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CHAPITRE Xllf

La Seconde Oie.

Le fermier Grelu sortit de l'infirmerie guéri; il ne fut plus Ternis au secret, et il obtint la permission de voir sa femme en présence d'un gendarme. Combien de fois se serrèrent-ils les mains à travers les barreaux du parloir ! Le mari et la femme ne se tenaient pas de longs discours ; mais chaque mot était plein de douces affections, de plaintes et d'espoirs.

Depuis l'enterrement de son enfant, la Grelu semblait revenir à la vie. L'emprisonnement de son mari lui serrait encore le cœur; les murs de la prison lui tiraient des larmes; mais le sourd désespoir l'avait abandonnée.

— Ma pauvre femme, disait Grelu, que de fois j'ai pensé à toi dans le cachot ; je ne croyais plus te revoir.

— Moi aussi, j'ai bien souffert, et je souffre encore; mais je suis bien consolée aujourd'hui... Quel

lionnète homme que le juge qui a donné la permission. Il y a encore de braves gens. Si lu savais comme Guenillon a été bon pour moi! Elles Cancoin, jamais nous ne pourrons les récompenser de leur attachemenl.

— N'aie garde, dil le fermier, les bons se retrouvent toujours, et ils ont des façons de se payer à eux qui valent mieux que les richesses des gens comme monsieur Blaizol.

En un clin d'œil se passa l'heure qui avait été accordée à la Grelu, et elle quitta son mari pleine de joie de l'avoir revu, mais pleine de chagrin en pensant à son incarcération. Elle rencontra le geôlier et lui mit dans la main cinq francs que Guenillon lui avait donnés :

— Je vous en prie, monsieur, si Grelu a besoin de quelque chose, faites-le moi savoir, je tâcherai de le lui procurer; c'est un honnête homme, allez! et vous verrez qu'on finira par connaître son innocence.

— Uonnèle ou non, ça ne me regarde pas, dit le geôlier. Mais il suffira que vous me le recommandiez à chaque visite comme aujourd'hui...

La Grelu sortit. Quck^ue temps après, le fermier put se promener pour la première fois dans le préau, en compagnie d'autres prisonniers. Tous le regardaient avec curiosité, car ils connaissaient l'accusation qui pesait sur sa tèle. Plus d'une fois il en avait été question. Les événements sont si peu nombreux

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en prison, qu'on s'occupe avec avidité des nouveaux venus; ils sont, pour ainsi dire jugés d'avance. C'est là , bien souvent , que sont débattus les moyens de défense, et ces éternels alibis devenus si communs qu'ils viennent en aide à l'accusation.

Mais Grelu ne semblait pas d'humeur communicative; les prévenus ne tentèrent pas d'entrer en conversation avec lui. Le fermier se promenait à grands pas et cherchait l'air et le soleil; il en avait été privé si longtemps pour un homme habitué à vivre dans les champs, qu'un endroit où les murs n'avaient pas porté d'ombre, lui sembla plus beau que tout ce qu'il avait vu dans la campagne.

Des enfants jouaient dans ce coin et s'amusaient comme s'ils avaient été en pleine liberté. Près d'eux était assis un homme de quarante ans, d'une haute taille, les cheveux grisonnants, et qui souriait à leurs jeux. La pensée avait semé son visage de rides qui rendaient un peu sévère sa physionomie; mais son sourire n'en était que plus expressif. Cet homme, par ses habits et ses manières, contrastait tellement avec les autres prisonniers, que Grelu s'arrêta pour le regarder; par une coïncidence frappante, les yeux de l'homme habillé de noir rencontrèrent ceux du fermier.

Grelu salua l'étranger, qui répondit en homme habitué à vivre, à cette salutation.

— Pardon, monsieur, vous devez être l'imprimeur, demanda Grelu.

— Vous me connaissez? répondit celui-ci.

— Je n'ai pas cet honneur, mais j'ai entendu parler de vous dans mon cachot, dit le fermier.

— Et qui est-ce qui a pu vous parler de moi?

— Le geôlier. En entrant dans cette cour, je n'ai rencontré qu'une figure honnête, et je ne me suis pas trompé.

— Sans vous faire de compliments , dit l'imprimeur, vous n'avez pas non plus la mine d'un scélérat. Seriez-vous enfermé pour dettes?

— Je suis prévenu d'incendie à ma ferme.

— Je ne l'aurais pas cru, dit l'imprimeur.

— Et vous auriez eu raison, dit Grelu.

— D'ailleurs, reprit l'imprimeur, je ne m'occupe pas de ce qui se passe ici. Les enfants me suffisent; croyez qu'ils me donnent du tracas ; cependant je suis parvenu à ce que je voulais. Regardez ces quatre petits qui jouent. Eh bien! ceux-là, si on me les laissait, je les sauverais et j'en ferais de bons ouvriers. Il n'y avait qu'à les redresser; mais vous, qui êtes delà campagne, vous savez combien doit rester auprès de l'arbre faible le solide tuteur. Si on les enlève à ma direction je ne réponds plus d'eux, lis retomberont. Ils ont le caractère ouvert, ils sont bons au fond, mais faciles à se laisser entraîner. Je me garde bien de les laisser seuls avec im autre petit

garnement que vous pouvez voir là-bas avec les autres prisonniers. Celui-là est farouche, peu communicatif; il a douze ans et déjà ses moustaches poussent. Il sera très fort de caractère et de corps; mais il n'aime que les cartes, il retient tout ce qui est mauvais, des chansons ordurières, des mots d'argot. 11 a étonné le fameux Lerouge, qui a trouvé moyen de s'évader trois fois d'ici. Je crois qu'il y a des natures vouées fatalement au mal, je crois aussi que l'héridité y entre pour beaucoup. La mère de ce garçon était une fille de mauvaise vie , son père est un forçat. Tous les deux ont été condamnés pour avoir assassiné un homme. A neuf ans ce garçon débutait par voler; il a été mis dans une maison de correction. Il en est sorti et il a recommencé. J'ai essayé de tout avec lui, rien n'a réussi. Maintenant je le laisse tranquille; bien heureux s'il ne corrompt pas mes petits élèves.

— Je vois bien que je ne m'étais pas trompé, dit Grelu; je suis bien heureux de rencontrer ici un homme comme vous. N'est-ce pas malheureux qu'on soit enfermé pour de l'argent I

— Je ne me plains pas , dit l'imprimeur. Je n'ai pas perdu mon temps ici, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'on ne m'en fasse pas sortir trop vite, avant que j'aie fait l'éducation de ces enfants ; ou je voudrais être assez riche pour les faire sortir d'ici ; voilà qu'ils savent lire maintenant, je les prendrais avec moi, ou

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je m'en sen irais comme apprentis dans mon imprimerie. J'ai de l'ouvrage maintenant pour aller dix ans ; j'ai composé ici des petits livres que je ferai tirer à des nombres considérables pour répandre à bas prix dans les villes ou les campagnes. Ce sont des livres utiles. Avant cinquante ans vous allez avoir une France nouvelle qui s'inquiétera dupasse et plus encore de l'avenir. Et je plains ceux qui , avec une mauvaise éducation, ne comprendront que la surface des idées. C'est surtout l'amour du vrai f[u'il faut tâcher d'inspirer : le mensonge nous lue. 11 y a bien des esprits intelligents qui ne demanderaient pas mieux que de s'associer aux idées nouvelles; mais habitués à vivre avec des gens sans conviction, ils regarderont comme de la même bande les premiers qui se présenteront, les mains ouvertes, semant la vérité.

— Je ne suis pas assez savant , dit Grelu , pour voir aussi loin que vous, mais je vous crois.

— Tout homme qui tient une plume, dit l'imprimeur, doit avoir quelque chose à dire. Et surtout il faut qu'il soit sincère et qu'il croie à son œuvre. S'il n'y croit pas, l'œuvre est mauvaise et malfiiisante. Et malheureusement, dans ceux qui pratiquent l'enseignement, je n'en vois pas beaucoup qui croient. Ils redisent ce qu'on leur a dit; ils refont ce qui a été fait, et ont peur d'une vérité comme si on allait les saigner aux quatre membres.

Le geôlier entra à ce moment dans la cour; il fit sa tournée en disant à ceux qu'il supposait avoir quelque argent, qu'en considération de la Noël, il avait obtenu la permission de vendre de l'oie aux prisonniers. Le matin, la femme du geôlier avait acheté une oie tellement maigre, que le mari entra en fureur à la vue de cet animal, qui semblait atteint de pthysie tertiaire.

Le geôlier ne trouva rien de mieux que de mettre l'oie en souscription parmi ses prisonniers. Quelques-uns, les voleurs, recevaient de l'argent par divers moyens; mais habitués à être trompés par le geôlier, ils chscutèrent longuement chaque partie de la bète qu'il devaient recevoir en échange de leur argent. •

Grelu fut tout étonné quand le geôlier lui dit d'un ton plus bienveillant que de coutume :

— Je vous ai mis un bon morceau d'oie de côté,

— Oh ! dit l'imprimeur, vous avez ici une mystérieuse protection.

Le fermier raconta alors avec beaucoup de détails ses entretiens avec le geôlier, sa mise au secret, sa translation à l'infirmerie, et enfin l'affaire de la Mal-Bâtie.

— Je ne connais, dit-il, que le juge d'instruction, un jeune avocat qui veut bien se charger de me défendre, et monsieur Blaizot.

— Soyez certain que le bonhomme n'est pour

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rien dans l'amabilité du geôlier; c'est lui qui me lient ici, et il me tient bien, dit l'imprimeur; c'est un homme plein d'adresse au fond; il n'est pas en nom dans mon affaire. C'est une espèce d'usurier endosseur qui se charge pour lui de tous les mauvais coups.

— Ma femme est venue me voir aujourd'hui , dit Grelu.

— Alors tout s'explique , dit l'imprimeur. Le geôlier lui aura tiré de l'argent.

— C'est difficile : elle n'a rien.

— Alors elle vous aura apporté une oie, sur laquelle le geôlier prélève une dîme.

— Je ne le pense pas, dit Grelu, elle me l'aurait dit.

Le geôlier revint et appela le fermier.

— Vous faites des amitiés , dit-il , à un homme que je n'aime guère; mais, à cause de la fête d'aujourd'hui, nous ne sommes pas forcé à voir si clair. Si vous voulez dîner en compagnie de l'imprimeur, je vous laisserai volontiers une heure de plus.

— Ah! merci 1 dit le fermier : vous êtes bon, vous, et je regrette les paroles que j'ai pu lâcher quand j'étais au cachot.

Le geôlier se laissa remercier comme s'il avait fait une bonne action. Il ne dit pas que le juge d'instruction permettait de laisser à Grelu quelque liberté ; il ne dit pas qu'il avait reçu le jour même

une lettre à l'adresse de l'imprimeur, lettre qu'il soupçonnait contenir un mandat sur la poste.

A six heures du soir, Grelu et l'imprimeur étaient dans une petite chambre, oiile geôUer apportait un morceau d'oie qu'il avait jugé à propos d'entourer d'une forêt de navets, afin d'en dissimuler la maigreur. Pendant le repas, Grelu raconta à l'imprimeur toute l'accusation qui pesait sur lui. Par extraordinaire et contre toutes les habitudes, François, le clerc de Tèle, fut introduit dans la prison; mais ses rapports avec le greffe, avec les gens de justice, lui faisaient obtenir quelques privilèges.

Fi^ançois avait connu l'imprimeur au temps de sa prospérité. 11 était dans la destinée du pauvre clerc d'huissier d'employer toutes les rigueurs de la loi contre ceux avec lesquels il était lié.

Aussi ne manqua-t-il jamais, depuis l'emprisonnement de l'imprimeur, de venir lui rendre visite à chaque huitaine. Il croyait par là effacer ce qu'il regardait comme la souillure de son métier.

François était tenté, toutes les fois que Tète lui donnait à expédier des pièces de saisies, de les anéantir. Jamais on ne vit un ouvrier souff'rir autant de sa profession. Quoique travailleur, François était très lent dans ces sortes d'écritures, qui lui donnaient des hallucinations de bienfaisance. En transcrivant des commandements, des protêts, des récolements, il rêvait toujours que des milUons étaient tombés chez

sa mère. Alors il faisait ses comptes, remboursait les frais , arrêtait la saisie , allait porter l'argent aux débiteurs, beaux rêves que troublait l'arrivée de Tète.

Le plus souvent ses rêves se traduisaient en actions plus directes : ainsi, depuis l'emprisonnement de l'imprimeur, François faisait tout son possible auprès des créanciers pour obtenir un concordat qui venait toujours se briser contre les opiniâtres refus de Blaizot.

L'imprimerie marchait sous la direction des intéressés; et François, qui avait été appelé par l'imprimeur à tenir les livres, avait conservé depuis la faillite, cette place qu'il lui était facile d'exercer au sortir de son étude. M. Fromentin avait grand intérêt à avoir des nouvelles de son ancien établissement; il espérait t*iujours y rentrer, et il craignait que son absence n'apportât de grands dommages à l'imprimerie.

M. Fromentin fut une intelligence en province ^ c'est-à-dire une nature méconnue, souffrante, incomprise et broyée par les ignorances de la ])ourgcoisie. L'un des premiers, M. Fromentin introduisit en province le journal politique, qui succomba sous les amendes de la restauration.

Ce fut au moment où il venait d'acheter une presse mécanique qui devait servir à tirer vite et à grand

nombre une série de petits livres populaires , que Biaizot vint mettre terme à ses projets.

— Et l'imprimerie, demanda-t -il à François, quoi de neuf?

— Pas grand'chose, monsieur, excepté quelques bilboquets par-ci par-là.

Le bilboquet, en imprimerie, s'applique aux petits travaux tds que factures, cartes de visite, billets de mort, qui ne sont pas d'un grand bénéfice.

— Les ouvriers, que disent-ils? demanda M. Fromentin.

— Ils s'attendent toujours à vous revoir un jour ou l'autre, et ils seraient bien heureux, car ils vous aiment. Mais ils ne sont guère contents de ceux qui tiennent aujourd'hui l'imprimerie, qui veulent se mêler de tout et ils n'y entendent rien. Aussi les compositeurs s'en moquent par derrière et même par devant. Les nouveaux ne connaissent pas la langue de l'imprimerie ; ils devinent bien qu'on rit d'eux, mais ils n'osent se fâcher. Et tous les jours ils sortent de l'atelier, bien sur, en gobant la chèvre,

François qui vivait depuis cinq ans au milieu de l'imprimerie, avait fini, malgré ses habitudes timides, par adopter l'argot particulier dont plus d'une fois il fut victime en débutant.

Après que le clerc de Tète eut rendu compte à l'imprimeur des événements peu importants qui se

passaient en dehors de la prison, Grelu continua le récit de l'incendie de la Mal-Bàtie.

— M. le juge d'instruction, dit-il, m'a tourné dans tous les sens pour me faire expliquer une chose que je ne comprends pas moi-même, la sortie de la charrette sur laquelle étaient les tonneaux de Cancoin. C'est comme un tour de sorcier; j'ai entendu, la nuit, un bruit sourd pareil au roulement d'une voiture. Je sors sans déranger ma femme, qui avait assez de chagrin avec notre enfant mort; plus de charrette dans la cour. Je pense qu'il est entré un voleur; ce n'est pas qu'il aurait eu gros à grapiller.... j'entends encore le roulement. Dans la nuit, je ne pouvais m'orienter qu'au bruit ; je cours du côté du bruit, et puis, plus rien. J'allais toujours sans voir clair, et plus d'une fois je me suis buté aux arbres. Je crois, ma foi, que j'ai fait une bonne lieue. Lorsque je suis revenu, tout était en feu. Je feutre par derrière, craignant pour ma femme; je ne l'ai pas trouvée, ni Cancoin. Et on m'accuse d'avoir mis le feu. Si c'est Dieu possible ! Malheureusement, tout ça était dans la nuit, sans quoi on m'aurait peut-être rencontré courant après ma charrette de tonneaux.

— Si vous aviez eu de l'argent chez vous , dit l'imprimeur, on pourrait soupçonner que le feu a été mis à la ferme pour permettre de vous voler plus facilement.

— C'est juste ce que soutient le juge, dit le fer-

mier ; il m'a montré un sac bleu que je recomiais bien comme à moi; seulement, je ne conçois pas qu'il n'ait pas été brûlé. Il parait maintenant qu'il a été retrouvé dans la mare aux Crapoussins, qui est à une portée de fusil de la ferme. Le juge m'a demandé s'il y avait de l'argent dedans quand le feu a pris. Je lui ai répondu qu'il ne devait pas être lourd. Je ne sais pas ce qu'il voit dans ce sac, il y revient toujours ; il me fait mille questions. J'avais presque envie de dire au juge, puisqu'il tenait tant à ce sac, de se mettre dedans; mais il a une mine qui ne donne pas à plaisanter. Le lendemain, ne voulait-il pas savoir combien il y avait d'argent au juste dans le sac, en cjnelle monnaie. — Pour ça, lui ai-je dit, adressez-vous à ma femme, c'était la ménagère, elle tenait la bourse. Si elle ne le sait pas, personne n'en sait rien.

— Et depuis deux jours on a levé le secret? demanda l'imprimeur.

— Oui, dit Grelu.

— Alors l'instruction est terminée. Votre femme aura été entendue.

— Je l'ai vue chez M. Cancoin , bien triste , dit François. Mais maintenant elle reprend... 11 n'y a plus que les Cancoin... que j'ai saisis aussi. Ahl monsieur Fromentin, je m'en veux comme si j'avais commis un crime.

Là dessus le geôlier entra et vint prévenir les prisonniers de rentrer chacun dans sa cellule.

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