‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 4 sur 18 · Voj. Th. Gautier, Les Jeune-France · texte numérisé non relu

Voj. Th. Gautier, Les Jeune-France

2. Dictionnaire critique de biograpliie et d'histoire, in-4°, 1872.

XVI Notice sur la Vie

L'auteur d'Astrée et de Thyeste, le tragique Créhillon. alors âgé d'environ trente-deux ans, s'était furieusement épris d'une Jeune personne, fille d un Bourguignon ^^ maître apothicaire-épicier de la place Maubert, du nom de Péage t. Il était ardent ^ tendre, aimable et déjà connu^ sinon célèbre par son Idoménée jouée en 1703. On sentait en lui la fougue d'un grand poète dramatique et la petite Péagetj sensible, comme toutes les Jeunes filles^ aux hommages d'un talent naissant^ mal surveillée par sa mère et entraînée par une violente passion, se laissa séduire et ne tarda pas à sentir poindre en elle le fruit de ses erreurs. Il fallut avouer la faute aux parents et nommer le complice: Crébillon se trouva contraint de faire une demande en mariage que l'apothicaire ne pouvait logiquement repousser, mais que. trop sévère peut-être, repoussa Melchior-Jolyot de Crébillon, notaire royal à Dijon, père du poète tragique j lorsqu'il se fut renseigné sur la famille des Péaget, qu'il ne trouvait ni asseï noble ni asseï opulente pour un descendant de Conseiller du

I. Dans une lettre en date de Paris 1761, Crébillon « affirme cependant » qu'il épousa Charlotte Péaget, fille de M. Peaget de Dole; M. Jal se tromperait donc sur l'origine des Feaget ! Crébillon ajoute : « Sa fille était une Gamard, famille très ancienne et très connue dans la littérature, dans la médecine et dans la pharmacie. »

et les Œuvres de Crébillon fils, xvii

Roy. greffier en chef de la Chambre des comptes^ qui portait daiur à un aigle éployé d'or, tenant dans son bec une plante de trois lys d'argent ^.

Cependant, il fallait cach-er aux commères du quartier Alaubert l'état de grossesse de la demoiselle Péaget ; c'est alors, raconte Al. Jal. que Crébillon se décida à user du droit qu'il avait, majeur , de disposer de lui : « IJ Jit à son père des actes de soumission respectueuse et alla raconter au curé de Saint- Etienne-du-Mont son histoire, en lui déclarant qu'il avait le désir de réparer le plus tôt possible le tort fait à l'honneur dune pauvre enfant, fille de parents respectables, qu'il avait entraînée, et qui, à ses yeux, ne cessait pas d'être une personne vertueuse. Le curé approuva très fort la conduite du coupable amant et le dimanche 2j Janvier 1707 , au prône, il publia le premier ban : « d'entre Prosper Jolyot, fils majeur

I. Bibl. nation, ms. — Armoriai général: Bourgogne, — l'aïeule maternelle des Crébillon était Anne de Bretagne, d'une famille qui a donné plusieurs magistrats au Parlement de Dijon, — la famille Jolyot avait été anoblie par lettres de Philippe le Bon en 1442, dont les originaux sont à la Cour des comptes. — Une des branches de cette famille s'était établie en Franche-Comté. Voyez : Particularités inédites ou peu connues sur La Monnaye, Piron et Crébillon, par Claude-Xavier Girault, avec des notes de C.-N. Amanton, Dijon, in-S", 1822

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de Melchior Jolyot, notaire royal à Dijon i et de Henriette Gagnard, et Marie, fille de Claude-François Péaget, maître apothicaire, bourgeois de Paris et d'Anne-Claude Gamard, demeurant tous deux place Maubert, et cy-devant rue de Biévre ^. » Le lendemain Crcbillon acheta les dispenses des deux autres bans et le clerc de l'archevêque écrivit sur son livre : « Die 24" januarii 1707, super dliplici proclamatione cum Prospero Jolyot et Mariâ-Carolâ Peagct, Sancti Stephani de Monte. "

L,e mariage suivit de près, mais ne fut point célébré en l'église de Saint-Etienne. La pudeur retint sans doute Marie-Charlotte Péaget; qui, grosse de plus de huit mois; n'osa pas se présenter à l'autel de sa paroisse, la tête couronnée de Jleurs d'oranger. Crébillon obtint du curé de Saint-Etienne la permission de se marier à la campagne, loin des regards curieux des voisins de son beau-père. Ce fut à La Villette que la bénédiction nuptiale fut donnée au poète ^ le 31 jan-

1. Melchior Jolyot de Crébillon n'était plus notaii-e en 1707, mais greffier en chef de la Chambre des comptes a Dijon; le curé rédacteur de cette pièce copiait probablement les qualités que donnait au père de Crébillon l'acte de baptême que celui-ci produisit à la sacristie de Saint- Étienne.

a, Registre des publications de mariage de Saint- Etienne-du-Mont.

et les Œuvres de Crébillon fils, xix

vier l'joj ; le père protestant toujours. Le mariage de Prosper de Crébillon ne fut donc pas un mariage clandestin, mais un mariage secret. Le mystère ne pur durer longtemps; le lundi i^ février 1707. Marie-Charlotte accoucha d'un garçon, fruit d'un amour légitimé; le lendemain Venjant fut baptisé à Saint- Etienne sous les noms de Claude-Prosper, fils de Prosper Jolyot de Crébillon et de damoiselle Marie- Charlotte Péaget son épouse j né le Jour précédent, à dix heures et demie du matin^ place Maubert et tenu sur les fonds par Claude-François Péaget^ maître apothicaire et Juge-consul, et par damoiselle Jeanne Jolyot. fille majeure (tante de Crébillon), ainsi qu'il appert, du baptistaire que nous reproduisons.

Voilà bien des notes et des détails pour expliquer que l'auteur des Mat'mes de Cythére vint au inonde quatorie Jours après le mariage de ses parents !

Le Jeune Claude-Prosper grandit vite; il poussa dru et Joyeux, comme un véritable enfant de V amour ^ sans avoir nul besoin des drogues pharmaceutiques de M. l'apothicaire, son grand-père. Deux ans plus tard en 170^, il eut un Jrère. Pierre Jolyot de Cré-

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billon % dont nous ne nous inquiéterons pas. Le petit Crébillon ne profita pas longtemps des tendres soins de sa mère quimourut âgée de vingt-cinq ans le jeudi 12 février 1711 -. Le pauvre poète tragique demeuré seul ne put garder son fils avec lui; des amis généreux^ MM. Paris, payèrent sa pension au collège Louisle-Grand où. il fit ses études '. Ce collège était alors entre les mains des jésuites ; le supérieur ^ le R, P. Tournemine^ fut frappé des dispositions brillantes de son écolier^ apte â tous les devoirs^ esprit ouvert à toutes les études et raisonnements^ élève précoce qui faisait prévoir un superbe avenir. Le révérend supé-

1. Dans une lettre publiée par M. C.-N. Amanton {Révélations sur les deux Crébillon. Paris, 1835, in-B"), Crébillon père, à la date de Paris, du 29 janvier 1761, écj-it à M. M*** de Dijon: « J'ai eu deux nls ; le deuxième est mort, le premier s'appelle Prosper ainsi que moi. »

2. Voici l'acte de décès conservé sur les registres de Saint-Étienne-du-Mont : « Le même jour (vendredi treizième de février 1711) fut inhumé (sic) dans le cimetière des Charniers, Marie-Charlotte Péaget, femme de M. Jolyot {sic)f sieur de Crébillon, conseiller du Roy, greffier en chef de la Cour des comptes de Bourgogne et Bresse, décède (sic) le jour précédent, place Maubert, en présence dudit sieur Jolyot de Crébillon et autres. » Crébillon le tragique avait hérité de la charge de son père, mort en 1707.

3. Voyez : Le Nécrologe des hommes célèbres, t. XIII, 1778, I vol. in-13. Éloge de Crébillon, par Palissot.

et les Œuvres de Crébillon fils, xxi

rieur attendit à l'adolescence un tel disciple pour l'attirer dans ses ordres et confisquer cette vaste intelligence au profit de sa compagnie. Il employa dans ce but les persuasions^ insinuations et séductions les plus adroites, mais Crébillon^ tout en estimant la manière de vivre de ses maîtres^ convint en lui-mêfne qu il n' était point fait pour la vie religieuse et avoua bien nettement que son caractère libre, léger et ardent, était à l'opposé de la servitude monastique.

Claude-Prosper avait à peine quitté les bancs du collège^ qu'il /efforçait d'oublier grec et latin en s' empressant de jeter aux orties sa robe d'innocence comme un vêtement inutile et d' abandonner les principes de continence vertueuse dont on avait nourri son àme^ mais dont il n' avait que faire dans son voyage au pays de la galanterie. Sur les pas de son père, il pénétra dans les foyers de la Comédie française, il y Jouissait de ses entrées^ que les comédiens avaient cru devoir au fils du grand Crébillon, il y possédait aussi les faveurs les plus douces des Jolies pensionnaires^ séduites par sa Jeunesse^ sa pétulance^ sa bonne mine et la vivacité de son esprit. Il se lassa bien vite cependant, comme un mauvais sujet déjà corrompu^ de ses petites conquêtes sur les comédiennes ordinaires du roi, et il ne tarda pas à quitter le théâtre des triomphes paternels pour fréquenter les Italiens.

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Lié d'amitié avec J ean- Antoine Romagnési ' . qui avait débuté aux Français par le rôle de Rhadamiste et qui alors jouait aux Italiens des pièces dont il enrichissait cette comédie comme auteur. Crébillon fils (ainsi on le nommait déjà), s'était associé aux travaux de cet acteur en compagnie de Dominique 2 et de Lélio le fils, plus connu sous le nom de Riccoboni '.

Le Théâtre-Italien languissait en ce moment par la disette des spectateurs, et ces trois amis et collabora-

1. Jean-Antoine Romagnési, né à Namur, d'une famille d'origine italienne, était petit-fils à' Antonio Romagnési dit Cinthio, comédien de l'ancien Théâtre-Italien. Il débuta a Strasbourg, puis vint a Paris remplir les rôles d'amoureux dans la troupe d'Octave aux jeux de la Foire où il fut fort goiité. Il mourut à Fontainebleau en 1742; on a fait ces quatre vers sous son portrait :

Comédien sensé, parodisle pla'sant, En Irails fins et légers, Romagnési fertile. Couvrit les plats auteurs d'un ridicule utile. Qu'on doit h regretter dans le siècle présent !

Voyez sur ce comédien, les Anecd:tes dramatiques de Clément et Laporte, t. III. Paris, 1775.

2. Pierre-François Biancolelli, plus connu sous le nom de Dominique, fils du fameux Dominique, le célèbre Arlequin de l'ancienne troupe italienne, naquit à Paris en 1681. Dominique a compose un grand nombre de pièces seul, on peut en voir la nomenclature dans les Anecdotes dramatiques citées plus haut.

3. Riccoboni François, fils de Louis Riccoboni et de Virginie Bailetti sa femme, dite M"*^ Flaminia. ne a Man-

et les Œuvres de Crébillon fils, xxiii

leurs tâchaient d y ramener le public en offrant des pièces nouvelles qu'ils ne se donnaient pas le temps de perfectionner . Ils composaient surtout les parodies des opéras nouveaux, genre frivole, mais qui se trouvait très goûté des Parisiens lorsqu'il était relevé par les traits d'une critique juste, fine et délicate; en huit Jours souvent il fallait bâtir une pièce, l'apprendre et la jouer ; l'actualité n'attend pas, et nos auteurs associés ne spéculaient que sur l'actualité. Crébillon, qui n'avait alors que vingt-trois ans, fut heureux d'apporter à ce triumvirat dramatique son concours spirituel, la vivacité de ses saillies et la pureté de son goût. Il fit ses premières armes au Parnasse avec les trois joyeux troubadours , mais il eut la prudence d'exiger d'eux qu'il ne serait pas nommé, il voulait ménager l'amour-propre des poètes ou du moins ne pas s'exposer à leur vengeance.

C'est ainsi que dans: Arlequin toujours Arlequin; Les Comédiens esclaves; Arcagambis; L'Amant à la mode; La Revue des théâtres; Le Sultan poli par lamour et La Méchante femme ^, toutes parodies

toue en 1707, était par conséquent de l'àge de Crébillon fils. 11 joua le rôle de Lélio dans la Surprise de l'Amour, et il garda ce nom au théâtre. François Riccoboni a écrit seul beaucoup de pièces fort spirituelles ; sa mort arriva en 1772- I. Voyez l'ouvrage connu sous ce titre: Parodies des Italiens. Paris, Briasson

XXIV Notice sur la Vie

faites en société^ les meilleurs traits en peuvent être attribués à Crébillon. Ces pièces ne sont à proprement parler que des divertissements sur toutes sortes de sujets, mais on y trouve un sel fin. une plaisanterie douce^ enjouée^ piquante, quelquefois amère. mais toujours du vrai comique, une bouffonnerie aimable et sans grossièreté et une verve qui ne se dément jamais. Le tour des couplets est libre^ ardent et net: en voici un y cité par Palissot comme appartenant à l'Auteur du Sopha, qui pourra donner une idée de sa manière^ et prouver que son auteur eût pu faire fortune dans ce genre facile. Il est sur l'air connu des Bergeries de Couprin :

Bondissez, Petits agneaux, paissez Sur ces rivages ; Vous, oiseaux.

Vous, Chalumeaux, Et vous, murmure des eaux.

Vous, feuillages, Vous, ombrages.

Vous, badins Zéphirs.

Qui rimez à plaisir; Vous, charmants bocages, Vous, tendres désirs, -Amoureux soupirs

Et sornettes Qui sont faites

-, et les (ffiuvres de Crébillon fils, xxv

Depuis si longtemps, Qu'on remet tous les ans Dans nos chansonnettes, Remplissez nos chants^.

On voit y par ce badinage que Crébillon eût pu tourner galamment le couplet ou du moins scander des syllabes françaises pour les « ourler de rimes «^ selon le mot coquet de Piron- ; mais les muses le laissaient asseï froid. Il n'aimait point la contrainte des vers^ cette petite vérole de l'esprit, comme on disait alors, et il pensait avec La Bruyère qu'il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable, et que la poésie devait réunir des talents supérieurs pour être susceptible de plaire aux vrais délicats. « // n'est ordonné à personne d'écrire en vers, disait-il avec raison, lorsqu'on n'y est pas appelé par le génie. »

Claude-Prosper vivait dans ce temps avec son père, place Maubert, avant que celui-ci n'émigràt, rue des Douie-Portes, au Marais. Ils habitaient ensemble une manière de grenier au milieu de toute une ména-

1. Ce couplet se trouve imprimé dans Arlequin-Phaéton, à la date du 13 février 1731 dans le tome III des Parodies des Italiens; voyez aussi l'Histoire anecdotique et raisonnée du Théâtre-Italien depuis son rétablissement en France jusqu'à l'année 1769, contenant les analj'ses des principales pièces et un catalogue de toutes celles données par ce théâtre, etc., par J.-A.-Jullien-Desboulmiers. 1769, 7 vol. in-12.

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