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LA LÉGENDE DE SAINT CRÉI'IN

de plus qu'il ne faut. Mais le bouillon est meilleur, on ne compte plus les yeux tant il y en a. Le malade avale le bouillon bien chaud , et ça lui fait dans l'estomac plus doux que la flanelle au ventre.

Saint-Crépin s'était bien aperçu depuis longtemps que quelques compagnons arrivaient le matin en hiver les yeux rouges, et qu'ils se plaignaient que la Mie leur piquait. Il y a dans les souliers des parties qui demandent autant d'application que la gravure. C'est surtout pour enfermer Vch^ie entre les deux semelles qu'il faut de grands soins et de la prudence. Le petit morceau de cuir mince qu'on appelle Và})2Cy parce qu'il est mystérieux et ne voit jamais le jour, ne demande pas à être mouillé. L'âme craint la pluie autant que la neige ; si elle est mouillée, elle se venge en mouillant la semelle supérieure , qui à son tour mouille celui qui est dans les souliers.

Soulier mouillé vaut rhume.

Or, Saint-Crépin, qui savait le danger des rhumes, avait recommandé à ses compagnons de s'appliquer particulièrement à cet endroit de la chaussure; là on devait employer le fil le plus soHde, l'alêne la plus mince, la poix la mieux réussie. Les points se pressaient serrés aussi habilement que par une brodeuse de dentelles, et emprisonnaient entre les deux lèvres de cuir l'âme, qui était la langue.

Mais ce travail, délicat, à la chandelle, exigeait une grande application des yeux. Saint-Crépin sen-

tait que la courbature du dos était déjà assez fâcheuse sans y ajouter la fatigue de la vue. La cause du mal n'est pas une grande connaissance si le remède ne vient faire contre-poids. Depuis cinq ans Saint-Crépin raisonnait là-dessus, réfléchissait et se donnait des coups sur le front sans en rien faire sortir.

Il y a bien un remède souverain, qui est le remède des saisons. Quand arrive le printemps, que les jours grandissent, que le lilas envoie dans l'air de douces odeurs, on ne travaille plus le soir. Bientôt les yeux des compagnons cordonniers reprenaient leur tranquilHté aux floraisons de la nature.

Mais sitôt que les vendangeurs entrent les jambes nues dans les cuves pour presser le raisin, c'est le signal des grandes soirées d'automne. La maladie reprenait son cours, peut-être après deux mois de travail.

Au 31 décembre, les cordonniers avaient veillé plus tard que de coutume, d'abord parce que la besogne pressait, ensuite parce qu'ils voulaient les premiers souhaiter la nouvelle année à leur patron.

Quand on entendit le long craquement qui se fait dans la boîte du coucou, et qui annonce que l'heure va sonner, toutes les tètes se levèrent, les aiguilles s'arrêtèrent, les tranchets furent mis de côté, le fil resta à moitié engraissé de poix.

— Saint-Crépin, voilà la bonne année.

Et les compagnons embrassèrent tous le patron

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