?
— Non, à moins que pendant un an tu ne veuilles jeûner au pain sec et à l'eau.
— Je veux bien, dit le pauvre.
— Eh bien! fais-le, et tu n'y perdras pas.
Le pauvre s'en retourna, et pendant un an il jeûna au pain sec et à l'eau. L'année suivante, il revint sur la lande et demanda au papillon s'il était quitte.
— Xon, répondit le papillon, qui était presque blanc, mais encore gris, il faut que tu jeûnes une autre année pour que ma pénitence soit accomplie.
Le pauvre s'en retourna, et pendant un an il jeûna au pain et à l'eau. L'année terminée, il retourna sur la lande et vit le papillon qui, cette fois, était blanc comme la neige.
Ce papillon blanc était l'àme du défunt que le pauvre avait vu mourir, et qui avait été délivrée grâce à lui ; mais de son côté il avait fait la pénitence du pauvre, et il lui dit avant de s'envoler :
— Je te remercie bien ; mais tu n'as pas perdu ton temps, car tu as une place préparée à côté de moi dans le ciel.
Huit jours après, le pauvre mourut, mais ainsi que le lui avait dit le papillon, il avait une place dans le ciel à côté de lui.
Paul SÉBiLLOT, Traditions et supers litions de la Haute- Bretagne, t. II, p. 299.
La croyance que l'âme prend la forme de papillon est encore assez répandue à la campagne en Haute-Brelagne.
Quand on voit le soir de petits papillons blancs voler dans !a maison, cela annonce la mort de quelqu'un de ses habitants. Aussi quand il y eu a beaucoup dans une maison, les gens en sont tout chagrins. Jls pensent que ce sont des âmes de revenants qui viennent chercher quelqu'un pour l'emmener avec elles.