Nécrologe de 1778. Éloge de Crébillon
2. Fréret avait proposé à Crébillon fils de lui préparer les matériaux d'une histoire, dont il n'aurait eu qu'à soigner le style, avec ses grâces enchanteresses. Crébillon qui avait accepté ne mit pas ce projet à exécution ou bien peut-être Fréret ne lui procura-t-il aucun des documents offerts.
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r as santé j répondit le vieillard ; mais voici toujours, ajouta-t-il en souriant et en désignant son fils, celui que je considère comme le plus mauvais. » — Pas tant d'orgueil, monsieur, répondit celui-ci. attende-^ qu'il soit prouvé que toutes vos œuvres sont bien de vous^. — La société ordonna le verre d'eau pour les deux antagonistes ; le fils sabla le sien gaiement, mais le père.^ blessé par l'allusion, se leva brusquement et quitta le CcLveau. pour n'y plus Jamais reparaître.
C'est vers l'année 17^9 que nous retrouvons Crébillon fils à ces fameux dîners qu'élaborait le fermier général Pelletier, les mercredis de chaque semaine. On y voyait Suard, Boissy, Lanoue, Hel" vétius, Bernard, Garrick, Sterne et ff^ilkes.
Marmontel . qui s'y rendait fort régulièrement, en parle ainsi dans ses Mémoires-;» M""" Geoffrin ne laissait pas de tenir nos esprits comme à la lisière et j'avais ailleurs des dîners où. Von était plus à son aise; le plus libre, ou plutôt le plus licencieux de tous, avait
1. Galerie de l'ancienne Cour. On n'ignore pas que la calomnie attribuait tous les ouvrages dramatiques de Crébillon père à un frère chartreux désireux de garder l'incognito. Voyez Journal historique de Collé. Didot, 1868, in-S», t. I, p. s-
a. Marmontel, Mémoires, édit. de 1807, in-8°, t. II; liv. VI, p. 138.
et les (Kiivres de Crébillon fils, xlv
été celui que donnait Pelletier à huit ou dix garçons tous amis de la Joie. A ce dîner les tètes les plus folles étaient Collé et Crébillon le fils. C'était entre eux un assaut continuel d'excellente plaisanterie ; se mêlait au combat qui voulait. Le personnel n'y était jamais atteint ; l'amour-propre du bel esprit y était seul attaqué) mais il l'était sans ménagement; et il fallait s en détacher et le sacrifier en entrant dans la lice. Collé y était brillant au delà de toute expression et Crébillon^ son adversaire^ avait surtout l'adresse de l'animer en l'agaçant. Ennuyé d'être spectateur oisif, je me lançais quelquefois dans l'arène à mes périls et risques ^ et fy recevais des leçons de modestie un peu sévère. Quelquefois aussi s'engageait dans la lutte un certain Monticourt^ , railleur adroit et fin et ce qu on appelait un persifleur de la première force. Mais la vanité littéraire, qu'il attaquait en se jouant, ne nous donnait sur lui aucune prise: en s'avouant lui-même dénué de talents^ il se rendait invulnérable à la critique... Le reste des convives riait de nos attaques ^ et ce plaisir leur était per-
I. Ce Monticourt, grand ami de Crébillon, était un convive aimable, critique très apprécié, esprit délicat et fertile en saillies. Son persiflage était proverbial ; il avait le rare talent de donner des coups de patte sans égratigner, aussi chez Pelletier, l'avait-on surnommé le chat de la société.
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mis; mais lorsque la gaieté^ cessant d'être railleuse, quittait l'arme de la critique, chacun s'y livrait à l'envi. »
Marmontel affirme à tort que ces dîners furent terminés par le mariage de Pelletier avec une aventurière qui lui avait fait accroire qu'elle était fille de Louis XV ; ils furent continués même après le mariage du fermier général, mais l'Hymen avait mis son éteignoir sur les rires larges et les plaisanteries graveleuses, les convives se retirèrent un à un^ et, à la mort de l'amphitryon, il ne restait plus de dîneurs, il ne se trouvait que des galants pique-assiettes qui vivaient aux dépens du mari en cueillant les faveurs de la femme.
Nous voudrions parler ici, comme il conviendrait^ des nouvelles réunions qui succédèrent au Caveau et aux mercredis de Pelletier, car Crébillon fils fut l'âme de toutes ces sociétés, lorsqu'il n'en fut pas le président ; mais il faudrait consacrer de nombreuses pages à ces liesses, à ces tournois de la gaudriole, à ces badinages plantureux où l'esprit moussait dans les chansons à boire, et nous ne pouvons citer que pour mémoire les principaux dîners où s'épancha la verve endiablée de notre petit conteur, — Ce fut d'abord le nouveau Caveau, coterie étourdissante d'entrain^ où, aux anciens convives que nous connaissons étaient
et les Œuvres de Crébillon fils, xlvii
venus se joindre Lemierre^ Favart, Colardeau^ LaplacCy le traducteur des œuvres anglaises; Goldoni, Dorât f Barthej Vivant-Denon, Delille^ Peiaï, Dussaut, Coqueley de Chausse-Pierre, le comte de Coigny, Verne t père et Laujon. Le président perpétuel de cette association fut Crébillon fils qui conserva les statuts de /'ancien Caveau et dont la belle humeur rayonna sur toute la confrérie.
Au nouveau Caveau, succéda une réunion bien connue sous le nom de la Dominicale qui tenait ses assises tous les dimanches chei M. Louis, chirurgien aussi célèbre par son art que par la cordialité de ses réceptions et la splendeur de ses largesses ; dans cette bruyante société chansonnière , on dérogea à la loi qu'on s'était faite précédemment de ne point y admettre de femmes . Sophie Arnould y pénétra, apportant avec elle cet esprit prompt à la riposte, cette légèreté de parole et cette séduction de femme à caprice si bien faite pour exciter les convives et stimuler les saillies, bons mots et quolibets; Vadé et Barré s'étaient fait recevoir membres de ce club enchanté, et la belle Sophie prêtait le concours de sa voix charmante aux chansons nouvellement écloses qui s'y produisaient.
La Dominicale et une autre assemblée de gourmets dite des Gobe-Mouches survécurent à Crébillon. Ces agapes pleines de franchise où régnaient l'union
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la confiance et les joyeusetés gastronomiques ne cessèrent qu'aux sombres approches de la Révolution. Abandonnons donc Crébillon le président pour présenter Crébillon, le mari de milady Henriette- Marie Stafford-Howard.
Le singulier mariage de l'auteur du Sopha a prêté au roman, si ce n'est à la légende. On a faussé l'histoire, violé la vérité, paraphrasé de ridicules anecdotes, sans arriver à établir les faits dans la concision de leur réalité. Jules Janin, qu'on osa nommer le Prince des critiques et qui n'était que le Roi des escamoteurs pour la foule et le pauvre sujet de l'erreur et de la grosse méprise, V étourdi J.-J. qui ne craignit pas de nommer, dit-on, le homard le cardinal des mers, a commis dans un petit articulet sur Crébillon fils les plus inqualifiables fautes ^. Avec une imagination débonnaire, il conte ingénument qu'une Anglaise délicieuse — dont il estropie le nom — s'éprit, à la simple lecture du Sopha, dune violente passion pour son auteur, et, qu'abandonnant toute retenue,
I. Voir Essai sur le xviu'' siècle, contes nouveaux. par J. Janin : l'on verra plus ioin que Crébillon fils mourut en 1777. M. Janin, emporte par la sentimentalité dramatique de son imagination, ne consulte aucun document, ni sur Crébillon, ni sur sa femme. Il fait vivre ses personnages pour les besoins de sa cause: « Lorsque vint i79j, dit-il, Crébillon eut le bonheur de sauver sa femme,
et les Œuvres de Crébillon fils, xlix
obsédée par l'amour, elle quitta parents, famille, amis, pour venir chercher à Paris le peintre adorable du sultan Schah-Baham. Sur une pareille donnée, il est facile de broder les plus délicates Jleurs de sentiments, de faire rêver les femmes, d'infatuer les hommes, et le romancier de l'Ane mort ne nous fait grâce d'aucun détail. Sur ses pas sont venus d'autres biographes (les erreurs sont bonnes files, elles séduisent par leurs faux appas et enfantent volontiers des nichées de vilains errata), c'est ainsi que l'aventure de Crébillon fis est demeurée dans les fastes des bonnes fortunes littéraires.
Réduisons à néant toutes ces sottises en démontrant la banalité bourgeoise de la réalité. — Crébillon rencontre dans un salon une jeune Anglaise plus tendre que belle, plus sentimentale que riche ; elle se pas^ sionne pour Fauteur de tant d'écrits charmants, se livre, s'offre furieusement à celui-ci et devient sa maîtresse, puis sa femme ; Crébillon, plus calculateur qu'amoureux, se laisse séduire par l'éclat du grand nom de la demoiselle ; sa vanité est chatouillée, son
sa fortune et de se sauver lui-même (quel chef-d'œuvre de puissance cérébrale !). J'imagine cependant quil a dû trembler quelque peu, s'il a vu pâlir M"^" Dubarry dans le tombereau fatal, et J. Janin ajoute (peut-être a-t-il sacrifié la vérité a ce joli trait final?) : M"" Dubarry, la dernière expression vivante des romans de Crébillon ! b
L N otice sur la Vie
orgueil est flatté^ mais son cœur n'est pas pris. Il est amant pour hypothéquer le mariage^ il épouse, devient père^ trouve que l'estime remplace avantageusement Vamour dans les liens de l'hymen et il traîne tristement sa chaîne en regrettant malgré lui les heureux temps du célibat. Il n'y a pas là, que nous voyions, moindrement siijet à un roman accidenté, tout est dans l'analyse, etnous allons froidementnoizr'ievce mariage. Ce fut chei M"" de Stémaure que Crébillon fit la connaissance de miss Stafford. Cette demoiselle toute confite en religion, timide, gauche, sans usage du monde, devait logiquement s'éprendre du premier homme qu'elle rencontrerait. Il n'est pas rare de trouver certaines âmes surchauffées par les hantises solitaires, natures dissimulées, sournoisement contemplatrices qui détonnent comme une amorce prête à partir au premier regard viril qui les vient frapper. Miss Stafford louchait terriblement et était d'une laideur choquante, à ce que nous apprend Collé^\ les pauvres filles ainsi déshéritées renferment leurs sentiments et n'osent les laisser paraître, cela les étouffe ou les fait éclater. Crébillon avec son sang-froid, et sans y prendre garde, fit tressauter ce cœur trop plein et fut éclaboussé, frappé, environné par cet amour immense.
1, Journal historique, t. 1. p. $.
et les (Euvres de Crébillon fils. li
Comment rcsister? Il n'y songea même pas, les femmes laides n'aiment qu'une fois, elles se fixent et se rouillent dans leur amour comme ces clous mal ébarb es qu'on ne peut arracher lorsqu'on les a plantés; le Philosophe des femmes comprit cela à merveille; il avait remarqué che^ son père que les chiens les plus disgraciés étaient les plus doux, les plus dévoués, si ce n'est les plus intelligents; il pensa donc que la passion de miss Stafford devait être prise en considération, etj ne pouvant l'épouser aussitôt, en raison de l'inégalité des positions et les obstacles des deux familles, il se résolut à vivre avec elle dans un état de fornication pure et simple, d'après le mot réaliste de son ami Collé.
On ignorait Jusqu'ici la date exacte du mariage de Crébillon fils avec miss Stafford. « Je cherchais vainement l'acte matrimonial dans toutes les paroisses de Paris, écrit Al. Jal ' ; une circonstance fortuite me le fit rencontrer. M.L. Cotteret, généalogiste, en feuilletant les registres de la paroisse d'Arcueil, trouva le document que je désirais connaître et eut l'obligeance de me le communiquer . De ce document il résulte que : « le 2j avril 17^8, Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, âgé de quarante-deux ans, fils