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CHAPITRE XIV

La Iroisième Oie.

Le repas n'était pas splendide chez les Cancoin, quoique la lonnelière eût mis en branle toutes ses imniiinations pour tâcher d'arriver à déguiser la pauvreté.

Qu'était devenue la carbonnade habituelle qui frissonnait sur les charbons et répandait dans la chambre des odeurs si appétissantes? Il n'y avait plus au plafond de ces jambons qui semblent plantés là rien que pour exciter le pinceau d'un maître flamand. Le boudin noir n'aurait servi qu'à mieux faire déplorer l'absence de vin blanc.

Aussi, ce jour-là Cancoin était-il réellement abattu.

— Femme, dit-il, où sont les enfants?

— Je les ai envoyés voir les boutiques avec Alizon.

— Et qu'est-ce que tu vas leur donner à manger après la messe?

— Nous les coucherons.

— Diable, diable ! c'est qu'ils ont de la mémoire et qu'ils se souviendront bien de Tannée dernière.

— Nous n'étions pas des mcmpiteux alors, dit la Cancoin.

— Les enfants auraient été si heureux de manger une saucisse. Voyons, est-ce que pour aujourd'hui tu ne pourrais pas leur acheter à chacun une petite crépinette.

— Non, dit la tonnehère, je ne veux plus de crédit nulle part. Nous mangerons, en revenant, un bon morceau de fouace.

— La fouace, dit Cancoin, ce n'est pas très gras. A la Noël, les plus pauvres ne manquent pas d'acheter du pain blanc qu'on appelle la fouace.

— C'est pourtant moi, dit la Grelu qui jusque-là s'était tue, qui vous gêne.

— Oh I madame Grelu, répondit Cancoin, peut-on dire des choses pareilles.

— Maintenant que je suis rétabhe, dit la fermière, je vais vous quitter. Demain je vais faire des démarches pour entrer en condition.

— Est-ce que vous y songez! répondit la tonnelière. Vous en condition, vous qui sortez d'être fermière. N'êtes-vous pas à votre aise chez nous?

— Au contraire, j'y suis trop bien, mais il ne faut pas que ça dure plus longtemps. Le cœur me manque de manger le pain de gens qui en ont à peine pour eux.

— Allez doncl madame Grelu, dit le tonnelier, pour un moment que tout va de guingoi (de travers ), ça ne peut pas durer. C'est de ma faute, aussi, d'être accablé pour une misère. Eh bienl si nous ne mangeons pas, nous chanterons. Guenillon viendra avec sa vieille, et nous danserons. Voyons, préparons a fête pour ce soir. Femme, il ne s'agit pas de pensera l'année passée. Le Noël d'il y a un an est vieux : qu'il aille se promener. 11 s'agit du Noël d'aujourd'hui. Il faut d'abord une suche; nous n'avons pas de bois... Un Noël sans suche est un triste Noël I . . . Bon 1 s'écriat-il, je vois une suche en l'air.

Aussitôt il saisit une scie et une hache, grimpa à l'échelle qui conduisait à l'ouverture où jadis était la châsse du saint. Près de là était une charpente qui consohdait la voûte de la chapelle; mais Cancoin jugea cette charpente trop compliquée et se mit en mesure d'en abattre quelques parties indifférentes, sans compromettre l'existence de la voûte.

La suche est connue partout en France, sous le nom de bûche de Noël. Aussi choisit-on une de ces bûches massives et imposantes qui ont autant de ventre qu'un bourguemestre d'Anvers.

La coutume, à Dijon, est de cacher derrière cette sùche mille friandises qui varient suivant la fortune des gens. Généralement, on y met des marrons, des

pruneaux, des petits chiens en sucre. Et l'idée reçue

par les enfants, est et que la suche les a pissés, » car

ils veulent voir du surnaturel dans ces gourmandises. La poutre sciée en deux figura une suche imposante.

— Bahl dit Cancoin après avoir réfléchi, nous avons encore un demi-sac de noix ; on cachera des noix. Ça ne sera pas une sùche bien généreuse; mais seulement, une fois que les enfants cherchent, ils sont heureux, et bien plus heureux quand ils trouvent.

— Avez-vous ici un peu de graisse ? demanda la Grelu.

— Je m'en sers assez dans mon état, dit le tonnelier.

— C'est que, dans mon village, dit la fermière, on amuse les enfants avec de petites clartés qu'on leur allume dans des coquilles de noix pleines de graisse.

— Fameux ! dit Cancoin; nous allons illuminer ce soir comme si le pape entrait à Dijon. A l'ouvrage^ femme, remplis- moi une trentaine de coquilles de noix de graisse, au milieu tu mettras un peu de coton. Nous allons avoir un Noël superbe. Après ça, bonsoir, il n'y aura plus qu'à jeter nos sabots pour danser la tricotée.

La Cancoin se dépêcha de faire ses préparatifs de fête, afin que les enfants, lorsqu'ils arriveraient, ne pussent soupçonner la petite surprise qu'on leur ménageait.

On entendit sonner à la cathédrale le moins le quart de minuit.

— Madame Grelu, dit le tonnelier, il est temps de partir si nous voulons arriver au commencement de la messe.

— Est-ce que nous n'attendons pas Alizon et les enfants ?

— Ils seront allés tout droit à l'église, dit le tonnelier.

La Grelu, Cancoin et sa femme sortirent. A peine avaient-ils tourné l'angle de la rue de Brosses, qu'un homme sembla se détacher du mur. Comme la rue était très noire, il était perdu dans l'ombre. 11 regarda de côté et d'autre, sembla écouter si personne ne venait, et se dirigea vers la porte de la chapelle où demeurait Cancoin. Il ouvrit sans effraction cette porte fermée par un simple loquet et disparut dans l'intérieur.

On entendit alors des bruits d'enfants dans la rue voisine, Alizon rentrait avec ses frères et sœurs chercher ses parents pour aller à la messe de minuit ; tout à coup elle poussa un cri perçant que répéta toute la bande de marmots. Au moment où elle allait entrer chez elle, la porte s'était ouverte et un étranger en sortait. Celui-ci parut aussi effrayé que la jeune fille, et ne songea pas à fuir.

— Ah I que vous m'avez fait peur, François, s'écria Alizon...

— Et moi donc, dit le clerc, qui ne pouvait plus respirer.

— Je vous ai pris un moment pour un voleur... Eh bien ! qu'est-ce qui vous prend maintenant ?

François s'était laissé tomber dans une niche vide, et il était aussi immobile que la statue qu'il remplaçait.

— Mon Dieu, dit Alizon, il se trouve mal... François?

Le clerc ne répondit pas. Tous les enfants étonnés de cette scène, s'étaient groupés en silence autour de François et s'efforçaient autant de comprendre que de voir clair, malgré la petite lanterne qu' Alizon portait à la main.

— Si j'avais de l'eau encore... Jean, dit Alizon à l'aîné de ses frères, rentre vite et apporte la cruche.

— S'il vous plaît, non, dit François qui venait d'ouvrir les yeux,..

— Ah! vous voilà revenu à vous, mon pauvre François; c'est égal, je vais vous chercher un peu d'eau.

— Non, ohl non, s'écria le clerc, qui paraissait jouir encore moins que de coutume de son sang-froid.

— Vous aviez quelque chose à dire à mon père? demanda Ahzon.

— Non... oui... précisément.

— La Noël vous tourne la tète, dit Alizon, qui pensa que François avait festoyé contre son habitude.

— Je n'ai pas trouvé M. Cancoin... Il n'y a personne... c'est inutile d'entrer.

— Ils seront partis sans nous ; je m'y attendais, dit Alizon. Les enfants ne voulaient pas quitter les boutiques ; mais, monsieur François, nous causerons en chemin, si vous vous sentez mieux.

— Oui, nous causerons en chemin, dit François qui se leva sur ses longues jambes, c'est une idée.

En ce moment, les cloches sonnaient à toutes volées. Les bruits de la ville étaient éteints par les bruits du clocher. Les rues étaient noires; mais de temps en temps on voyait errer au loin des feux follets verts, jaunes et rougesqui n'étaient autres que des lanternes enveloppées de couleurs.

— Comme vous êtes pâle, François, dit Ahzon, qui put le regarder à la lueur d'un double fallot porté par un domestique chargé d'éclairer les démarches d'une famille de riches bourgeois.

— Vous trouvez, mademoiselle... C'est que... dit François.

— C'est que ! demanda Alizon, qui attendait inutilement la fin de la phrase.

— Ohl rien, dit le clerc; je pensais...

— Savez -vous, François, que vous m'intriguez beaucoup?

— Moi... je vous en demande bien pardon, mademoiselle.

—Vous êtes tout pardonné d'avance ; mais je voudrais vous voir causer plus clairement. Vous com-

mencez toujours des phrases sans les achever; ce n'est pas poli.

— Ah! si j'avais su... quel malheur! dit François.

— Tenez, je vous y prends encore. Quel malheur y a-t-il?... Vous ne nie répondez pas maintenant... Comme vous êtes peu galant.

— Est-il possible! mademoiselle.

— C'est très possible... François, voulez-vous que je vous dise ? je crois que vous êtes un peu peureux, n'est-ce pas, un petit peu?

— Vraiment... je ne le savais pas.

— Et que vous vous êtes trouvé mal d'être entré dans notre logement qui est un peu grand, tandis que vous croyiez y rencontrer quelqu'un.

— Peut-être bien. . . dit François, j'aurai eu peur. . . Non, cependant... c'est vous, mademoiselle, qui m'avez renversé quand je n'y songeais pas.

■ — Je vous fais autant d'effet, dit AHzon.

— Je te cherche, Alizon, s'écria tout d'un coup M. Paindavoine qui semblait attendre quelqu'un devant la porte de la cathédrale... Ah! bonjour, François.

— Je n'ai pas encore osé en parler h papa, dit Alizon.

— Ohl dit M. Paindavoine; le père Cancoin ne peut pas empêcher ça. Un bal, mais c'est de ton âge ! D'ailleurs, tu as payé ta part du rossigyioUy il faut que tu le manges. Eh bien ! écoute, va entendre la messe ;

moi, je me charge du consentement de ton père. François, veux- tu venir avec moi?

— Oui, dit le clerc qui n'était pas mécontent d'échapper aux interrogatoires de la jolie Alizon.

M. Paindavoine fit plusieurs fois le tour de l'église, accompagné de François ; il remarqua le banc où s'étaient placés Cancoin et sa femme, et il attendit la fin de la messe, qu'annonça bientôt Jacquemart en frappant de son marteau sur la cloche. Madame Paindavoine rejoignit son mari, et avec elle la sœur de François et toutes les ouvrières en couture. Depuis deux mois, grâce à certaines amendes payées avec joie dans la Maison au Chat, une petite somme avait été mise de côté par les jeunes couturières pour faire le rossignoUj qui est le repas à la suite de la messe de minuit.

Le maître à danser s'était chargé des frais du bal, auquel avaient été invités les frères, amis ou amoureux des couturières de la maison Paindavoine. Cancoin commença d'abord à faire la grimace quand le petit maître de danse lui fit la demande d'emmener Alizon à cette fête.

— Y penses-tu? Cancoin, lui dit tout bas la tonnelière. Notre fille n'a déjà pas trop de joie. Nous nous priverons bien de faire Noël, mais tu ne peux pas songer à l'empêcher de s'amuser un peu.

Cancoin ctVla, tout en recommandant bien n Frnîi-

çoise et à François de veiller sur elle et de ne pas la ramener trop tard.

C'est au sortir de la messe que la ville prend une physionomie chantante. A partir d'une heure du matin, les cabarets redoublent de joie ; les noëls deviennent bachiques, comme celui que chantait à tuetête une bande d'hommes au sortir de la cathédrale :

Messire Jean Guillot, Curé de Saint-Denis, Apporta plein un pot Du Yin de son logis.

Prêtres et écoliers, Toute cette nuitée, Se sont mis à chanter :

Ut, ré, mi, fa, sol, La gorge déployée.

Ces noëls à Ijoire se chantent sur des motifs graves qui ont quelque parenté avec le plain-chant.

Toutes les rues retentissaient de noëls qui ne se ressemblaient guère. Les uns, venus du moyen-âge ; les autres, plus récents, de la Monnoye. Ceux-ci pieux, ceux-là grivois, quelques-uns modernes embarbouillés de politique, quelques autres qui semblent bons tout au plus à endormir les enfants.

Depuis quinze jours, Guenillon en avait vendu plus de dix rames, malgré les nombreux volumes qui restent dans les familles, malgré les cahiers crasseux copiés à la main, malgré les souvenirs de ceux cjui e:i

17/i COINTES DOMESTIQUES.

ont tout un répertoire au bout de la langue. Les jours de marché, pour mieux faire valoir ^sa marchandise, Guenillon chantait des Nolës et était entouré d'auditeurs attentifs qui suivaient sur le cahier et chantaient à voix basse en suivant la forte voix du maître. Aussi ce cours musical en plein vent exerçait-il une grande influence qu'il était impossible de nier à la sortie de la messe de minuit.

— Pourquoi mon pauvre mari n'est-il pas là pour entendre toutes ces chansons ? dit la Grelu que cette joie populaire attristait.

— Oui, dit le tonnelier qui cherchait un moyen de détourner la conversation, si nous entrions acheter un peu de pain brio chez le boulanger ?

— Oh ! oui, du pain brio ! cria la bande d'enfants. Le pain brio est une sorte de gâteau fait avec de la

farine broyée, dont les boulangers de Dijon ont toujours eu le monopole.

On arriva à la porte du tonnelier.

— Où donc as-tu mis le briquet,, femme? demanda Cancoin.

— C'est toi qui l'as rangé.

— Diable ! dit Cancoin, je ne le trouve pas,.. Ah ! sur quoi donc ai-je mis la patte?

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda la tonnelière.

— Il y a, il y a... Tiens, regarde! dit Cancoin en faisant flamber une allumette.

Sur un tonneau, dans une feuille de papier, se

tenait étendue, les pattes croisées, une oie rôtie, d'une couleur dorée a faire plaisir à un avare. Le tonnelier regarda sa femme; la tonnelière regarda son mari. L'étonnement les empêchait de parler. Les enfants riaient et formaient le rond autour de l'oie ; ils se montraient la bête du doigt. Sans connaître à fond les causes de la misère, les enfants la comprennent. Ils ne s'attendaient guère à trouver une oie à leur retour, et leur plus grand désir était de la toucher, pour s'assurer qu'elle n'était pas en carton.

— Ma foi, dit la Cancoin, c'est un vrai miracle.

— Je ne crois guère aux miracles, de ces tempsci, dit le tonnelier. Mais, en tout cas, nous mangerons le miracle, pas vrai, madame Grelu ?

La fermière, qui connaissait le bon cœur de Guenillon, qui lui avait longuement parlé la veille de la position précaire des Cancoin, laissa entendre que le marchand d'images ne devait pas être étranger à la venue de cette oie.

— Il est fou, dit le tonnelier, de dépenser son argent ainsi. Est-ce que nous avons besoin de ces nourritures-là? Mais tout-à-l'heure, quand il va venir, je lui dirai ce que je pense...

La Cancoin dit aux enfants de chercher dans la chambre ; puisque la suche avait envoyé une oie, il était présumable qu'elle n'avait oublié personne. Et pendant qu'ils cherchaient en se chamaillant, en criant, en se jetant par terre, les fameuses lampes en

coquilles de noix furent éclairées. Quoique les gourmandises fussent uniquement représentées par des noix, les enfants, à mesure qu'ils les découvraient, n'en étaient pas moins joyeux.

A deux heures du matin, Guenillon arriva ; il était très fatisué et se laissa tomber dans un des tonneauxfauteuils. On lui montra l'oie en souriant : il ne comprenait rien aux demi-reproches amicaux qui lui étaient adressés. Et il fut très étonné quand le tonnelier lui dit qu'on l'avait attendu pour faire les honneurs de son oie.

— Je n'ai qu'un chagrin, dit Guenillon, c'est de ne pas y avoir pensé... Ma parole d'honneur, si je suis entré ici pendant votre absence. J'étais trop occupé et j'en ai le gosier enroué. Aussi vous permettrez que je ne vous chante rien pour le quart-d'heure.

Cancoin et sa femme cherchèrent inutilement à expliquer l'oie mystérieuse ; leurs recherches les ramenaient toujours à Guenillon, qu'ils accusaient d'avoir fait un coup en dessous. Malgré l'obscurité de la provenance de Foie, elle fut mangée avec grand appétit et assaisonnée de joyeux propos.

Vers les trois heures , Cancoin s'étant plaint de ce qu'Alizon ne revenait pas, Guenillon s'offrit d'aller la chercher, et il partit après avoir vu tous les enfants du tonnelier déjà endormis dans leurs tonneaux.

La soirée des Paindavoinc fut une de ces fêtes

qui laissent trace dans l'esprit des jeunes filles. Quand le rossignou fut mangé, il y eut de grandes rondes de Noël dont quelques-unes sont pleines de poésie. Toutes les couturières dirent le fa aïeux chœur :

Chantons Noël, Jeanneton,

Cliantons, je te prie.

Entonnons une chanson Au doux fruit de vie.

Chantons Noël autant de fois Qu'il y a de feuilles aux bois Et d'herbes fleuries Dedans les prairies.

François , pendant ce chœur, était dans le rond ; toutes ces jeunes filj^^s qui tournaient autour de lui et qui avaient la malice de lui crier dans les oreilles, le mettaient dans un pire état que si elles eussent dansé dans son cerveau. Au milieu de toutes ces voix fraîches , il distinguait la voix d'Alizon qui lui semblait plus pure que le cristal. Le pauvre François s'était paré pour le bal; mais ses habits le rendaient plus timide que d'habitude ; non pas qu'il fiit à la gêne ; mais il était tombé dans un excès contraire. Mécontent de porter les habits de Tète, qui était petit et gros, et par conséquent trop courts et trop larges pour le second endosseur, François avait fait part de ses désirs à un tailleur sans idées, qui lui coupa, par opposition à l'ancien, un habit très long, mais très étroit.

Aussi comprenait-on maintenant la véritable longueur de ce corps qui, les jours de travail, flottait dans les vastes et vieux habits de Tète. François était emprisonné par l'étroitesse de ce vêtement maladroit, qui le faisait paraître encore plus guindé.

Pour le clerc, la femme était un être tellement au dessus de l'homme, qu'il en faisait un objet de dévotion mystérieuse, d'adoration respectueuse, et que lui -parler constituait aux yeux de François un acte d'audace à peine pardonnable.

Cet état, nommé à tort, timidité, prouvait chez le clerc d'huissier une délicatese de sentiments qu'on ne rencontre d'habitude que chez les natures exquises. A ces natures que blesse une feuille de rose pliée, les réunions nombreuses et bruyantes sont fâcheuses. Il faut l'amour à deux, l'amitié à trois. Ils ne se retrouvent plus dans des conversations de huit personnes ; ils sont blessés à chaque instant , et la moindre contradiction leur est brutalité.

Aussi François devait-il servir de victime à la réunion des Paindavoine ; naturellement il devait, le premier, tomber dans le rond formé par les jeunes ouvrières rieuses.

Les jeux innocents ne manquèrent pas à la fête. François se laissa entraîner à faire partie du ChevaUer gentil, que venait de proposer M™^ Paindavoine.

— Bonjour, lui dit la maîtresse couturière, che-

valier gentil, toujours gentil; moi chevalier gentil, toujours gentil , je viens de la part du chevalier gentil, toujours gentil, vous dire que son aigle a un bec d'or.

François frémit à ce discours ; il devait répéter ce même texte inepte et s'adresser à son voisin de droite. 11 se trompa, perdit son grade de chevalier gentil pour passer chevalier cornard, c'est-à-dire qu'on lui mit une corne en papier dans les cheveux ; au bout d'un quart d'heure le clerc d'huissier avait plus de vingt cornes sur la tète. Malgré les enseignements de Mme Paindavoine, il était impossible à François d'inventer que Vaigle au bec cVor devait avoir à sa disposition des griffes d'airain, des yeux de diamants, un cœur d'acier.

M. Paindavoine était une encyclopédie vivante des jeux de société; il avait réussi à faire partager cette manie à sa femme. Plus d'une fois, quand tout repose , il arrivait aux deux époux de répéter à eux deux, au lit, ces exercices subtils d'action, de mémoire, d'esprit et d'attrape.

En plein hiver, M. Paindavoine fut obligé de sortir de sa couche en caleçon et d'aller attendre en grelottant, dans la pièce voisine, que M^^e Paindavoine voulût bien l'appeler. Ainsi le voulait les règlements du Loup et de la Biche.

Mais ces duos enfantins ne satisfaisaient pas les deux époux qui, aux grandes fêtes de l'année se li-

iSù CONTÇS DOMESTIQUES.

vraicnt en grand à leurs passions. Aussi, M. Paindavoine proposa-t-il le jeu du Jardin de ma tante, qu'il mit immédiatement en action.

— Je viens du jardin de ma tante. Peste! le beau jardin que le jardin de ma tante 1 Dans le jardin de ma tante il y a quatre coins.

François répéta avec assez de bonheur œtte phrase, qui fut redite par toutes les couturières. Mme Paindavoine continua :

Dans le premier coin Se trouve un jasmin ; Je vous aime sans fin.

Puis le maître à danser dit le second couplet :

Dans le second coin Se trouve une rose; Je voudrais bien vous embrasser, Mais je n'ose.

— Attention, dit M. Paindavoine, à ce qui va

suivre :

Dans le troisième coin Se trouve un bel œillet:

Dites-moi votre secret.

— Allons ! que chacun dise à sa chacune son petit secret tout bas.

François se trouvait près de M^^ Paindavoine qui le poussait à des confidences; mais le clerc d'huis-

sier ne comprenait rien à toutes ces finesses. Il balbutia quelques paroles à l'oreille de la maîtresse couturière qui se mit à rire aux éclats en récitant le dernier quatrain ;

Dans le quatrième coin Se trouve un beau pavot.

Ce que vous m'avez dit tout bas.

Répétez-le tout liaut.

Malheureusement il fallait répéter toutes les confidences particulières. Il se trouva que M. Paindavoine désirait être papillon en compagnie de sa femme, devenue rose.

François avait répondu « qu'il ne savait pas », ce qui mit l'assemblée en belle humeur. M™e Paindavoine « avait donné son cœur au moineau », donation que le maître à danser s'attribua.

Malgré le vif intérêt qui s'attachait à ces jeux, les jeunes filles voulaient danser; et M. Paindavoine déplia le sac en serge verte, dans lequel était incluse la pochette.

— Nous reprendrons plus tard les jeux, dit-il à M'ne Paindavoine.

— C'est fort agréable, dit celle-ci, mais il faut en avoir l'intelligence.

La danse commença aux sons vinaigrés de la pochette, que les oreilles des ouvrières trouvaient préférables au meilleur orchestre allemand. Seul, Fran-

cois avait froidement écouté la ritournelle; cependant il fut victime de madame Paindavoine, qui lui prit la main et le lança dans le quadrille. Le clerc d'huissier était aussi ignorant en jeux chorégraphiques qu'en jeux innocents; il troubla plus d'une fois pendant cette contredanse les mélodies du petit maître à danser qui essayait de lui indiquer les pas et les figures et qui ne réussissait qu'à jeter du noir dans l'âme de François.

— Ahl le barbare! s'écria M. Paindavoine. Si Lefèvre t'avait vu, il aurait brisé son violon plutôt que de le faire servir à des exercices pareils. On dirait , François, que tu as tes jambes dans tes poches. Et la mesure, qu'est-ce que tu en fais? Tu as des oreilles, cependant...

François s'enfuit devant une telle mercuriale; il alla se réfugier auprès de sa sœur, tout peiné.

— As-tu invité Alizon? demanda Françoise.

— Oh!... non, dit le clerc.

— Ce n'est pas bien ; il faut la faire danser.

— Je n'oserais, je ne m'y connais pas... M. Paindavoine vient de me faire des reproches, il a raison... Ce n'est pas ma place ici... Je suis bien malheureux.

— Mon Dieu, dit Françoise, s'il est possible de se monter la tête parce qu'on ne sait pas danser... On saute, on s'amuse, ça n'est pas plus difficile... Allons! va inviter Alizon.

— Non, dit le clerc, je ne peux pas...

— Eh bien I reprit Françoise, je vais l'inviter pour toi.

Sans attendre la réponse de son frère, elle courut vers Alizon qui se tenait assise, et revint dire à François qu'il eût à se préparer pour la prochaine contredanse. A C€tte nouvelle, le clerc d'huissier passa son mouchoir sur le front et le retira mouillé de sueur. 11 ouvrit la bouche comme s'il eût cherché à attirer tout l'air qui était dans la chambre.

— N'aie pas peur, dit Françoise, qui avait compris par cette pantomime de machine pneumatique, combien son frère était craintif des suites de la contredanse. N'aie pas peur, je te ferai vis-à-vis; regarde-moi en dansant, je te ferai signe avec mes yeux.

En ce moment, la pochette fît entendre un appel tout guilleret, qui était un compromis de musique de menuet et de contredanse moderne. François, pour échapper aux yeux d'argus de M. Paindavoine, alla se placer à son opposé; mais quand il tint dans sa main la main d' Alizon, il crut qu'il allait tomber, tant sa tête bourdonnait, tant son sang bouillait.

Un autre ennemi était ses mains dont il se montrait aussi embarrassé que d'une pairede rames. Il tâchait de s'en débarrasser en les envoyant dans les poches de son habit, faire cjuelque commission. Mais les moins revenaient immédiatement apportant le mou-

18i CONIES DOMESTIQUES.

choir, le seul objet qui emplit les poches et elles retournaient le reporter. Quand François eut fait accomplir à ses mains sept ou huit voyages inutiles, il lui prit une envie frénétique de priser qui eût nécessité une tabatière, sorte de meuble qui va et vient, pirouette, tournoie dans les doigts et donne une occupation factice à des membres gênés par leur inaction.

Ces réflexions modéraient tellement la conversation de François , qu Alizon , dans les intervalles de la contredanse, essaya divers moyens de rappeler le clerc aux choses présentes. Elle s'informa s'il était remis de son émotion de la soirée, lorsqu'elle le rencontra à la porte de son père.

— Je vous en prie, dit François, si vous... Ne parlez jamais de ça I

— Vraiment, dit Alizon, mais on dirait que vous avez commis un crime. Qu'y a-t-il?

— Me promettez-vous le secret, mademoiselle?

— Oui, dit Alizon.

— Eh bien, vous le saurez trop tôt encore... Jurez-moi que vous ne direz à personne m'avoir rencontré.

— Voilà qui est trop mystérieux, dit Alizon; mais j'aurais voulu savoir le fond...

— Non, mademoiselle, ne me forcez pas, dit François... Je suis un indigne d'avoir aidé à saisir M. Cancoin, il ne me le pardonnera jamais.

— Vous êtes bien drôle, François... Jamais papa n'a eu un mot de reproche, même pour M. Tête. Comment voulez-vous qu'il vous en veuille ; au contraire, il a de l'affection pour vous.

— Vraiment I s'écria François. Oh! si je le croyais, j'irais tout lui dire, quoique, peut-être, serait-il mieux d'en parler d'abord avec vous.

Alizon attendit vainement la confidence du secret ; elle alla se plaindre à Françoise qui rompit la glace.

— Je t'ai déjà fait entendre, ma chère Alizon, que François t'aimait.

— Il n'y a pas de mal à ça.

— Et toi, l'aimes-tu un peu?

— Je ne déteste pas ton frère, quoiqu'il soit un peu embarrassé de ses paroles et de ses bras.

— Il faut le lui dire, reprit Françoise.

— Je ne peux pourtant pas me jeter à son cou, ce n'est pas dans l'habitude. François pourrait bien parler un peu...

— C'est qu'il craint que tu ne le repousses en te moquant de lui. Vois-tu, Alizon, mon frère a un cœur d'or, au fond. Je le vois souvent triste ; alors il pense à toi. 11 est un peu sot dans ta compagnie, mais ne crois pas que ce soit son habitude. François est savant, et il ne faut que ta présence pour lui faire perdre contenance.

— Je le sais, dit Alizon; mais je n'y peux rien...

186 ÇOiNTES DOMESTIQUES.

— Veux-tu, dit Françoise, que je me charge d'une parole aimable pour lui ?

— Qu'est-ce que tu lui diras? demanda Alizon. Je ne peux pas m'avanc^r el aller faire la cour à un garçon.

— Bon, dit Françoise, j'y songerai cette nuit.

— Ah! voilà M. Guenillon, s'écria Alizon ; bien sur il vient pour moi.

Le marchand de chansons salua Paindavoine, et demanda la fille de Cancoin, qu'il était chargé de ramener chez son père. La soirée continua jusqu'au moment où les sons éteints de la pochette annoncèrent aux couturières que les bras du maître à danser se fatiguaient plus vite que leurs jambes.

CUAPITRE lL\i.

Ccnséij'jsQCÊS de h preniisre Cie.

Après le dîaer, Blaizot fit uu tour de promenade avec son notaire. 11 rentra chez lui et attendit, en se chauffant, que la Rubcigne revint de la messe de minuit ; car il s'agissait de faire un rossignou particulier, préparé expressément pour le reneuvier et sa servante.

Quand il avait du monde à sa table, Blaizot sau\ ait les apparences en se faisant servir par la Rubeigne; mais, la plupart du temps, ils mangeaient ensemble.

Quoique l'avoué maigre eût englouti une partie du repas, il était assez abondant pour que chacun des convives en eût une bonne part. Blaizot n'était satisfait ni de son dîner, ni de ses invités; l'huissier Tète l'avait mis en colère, l'avoué lui avait paru d'une gourmandise scandaleuse.

— Je n'ai pas grand appétit , dit Blaizot à sa servante; j'ai presque envie de me coucher.

— Ah ! monsieur, dit la Rubeigne , ce serait une honte, un jour de Noël... Si vous preniez le coup du milieu.

Le coup du 7/iilteu est une habitude passée de mode et tombée avec la Restauration. C'était une liqueur excitante qui réveillait l'estomac et que les gros mangeurs ne manquaient jamais d'employer, afin de précipiter la digestion et de faire place à la queue du festin. Blaizot but un verre de vieux rhum qui lui apporta quelque bien-être. Et il se mit à table très content d'avoir trouvé un nouvel appétit.

Le rossignou qu'avait préparé la Rubeigne était plus délicat que le dîner d'avant la messe.

— Je prendrais bien un peu de café, dit Blaizot, qui n'en usait qu'avec précaution. Je crois, dit-il, que je dormirai fort aujourd'hui, j'ai la tète lourde.

La Rubeigne alla préparer le lit de son maître. Cette opération ne demanda qu'une minute; aussitôt Blaizot fit sa toilette de nuit et se coucha. Vers les trois heures du matin, le bonhomme poussa un cri terrible. Il avait le cauchemar et parlait tout haut.

— Rubeigne, s'écriait-il, chasse-moi tous ces brigands-là 1 ils me détroussent, ils me détroussent, ils me pillent!... Au voleur! Ah! la maudite oiel elle m'étouffe, ôte-là de mon estomac!... En voilà un troupeau sur ma poitrine!... c'est Cancoin qui les

conduit avec une gaule... Je t'en prie, Rubeigne, chasse-les, toutes ces oies qui sortent de la ferme des Grelu... elles sont enflammées et m'entrent tout chaud dans le ventre... Ah! je brûle!... Rubeigne, éteinsmoi ! Ah! Seigneur 1 Et l'huissier qui me rit au nez, la plume dans l'oreille ; il excite les oies! Elles ne finiront donc pas !... il y en a plus que de grains de sable. Toujours des oies, toujours! c'est une abomination! Qu'est-ce que je leur ai fait, à ces bêtes? Rubeigne ! Rubeigne ! cours chercher les gendarmes I H y en a déjà plus de trois cents dans moi ; elles me mangent en dedans. Je sens leurs pattes froides; elles me fouillent avec le bec...

En ce moment Blaizot poussa un tel cri que sa servante accourut.

— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?

— J'étouffe , dit Blaizot. De l'eau I

La Rubeigne apporta vivement une carafe et en versa dans un verre.

— Autre chose ! demanda d'une voix faible Blaizot.

— Oh ! monsieur ! quoi ? dit la Rubeigne.

— Vite, ouvre la fenêtre... de l'air... beaucoup... cours... médecin...

Blaizot essaya de se lever et retomba sur le Ut. La Rubeigne, effrayée de voir le bonhomme sans mouvement, courut dans la rue éveiller un médecin.

Blaizot réussit à se lever : et il cherchait sur la cheminée avec des doigts inquiets. Il aperçut dans

la glace un vieillard en chemise qui avait la figure violette et les yeux en dehors ; il eut peur de cette figure et ne se reconnut pas.

11 s'embarrassa dans une chaise et tomba dessus, car ses jambes ne le portaient plus. Et il criait encore, mais la moitié de ses paroles restaient accrochées dans son gosier.

— Ah! je meurs... elle ne reviendra pas. . . vite... de l'air. Je donne mon argent... tout, pour...

Sans pouvoir achever sa phrase, Blaizot tomba de sa chaise comme un paquet.

La Rubeigne ne revint q^ii'au bout d'un quart d'heure avec le médecin.

— 11 est bien mort, dit-il, c'est une apoplexie. Cependant il se servit de sa lancette et employa

tous les moyens connus en pareil cas, sans pouvoir tirer un souffle de vie du reneuvier étendu sur le lit. Après deux heures de médicamentations inutiles, le médecin se retira, laissant la Rubeigne qui pleurait d'un œil et qui riait de l'autre, car elle se livra immédiatement au pillage de différents objets d'or ou d'argent faciles à enlever ou à cacher, et que les héritiers ne retrouvent jamais à la mort d'un célibataire.

Deux jours après se fit le convoi du bonliomme Blaizot, auquel assistait une grande partie delà ville: plus de curieux que de pleureurs. Les gens d'affaires se consolaient de la mort d'mie aussi bonne clientèle,

en pensant que les embarras d'une grosse succession leur vaudraient des procès sans fin, dont le plus clair entrerait dans leur bourse.

On remarqua avec étonnement que l'imprimeur assistait à l'enterrement de M. Blaizot. Les héritiers n'ayant pas voulu continuer l'opposition du bonhomme, M. Fromentin fut mis en liberté. François était avec lui et semblait aussi heureux de la Ubération de l'imprimeur que si lui-même avait été enfermé au secret pendant un an.

En revenant du cimetière, François fut rencontré par le tonnelier qui lui secoua l'oreille familièrement.

— Ah î je t'y prends enfin, s'écria Cancoin.

— Qu'est-ce que vous avez? demanda l'imprimeur qui voyait François changer de couleur.

— Il y a que François s'introduit la nuit chez les gens.

— Oh ! pardon , monsieur Cancoin , s'écria le pauvre clerc, qui avait la mine d'un voleur saisi au collet.

— Oui, monsieur Fromentin... il apporte en secret une oie... Ah! si je l'avais su, je ne l'aurais pas mangée.,. Oui est-ce qui te prie de nous faire des j)résents ? Est-ce que ta mère en a déjà de trop î A quoi ça rime ton oie?

François était dans une telle confusion, que l'iml)rimcur eut pitié de lui. Il avait reçu toutes les con-

fidcnces du pauvre clerc ; ou plutôt, il les avait tirées à grande peine une à une.

— Voyons, Cancoin, dit-il, si cette oie menaçait de vous faire grand-père?

— Hein I dit-il, je ne suis pas encore d'âge , ni M'»e Cancoin. Est-ce que tu penserais à quelque chose, François?

— 11 pense à Alizon, dit l'imprimeur.

Le tonnelier parut réfléchir.

— Je ne sais pas, dit-il, si ma femme serait contente de ce ménage-là. Alizon, je ne l'ai jamais interrogée sur ton compte... Mais tu es un brave et digne garçon, François, je t'aime comme mon enfant, tu feras un bon mari ; avec tout ça tu n'auras pas ma fille I

François eut un éblouissement ; cette réponse lui donna mille violents soufflets.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Cancoin, demanda l'imprimeur.

— Aussi vrai qu'il fait soleil à cette heure.

— Mais puisque vous reconnaissez à François toutes ces quahtés, pourquoi le refusez -vous aussi l)rutalement ?

— Ne me forcez pas trop, monsieur Fromentin, dit Cancoin, qui semblait se livrer un pénible combat. Donne -moi la main , mon garçon, dit -il à François.

Le clerc se laissa prendre la main : le tonnelier la prit, comme il prenait son marteau. Cancoin avait envie de pleurer et d'embrasser François.

— Je te demande pardon, mon garçon, de te faire tant de chagrin, mais c'est impossible autrement... Je te dirais bien d'attendre; ce serait mal, parce que tu t'habituerais à ton idée. J'aime mieux couper net; tâche d'oublier Alizon, \u m'en remercieras plus tard.

Cancoin s'éloigna très ému ; mais l'imprimeur voulait plus de détails; il pria François de venir le retrouver dans une heure, et rejoignit le tonnelier.

— Maintenant, dit-il, nous sommes seuls. Je comprends que vous n'ayez pas voulu dire devant François des choses que je ne m'expUque pas ; mais à moi. . .

— Oui, monsieur Fromentin, je vous les dirai. Dans d'autres circonstances, François aurait épousé ma fille , quand même Alizon ne s'en serait pas souciée, même malgré ma femme ; mais dans sa position...

— Quelle position ? demanda l'imprimeur, qui ne savait plus s'il s'agissait d' Alizon ou du clerc.

— Est-ce que vous croyez, s'écria Cancoin, que je donnerai ma fille à un huissier, ou à un homme qui travaille à devenir huissier.

— Ce n'est que cela, dit l'imprimeur en riant.

— Dame, oa suffit.

19i CO.NTES DOMESTIQUES.

— Si François prenait un autre état ?

— Il ne le peut pas, le pauvre garçon ; il n'est pas riche. Il faut qu'il cagne sa vie. Lui se passerait encore bien de manger, mais sa mère ? Et tenez I il a autant horreur que moi de son état de saisisseur, mais il comprend bien qu'il ne peut pas le quitter.

— Alors, à partir d'aujourd'hui, dit l'imprimeur je prends François dans ma maison, je l'emploie, et je lui donne mille francs par an pour commencer.

— Ah ! que c'est beau de votre part, s'écria Cancoin...Je vais courir après François... Oui, qu'il épouse ma fille, demain, s'il le veut.

— Remarquez , Cancoin , combien vous tombez dans un autre extrême. J'ai été saisi, je peux l'être encore.

— Jamais, dit le tonnelier.

— Je peux faire de mauvaises affaires.

— Allons donc, s'écriait Cancoin.

— Alors François ne serait pas payé...

— Bah! bahl je vous comprends monsieur Fromentin ; vous voulez un peu vous moquer de moi pour vous avoir fait languir tout à l'heure.

— Je serai plus sage que vous, Cancoin. Mettons le mariage à six mois. Mon imprimerie marchera bien alors ; vous verrez votre gendre à l'œuvre. François

LES OIES DE iNOEL. 195

rencontrera votre fille tous les jours d'ici là, ils se connaîtront mieux.

— Oui, TOUS avez raison, dit Cancoin; je cours chez nous, je veux le dire à ma femme, à tout le monde ! Ah ! que je suis heureux ! moi qui me déchirais le cœur pour refuser ce pauvre garçon... Adieu, monsieur Fromentin.

Trois mois après ces événements, on vit Guenillon sur toutes les places de Dijon , qui vendait le « Cu- « rieux récit de ce qui était arrivé au hameau de la «Mal-Fichue; la condamnation du coupable Picou, « et la mise en liberté de l'innocent Grelu. Comment « le tribunal lui avait rendu pleine justice. Détails « curieux à ce sujet. »

Le tout était accompagné d'une vignette taillée à coups de serpe dans du poirier, et qui représentait Picou dans le costume de forçat. Guenillon, qui n'avait jamais voulu prêter sa voix aux procès criminels, fit une exception, en cette circonstance, pour son ami Grelu. Non content d'avoir prouvé son innocence par sa déposition devant le tribunal, il courut tout le Dijonnais pendant six mois, heureux de chanter sur l'air de : Aj^prochez, chrétiens fidèles, l'honnêteté des fermiers de la Mal-Bàtie. Et, par un caprice qui rappelle ceux des vieux maîtres qui se peignaient , eux , leur famille et leurs animaux , dans

des tableaux religieux, Guenillon avait fait entrer dans les vers de sa complainte,

La belle et pure Alizon et son mari François,

De celte chanson le prudent correcteur.

On y voyait aussi

La famille du tonnelier Meilleure que du bon blé,

Guenillon n'avait pas oublié

L'usurier avaricieux Justement puni par Dieu.

Paris, 1846 à 1850.

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