CHAPITRE XII
La première Oie.
C'est aux approches de l'Avent que certaines boutiques de Dijon prennent une gaie physionomie. Les charcutiers et confiseurs sont les marchands qui profitent le plus de la fête de Noël , surtout les charcutiers qui dépensent toute leur imagination à faire leur wontre.
Quelques-unes de ces boutiques ressemblent à un conte de fées où le prince aborde dans l'ile de la Ripaille. On remplace les gros quartiers de porc par des linges blancs, comme s'il s'agissait d'un reposoir. Les bordures sont faites de guirlandes de boudins noirs mariés à des boudins blancs. On y voit des losanges de cervelas, des parallépipèdes de saucisses, des grecques d'andouilles.
Certains charcutiers, plus artistes encore, élèvent à grands frais des monuments d'architecture en graisse blanche comme du lait , où sont reproduits,
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avec grande exactitude, le Panthéon, la Bourse, la Madeleine et autres bâtisses grecques.
Des montagnes de pâtés lourds et ventrus comme un banquier, goguenardent la bourse des pauvres gens qui, huit jours à l'avance, vont voir les boutiques.
C'est à ces montres que l'œil brille, que le nez s'allonge vers ces grosses friandises. On comprend , en voyant ces désirs inassouvis, le mot de Quévédo, qui rapporte que don Pablo de Ségovie regarda un pâté avec des yeux tellement ardents, que le pâté s'en dessécha.
Les confiseurs qui s'adressent plus directement aux riches, dépensent dans leur étalage encore plus de coquetterie , mais ils n'offrent pas le même intérêt.
A leur commerce de vin , les cabaretiers joignent, pour cette époque, le commerce des oies. Dans les grandes rues larges de Dijon, et moins passagères que les autres, il est facile d'assister à l'engrais de ces blanches bêtes, qui ont cependant un fond de mélancolie, quoi qu'en ait dit le savant Grimod de la Reynière.
Déjà , dans Dijon, commençait-on à flairer le Noël ; depuis huit jours la ville, le soir, entrait en fête. Le vin blanc coulait à flots dans les cabarets , et, pour attiser la soif des buveurs, sur chaque table s'éle- ^ aient de pleines assiettes démarrons.
La veille de Noël , Blaizot envoya aux provisions la Rubeigne, qui était une cuisinière habile. Le bonhomme célébrait Noél à sa façon; il ne lui survenait pas, ce jour-là, des bouffées religieuses; il obéissait, comme la plupart des gens du pays , à une vieille coutume.
Les fermiers, qui font des affaires avec le reneuvier, avaient envoyé leurs redevances, sortes d'épingles qui se traduisent partout en volailles , cochons de lait et fromages.
La Rubeigne dépensa tous ses secrets culinaires dans les apprêts de l'oie , qui était la pièce la plus importante du repas.
Enfin, le 24 décembre de l'année 1829, on vit arriver en grande tenue, rue du Tillô, les convives de Blaizot, qui appartenaient pour la plupart au corps des notaires, des avoués et des huissiers.
11 faut dire que M« Tassier, le notaire, et M^ Parcheret, l'avoué, étaient gens un peu véreux, ayant eu plus d'une fois maille à partir avec la corporation dont ils faisaient partie. D'autres officiers ministériels, d'une meilleure réputation , auraient rougi et se seraient cru ravalés de diner en compagnie d'un huissier, qui tient le bas de l'échelle parmi les gens noirs à cravate blanche.
Mais l'avoué et le notaire étaient tous à la dévotion de Blaizot ; sans la clientèle du bonhomme, les panonceaux du notaire n'auraient pas étalé le brillant
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de leur dorure. L'avoué, long personnage blême, était à la tête d'une étude si pauvre , qu'il n'avait pas même de clerc, et qu'il jugeait prudent, dans les longues soirées d'hiver, de copier des rôles pour l'administration des contributions.
Aussi était-il plein de respect pour l'huissier Tête, qui occupait un clerc.
Le repas commença vers les six heures du soir. L'avoué mangea le potage avec l'obstination avide des personnes maigres que la vue des hommes gras irrite. Il en redemanda.
— C'est un bon plat... le potage, dit-il , quand il est bien accommodé. J'en ferai mes compliments à mademoiselle Rubeigne.
— Elle est toujours fraîche, au moins, dit Tète, comme la servante entrait. Ah I monsieur Blaizot, que vous êtes heureux d'avoir une cuisinière aussi appétissante.
— Mademoiselle Rubeigne, c'était un bon plat, dit l'avoué.
Le notaire ne disait rien et approuvait par un signe de tète les compliments de son confrère.
— Ah ça ! dit Blaizot, qui est-ce qui aime le gras ou le maigre dans le bouilli ?
— Oh lie bouilli, dit l'avoué, c'est un bon plat. Je vous demanderai un peu de gras... et aussi de maigre.
Blaizot n'avait pas manqué, à ce diner, d'apporter
illll CONTES DO.MEST]OUi:S.
son fameux verre à surprise, dont le vin disparaissait dans la cravate du buveur. Le notaire, quoique réservé, fut victime de cette plaisanterie, qui mit Tète au comble du bonheur.
— Vous savez la grande nouvelle, dit l'huissier; le procès Grelu se complique. Nous allons avoir une aflairebien intéressante. Monsieur le juge d'instruction et monsieur le procureur du roi sont retournés à la Mal-Bâtie, emmenant cette fois avec eux la fermière et un colporteur qui avait, a-t-il dit, des révélations importantes à faire. On croit connaître maintenant le mot de l'affaire, d'après ce que j'ai pu savoir au greffe...
— Monsieur Blaizot, je demanderai volontiers un peu de cette échinée de porc, c'est un bon plat, dit l'avoué.
— Tète, attendez un moment, dit Blaizot, que j'écoute avec attention. Vous disiez donc...
— Qu'on connaît maintenant le motif qui a porté Grelu à incendier sa ferme. Ce n'est pas par intérêt, quoique le soutienne la compagnie d'assurance, qui cependant conserverait son recours au civil.
— Ça lui rapportera beaucoup, le recours, dit Blaizot.
— N'importe! Le fermier, à ce qu'on suppose, désolé de ce que son exploitation n'allait pas, voulait se suicider, lui et sa femme, à cause aussi du chagrin de la mort de leurs enfants.
— Tout ça, Tèle, ne sont pas des raisons, dit le reneuvier. Je n'en perds pas moins mon argent.
— Je mangerais bien, dit l'avoué, une de ces cailles grasses qui me paraissent un bon plat.
— Il faut en prendre son parti , dit l'huissier au bonhomme.
— Vous avez bientôt dit une dure parole : on voit bien que ça ne sort pas de votre sac. Mais je ne vous comprends pas. Tète, vous avez l'air d'absoudre Grelu.
— Oh! ça regarde les jurés... 11 s'est passé encore h la Mal-Bàtie un fait assez étrange, comme je vous le disais,. un témoin important, un colporteur qu'on nomme Guenillon...
— N'est-il pas ami des Cancoin? demanda Blaizot ?
— Précisément , c'est lui qui a retrouvé la fermière.
— Et il n'est pas arrêté ?
— Guenillon? demanda l'huissier.
— Mais c'est encore un gibier de potence, celui-là, un sacripant, un graciasse...
— Vous vous trompez, monsieur Blaizot.
— Si, c'est un wandricar, s'écria le reneuvier plein de colère, en pensant à la scène cjui s'était passée le soir chez les Cancoin. La Grelu, son mari, les Cancoin, Picou, ils sont tous complices, ils s'entendent, je vous le dis. Il n'y en a pas un qui paie. Et qu'est-ce que c'est que des gens qui sont sans argent?
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des voleurs! Ils empruntent avec l'idée qu'ils ne rendront pas: des voleurs! Ils louent des maisons sans payer leur terme : des voleurs! Ils vous font des billets sur papier marqué ; ils ne les paient pas ; des voleurs, je vous dis? Ils vous achètent des bestiaux pour les brûler : des voleurs! des voleurs! des voleurs!
Pendant que l'huissier Tète frémissait d'avoir provoqué un tel réquisitoire, et que Blaizot buvait un grand coup de vin pour rafraîchir son gosier allumé par la colère, l'avoué maigre mangeait avec la férocité d'un tigre de ménagerie qu'on aurait oublié de servir pendant deux jours. A lui seul il avait fait disparaître un plat de cailles,
— J'aime beaucoup les cailles, c'est un bon plat, disait-il au notaire. Faites-m'en passer un fragment.
— Il n'y a plus de cailles, dit le notaire.
— Oh ! là ! là î s'écria l'avoué du ton d'un homme à qui on apprendrait une ruineuse catastrophe.
La Rubeigne entra avec un plat contenant l'oie dorée. L'avoué se livra à une joie extrême : il appuyait sa chaise sur les deux pieds de derrière afin de se reculer de la table. Il regardait l'oie de loin, comme on regarde de la peinture. Puis il se rapprochait et il inclinait la tète comme s'il eût rendu hommage à une princesse. Ses yeux s'ouvraient et se fermaient avec une expression de volupté inouïe : ses narmes s'élarsissaient.
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— Ah! monsieur Blaizot, s'écria-t-il, l'oie Î!I ah, monsieur Blaizot 1
Ne trouvant pas de mot pour rendre son enthousiasme :
— C'est un bon plat, l'oie I s'écria-t-il.
— Eh bien! dit Blaizot, chargez-vous de la découper.
La Rubeigne passa le plat à l'avoué qui, armé d'un grand couteau, commença par l'attaquer aux cuisses. Le notaire, qui jusque-là n'avait pas dit une parole, fit entendre des murmures significatifs.
— Oh ! dit-il, monsieur Parcheret, vous commettez une grande faute : tout l'esprit de la bête s'évapore.
— C'est un goulu, dit Blaizot, il n'y entend rien... Heureusement il n'a encore massacré qu'une cuisse ; gardez-la.
— J'aime beaucoup la cuisse, dit l'avoué; c'est un bon plat.
Le notaire alors se livra à d'ingénieuses découpures de l'estomac de l'oie ; il appartenait à l'école des gourmets. Il leva diverses aiguillettes sur le corps de l'oie, et offrit à Blaizot celles du milieu comme plus fondantes.
— Les personnes c[ui savent vivre, dit-il , ne divisent jamais les membres dès le début , car la béte rend moins de jus et parait moins tendre.
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L'avoué qui dévorait la cuisse, ne prêtait aucune attcnlion à ces leçons gastronomiques.
— Malheur à celui qui s'attache d'abord à découper les cuisses de l'oie.
— C'est vrai, disait l'avoué, c'est un bon plat. Tète, qui avait aussi quelque science dans ces sortes
de matières, et qui voyait les aiguillettes diminuer avec une sensible rapidité, proposa de lever encore quelques filets sur la partie charnue des cuisses.
— Non, dit l'avoué, qui regardait la seconde cuisse comme sa propriété, ne détruisons pas ce fragment ; je le demanderai si personne n'y tient.
— Ah ! si j'avais su, dit Blaizot, M. Tassier me l'a donnée sur mon assiette.
— Oh î là I là I s'écria l'avoué avec un grand soupir.
— Tenez, dit Tète, en emplissant l'assiette de son voisin de marrons, voilà.
— Avec un peu de carcasse, si vous permettez, dit l'avoué, j'aime beaucoup la carcasse.
— Si je prenais des pensionnaires, monsieur Parcheret, dit Tète, je vous nourrirais volontiers, vous n'êtes pas difficile, vous aimez tout.
— Avec tout ça, dit Blaizot, vous ne m'avez pas achevé l'histoire des ravageurs de la Mal -Bâtie.
— El je ferais bien autant de ne pas continuer, ça vous irrite la bile, et je le comprends. Nous sommes
^à à diner bien tranquilles, pourquoi nous faire du mauvais sang ?
— Non, dit le reneuvier, maintenant j'écouterai sans me fâcher.
— J'en reviens donc au procureur du roi et au juge d'instruction cjui sont partis avec la Grelu et Guenillon. C'est sur les conseils du marchand de chansons que la voiture a fait un détour pour ne pas passer devant la ferme brûlée; ils sont tous arrivés au bois de l'Encharbôté que vous connaissez bien. Là, la fermière est devenue comme une folle, m'a-ton dit. Elle a pris sa course au milieu des ronces, des épines; il n'y avait que le paysan cjui pouvait la suivre, ces messieurs du parquet se seraient arraché la figure et les habits dans le taiUis. A un endroit du bois la Grelu s'est arrêtée. C'est alors qu'on a remarqué que la terre avait été remuée, qu'on avait arraché des gazons...
— Ils ava'eat caché leur argent, s'écria Blaizot.
— Non, c'était là qu'elle avait enterré son enfant . Guenillon a couru à un village voisin pour ramener le curé; et alors on a recommencé à lui dire la messe des morts et à transporter le corps dans le cimetière du village.
— Ça ne m'avance pas à grand'chose, dit le reneuvier. Mais qu'est-ce que ça fait au procès?
— Je n'en sais pas plus long, dit Tête, yiins quel coupelle a fait là, la fermière. Ah! si madame Tète
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m'avait monté des scènes pareilles, moi qui ai eu quatorze enfants défunts 1
— Allons, buvons un coup, dit le bonhomme qui n'aimait pas à entendre parler d'enterrement.
— Oui, dit Tète, à votre santé !
— Je prendrais bien de ces épinards accommodés à la graisse d'oie, dit l'avoué, c'est un bon plat.
Le diner se passa ainsi jusqu'à onze heures, tous mangeant d'un grand appétit, et buvant largement, à l'exception de l'avoué engloutisseur, qui semblait craindre de dissiper par le vin les grosses viandes du repas.
On se sépara. Tète qui n'entrait jamais à l'église, offrit à l'avoué maicre de boire de la bière au café.