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CHAPITRE IX

Le Juge d'instruclion.

— Les prévenus sont -ils arrivés, demanda M. Romain à son commis ?

— Pas encore, répondit celui-ci.

— Veuillez sonner Legros.

M. Romain, juge d'instruction au tribunal de Dijon, était un homme h nez pointu, orné de besicles très fmes. Un pareil nez inquiétait les accusés ; il paraissait entrer comme une vrille dans les consciences. M.Romain, homme d'esprit, passant dans la société dijonnaise pour un homme spirituel et sarcastique, était glacial dans son cabinet de magistrat.

Legros, le concierge du tribunal, entra : ce personnage à triple menton, toujours essoufflé, réalisait la graisse de son nom. Attaché depuis trente-cinq ans au parquet de Dijon, il jouissait d'un libre parler, et il s'associait tellement intimem.ent aux actes et aux

LES OIES DE NOËL. iil

condamnations du tribunal, qu'il se servait ambitieusement du nous. y

— Eh bien ! dit-il au juge d'instruction, monsieur \/ Romain, nous allons avoir une belle session.

— Alors, demanda plaisamment M. Romain, vous condamnez Grelu?

— Il n'y a pas de doute, dit le concierge.

— En attendant que vous ayez prononcé sur sa peine, préparez les deux sellettes?

— Nous avons donc deux accusés à instruire, demanda Legros.

— Sans doute ; le nommé Picou, dont l'affaire est claire, et le nommé Grelu, qui me tracasse un peu plus.

On entendit les bottes de la gendarmerie qui résonnaient dans le corridor.

— Legros, dites au brigadier de m'amener d'abord le prévenu Picou.

Picou entra, les menottes aux mains, entre deux gendarmes; on le fit asseoir sur une chaise dans l'angle d'une petite construction en bois à grilles, qui est spécialement affectée aux prévenus dans les tribunaux français.

Picou avoua avoir avalé le billet.

— Ce n'est pas pour la somme, dit-il, c'est pour faire une niche à M. Blaizot qui m'en avait fait un tas d'autres.

Et il expliqua l'innocente farce du verre de vin

entrant dans le cou du buveur au lieu d'entrer dans son gosier.

— Cependant, dit M. Romain, ce projet était médité; vous êtes venu à Dijon dans cette intention.

— Oh I non, monsieur le juge ; le père Blaizot le dira bien, s'il ne craint pas qae la vérité l'étouffé ; c'est lui qui m'a forcé de l'accompagner à sa maison.

— Alors, expliquez-moi cette contradiction; M. Blaizot prétend que vous lui avez dit demeurer toujours à la Mal-Bâtie ; cependant, il est bien constaté par l'assignation de l'huissier Tète que vous aviez abandonné le hameau le lendemain de l'incendie.

— Tout ça est vrai, monsieur le juge ; je disais à M. Blaizot que je demeurais toujours à la Mal-Fichue, croyant qu'on ne s'était pas encore présenté [pour toucher ce que je lui devais.

— Très bien... Oii demeuriez- vous alors?

— J'ai un peu roulé dans tous les villages, cherchant de l'ouvrage ; je n'en ai pas trouvé, je suis venu à Dijon.

— Comment avez- vous vécu pendant ce voyage ? — J'avais de l'argent...

— Et, demanda M. Romain, il vous en restait encore dans une ceinture de cuir qu'on a saisie sur vous le jour de votre arrestation... D'où venait cet argent?

— De mes économies, dit Picou.

— Bon... Vous gagniez par jour? ^

— Dix-sept ou dix-huit sous.

— Quelle somme eoiportàtes-vous en quittant le hameau ?

— Cinquante-cinq francs.

— Dites-nous en quelle monnaie ; en or, en argent ou en cuivre ?

Picou hésita, se gratta la tète.

— Ah ! je ne me rappelle pas... Faudrait une mémoire d'ange pour répondre.

— Le tribunal est très curieux, dit M. Romain ; voyons, cinquante-cinq francs en cuivre, en sous ou en liards seraient bien lourds...

— Je crois bien, dit Picou... Il y aurait la charge d'un mulet.

— Ce n'était pas en liards ni en sous, vous en êtes sur, prévenu?

— J'en prendrais à témoin le bon Dieu.

— Votre ceinture en cuir était toute neuve ?

— Oui, monsieur le juge, je l'avais achetée il y aura huit jours.

— Il est présumable, dit M. Romain, que vous n'aviez pas acheté une ceinture exprès pour y mettre un double louis ou deux louis.

— C'est encore vrai, dit le prévenu.

— Alors vous avouez n'avoir ni or, ni cuivre ; c'était de l'argent.

— Je ne l'ai pas dit, s'écria vivement Picou, pris dans les raisonnements du juge d'instruction.

iill CONTES DOMESTIQUES.

— Avez-vous connaissance, Picoii, d'un quatrième métal ?

Picou ne répondit pas.

— Vos cinquante-cinq francs étaient en argent, il s'agit maintenant de chercher à vous rappeler combien de pièces de dix sous, de quinze, de trente, de quarante, de cinq francs servaient à former le total.

— Ma foi, monsieur le juge, vous qui êtes si savant et qui devinez si bien que mon argent était en argent, tachez de trouver le reste, moi je n'en sais rien.

M. Romain ne jugea pas à propos de relever la malice du paysan : il affirma.

— Celaient des écus de cent sous.

— Oui, dit en goguenardant Picou, des écus de cent sous.

— Greffier, dit le juge d'instruction, écrivez que le prévenu avoue que ses cinquante cinq francs étaient des écus de cent sous.

— C'est pas vrai, s'écria Picou, c'est pas vrai.

— Ne l'avez-vous pas dit à l'instant ?

— Je l'ai dit pour rire.

— Mais je ne ris pas, dit M. Romain en fixant le prévenu ; nous ne sommes pas ici au spectacle ; rappelez-vous que vous êtes sous le coup d'une condamnation sévère, d'un vol qualifié ; et rappelez-vous surtout, prévenu, que des aveux peuvent vous mériter l'indulgence du tribunal... Ce n'était donc pas des écus de cent sous?...

— Monsieur le juge, aussi vrai qu'il y a un enfer, que ma langue m'étouffe si je ne dis pas comme je me rappelle. C'était de l'argent mêlé.

— A la bonne heure, dit M. Romain; reconnaissez-vous ce petit rouleau de pièces trente sous cousu dans de la toile et saisi sur vous?

— Je le reconnais, dit Picou.

— Vous n'êtes pas marié?

— Non, dit le pré\enu.

— Vous ne viviez pas maritalement, en concubinage, avec une femme?

— Non plus, dit Picou.

— Qui est-ce qui a cousu ce rouleau de pièces trente sous?

— C'est moi, dit Picou?

— 11 est fort bien cousu, dit le juge; les points sont faits très régulièrement et une ménagère habile de Dijon ne s'en tirerait pas mieux. Combien y a-til dans ce rouleau?

Picou se leva un peu de son siège ; mais le juge d'instruction mit la main sur le rouleau afin que le prévenu ne pût pas le voir et deviner le contenu.

— Je n'en sais rien, dit Picou.

— Il est bizarre, dit M. Romain, qu'un homme qui se donne tant de peine pour renfermer des pièces de trente sous, ne sache pas ce que le rouleau contient.

— Mettons fju'il y a six freines.

— Est-œ une supposition? demanda le juge d'instruction.

— Il y a peut-être bien dix francs, dit Picou.

— Peut-être n'est pas répondre ; voulez-vous que le greffier écrive que vous ne savez pas ce que contient le rouleau?

— Non, non, dit Picou; attendez, qu'il n'écrive pas encore... Si, il y a dix francs.

Le greffier écrivit.

— Vous comptez mal, prévenu... jamais des pièces de trente sous ne peuvent faire dix francs.

Picou jura et sauta sur sa chaise ; le gendarme lui mit les mains sur l'épaule et le contraignit à s'asseoir.

— Un peu de calme, prévenu, dit tranquillement M. Romain. A quoi cela vous sert-il de jurer par le nom de Dieu; vous vous êtes trompé dans votre compte, mais œ n'est pas un crime ; tous les jours il arrive pareille chose. Vous n'êtes pas condamné d'avance pour ignorer ce que contenait ce rouleau cousu avec tant de soin ; un moment j'avais cru que vous aviez soigneusement cousu ce rouleau pour payer ce que vous deviez à monsieur Blaizot ; alors il eût été très naturel d'acheter un sac de cuir pour ne pas perdre votre argent et de venir à Dijon; mais vous avez déclaré que vous veniez à Dijon pour chercher de l'ouvrage et que votre dette ne vous y attirait nullement. Aviezvous cousu pareillement d'autres petites sommes?

— Je ne sais pas, dit Picou.

— - Il est singulier que vous ne vous rappeliez rien ; combien mettriez- vous de t^mps à coudre ce rouleau?

— Un quart-d'heure, dit Picou.

— Bien!... cela me suffit pour le moment, reprit M. Romain. Greffier, veuillez me passer l'interrogatoire.

Le juge d'instruction se renversa sur son fauteuil et lut attentivement chaque demande etchaque réponse. M. Romain avait pour système de ne pas bâtir son interrogatoire d'avance; il arrivait dans son cabinet sans s'être préoccupé des faits recueillis précédemment ; mais une fois la première question lancée, il se jetait dans la controverse avec le prévenu, avec tout le recueillement du prêtre au confessionnal. Froid en apparence, M. Romain , dépensait pour recueillir la vérité autant d'ardeur enthousiaste qu'un de ces pauvres génies méconnus qui s'occupent encore des sciences occultes. Toute la joie du juge arrivant à la découverte du crime ne se manifestait que par un signe que le prévenu ne pouvait deviner ; les narines du nez de M. Romain s'écarquillaient et occasion-i naient un léger soubresaut aux lunettes.

Jamais un prévenu ne fut acquitté, quand ces symptômes avaient paru sur la figure du juge d'instruction.

— C'est donc pas fini, demanda Picou au gendarme chargé de le veiller.

Le brigadier de gendarmerie fit un signe indiquant qu'il n'en savait rien ; M. Romain lisait toujours l'acte

d'accusation avec la mine ennuyée d'un teneur de livres. Il remit l'interrogatoire à son greffier et continua :

— Connaissez-vous ce sac, Picou ?

Et le juge en même temps qu'il demandait, faisait voir un sac en grossière toile bleue. Picou regarda le sac et ne répondit pas.

— Eh bien ! Picou, vous ne le reconnaissez pas?

— Je voudrais le voir de plus près, dit le prévenu, essayant de gagner quelques secondes pour trouver une réponse.

Le greffier porta le sac et le retourna dans tous les sens, afin que Picou fût bien édifié sur la physionomie du sac.

— Non, dit Picou, ce sac n'a jamais été à moi.

— Il a été trouvé, dit M. Romain, dans une petite mare, dite la Mare-aux-Crapoussins, à une portée de fusil de la Mal-Bâlie.

— Je connais bien la mare aux Crapoussins, dit le prévenu ; mais le sac, je ne l'ai jamais vu.

— 11 y avait une marque dans le principe, reprit M. Romain, une marque en fil rouge ; on semble l'avoir arrachée.

— Voyons la marque, dit Picou ; votre écrivain ne me l'a pas montrée.

— Que vous importe ? dit le juge ; la grandeur du sac, l'étoffe, ne vous suffisent-elles pas pour le reconnaitre, s'il avait été à vous?

— Non, dit Picou, le sac n'est pas à moi ; jamais.

— Alors la marque au fil rouge ne vous sert à rien ?

— Peut-être, dit Picou ; puisque vous dites qu'on a trouvé le sac dans la mare aux Crapoussins, ce n'est pas une hirondelle qui l'aura laissé tomber là. Comme les enfants vont bien des fois se rouler là-dedans, il se pourrait qu'ils l'aient pris à leur père ; moi, je connais tout le monde des environs ; en cherchant bien, avec la marque, je trouverais peut-être. Je ne demande pas mieux que de vous aider, monsieur le juge, quoique vous preniez plaisir à vouloir m'entortiller.

— Vous avez raison, dit le juge; vous dites donc que les enfants du village vont souvent jouer à la mare ?

— Oh 1 je crois bien ; ils se roulent dedans comme des canards, ils se jettent de la boue; ils n'y a rien qui aime plus l'ordure que les enfants. Après ça les mioches pourraient aussi bien avoir trouvé le sac sur la route et l'avoir apporté là...

— Greffier, faites voir le sac au prévenu. Le greffier s'était levé.

— Arrêtez, s'écria vivement le juge d'instruction qui ne quittait pas des yeux les yeux de Picou, et qui avait remarqué un éclair passer sur sa figure en voyant le greffier lui apporter le sac.

— J'étudierai moi-même la marque, dit M. Romain. Brigadier, l'interrogatoire est clos pour aujour' d'hui. Reconduisez le prévenu à la prison.

120 œNTES DOMESTIQUES.

Picou sortit, non sans avoir jeté un regard sur le juge, espérant y découvrir quelques traœs des sentiments qu'avait laissés l'interrogatoire, mais M. Romain était calme et sa physionomie ne laissait rien percer.

Peu après on introduisit Grelu ; le fermier qui sortait de l'infirmerie de la prison était d'une pâleur mortelle ; le gendarme le soutenait sous les bras, car il ne pouvait marcher.

— Comment vous trouvez- vous, Grelu? demanda le juge d'instruction.

— Mieux, monsieur, je vous remercie.

— On a eu des soins pour vous, n'est-ce pas ?

— Oh 1 monsieur Romain, je ne passerai plus un jour sans prier pour les bonnes sœurs de l'hôpital et pour monsieur le curé, qui ont fait tout ce qu'il est possible pour adoucir ma position.

— Vous voyez que la justice n'est pas si dure qu'on le croit ; maintenant que vous voilà en convalescence, il faudrait reconnaître ces soins par des aveux complets...

— Je né peux vous avouer, monsieur le juge , un crime que je n'ai pas commis.

— Est-ce que M. le curé ne vous a pas donné le même conseil?

— Pardonnez-moi, monsieur Romain, je lui ai répondu comme à yous. Bien mieux, je me suis confessé, j'ai avoué toutes mes fautes; mais je ne puis

pas dire que j'ai brùlé ma ferme, puisque cela n'est pas.

— Vous avez demandé à voir votre femme.

— Ohl je crois bien, ma femme, ma pauvre femme l Ah î monsieur Romain, dit le fermier en pleurant, faites que je la voie, je n'en demande pas plus, je ne lui dirai rien ; elle non plus, je vous le garantis, mais que je la voie... Ça me donnera du courage, ça me remettra la santé.

— Je ne peux pas satisfaire à votre demande, dit M. Romain. Si vous aviez fait des aveux, le lendemain , le soir même , vous auriez pu revoir votre femme ; mais, puisque vous persistez à nier votre crime, il faudra attendre la fin de l'instruction.

— Ah I Seigneur ! . . . que vous êtes cruel ! dit Grelu.

— Vous sentez- vous de force à supporter une heure d'interrogatoire? demanda M. Romain.

— Je ne sais pas... si vous le voulez... Le fermier s'évanouit.

— Brigadier, dit le juge d'instruction, emmenez Grelu à l'infirmerie ; qu'on lui laisse encore quelques jours de repos... ensuite nous verrons.

CHAPITtti: X.

L'atÊlisr de rnadans Paindavoine.

Sur la place des Orfévriers on remarque une vieille maison, plus élevée que ses voisines ; au dernier étage qui forme pignon, se voit une singulière peinture à fresque, qui est d'un joyeux peintre d'enseigne ignoré.

Cette fresque représente un long balcon sur lequel se promènent de jeunes souris; derrière un baluslre apparaît un gros chat, les prunelles pleines de feu, le corps gonflé de joie cruelle, les poils inquiets. Ce sujet, peint à la colle depuis une soixantaine d'années, s'en va tous les jours, dévoré par la pluie; il est devenu pâle et n'a plus que peu d'années à briller; malgré tout, on le cite aux voyageurs qui s'en reviennent assez désappointés d'avoir visité la Maison au Chat.

Au premier étage est un grand tableau représentant un homme vêtu à la mode de 1818, avec des manches à gigot et jouant de la pochette. On lit ; PAINDAVOLNE, élève de Zf/ëtTf, professeur de danse et de musique.

Au rez-de-chaussée, les rideaux sont tirés et ne laissent voir que des gravures de modes , non pas des plus modernes. C'est l'atelier de couture de M™c Paindavoine , la couturière de Dijon « qui habille le mieux. »

Alizon travaillait dans cette importante maison, qui n'occupait pas moins de dix ouvrières, appointées à douze sous la journée. Elle revint à une heure de l'après-midi, ^tout émue des pleurs du clerc de Tête ; elle n'avait pas osé en parler au tonnelier, qui déjeuna avec ses enfants sans dire un mot.

La sœur de François travaillait aussi chez M™e Paindavoine , et confiait ordinairement ses petits secrets à Alizon; celle-ci n'hésita pas à lui demander la cause de la douleur du clerc d'huissier.

— Mon frère, dit Françoise, est un drôle de garçon, il n'est pas bâti comme les autres; du reste, il ne me dit rien, il a été élevé au collège, il a peut-être peur que je ne le comprenne pas.

^— Est-ce qu'il serait fier ?

— Ohl fier, jamais; il est sauvage par timidité, voilà tout. Il étudie la nuit à faire trembler, il ne dort pas trois heures; et encore, la moitié du temps il n'étudie pas, il copie des rôles pour la recette : ça lui rapporte à peu près vingt-cinq francs par mois, qu'il donne tout à maman.

— Le bon garçx)n; dit Alizou.

— Veux-tu que je te dise pourquoi il se sauve ordinairement quand il te voit, c'est parce qu'il est mal habillé; il a honte de lui ; des lubies! quelquefois il m'a demandé si tu ne te moquais pas de lui.

— Et pourquoi ça, dit Alizon ?

— Ah ! c'est que tu as un petit air moqueur sans le savoir.

— Eh bien, Françoise, la première fois que je le rencontrerai , je lui dirai bien le contraire.

— Ne t'en avise pas, ma chère Alizon : s'il se doutait que je t'ai répété cela, il ne me reparlerait plus...

— Avez-vous bientôt fini, chuchotteuses , s'écria 3{me Paindavoine, grande personne sèche et maigre, qui trônait comme une impératrice sur une chaise haute; quand la langue pique, l'aiguille ne pique pas. Je vous demande ce qu'elles peuvent se conter de si intéressant... Allons, Françoise, racontemoi ta petite histoire, que ces demoiselles en profitent.

Françoise ne répondit pas.

— Voyez-vous, maintenant que je la prie de parler, elle se tait.

Heureusement pour Françoise et AHzon qui étaient toutes confuses, on entendit au dehors une voix grêle qui criait :

— Peut-on entrer, madame Paindavoine?

— Oui, dit la maîtresse couturière.

Alors apparut une singulière caricature, qui n'é-

tait autre que M. Paindavoine , professeur de danse. Ses insignes étaient renfermés dans un sac de serge verte qui laissait dépasser un archet menaçant. M. Paindavoine marchait comme les zéphyrs de l'Opéra; ses jambes étaient pleines de coquetteries audacieuses et de séductions,

M. Paindavoine ne fit qu'un bond, de la porte auprès de sa femme.

— Mimiche, dit-il, en lui baisant la main.

— Ah! qu'il est léger, le monstre, s'écria madame Paindavoine.

— Mesdemoiselles , dit le maître de danse, vous savez que j'ai organisé un bal à votre intention.

— Ohl merci, monsieur Paindavoine.

— Seigneur! dit la maîtresse couturière, Charles, que vous avez la langue subtile ; nous étions convenus de ne pas en parler sitôt.

— Eh bien! Mimiche, battez-moi de votre douce main, je l'ai mérité, dit le maître de danse en se posant devant sa femme dans l'attitude d'un berger suppliant.

Ces fausses querelles matrimoniales mirent les élèves couturières en bonne humeur; surtout il fallait voir le petit corps du maître à danser, et sa grosse tête, auprès de la longue et sévère taille de M'Q« Paindavoine. L'idée toute naturelle se représentait deux bâtons, l'un long et vert, l'autre court et sec.

— C'est pour Noël le bal, mesdemoiselles, dit le

126 C0-NTE5 DOMliSTIQCES.

maître de danse... On sautera jusqu'à la mort des jambes, n'est-ce pas Mimiche? Et je vous exécuterai le fameux pas de Lefèvre, de Dijon, celui qu'il eut l'honneur de danser devant le roi dans le ballet d'E/izicIa ou les Amazoïies.

Ce Lefèvre dont M. Paindavoine mettait toujours le nom en avant , était un simple figurant à rOpcra; mais il arrive que les annuaires provinciaux, fort au dépourvu de célébrités, enregistrent avec un soin puéril les noms de tous les habitants de petites villes qui ont signé une fois leur nom, soit sur la première page d'un livre, soit sur une affiche de spectacle. Quand M. Paindavoine racontait les hauts faits de Lefèvre, il était difficile d'arrêter son enthousiasme.

— Allons, monsieur Paindavoine, dit sa femme accoutumée à cette manie, il est temps de courir à vos leçons... J'ai des robes à essayer aujourd'hui, et il ne serait pas convenable pour vous d'être remarqué au milieu des ouvrières.

— Je suis à vos ordres, Bibiche, dit le maître de danse.

— Monsieur Paindavoine, dit une ouvrière, faitesnous donc le salut de Lefèvre.

Monsieur le maître de danse, flatté de cette invitation, partit en faisant subir à son chapeau et à ses jambes mille contorsions distinguées.

CHAPlTlii: XI.

Ccmnienl la fsmille CêncoiQ prit la pta:8 d'une reîifjiie.

Un matin Guenillon qui, depuis huit jours, roulait la campagne à vendre ses chansons, fut tout ébahi en arrivant à la maison des Cancoin. Sur la porte était placardé : Maison à louer.

— Oh! dit-il, le vieux pillard de Blaizot a fait des siennes.

Il demanda aux voisins ce qu'étaient devenus le tonnelier et sa femme. Mais avant que d'obtenir une réponse, il eut à écouter les plaintes et doléances des braves gens de la rue Cadet. On se répandait en imprécations contre le reneuvier : on le maudissait. Si Blaizot eût entendu le quart de ces plaintes, il eût tenu quitte Cancoin des termes échus ; car sa réputation devait être écorniflée de ce qui se disait relativement à la saisie.

— Ah ! mon brave homme, disait à Guenillon une cardeuse de matelas, occupée dans ce moment à se-

128 CO-NTES DOMESTiQlJES.

couer la laine au bout de longues baguettes, c'était à fendre le cœur que de voir la pauvre Cancoin quitter une maison qu'elle habite depuis bientôt trente ans, avec ses trois enfants dont le plus petit qu elle portait sur le dos, qui ne peut pas marcher à cause de ses anjaulures !

— C'est tout de même vrai, continuait le matelassier, celui qui a dit : cent ans bannière, cent ans civière, û Vous vous exténuez le corps pour donner un morceau de pain à vos enfants; vous travaillez jour et nuit ; vous vous privez d'un ^«rre de vin pour mettre ensemble les deux bouts ; tout d'un coup le propriétaire arrive, qui vous flanque tout nus dehors pour une malheureuse somme.

— A quoi que ça sert d'être honnête ! disait Mairion le fripier. Moi, j'aurais mieux aimé mettre la tête sur le billot que d'acheter un meuble saisi chez Cancoin. Ça doit porter malheur. Ah! si tous les revendeurs étaient comme moi, ils ne mettraient pas une amôte d'enchère sur les objets que la main de l'huissier a touchés. Alors les propriétaires, voyant leurs meubles traités comme des Judas Iscariotes, regarderaient à deux fois avant de faire de la peine à un honnête homme.

— Où demeurent-ils à cette heure, demanda Guenillon que ces révisions du code n'éclairaient pas.

— C'était Alizon qui me faisait peine, reprit la matelassière; de grosses larmes coulaient de ses veux.

LES OiES DE NOËL. 120

n faut dire aussi que le père est trop rigide. Pendant trois jours il a eu le temps d'enaporter un tas de petites choses qui servent dans les ménages. Il n'a pas voulu ; c'est trop fier de sa part. Je ne dis pas qu'il fallait détourner les meubles ; pour mon compte je le ferais si je pouvais, et j'aurais raison. Mais M. Cancoin a décidé que les robes d'Alizon, avec quoi elle s'habille le dimanche, devaient rester en gagerie, comme ils disent. Cette jeunesse, avec une petite méchante robe d'à tous les jours, ne se sentait guère à la fête.

— Bon, dit Guenillon , dites-moi où ils demeurent.

— C'est pourtant la fermière de la Mal-Fichue qui leur a porté malheur. 11 ne s'agit pas de faire le bien, dit la cardeuse. Il s'agit de le faire à propos, parce que souvent le bien se tourne contre vous. \o'ûh que le mari est en prison et qu'on dit partout dans la ville qu'il n'y aura pas de choses atténuantes; la grande pâle qu'ils nourrissent à rien faire est peutêtre bien aussi dans le complot.

— Ah I ça, vieille bavarde, s'écria Guenillon, avezvous fini de barguigner de votre langue ?

Les baguettes de coudrier qui secouaient la poussière s'arrêtèrent à ce mot du marchand de chansons ; elles se tinrent droites d'abord et commencèrent à décrire une courbe dont le point d'arrêt pouvait bien être les épaules de Guenillon.

— Eh bien ! femme, dit le matelassier.

Les baguettes se redressèrent prudemment, mais pour retomber avec colère sur la laine du matelas.

— Voilà une heure, dit Guenillon, que je vous demande où sont les Cancoin, et vous me racontez un tas d'affaires qui ne sont pas de mon besoin.

— Vous voulez les voir? demanda la matelassière. — Oui, je les cherche.

— Fallait donc le dire, dit la matelassière.

— S'il n'y a pas vingt fois que je le demande, il n'y en a pas une.

— Voyez-vous, continua la cardeuse de matelas, ce malheur-là m'a frappée. Ça peut arriver à tout le monde. Il n'y avait que M. Cancoin qui avait l'air résigné : c'était lui qui soutenait la fermière, qu'on ne m'ôtera pas de la tête que...

Guenillon poussa un juron énorme.

— Ah ! la pie borgne qui recommence I Nom d'une pipe ! je ne connais pas d'avocat qui ait une loquence pareille.

Heureusement, le fripier Mairion vint mettre un terme à ces petites discussions.

— Connaissez-vous, dit-il au colporteur, l'éghse Saint-Béat ?

— Ma foi non, dit Guenillon.

— C'est que les Cancoin demeurent dedans.

— Il est donc sacrisUin? demanda plaisamment Guenillon.

— Hé non, c'est une église abandonnée où il mettait le surplus de ses tonneaux.

— Bon, dit Guenillon, je vois ça, ce n'est pas loin de la rue de Brosses.

— Précisément, dit le fripier.

— En ce cas, bonjour, je suis pressé.

Tout près de la rue de Brosses, qui a pris son nom du facétieux premier président au parlement de Bourgogne, est une église abandonnée qui n'est pas la seule dans Dijon. Des unes on a fait des magasins de fourrage , des autres des marchés publics. Ainsi dans beaucoup de provinces, depuis la Révolution, ont été démolis, pour faire place à l'industrie, des monuments sur lesquels l'art n'a guère à pleurer. Nous sommes étonnés aujourd'hui, en voyant d'anciennes gravures de petites villes , de ces quantités de flèches dans l'air ; ce ne sont que cathédrales , églises, couvents, chapelles, maisons de dévotion^ établissements monacaux qui portent de grandes ombres ou écrasent les petites maisons de bourgeois, les boutiques obscures des marchands, les échoppes des ouvriers.

Par un singulier retour, l'ouvrier, aujourd'hui, peut demeurer dans une église.

Cancoin, chassé de sa petite maison, avait à sa disposition la chapelle de Saint-Béat.

Mais le brave tonnelier ne pensait guère à ces antithèses : il trouvait le nouveau logement froid.

Guenillon ouvrit sans difficulté le petit loquet de fer qui branlait dans une vieille porte noire ornée de dessins formés par de gros clous, et il aperçut la grande salle haute et froide, avec ses fresques naturelles et ses fresques peintes par les hommes.

Les fresques des maîtres morts étaient en mauvais état. Le temps est quelquefois inteUigent : il détruit les mauvaises œuvres. Ce qui restait des anciennes fresques donnait raison à la destruction; mais les fresques naturelleSjpeintesparl'humidité en camaïeux verdâtres, et qui formaient des nuages sans formes arrêtées, des cartes géographiques de pays inconnus, menaçaient de se propager abondamment.

Près du mur du fond était une petite échelle carrée qui conduisait à une ouverture obscure. Là avait été jadis la châsse du saint. Cancoin l'avait convertie en appartement.

A droite était disposé tout le matériel de la tonnellerie qui n'avait pas été saisi : à gauche Guenillon remarqua des tonneaux disposés dans un certain ordre. Il y en avait cinq rangés à la suite les uns des autres et solidement calés. De chacun de ces grands tonneaux sortaient des linges blancs et des couvertures.

Cancoin en avait fait des lits pour ses enfants.

— Ce n'est pas dommage de vous rencontrer, dit Guenillon en entrant. Bonjour les amis.

La petite famille, qui était accroupie devant un

LES OîES DE :vOEL. 133

pauvre feu fait avec des morceaux de cerceaux frais, accourut au devant de Guenillon.

— A ce que je vois, la santé n'a pas été saisie avec le reste, dit le marchand d'images.

Guenillon, comme tous les gens d'apparence brutale,a vait cependant un sentiment très délicat. 11 n'eût pas prononcé le mot saisie, pas plus qu'il n'eût prononcé le mot 7nort devant un malade, s'il ne se fût aperçu de la tranquillité qui régnait dans l'église habitée par le tonnelier.

— Nous n'y pensons seulement pas, dit la tonnelière. Tenez, auparavant nous n'avions pas de fauteuils, mais comme Cancoin est habile, au bout de deux jours, nous étions assis comme des empereurs.

Du doigt, elle montra à Guenillon la fermière qui était assise dans un des meubles créés par l'imagination de Cancoin. Il avait scié des tonneaux par la moitié, en conservant un demi-cercle qui servait naturellement de dossier.

Les tonneaux répondaient à tous les besoins : lits, chaises, fauteuils, armoires et commodes.

— Ah î dit Guenillon, ce n'est pas un fainéant qui aurait trouvé une pareille invention. Je veux avoir des fauteuils pareils, à mon village ; j'en ferai cadeau à ma femme; et j'aurai soin d'arranger les planches de telle sorte que quand madame Guenillon criera, je la ferai descendre au fond du tonneau où je l'y laisserai un jour tout entier. A propos, savez-vous du neuf sur Grelu?

— Rien du tout, dit Cancoin en baissant la voix, nous en parlerons dehors, s'il vous plaît.

— Tout à votre disposition, vous savez. Mais ditesmoi donc comment le brigand de Blaizot a été aussi vite dans ses poursuites.

— Je n'en sais rien, allez ; mais je ne me plains pas. Un brave homme, poussé par ce bon garçon de François, m'avait offert la moitié de la somme. Le bonhomme a été plus dur que les pierres. — Il me faut tout ou rien, a-t-il dit.

— Je me demande quelquefois, dit Guenillon, à quoi pense la providence de sauter à pieds joints sur le corps de braves gens, tandis qu'elle en enrichit d'autres qui ne valent pas la corde que je suis tenté de leur mettre au cou.

— Bah I dit Cancoin. Laissez donc tranquilles les riches, et ne vous faites pas de mauvais sang à les regarder. Nous sommes plus heureux qu'eux. Voilà le bonhomme : il m'a mis sur la paille pour ainsi dire. Croyez- vous qu'il en mangera de meilleur appétit? Je dors mieux que lui, allez. Mais son argent lui tinte dans les oreilles la nuit, comme s'il avait une cloche sous son oreiller ; ou bien il rêve qu'on le vole. Je ne changerais pas de peau avec lui, j'aime mieux la mienne. Seulement je suis tracassé par une idée : Alizon se fait grande tous les jours ; j'aurais voulu lui mettre quelques sous de côté pour la marier.

— Elle est assez belle femme pour qu'on ne lui

achète pas un homme. De l'argent pour se marier ! dit le colporteur, en voilà encore des sottises de vos villes : nous ne connaissons pas ça à la campagne : je dis entre gens pauvres ; chacun apporte un gros rien entre deux plats, et le lit des noces n'en est pas plus froid.

— Oui, dit le tonnelier, c'est la faim qui épouse la soif.

— Eh bien! moi, dit Gueuillon, je me charge de lui trouver un épouseur, à Alizon, pourvu qu'elle ne fasse pas trop la difficile. Je te lui amènerai un solide gars, bâti comme un cheval de labour, et qui tra-" vaillera comme un bœuf : ça vous va-t-il, père Gancoin ?

— Nous verrons, répondit le tonnelier en ouvrant la porte, il ne s'agit guère du mariage d' Alizon dans ce moment-ci. Vous avez vu la G relu dans notre hangar.

— Oui, elle a toujours l'air.., dit Guenillon en agitant ses mains au dessus de son front. Est-ce qu'elle vous parle quelquefois de son mari?

— Elle ! elle n'en dit pas plus que vous n'en avez entendu.

— Elle n'a pas ouvert la bouche, dit Guenillon, quand je l'ai rencontrée dans le bois.

— Eh bien! jamais je n'en entends davantage. Le jour, je ne sais pas quelles idées la tourmentent en dessous. Les enfants jouent et crient, quoique leur

mère les empêche ; la Grelu ne bouge pas. On dirait que ce qui se passe sur la terre ne la regarde pas.

— Avez-vous prévenu un médecin, demanda le marchand d'images.

— Attendez, vous allez voir. Au contraire, la nuit, il semble qu'un démon la travaille. A peine qu elle est couchée, ses agitations la reprennent. Elle se remue, se remue, comme si elle était possédée. Depuis deux jours, ça augmente. Nous étions tous endormis, lorsque ma femme me pousse dans le lit ou plutôt dans le tonneau ; elle me dit : « J'ai peur. » Moi je crois que c'est le grand bâtiment qui l'effraie. « — De quoi as-tu peur? c'est des bêtises. — Tu n'as donc pas entendu? demande ma femme. — Entendu quoi? je lui dis. — Je ne sais pas trop; des soupirs, des gémissements. » J'allais me rendormir, lorsque ma femme me dit : « Entends-tu, maintenant?» Vous savez, Guenillon, que je suis un homme ; ma parole, j'ai senti mes cheveux se dresser sous mon bonnet. Ça n'a duré qu'une minute, car je me suis vite rendu compte. La Grelu gémissait comme quand je suis arrivé à la ferme et que son enfant se mourait. Je me suis jeté bien vite à bas du tonneau, ff — Qu'est-ce qu'il y a, madame Grelu?» Rien, elle ne répond rien, et — Où souffrez-vous? » que je lui demande. Elle ne répond pas davantage. Je crus qu'elle dormait, lorsque tout à coup elle se met à parler, mais à parler des paroles que je ne com-

prends pas. J'ai cru remarquer qu'elle semblait répondre à une voix que je n'entendais pas, car il n'y avait pas de suite dans son discours.

— C'est ça, dit Guenillon, la tète n'y est plus.

— Il étaittoujours question de l'Encharbôté.

— L'Encharbôté ! s'écria le marchand d'images.

— Pourquoi, qu'est-ce qui vous étonne?

— Mais c'est dans le bois de l'Encharbôté que j'ai trouvé la Grelu, quand elle était quasiment morte de faim. Ça lui sera resté dans la tète.

— Il y a donc quelque chose d'extraordinaire dans ce bois-là?

— Rien du tout, dit Guenillon, excepté qu'il est si touffu, si plein d'épines , que les arbres y viennent comme il leur plait et que c'est pour ça que nous autres l'appelons l'Encharbôté.

— C'est drôle, dit le tonnelier qu'un simple bois lui reste dans la tète. J'aurais plutôt pensé qu'elle révérait d'incendie; moi, quelquefois j'y pense bien... Vous ne m'avez jamais dit, Guenillon, ce qu'elle faisait quand vous l'avez rencontrée.

— Ma foi, elle ne faisait rien, elle avait l'air d'une grande âme abandonnée.

— Ce n'est pas tout, reprit Cancoin, elle parle aussi à son enfant la nuit. Je n'y comprends rien, elle a l'air d'en avoir peur. — Va-t-en, dit-elle I va-ten! Et puis elle ajoute : a J'ai cru bien faire. » C'est comme un remords (jui lui pèse.

— Voyons, dit Guenillon, racontez-moi, vous, à votre tour, qui est-ce qui les a sauvés du feu. Grelu d'abord !

— Le fermier s'est sauvé tout seul, dit Cancoin. Puisqu'il avait mis le feu, il ne tenait pas à griller.

— Et la fermière ?

— C'est moi , dit le tonnelier, qui l'ai prise dans mes bras pour la faire vite passer par la fenêtre où il n'était que temps.

— Et alors? dit Guenillon.

— Alors je l'ai assise par terre.

— Mais l'enfant?

— L'enfant mort était à côté d'elle.

— Après ? demanda le marchand d'images.

— Je sais que plus tard je n'ai plus retrouvé ni femme ni enfant.

— Quand je l'ai rencontrée dans le bois de l'Encharbôté, se dit Guenillon, comme s'il se fût parlé à lui-même, la fermière était sçule. C'est de la Mal- Fichue au petit bois que l'enfant a disparu. Il a dû se passer quelque chose de terrible pendant la route.

— Ah! que vous raisonnez bien, dit Cancoin.... Avez-vous fouillé le bois ?

— Je ne savais rien à cette heure-là, répondit Guenillon. Je chantais un peu pour égayer la route, sans me douter des calamités qui étaient arrivées en une nuit aux Grelu,

— L'enfant n'aurait-il pas été emporté par une bête... par un loup? demanda le tonnelier.

— Je n'ai jamais vu de loups ni de grosses bêtes dans les alentours de l'Encharbôté.

— J'ai une idée, moi, dit Cancoin. Si j'emmenais la Grelu par là... Un jour de marché, il ne me sera pas difficile de trouver deux places dans une voiture de fermière. Peut-être bien que la vue du pays ne lui ferait pas de mal.

— Bah! dit Guenillon, je ne vois pas de grand soulagement dans votre remède. Est-ce qu'au contraire les restants de murs noircis de la ferme ne lui rappelleraient pas son infortune? Si vous me croyez de bon conseil, vous me laisserez arranger cela. D'ailleurs, vous n'êtes pas dans de trop bonnes affaires pour aller courir la campagne en compagnie d'une pauvre femm^ qui a le cerveau affecté. Le lendemain de la Noël, mon ouvrage sera faite, j'aurai sans doute quelques écus; c'est mon chemin pour retourner au village. Je me charge de la Grelu et je vous en réponds. Maintenant,je vous quitte pour aller à l'imprimerie 011 ils me font languir pour une malheureuse rame de Noëls. Et vous, bon courage : nous ne serons pas longs à nous revoir.

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