‹ Contes domestiquesChapitre 15 sur 21 · LA LÉGENDE DE SALNT CRÉPIN · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE SALNT CRÉPIN

comme leur père, et le patron embrassa tous les compagnons comme ses fils. Il se fit dans la chambrée un certain tumulte : Saint-Crépin était entouré de ses principaux ouvriers, tandis cpie d'autres allaient chercher un objet mystérieusement enveloppé dans une serge verte, et déposaient sur la cheminée le chef-d'œuvre.

Une petite botte, luisante comme un miroir, où un compagnon industrieux avait dessiné la Passion en creux.

— Le bel ouvrage! s'écria Saint-Crépin. Mais combien vous vous êtes donné de mal pour ce chefd'œuvre.

Le saint se disait au fond que de patience inutile il avait élé dépensé pour créer un meuble inutile. Seulement le saint se trompait : cette petite botte, avec toutes les apparences d'ime chaussure de nain, était un verre à boire. Diverses préparations pharmaceutiques avaient chassé la forte odeur qui s'attache habituellement au cuir.

— Nous allons boire le cidre, dit Saint-Crépin quand il eut l'explication de cette merveille. Nous allons trinquer un bon coup avant de nous remettre à la besogne.

Comme il y avait beaucoup d'ouvrage, les trinquements se firent avec agilité, et chacun se remit gaiement à l'ouvrage, Saint-Crépin en tète. Il avait réser^é deux l)outeilles pour le coup du départ.

Le merle, réveillé par ces rumeurs, s'était mis h siffler comme pour prendre part à la réjouissance du nouvel an.

Saint-Crépin poussa tout d'un coup un grand cri, en se levant aussi brusquement de son tabouret que s'il se fût assis sur une alêne.

— Qu'est-ce qu'il y a, Saint-Crépin? s'écrièrent tous ensemble les compagnons. Vous sentez-vous mal?

— Non, mes amis, c'est la joie... Ahl je n'y tiens plus! regardez la bouteille de cidre.

Les compagnons levèrent les yeux vers la bouteille qui ressemblait à toutes les autres bouteilles. Ainsi que d'habitude, de petits points brillants partaient du cul pour monter au goulot, ce qui est la marque du vrai cidre mousseux.

— Ah! Seigneur! dit saint Crépin, que je vous remercie ! Vous allez voir.

Il s'assit sur un tabouret de cuir, prit un soulier en train et l'approcha de la bouteille de cidre. Alors les compagnons s'aperçurent avec surprise que des flancs de la bouteille sortait un soleil lumineux qui s'étendait sur toutes les parties du soulier, suivant qu'on le changeait de place.

— Mes bons amis, dit Saint-Crépin, voilà les étrenncs que Dieu nous a envoyées. Voilà ce qui nous sauvera la vue.

Là-dessus les cordonniers se mirent à genoux. Et depuis cet hiver, ils employèrent la bouteille qui,

LA LÉGENDE DE SALNT-CRÉPLN. 205

plus lard, devint œtte grosse boule d'eau, aux larges flancs, qui apporte une si vive lumière sur les ouvrages des pauvres savetiers d'aujourd'hui.

QUATUOR

QUATUOR

Rien n'est plus imposant que de voir quatre musiciens assis devant leurs pupitres.

Ce sont quatre ouvriers qui exécutent un travail plein d'intérêt. Ils ont le contentement et l'orgueil naïf des charpentiers qui montrent le chef-d'œuvre.

On cause encore à petit bruit dans la salle que l'introduction envoie ses premiers accords : cela sert de débrouillement aux idées du compositeur, cela échauffe les musiciens. La grande clarté n'est pas encore nécessaire ; il ne faut pas effrayer les yeux avec le soleil de midi. Déjà la foule écoute.

Les quatre instruments sont en plein quatuor ; ils trottent pour ne pas se fatiguer d'abord. Il me semble (jue quatre voyageurs se sont rencontrés à l'auberge, la soir à souper; ils se lèvent de bon matin, boi-

vent un petit coup en marchant gaiment dans la plaine.

Le ciel est bleu et il souffle un vent frais.

La conversation s'anime ; le violon raconte quelque bonne plaisanterie à son ami, le second violon : l'alto l'a entendu et la redit au violoncelle qui , en brave bourgeois, se la répète avec gravité pour la retenir et en faire jouir sa famille.

Par moment, les quatre voyageurs parlent ensemble ; mais les deux violons, plus alertes, marchent en avant, se font des confidences, et laissent par derrière l'alto et la basse, qui ne restent pas sans bavarder.

De temps en temps, on se repose pour mieux marcher. Ne croyez pas que la conversation va tomber. Une exclamation part d'un côté, c'est l'alto; une interrogation par de l'autre, c'est le violon. Et une aimable folie règne parmi les quatre compagnons qui se disent les choses les plus gaies du monde.

Mais le rire qui dure trop devient malséant.

Le violon fait trêve à ces plaisanteries en racontant une histoire un peu mélancolique. L'honnête alto comprend bien l'histoire, car il eu a été témoin, et il ajoute même bien des détails que ne connaissait pas le violon.

Il faut voir les sympathies du violoncelle pour ce récit : il pousse des exclamations qui ne sont pas variées, mais qui sont belles, parce qu'elles sont sin-r

QUATUOR, 211

cères. « Ah! mon Dieu! répète-t-il h tout instant, ah I mon Dieu ! »

L'histoire mélancolique est si bien racontée, que tous les quatre gémissent sur cet événement si touchant. Tout d'un coup on aperçoit un village clans le lointain; on oublie tout, les gais propos, la mélancolie, la fatigue du chemin, pour se donner une poiizuée de main.

La route est finie, les quatre amis se séparent.

Mai 1850.

L'HIYER.

Le soleil est pâle et blanc, les arbres longs et maigres. Dans cjuelles friperies sont allés les habits verts des arbres ?

Seule, l'eau semble heureuse dans sa prison transparente.

Voilà un vieux Cfui arrive, le dos courbé, les jambes ployantes, le corps ramoyé, les mouffles aux mains, l'habit large et les larges manches, une longue barbe de glaçons.

Il tient un balai à la main ; sous son pied droit est une large brosse pour mieux cirer le parcpet de glace.

C'est l'hiver,— avec sa couronne de houx toujours vert.

Pauvre vieil hiver! La ménagère te veut du mal; elle met du bois plein le poole.

Le bois craque, le feu pétille, la théière chante,

216 COiNTES DOMESTIQUES.

une chanson sarclonique ma foi. Je jure qu'elle se moque de l'hiver.

Il y a encore sous le poêle une grosse provision de bois sec et de charbon de terre.

Ce mauvais sournois qui boude le feu rouge, lui et sa barbe de glaçons,

C'est l'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

Entends-tu les gais patineurs qui sifflent à tuetête des airs joyeux dans le village? Le fer de leurs patins brille comme leurs yeux.

L'étang entouré d'une haie attend ses visiteurs.

Déjà les pies curieuses viennent regarder sous le nez une vieille du village, encapuchonnée dans la grosse veste de son homme.

Elle n'est pas coquette, la bonne femme; et elle a raison pour le métier qu'elle fait : balayer la neige et chasser de l'étang

L'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

L'heure enrhumée sonne au clocher pointu , pas loin de la grand'place de Francfort.

Dieu, qu'elle est belle la grand'place avec ses dentelles de neige 1 Les petits moines sculptés s'entortillent dans leurs manteaux; ils ont un froid de loup.

Il n'y a que la statue de bronze du Chevalier qui tienne bon; de la neige plein le casque, tout plein le

Ijouclier. A sa place j'aurais une fière picp.iette aux pieds, car ses pieds sont perdus dans !a neige.

Tout est immobile, blanc et tranquille.

Cependant en voici un qui s'avance en maître, qui dit : « La crand'place est à moi, les rues aus^i et encore les ruelles, et les impasses et les culs-de-sacs, tout Francfort est à moi. »

Les deux manches l'une dans l'autre, le capuchon sur les yeux , dans les bras une branche de sapin avec les petites chandelles allumées de Noël.

C'est l'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

Les bougies et les violons sont éteints. Bonsoir les chanterelles, dormez bien dans votre ht de soie verte et ne vous battez pas avec l'archet ?

M"^^ la conseillère, qui s'est mariée dernièrement, vous savez, avec le gros président Rudlotz, sort du bal ; la dernière valse avec l'étudiant Ludwigh la préoccupe tellement qu'elle a oublié de couvrir son sein.

Un audacieux mendiant la saisit par les mains. — A bas, chien de vagabond, s'écrie le gros suisse aux jongues moustaches, au nez plein de vin.

Elle a une pomme d'or brillante, la canne du suisse, de beaux glands d'argent aussi. C'est égal, il ne fait pas bon quand elle vous travaille les épaules.

— Arrête, répond le mendiant, M^^^ la conseillère m'appartient. Je suis L'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

Après la tombée de la nuit , le brave savetier va souper avec la savetière.

Le frisson leur caresse le nez de sa fumée et emplit la salle; le plafond est si basi Avec ça il y a une bonne odeur de vieux cuir qui se marie avec les choux. Une bonne odeur!

Au fonds, le four est ouvert et montre ses tisons sur lesquels se tient à la crâne un gros pot de grès dans lequel cuisent de bien bonnes choses. — Qu'estce qu'il y a dans le pot? — Ah! gourmand, tu le sauras plus tard.

La savetière a mis la table de bois et dessus un bout de iiappe en toile blanche.

Le savetier se frotte les lèvres avec sa langue rien qu'à regarder la cruche de bière, rien qu'à renifler les choux et les lards.

Seigneur! la mine effrayée qu'il prend tout d'un coup! Et la savetière donc! Est-ce que le gros pot de g;ré serait renversé? Ça lui apprendrait une autre fois à ne pas tant faire le crâne sur les tisons.

Non , la porte s'est entr' ouverte et vous lâche par la figure un vent mortel. Brrrr! Le frisson m'en prend à la seule idée. Celui qui a tiré le loquet

C'est l'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

A Baccarach la nuit est venue ; les étoiles font les paresseuses, on ne les voit pas ; elles auront dormi trop tard.

Dans la mansarde la plus voisine des étoiles travaille le jeune poète. — Tiens, l'enfant vient de s'éveiller. Il pousse un petit cri.

Aussitôt sa jeune mère court au berceau; le poète remise sa plume dans l'encrier.

Par où est entré ce vieillard qui s'est assis sans façons dans le grand fauteuil de cuir?

Ah que tout le monde est heureux dans la mansarde 1 Ceux de vingt ans, ceux de quatre-vingt-dix et ceux de quatre ans.

L'enfant fait une risette au vieux et tend sa petite main vers la première fleur du printemps que lui apporte

L'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

Après avoir écrit ces pages, je m'en allais la tète en feu , j'ai rencontré Catherine. Elle m'a pris le bras et j'étais heureux; car jamais chez Catherine je n'ai trouvé

L'hiver, — avec sa couronne de houx toujours vert.

Page 1