‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 6 sur 18 · I. Sebastien Mercier. Tableau de Paris · texte numérisé non relu

I. Sebastien Mercier. Tableau de Paris

et les Œuvres de Crébillon fils, xxix

taine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle^ selon la fantaisie du poète j le faisait surtout pâmer de Joie. Il /informait exactement de celui qui le Jouait. C'était son acteur favori pour le plaisir facétieux qu'il lui causait; aujourd hui Janissaire^ le lendemain déposant Tarquin le Superbe, cheville ouvrière de tous les dénouements, il avait renversé plus de trônes au bout de l'année qu'il n'avait de gardes à sa suite ; il tuait les tyrans trois fois la semaine avec une précision admirable . Crébillon aimait tout en lui^ sa démarche^ son attitude^ sa fierté obéissante ; tantôt royaliste^ tantôt républicain . il suivait tous les ordres avec une indifférence philosophique^ qui n'ôtait rien au tranchant de son sabre... Les ouvrages de Crébillon fils sont une anatomie fine et déliée du cœur humain et du sentiment j surtout de celui qui dirige les femmes. dont le premier attribut est de ne connaître rien à leur propre cœur^ tandis qu'elles pénètrent asse^ bien le cœur ou du moins le caractère des hommes. Crébillon fils les a bien connues ; c'est un peintre, et sa touche, pour être délicate.^ n'en est pas moins exacte et quelquefois profonde. »

t Al. de Crébillon ne ressemblait guère à ses écrits y dit par contre Grimm dans sa Correspondance ^ ; sa

i. Grimm, Correspondance, mars 1771.

XXX Notice sur la Vie

conversation n'était ni très facile ni très piquante ; il faisait de longues phrases et les faisait avec prétention ; il portait ce caractère jusque dans l'intimité des coteries où. il vivait le plus habituellement. »

Grimm ne professait d'ordinaire aucune tendresse pour Crébillon filsj, aussi, ne croyons-nous guère à la sincérité de son appréciation en cette circonstance. « De quoi s'avise donc ce bohémien d'avoir plus d esprit que nous? » disait Voltaire^ en parlant de l'auteur de la Gazette littéraire ; pourquoi donnerions-nous crédit à Grimm en effet ^ lorsque Collé. Marmontel et tant d'autres nous ont peint l'auteur du Sopha sous les couleurs les plus roses et les plus spirituelles ?

Crébillon avec son esprit caustique, sa belle nature tout en dehors y son rire franc et malin, était doux, bon, serviable. toujours disposé à obliger les gens de lettres et les nécessiteux ; chacun se faisait gloire de rechercher sa compagnie et parmi ses nombreux amis nous citerons Moncrif, Diderot, Surgère, Collé, M"' Clairon, M"" Geoffrin, le peintre Boucher, Pont de Veyle et Maurepas.

Crébillon fils avait déjà donné les Lettres de la marquise de ^\^* au comte de R***^ et il possédait en portefeuille le charmant petit conte du Sylphe, lorsqu'un iij-f il publia /'Ecumoire p/uj' connu sous le titre de Tanza'i et Néadarné. Ce roman, libre par

et les (ft'uvres de Crébillon lils. xxxi

la forme et l'allure^ bien analogue aux mœurs du temps, causa la plus grande sensation à la cour et à la ville; on y vit une satire du cardinal de Rohan. de la constitution Unigenicus et de la duchesse du Maine ' et le bruit public accrédita si bien les intentions de l'auteur que celui-ci, arrêté, fut conduit sous bonne garde et enfermé au donjon de Vincennes. Le pauvre Claude-Prosper^ ainsi mis sous verrous^ aurait pu y séjourner de longues années et réjléchir au triste râle des écrivains satiriques sous un état monarchique^ siy par bonheur^ la protection de M"" la duchesse mère - ne l'en avait fait sortir quelques jours après son arrestation.

Heureux de son élargissement, décidé à modérer un peu le mordant de sa verve^ le jeune frondeur s'en vint habiter rue Saint~André-des-Arts . Son aventure qui l'avait mis en plein jour lui fit recevoir des

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