‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 5 sur 18 · Préface de la Métromanie · texte numérisé non relu

Préface de la Métromanie

XXVI Notice sur la Vie

frerie domestique, chiens, chats et corbeaux dont les aboiements j les miaulements ^ les croassements se faisaient entendre à la ronde. Dès l'escalier, rempli des ordures de ces animaux, on sentait une étrange odeur de chenil; à l'intérieur, une chambre aux murailles nues et froides .où travaillaient les deux auteurs . Les chiens s'étaient emparés de tous les sièges et grognaient de concert, car l'auteur de Pyrrhus aimait les caniches et les chats avec passion ; pour se consoler de l'ingratitude des hommes, il récoltait tous les pauvres vagabonds de la race canine ou féline qu'il rencontrait dans ses courses à travers Paris, c'était le petit saint Vincent de Paul de toutes les bêtes abandonnées. Il les baptisait toutes de noms curieux, nommait ses chattes Euterpe, Melpomène , Erato ou Polymnie, tandis que ses carlins, roquets, terre-neuves et lévriers recevaient des dénominations biiarres, selon leur naturel doux ou féroce.

C'était une singulière existence que celle de ces deux hommes . Dans une acre et épaisse atmosphère de tabac, on distinguait le père, véritable colosse, physionomie hautaine et expressive, qui, poitrine découverte, jambes nues, la pipe toujours entre les dents ^,

I. Tous les contemporains de Crebillon père ont parlé des mœurs intimes de ce grand bonhomme et de sa passion absorbante pour la pipe. Dans ses Mémoires, Casanova, qui

et les Œuvres de Crébillon fils, xxvii

noyait dans des spirales de fumée le regard rêveur et distrait de ses deux grands yeux bleus ; sombre parfois et parfois déclamant avec force, sous l'inspiration puissante de sa muse tragique. — Le fils, plus calme, mine rieuse et éveillée, chantait des ariettes, étendu sur un fauteuil. Coquet de sa personne, musqué, déjà petit-maître, caressant ses chats qu'il aimait par esprit de famille, il trouvait moyen de vivre heureux et fringant dans cette malpropreté canine, affable et respectueux pour son père, sans s'inquiéter des cris ou des tendres réprimandes que le poète adressait à sa ménagerie tapageuse. L'écrivain du Sylphe formait cependant le plus vivant contraste avec l'auteur de ses Jours: il était le moins grand, mais le plus Joli des Jolyot ; le père avait du génie, disait Voisenon, et le fils n'avait que la mousse de l'esprit de son père.

Sébastien Mercier, qui le contint et Vapprécia avec toute la droiture de son bon Jugement d'observateur

devint son ami, le décrit ainsi : « Crébillon était un colosse, il avait six pieds : il me surpassait de trois pouces. Il mangeait bien, narrait plaisamment et sans rire ; il était célèbre par ses bons mots, était excellent convive ; mais il passait la vie chez lui, sortant rarement, ne voyant presque personne, parce qu'il avait presque toujours la pipe à la bouche et qu'il était environné d'une vingtaine de chats avec lesquels il se divertissait la plus grande partie du jour. »

XXVIII Notice sur la Vie

sincère, nous en a laissé le portrait suivant ' ; t Je fis la connaissance de Crébillon fils. Il était taillé comme un peuplier, haut. long, menu ; il contrastait avec la taille forte et le poitrail de Crébillon le tragédiste. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce fondues ensemble ; une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. Nos caractères allèrent fort bien ensemble. Il avait vu le monde, il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître; il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Sa conversation était piquante ; il regrettait le temps de la Régence^ comme l'époque des bonnes mœurs en comparaison des mœurs régnantes. Nos principes littéraires s'accordaient encore. Un Jour, il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer l'esprit humain. Il riait aux larmes de certaines productions théâtrales et du public qui ne voyait dans tous les rois de la tragédie française que le Roi de Versailles, Le rôle du capi-

Page 1