‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 7 sur 18 · Voyez Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes · texte numérisé non relu

Voyez Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes

2. A peine sorti du Château de Vincennes, Crébillon courut se jeter aux pieds de la duchesse mère, lui témoignant toute sa gratitude pour l'acte de clémence qu'elle venait de faire en sa faveur. Monsieur, lui dit la spirituelle princesse, déjà d'un certain âge, je suis fort embarrassée par la phrase suivante de votre roman : « Pendant le jeu, Jonquille avait avancé ses jambes sous la table, Néadarné ne sachant à qui elles appartenaient, distrait comme une princesse, s'en fit un coussin. » Comment en avez-vous tant appris, monsieur, sur la distraction des princesses?

XXXII Notice sur la Vie

gentilshommes, des écrivains et des comédiennes qui venaient spontanément lui offrir un commerce d'amitié. Crébillonfils était à ce moment dans toute la folie de sa jeunesse ; grand, élancé, gracieux et pétulant, le visage expressif, sans être d'une beauté régulière, l œil profond, le sourire perpétuellement moqueur, le nej proéminent aux narines dilatées, nerveuses et sensuelles, il portait fièrement la tête avec une certaine arrogance qui lui seyait fort bien. Un portrait de Boucher nous le représente alors sous la plus aimable apparence ^. Au premier abord ce n' est pas l'homme qui a écrit le Hasard du coin du feu, mais en détaillant avec soin les lignes de ce visage, en considérant par la physiognomonie et les principes de Lavater les traits pointus de l'ensemble physique et la surface du front,

i. Il existe également un portrait de Crébillon fils au musée de Versailles, ce portrait nous paraît être d'un Vanloo. — Il y a quelques jours à peine, à la vente publique de la collection Laperlier, nous avons vu un très joli portrait de Crébillon par Grimon qui n'a très probablement jamais été gravé ; ajoutons à ces détails iconographiques qu'une délicieuse aquarelle représentant l'auteur du Sopha et donnée par M. Niel, bibliothécaire au ministère de l'intérieur, à la Fille de Paris, fut détruite dans les désastres de 1871. Ce portrait est mentionne à la page 2j d'une brochure administrative du baron Poissin: Les donateurs du musée historique de la Fille de Paris. {Imprimerie impériale, 1868, in-4».)

et les Œuvres de Crébillon fils, xxxiii

on découvre une expression animée et parlante, on lit d'un œil exercé une grande bonté d'âme, une finesse extrême de pensée, un esprit droit et ouvert, une causticité cruelle et implacable.

Avant d'écrire, Crébillon fils voulut fréquenter et étudier mûrement les belles sociétés et les bureaux d'esprit ; il se mit donc en campagne, pénétra dans tous les salons et boudoirs de son temps, et partout fut accueilli avec joie et empressement, non tant comme fils du célèbre tragédiste que comme l'artisan de sa propre réputation. Ce qui séduisait che^ ce grand enfant de Crébillon, comme le nommait Voltaire avec complaisance, était cette froideur apparente qu'on lui reprochait. Les coquettes, c'est-à-dire les femmes en général, professent une secrète admiration pour ces esprits froids qui ne manifestent ni étonnement devant leur beauté, ni passion devant leurs manœuvres, ni sentimentalité vis-à-vis de leur cœur ; habituées à voir brûler l'encens, à respirer le parfum balsamique des louanges, à mimer une fatigue, un accablement sous tant d'adulations affadies, elles ne peuvent se déprendre d'un vif étonnement devant ces hommes immuables qui ne songent même pas, ou ne paraissent point songer à butiner le suc de leurs roses. Claude Jolyot était de ceux-ci^ ce n'était pas sans raison qu'on avait pu le surnommer le Philosophe des

XXXIV Notice sur la Vie

femmes ; il avait une profondeur rigide devant la créature ; c'était sa conscience d'observateur, son sangfroid devant l ennemi ; il voulait peindre à la dérobée, sournoisement^ sans distraction, car il savait bien^ ce svelte et joli penseur^ que les femmes qui se sentent observées mettent un masque, caquettent, enguirlandent et séduisent leur peintre, en essayant de colorer et de faire dévier son optique, en mettant en relief de jolies rondeurs, des grâces habilement fardées, des appas qui soutiennent vaniteusement le regard d'autrui , pour s' humilier en toute hâte dans le laisser-aller intime ou l'abandon de l'isolement.

Dans le monde qu'il fréquentait, on nommait ses manières froides , polies , son langage galant, moqueur, entortillé, du crébillonage-amarivaudé ; il y avait en lui, en effet, un Alarivaux plus serré, plus touffu, qui comprenait mieux la femme et qui ne la Jiattait guère. C'était un dandy avant la belle époque du dandysme ; sa grande force était dans son impertinence sobre et son maintien posé; il était de ces hommes bien équilibrés qui ne rient pas de leurs saillies, qui ne soulignent pas leurs bons mots, qui demeurent irréprochables et cependant brillants de mille feux, étincelants comme un diamant à facettes qui éblouit et reste froid au toucher. Il opposait sa quiétude au tourbillon étourdissant qui bruissait follement autour

et les (Euvres de Crébillon tils. xxxv

de lui ; il ne représentait pas. comme le petit abbé de Voisenon. i,n papillon sémillant; triomphant de la pudeur de routes les roses . il eût plutôt offert la comparaison avec un tiercelet apprivoisé ^ qui aurait pris les mœurs paisibles d un pigeon, en conservant Vacuité de l'œil, du bec et des serres.

On connaît peu de maîtresses attitrées à Crébillon fils. Il eut rarement, croyons-nous, d'affaires réglées ; sa mine hautaine et son bel air. sa façon de comprendre la galanterie à la manière de Voiture ou de Bussy-Rabutin^ son mépris pour les courtisanes de théâtre qu'il avait pu voir à l'œuvre, son impitoyable franc-parler . tout dans cet épicurien pouvait inspirer de grands désirs aux femmes d'un rang élevé, mais ne pouvait qu'effrayer les filles d'opéra. La Beauvoisin. une demoiselle qui défrayait souvent les chroniques scandaleuses, ne put lui pardonner certains coups de lanière sagement appliqués : « Pédant, vilain pédant. lui écrit-elle dans sa colère, tu es si pédant, si sérieux j si sec et si gourmé, si composé, si empesé et si ennuyeux, que je ne veux pas que tu viennes souper avec nous che^ Alonticourt ; les demoiselles Avrillet ont dit à Cuilé que tu n'avais pas trouvé autre chose à leur dire que : « J'ai rhonneur de vous présenter mon très humble hommage... » ou bien « Mes devoirs les plus respectueux pour changer. Va donc, tu n'es

XXXVI Notice sur la Vie

qu'un manche à balai galonné, tu ne f^ls pas autre chose que des révérences à la vieille mode^. i — ï oila un manche à balai qui avait dû bleuir fort honnêtement l'amour-propre de la Beauvoisin !

On rencontrait quelquefois Créhillon chej une Anglaise appelée M'"' ïf^ortley et plus souvent à l'hôtel de Sur gères i ce fut là qu'il connut M'"' Margy^ sa seule liaison de quelque durée. Cette dame, que l'auteur des Égarements du cœur et de l'esprit peignit plus tard sous le nom de la Marquise de Lursay, était majestueusement belle, à cet âge où, la femme n'a pas eu le temps de regretter, mais que la peur de regretter bientôt précipite dans l'outrance de la passion. Notre philosophe essuya, mieux que tout autre, les ardeurs caniculaires de ces amours d' automne ^ il aima sans désarmer , se plaisant, au milieu de ses transports même, à se servir du scalpel de son jugement sur le cœur de sa fougueuse maîtresse. M°*^ Alargy laissa

1. Cette lettre a été publiée dans des mémoires peu authentiques, réunis sous le titre de: Souvenirs de la Marquise de Créquy. Paris, Garnier^ S. D. t. V, p. 91. Cette lettre, parait-il, circula dans tout Paris, par la raison (dit l'autel de ces Souvenirs) que la fin du billet, que je ne peux pas rapporter, était la chose du monde la plus originale. » Voir sur la Beauvoisin, les Mémoires secrets dits de Bachau mont a la date du 30 avril 1770, — du 25 mars 1775, — du 31 décembre 1779, — du 22 novembre 178+.

et les (ffiuvres de Crébillon fils, xxxvii

faire l'autopsie de son cœur à son amant ; bien plus, elle lui fit part de ses observations, lui conta ses impressions mondaines } et, avec cette délicatesse féminine et quasi maternelle des femmes mûries par l'expérience, elle lui fit écrire sous sa dictée ces révélations tendres, légères, vibrantes, qui forment ces extraits d'essence philosophique qui se dégagent si souvent des œuvres de l'écrivain.

Mais arrivons à ces fameux dîners de joie, d'esprit et de bonne fraternité , à ces fêtes du rire où, l'homme du monde que nous venons d'esquisser s''abandonnait lui-même à la plus folle gaieté, oii, déposant son machiavélisme d'amour et sa rigidité de dandy, il reprenait sa souplesse, son insouciance , sa verve courante, et chantait, verre en main, dans ces soupers virils et sans femmes, les ariettes et couplets les plus réjouissants.

Ce fut vers l'année i =y72 qu'en compagnie de Piron et de Collé, son plus ancien ami, Crébillon fils fonda la Société des Dîners du Caveau, si souvent dissoute et reformée, sans qu'on ait pu depuis retrouver un aliment de belle humeur aussi charmant et pimenté qu'à son origine. Laujon, dans ses Œuvres choisies^ et

1. Œuvres choisies de P. Laujon, membre de l'Institut contenant ses pièces, ses fêtes publiques, ses chansons et autres opuscules, etc., t. IV, p. 225 et suiv. — Paris, 1811,

XXXVIII Notice sur la Vie

Palissot d'autre part^ nous font assister à ces repas gaillards et chantants^ tandis que Saurin. dans son Epître 2iQo\\é^datée de 1774, en évoque curieusement V image .

Dans ce Caveau^ fâcheuse école Pour les présomptueux talents, On ne s'érigeait point d'idole.

Sévère dans ses jugements, Jamais la perfide hyperbole Ne prodiguait un faux encens A celui qu'absent on immole.

Mais en public, toujours ardent A se défendre l'un et l'autre.

L'on ne savait pas à demi Se déclarer pour un ami Et son succès était le nôtre.

Chacun de nous se fit l'apôtre Du jeune Crébillon et de son Tan^aij Tandis que du père d'Astrée La muse alors eu cheveux blancs Sur un tas de lauriers sanglants D'une meute de chiens reposait entourée; Que prodiguint ses soins pour eux.

in-8°. Voyez du même, les Sociétés badines, bachiques, chantantes et littéraires, par Arthur Dinaux. Paris, Bachehn, Deflorenne, 1867, t. I et II, in-B».

I. Nècrologe des hommes célèbres, t. XIII, in-12, 1778, p. 35 et suiv.

et les (Euvre,s de Crébillon fils, xxxix

Et négligeant sa renommée, De tabac, dans les airs, ce tragique fameux, Une pipe à la bouche, exhalait la fumée. Son fils, jeune et brillant, sur les pas d'Hamiltortj Marchait au temple de Mémoire Et déjà par son Écumoire^ Ayant acquis un grand renom, A Vincennes expiait sa gloire, Scandalisait les gens, qu'on nomme gens de bien.

De lui faisait parler au prône.

Et de notre âge enfin devenait le Pétrone Comme son père fut le Sophocle du sien.

Les trois fondateurs des Dîners du Caveau, soupaient d'habitude chei Gallet^ leur ami. chansonnier asseï médiocre j quoiqu'aussi bon vivant et aussi rabelaisien que ses confrères ; mais il leur épargnait les frais du cabaret et n'en était pas moins le plastron de leurs épigrammes. Notre trio^ quoique très peu pécunieuXy voulut cependant donner un jour à dîner à son amphitryon^ et pour s'égayer y admettre quelques joyeux convives. Piron invita Fuselier; Collé indiqua Saurin le fils ^ auteur dès lors du vaudeville rf'Epicure^. et Crébillon fils manda Salle, son collaborateur ^ — si nous en croyons quelques bibliographes. — au Voyage de Saint-Cloud par terre et par mer. Tous enfin furent d'avis d'admettre Crébillon le père j leur ami, dans l'espérance de l'amener à se montrer plus libéral

XL Notice sur la Vie

avec son fils ^ qui, chaque fois qu'il lui demandait de l'argent recevait, pour toute réponse : Quand tu auras fini tes égarements du cœur et de l'esprit.

Au jour indiqué, nos huit convives furent dîner au Caveau, cabaret accrédité, che^ Landelle. carrefour de Buci, faubourg Saint-Germain. Leur réunion rendait leur gaieté plus vive; ils crurent y ajouter en s'adjoignant quelques amis, et voici la liste des convives qui, pendant près de quinie ans. à dater de ij^^; complétèrent successivement la Société du Caveau : Piron^ Collé. Gallet. Crébillon pire et fils, Salle, Fuselier, Saur in père et fils, Duclos, La Bruère, Bernard, Moncrif. Boucher, Helvétius, Rameau'^.

« Ces joyeux convives, écrit Laujon, dans ses Dîners joyeux, s'assemblaient presque toute Vannée, surtout l'hiver et l'automne, les premiers et sei^e de chaque mois, pour dîner à frais communs au Caveau, où chacun des convives était tour à tour l'objet d'une épigramme, — moyen suffisant pour n'y pas laisser pénétrer de femmes. — L'épi gramme était-elle jugée juste et piquante, le patient buvait un verre d'eau à la santé de son censeur. Etait-elle injuste ou niaise, — c'était leur mot, — le verre d'eau servait de punition au censeur, tandis que les autres convives portaient

I. Voy. Laujon, t. VI. Dîners joyeux, p. 2'*6, que nous reproduisons en partie ici.

ec les Œuvres de Crébillon fils, xli

gaiement la santé de l'auteur? Le drame, surtout^ était l'objet perpétuel de leurs épigrammes. La Chaussée venait d'admettre sur la scène comique ce genre qu'ils appelaient bâtard et dans lequel Térence avait été son modèle. Les frondeurs les plus décidés étaient Piron^ Crébillon fils, Collé surtout, et Salle) qui, dans les parades qu'ils faisaient au Temple, chei le grand-prieur, prenaient le drame pour l'objet de leurs plaisanteries. La Chaussée se contenta longtemps de leur opposer ses succès, surtout quand Diderot et Voltaire même, en accréditant ce genre, concoururent à s'y former d'heureuX imitateurs, mais sa patience ne tint pas contre ce couplet de Piron :

Connaissez-vous sur l'Hélicon

L'une et l'autre Thalie?

L'une est chaussée et l'autre non ;

Mais c'est la plus jolie.

L'une a le rire de Vénus^

L'autre est froide et pincée :

Salut à la belle aux pieds nus !

Nargue de la chaussée ! »

• Ces soupers agréables plus consacrés à la gaieté qu'à la manie de faire de l'esprit, dit également Palissot, ces repas joyeux subsistèrent plusieurs années sans que l' amour-propre des convives, qui pourtant ne

XLii Notice sur la V^ie

se ménageaient pas^ eût porté dans la société le moindre trouble. Les épigrammes n'y semblaient qu'un lien de concorde et de paix, en ce sens que cette réunionj par un assemblage infiniment rare^ n'était composée que de bons esprits. » Enfin, sa trop grande célébrité fut la cause de sa destruction ; quelques importants de la Cour, espèces de fâcheux , s'avisèrent d'y paraître comme pour s'y faire amuser. Crébillon fils, des lors, en président ingénieux , émit l'avis de suspendre provisoirement la séance, et le Caveau fut dissous pendant un temps asseï long.

C'est dans ce Caveau pourtant que le plaisir de la table, qui est si fort tombé de nos jours, avait été poussé plus loin que dans les soupers si renommés de LaFare et deChaulieu; une liberté plus entière y régnait. Dans ce lycée bachique où chacun payait son écot, oà personne n'était obligé^ à de tristes égards pour un amphitryon, les convives se livraient sans crainte à toute leur franchise., à leur naturel grivois, aux anecdotes les plus libres et les plus scandaleuses. Des les entrées, c'était une artillerie légère de mots plaisants qui ne cessaient plus ; on ne se séparait qu'après avoir tenu la table quatre heures au moins et le plaisir seul prolongeait la séance. Les plus assidus étaient Crébillon fils et Collé, qui y amenèrent quelquefois de Ségon^ac, de Monticourt et le chevalier

et les Œuvres de Crcbillon fils, xliii

de Lussan^. La gaieté n'était pas le seul avantage de cette douce association ; les gens de lettres qui travaillaient pour le théâtre y trouvaient une critique franche^ loyale^ judicieuse^ motivée ^ ils étaient éclairés j aidés ^soutenus, et le public pouvait Justement applaudir une pièce sortie du Caveau, car elle était pétillante comme une bouteille de derrière les fagots.

Fréret venait quelquefois au Caveau ; il était lié avec Crébillon fils par un tendre intérêt^. Ce fut également dans ce milieu, que Gentil-Bernard refondit son Castor et Pollux, que La Bruère étaya son Dardanus et que Piron lui-même se laissa corriger son chef-d'œuvre : la Métromanie, — Crébillon le père était gai à table; son heureuse mémoire^ sa naïveté aimable^ le ton de ses anecdotes un peu décolletées séduisaient tous les convives. Son fils usait d'une extrême familiarité aveclui^ et même y si nous en croyons les Ana, ce fut une épigramme qui concourut à dissoudre cette sympathique réunion. Duclos demandait à Crébillon le tragique, quel était, selon lui, le meilleur de ses ouvrages? — « L.a question est embar-

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