LES DEUX
Auteuil est un singulier pays auquel il serait difficile d'appliquer un titre : ce n'est pas un chef-lieu, non plus une sous-préfecture, encore moins un bourg, pas davantage un village ou un hameau. On pourrait l'appeler la maison de campagne de Paris : surtout maison de campagne à louer. Jamais ne se virent nulle part autant d'écritaux de locations, accrochés aux portes. Le terrain y est peu productif; il semblerait même que mai, juin, juillet, qui partout ailleurs font sortir de terre tant de jolis fruits , ne fassent pousser à Auteuil que des écritaux ; cependant l'endroit a donné naissance à une certaine architecture bâtarde, hybride, éclectique, qui est une olla-podrida
224 CUiNTEb DOAltiSTlgUES.
des ordres les plus ennemis. On y voit des premiers étages moyen-âge se prélasser tranquillement sur les épaules de constructions renaissance; quelques cottages anglais sont mélangés de chalets suisses ; la lyre du Directoire et les sphinx de l'expédition d'Egypte ne s'étonnent nullement d'être enchâssés dans des murs de cailloux de couleur.
Le curieux qui voudrait se préparer à tout ce pittoresque, une des maladies de l'architecture actuelle, n'a qu'à traverser les Champs-Elysées, prendre l'avenue à gauche de l'Arc-de-l'Etoile. 11 trouvera , au bout de cette avenue, un noir château gothique avec fossés, pont-le vis, tourelles, mâchicoulis, gargouilles, meurtrières, enfin un château construit par un jeune architecte romantique, trop épris des romans jadis si fameux d'un illustre bibliophile. Ce château-fort est un pensio?inat de demoiselles. On frémit à l'éducation que doivent recevoir, en pareil lieu, déjeunes filles. En face delà forteresse-pensionnat, la route mène à Auteuil. Ce nom ne charrie-t-il pas avec lui les souvenirs de Molière, de Boileau, de La Fontaine ? A ces grands noms, se joint l'idée de cabaret. J'ai cherché longuement dans le pays la trace du logis où devisaient les gloires du grand siècle ; mais , à l'exception des rues qui ont été baptisées de leurs noms, il n'est rien resté d'intime qui témoigne du séjour des illustres écrivains. Aussi bien leur souvenir vaut ces fausses cannes , ces fausses
perruques, ces fausses tabatières, qui se sont manufacturées tant et tant à Ferney et ailleurs.
Tout préoceupé de souvenirs, j'arrivai dans la rue La Fontaine en face d'un cabaret formant l'angle de la rue ; les volets gris et tristes étaient fermés et porteurs d'une affiche jaune annonçant la vente par voies notariées. Au premier étage je lus l'enseigne : A mon Désir^ écrit en caractères rouges. De l'autre côté de la rue, faisant face, un autre cabaret badigeonné à la chaux, est plus invitant : A mon Plaisir. Un grand orme vert protège de son ombre les tables de bois fichées en terre. Les volets verts sont ouverts à larges battants ; au lieu de la triste affiche timbrée du voisin, une affiche de Bonne Bière de Mars, avec son dessin naïf et ses couleurs violentes, vous met tout en joie. L'enseigne est si bien trouvée : A moîi Plaisir ! Tandis que l'autre A mon Désir, laisse quelque chose de vague dans l'esprit. Le lendemain, j'appris l'histoire des deux cabarets.
11 y eut à Auteuil un homme qui cumulait les fonctions de garde-champêtre et de tambour de ville. Les habitants l'appelaient Traîne-Caisse , moitié à cause de son état, moitié à cause de ses habitudes de fainéantise. Merlot, son vrai nom, enfant du pavs, s'était enrôlé en qualité de tambour dans un régiment d'Afrique. 11 y fit son temps, on ne sait trop de quelle manière; cependant il courut, à son retour, de mauvais bruits; les uns prétendaient qu'il s'était mal
226 COiNTES DOMESTIQUES.
conduit devant les Arabes, les autres qu'il avaient lu dans les journaux un vol d'eflets militaires commis par un nommé Merlot, qui avait beaucoup de chances d'élre leur compatriote. Etaient-ce calomnies? On ne sut jamais le vrai ni le faux ; toujours est-il que Merlot revint à Auteuil dans un état voisin du déguenillement. Pour toute fortune, il rapportait ses deux bras viergcsde blessures, mais non pas d'illustrations. Le bras droit du tambour était tatoué d'une syrène, le gauche d'un chien et d'un enfant, avec ces mots : « L'amour instruisant la fidélité. » J'insiste sur ces dessins à la poudre , parce que Merlot les montrait avec orgueil et portait constamment ses manches retroussées, croyant peut-être prouver par là qu'il avait vu le feu. Passant son temps à dormir au soleil, Merlot fut mal regardé des gens les plus disposés à lui rendre service, car on savait qu'il mangeait les quelques économies de sa mère.
Après six mois d'un tel lazzaronnage, le tambour eut sans doute une indigestion de paresse, car il sollicita la place de garde-champêtre, vacante par suite de la mort du titulaire. Divers gens se présentaient à de meilleurs titres que les siens; mais le conseil municipal d'Auteuil eut égard à la naissance de Merlot dans le pays. Il obtint la place et se conduisit bravement pendant six mois; il arrêtait des légions de délinquants et faisait des procès à rendre jaloux un procureur. Gomme tambour de ville, Merlot
LES DLIX C:\BAliL'ïS D'AUTELiL. 2127
ne jouit pas de l'estiuie des habitants; quoiqu'il ne s'agisse que d'accompagner le commissaire de police de la commune dans les circonstances ordinaires, le maire ou l'adjoint dans les circonstances extraordinaires, il faut encore faire un roulement qui annonce clairement aux habitants de chaque quartier que la municipalité désire leur faire part oralement d'un nouvel arrêté.
Merlot exécutait des roulements à sa manière ; mais les habitants d'Auteuil, qui avaient été habitués par le défunt tambour de ville à une musique douce et calme, furent mis sans dessus dessous par les batteries singulières de Merlot.
Les deux baguettes semblaient remplies de colère el frappaient sur la peau d'àne d'une façon irrégulière. La première fois tout Auteuil crut au feu et accourut émotionné vers le lieu du bruit. Entre chaque arrêté, quelquefois il s'en lit trois, le tambour, pour bien en faire sentir la scission, doit battre quelques mesures, ce qui s'appelle partout a battre un ban. » Merlot se conforma à cet usage; mais si son apjiel Axaii été exécuté d'une manière inaccoutumée, le ban terrifia tout le pays. C'était comme un appel à la révolte ; chaque coup de baguette était un cri de rage, un jurement, une imprécation. « — Ah! se dirent les curieux, quel mauvais tambour nous avons là, il aura appris à battre chez les sauvages. » Merlot , malgré que ses concitoyens n'approuvassent pas sa méthotle.
228 COîNJES DOMtbTK^Lhb.
aurait pu garder sa position, s'il n'eût commis dans ses fonctions de garde champêtre des actes que la municipalité trouva illégitimes; ainsi des transactions à l'amiable avec des délinquants, dont le fruit allait au cabaret. Merlot eut pendant un certain temps les goussets trop bien garnis, et ce lui fut un tort de les faire sonner, car le cliquetis alla jusque vers les oreilles du maire. 11 fut cassé et redevint traînecaisse.
11 est dans la destinée des hommes d'exécrer le métier qu'on leur enlève ; ancien garde champêtre, Merlot devint l'ennemi des gardes champêtres et leur tailla de la besogne. Il se fit braconnier, se livrant à la chasse au collet, à la chasse au gluau qui est l'enfance du braconnage. Ce commerce illicite lui valut nombre de procès, d'abord en justice de paix, puis en police correctionnelle; d'abord l'amende, puis la prison. Fâcheux métier qui eût pu le conduire aux assises, au bagne , car la haine et la rage couvaient dans son sein; il détestait le maire, les adjoints, les agents de police, le garde cham})étre, se répandait partout en menaces contre eux , et parlait même de leur tirer descoups de fusils! Pour se distraire, Merlot fréquenta le cabaret à mon Plaisir ; les cabareliers, du nom de Noguet, étaient d'honnêtes et dignes personnes; le mari, vigneron, travaillait comme pas un. Quand la vigne ne l'occupait pas, il courait aux tonneaux. Tout ce qui regarde le vin, Noguet le savait à
LtS D£LX GABAKËTS D'ALTEUIL. 220
fond : aussi son petit vin était-il fort couru des amateurs.
La cabaretière était une femme d'un âse ^uèrc éloigné de la trentaine, \ive, alerte, intelligente, les joues roses comme son vin, les yeux pétillants comme sa bière. 11 fallait la voir dans son comptoir d'étain étincelant, verser d'une façon aimable le canon aux maçons fatigués, la chopine aux voyageurs, déboucher le litre aux habitués et servir le vin à cachet vert aux gourmets qui se réunissaient à la Flotte Céleste. On appelait ainsi une grande chambre tendue d'un certain papier imagé qui représentait une grande quantité de vaisseaux partant en guerre : d'où vint le nom primitif de la Flotte,
Plus tard, un des gros boulangers d'Auteuil, Céleste, homme réjoui, fort en langue, bon comme son pain blanc, et qui égayait par ses propos de table les buveurs, fut reconnu tellement supérieur, qu'on accola son nom, par hommage, à celui de la Flotte et que la principale pièce du cabaret s'appela la Flotte- Céleste. Bien des royaumes et des princes trouveraient à leurs noms une origine plus baroque.
Merlot fit une pointe dans ce cabaret ; il y vint d'abord seul et se contenta de boire dans l'entrée, près du comptoir de la Noguet, qui essaya inutilement de lier conversation; l'ex-tambour était un homme en dessous, peu communicatif, n'ayant de dialogues qu'avec sa pipe.
Tous les soii's, la FloUc se réunissait à Mon Plaisir ; c'étaient d'honnêtes ouvriers rangés, économes, qui n'auraient pas voulu boire une larme de vin pendant le jour ; s'ils venaient passer la soirée ensemble, ce n'était pas uniquement pour boire , mais pour rire en société et se délasser des fatigues de la journée. Aussi , jamais n'entendit-on de disputes , jamais ne se lança-t-on de bouteilles à la tète ; le seul bruit venait de chansons en chœur, de grosses chansonssans fiel , sans amertume, sans politique, que toutes ces voix joyeuses entonnaient à l'unisson. Vers les dix heures, la Flotte se levait comme un seul homme, sans que les Noguet eussent besoin de prévenir, ce qui est rare dans les autres cabarets, où il faut prendre les buveurs au collet et les mettre violemment dehors, pour satisfaire aux règlements de police sur la fermeture des établissements publics; bien heureux quand il ne faut pas ramasser celui-là qui dort par terre en pressant contre son sein les jambes de la table. En voyant un tel cabaret, presqu'unique en France, les sociétés de tempérance américaines eussent été désarmées; le père Mathews, cet enragé apôtre de l'eau, eut souri. Les Noguet avaient réalisé l'âge d'or du cabaret.
L'Age-de- Fer dormait dans un coin !
Merlot demanda à la cabaretière s'il pouvait se réunir aux heureux buveurs delà Flotte; la Noguet trouva ce désir si naturel qu'elle en parla le soir
même à Céleste ; celui-ci répondit que l'affaire ne le regardait pas et qu'il en parlerait aux amis. Mais l'assemblée se prononça énergiquement contre la demande de l'ex-tambour, et décida que sa conduite passée, sa mauvaise réputation, empêchaient de l'admettre. On pria l'aimable cabaretière d'adoucir le refus et d'en déguiser l'amertume sous différents prétextes. Merlot ne fut pas dupe de ces motifs, et, malgré tout, ne parut pas témoigner d'autres ressentiments. Il continua de boire comme précédemment dans la première salle; seulement toutes les fois qu'un membre de la Flotte passait devant lui, son œil clignait et brillait d'éclairs de mauvais augure; en même temps il roulait avec ses doigts sur la table des marches etdes bans d'un saccadé étrange.
Quelques jours se passèrent sur cette aventure, lorsque Merlot fit la rencontre, à mon Plaisir, de trois ouvriers qui venaient d'être chassés d'une usine à gaz, des environs d'Auteuil. 11 y a dans l'allure, dans la physionomie des méchants de tels signes, qu'ils peuvent aller hardiment vers un inconnu en lui disant : « Toi, tu es mon frère en mal. » Merlot, du premier jour, trinqua avec ces ouvriers; à la quatrième bouteille, ce furent quatre hommes bien assortis. L'ex-tambour d'Afrique raconta à ses nouveaux amis comment il était mal vu, (il ne dit pas le pourquoi) ; il s'étendit longuement sur les habitués de la l'IoKey et présenta l'affaire sous un faux jour,
232 COi\T£S DOMESTIQUES.
tout à son avantage. On discuta sur la liberté, prise au point de vue de la Flotte, c'est-à-dire que rien ne pouvait empêcher les quatre amis de s'introduire dans le cabinet réservé, puisque ce cabmet dépendait du cabaret et que le cabaret était un établissement public. Vers le soir, les opposants demandèrent qu'on leur servit du vin dans la Flotte^ ce qui fut fait. Céleste et ses amis, en arrivant, furent surpris de voir leur table occupée par Merlot et les ouvriers qui jouaient aux cartes en assaisonnant le jeu de jurons; mais la Flotte^ composée de gens calmes, incapables de se commettre avec de pareils vagabonds, se plaça au fond de la salle, à une autre table. Merlot avait pensé à une demande en restitution de table, et il comptait sur les suites. La conduite calme de Céleste l'exaspéra plus qu'une violente dispute. — a Eli î dit-il à ses camarades, nous avons le soleil dans les yeux, allons donc au fond. Près de la table du boulanger était une seconde table vacante séparée de l'autre par un étroit passage. Merlot eut l'adresse de renverser avec sa blouse, en passant, un verre de vin appartenant à la société Céleste. Personne ne souffla mot sur le prétendu accident du tambour à qui ce nouveau moyen fit encore défaut. Notez que les membres de la Flotte étaient tous gens solidement bâtis et le double des vagabonds ; mais ils eurent la force de se contenir. La soirée se passa sans tumulte; en sortant la Flotte complota qu'à
partir du lendemain elle ne mettrait plus les pieds ni dans la salle qu'ils avaient baptisée, ni dans le cabaret. Cela se comprend; les honnêtes ouvriers voyaient poindre une collision qui ne leur offrait nul charme. — a Femme, dit le vigneron, je veux bien recevoir toutes les pratiques riches ou pauvres; mais je n'entends point que quatre je ne sais quoi portent tort à notre commerce ; ainsi, va les prévenir que je serais très-heureux de les voir vider des pintes ailleurs. » La Xoguet , qui était une personne sensée, lui répondit qu'il était difficile de mettre à la porte des buveurs pour des riens, seulement qu'on pouvait les prier de boire dans la première salle et de ne plus se mêler à la société Céleste.
Le traine-caisse et les trois ouvriers jetèrent les hauts cris à cette nouvelle, surtout Merlot, qui traita Céleste « de mauvais geindre qui voulait sauter plus haut que ses jambes, et qu'on pourrait bien mettre dans le pétrin, o et autres grossières menaces Enfin, ils promirent d'évacuer la Flotte y et ils avaient leurs raisons. L'argent fond vite au cabaret ; on pense que les ouvriers avaient mangé leur banque^ c'est-à-dire ce qu'ils touchèrent en sortant de leur ateher. Ajoutez à cela que Merlot n'apportait comme fonds dans la société que son éloquence ; cependant, j'allais oublier qu'il avait amené, peu de jours auparavant, un nouveau compagnon, un chien errant trouvé la nuit dans les rues d'Auteuil. Un vilain chien, aux poili
234 COiNïES DOMESTIQUES.
ébouriffés, pleins de poussière, l'œil ensanglanté, les crocs blancs, pointus et solides. 11 fut baptisé dès le premier jour : Saccard, mot de mauvais augure qui le peignait assez bien.
Les gens les plus grossiers, les escrocs, les forçais et tout le gibier à guillotine, ont dans le langage un tour coloré, souvent naïf et féroce, qui tient peut-être de leur position à part dans la société.
Saccard devina la haine de son maître contre les membres de la Flotte^ et il montrait les dents quand, le soir, passait la société devant la table des acolytes. Un jour vint où la bourse commune devint plus vide qu'un ballon crevé; non-seulement plus de vin, mais plus de vivres. Le vigneron Noguet eut le tort de ne pas se conformer à la plaisante maxime de l'image si connue : Crédit est mort ^ les mauvais payeurs Vont tué.
Le cabarctier commit la faute d'inscrire sur ses livres un compte de Doit et Avoir à la compagnie Merlot. Pour que le romancier soit cru, il doit être d'une sévère exactitude dans les détails. Noguet ne tenait pas ses livres en partie double, mais en partie simple, l'idéal du simple. Le Brouillard Je Journal, le Grand-Livre, se résumaient en une arduise accrochée au-dessus du comptoir; après les tailles des boulangers, il n'est rien de moins savant que la tenue de ce livre-ardoise.
Chaciuc litre se représentait par une marque à la
craie ; on pense combien la cabaretière fut occupée à marquer. C'étaient tous les jours huit litres et plus, sans compter le pain, le petit-salé, le fromage. Il n'est pas de pires dévorants que quatre fainéants, surtout quatre fainéants qui ont un compte ouvert. L'ardoise se trouva couverte tout d'un côté, par l'imprudence des Noguet qui comprirent seulement en regardant toutes ces marques blanches quel vide l'ex-tambour et ses amis avaient fait aux tonneaux de la cave.
— Il faut arrêter tout net, s'écria le vigneron qui se disait : adieu mon vin clairet dont les fainéants ne me paieront jamais la récolte. Il y eut concile de nuit entre les époux qui tous deux s'entendirent à merveille sur les moyens à prendre , mais qui n'osaient l'exécuter; car la cabaretière n'avait pas eu pendant deux mois quatre hommes attablés toute la journée devant son comptoir, sans surprendre quelques mots de leur conversation. Quoiqu'elle ne s'occupât guère de les écouter, plus d'une fois elle frissonna en les entendant se faire de terribles confidences à voix basse, lesquelles se couronnaient d'épais jurons ; cependant elle comprit que son mari n'avait pas assez de diplomatie pour renvoyer les mauvais payeurs, et elle alla très résolument trouver Merlot qui était plus d'à-moitié ivre.
« — Mon Dieu, monsieur Merlot, lui dit-elle, je suis désolée de vous demander de l'argent; mais vous savez... dans le petit commerce... « Elle fut intimidée
2o6 COiNTliS DOMESTIQUES.
dès le début et ne put terminer aussi fermement qu'elle se l'était promis. Au mot argent^ les doigts de Merlot avaient roulé sur la table une marche qui disait plus que beaucoup de symphonies imitatives. Le chien Saccard semblait avoir compris toute la portée de la demande, car il dressa les oreilles et poussa un grognement tout en fixant la cabaretière. Comme le traîne-caisse ne répondait pas à cette demande, il se fit un temps de silence. — Vous concevez, monsieur Merlot, continua la cabaretière, que je ne vous demande pas tout aujourd'hui. . . Seulement un petit à-compte nous rendrait bien service. Pour toute réponse , Merlot continuait à battre des marches; Saccard grognait sourdement; la cabaretière fut effrayée. — Faudrait pas vous gêner, dit-elle. Si vous n'avez pas d'argent pour le moment, nous attendrons...
LES DEUX CABARETS DWUTEUfL. 23:
Ainsi, le mutisme de Merlot avait dérangé toutes les péroraisons de la Noguet, qui s'en retourna honteuse de sa malréussite. Les ouvriers arrivèrent peu après et apprirent dans quelle position se trouvait la société. — « Bathl buvons ! se dirent-ils. » Beaucoup avant de se suicider, se jettent à corps perdu dans un océan de plaisirs; les quatre débiteurs flairèrent la fin du compte et burent pour huit jours. Ils étaient à hurler tout leur saoul quand Noguet rentra des champs et trouva les drôles en compagnie de chacun quatre litres. — o Eh bien! demanda-t-il à sa femme, dans l'arrière-boutique ? — Je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu. — Et tu leur as servi autant de vin... du vin perdu. — Ils l'ont demandé, dit la Noguet. — C'estpas des raisons, dit le vigneron; qu'on boive, bien, mais qu'on paie, je ne connais que ça... Attends-moi, je vais leur parler. — Non mon homme, ils sont pleins de boisson et méchants, il t'arriverait malheur. — Je me charge de les mettre à la porte à moi tout seul, dit le vigneron exaspéré ; vois-tu, un
honnête homme n'a jamais peur de quatre lâches. — Ecoute, dit la femme, attends que monsieur Céleste soit arrivé, tu lui demanderas ce qu'il faut faire, c'est un homme de bon conseil.
Noguet acquiesça aux désirs de sa femme, et raconta l'événement au boulanger. — A votre place, dit Céleste, je n'en ferais ni une ni deux ; il y a longtemps même que vous auriez dû... Le cabaretier en était là de ses consultations quand il entendit la voix de Merlot qui criait : du vin ! du vin ! avec un tel accent impératif, que Noguet fut révolté. Il courut d'un ])ond vers les demandeurs; on échangea de gros mots. Noguet prit au collet Merlot ; le chien sauta à la gorge de Noguet et se mit en devoir de l'étrangler net ; la cabaretière accounit en poussant des cris, puis Céleste et toute la Flotte. Ce fut une mêlée terrible dont il se voit quelques exemples dans les tableaux de Breughel d'Enfer. Les bouteilles cassées, les tables renversées, les mains coupées, un mariage de sang et de vin sur le carreau, tel fut en un quart-d'heure l'aspect du cabaret. Les drôles eurent le dessous et furent mis à la porte qu'on ferma sur leurs talons. Le chien avait profité du désordre pour sauter par une fenêtre et rejoindre son maître. La Noguet pleurait tout en pansant la blessure de son mari qui avait à la gorge des prouves de la solidité des crocs de Saccard. Tout à coup les vitres du cal^aret, celles de la Flotte, se brisèrent en toml)ant sur le plancher, les
pierres, les cailloux passaient par ces ouvertures et atteignaient Céleste et ses amis. Un siège véritable qui se termina par une plainte en police correctionnelle.
La bande Merlot fut condamnée à huit jours de prison. Au sortir de là, le tambour parut corrigé et vécut chez sa vieille mère. Une devint pas plus communicatif, mais son déguenille ment se remarqua moins. Les habitants d'Auleuil virent même un soir Merlot revenir de la promenade du bois avec sa mère. 11 la soutenait, marchait lentement afin de ne pas la fatiguer. Quel changement ! personne ne revenait de cette surprise. La prison d'ordinaire n'a pas un tel empire sur les méchants; elle envenime leurs vices au lieu de les extirper. De plus, les ouvriers solidaires du tapage au cabaret n'avaient plus reparu; sans doute ils avaient été porter leurs grègiies ailleurs.
Un matin, le vigneron Noguet remarqua que des peintres en bâtiment étaient accrochés aux flancs de la maison qui faisait face à la sienne. Cette maison était une masure construite en terre jaune ; mais quand elle fut lavée et badigeonnée, elle parut bâtie en pierres de taille. Les menuisiers vinrent qui apportèrent un comptoir.
— C'est un épicier, dit la cabarctière, qui toute la journée à son comptoir, avait le temps de s'ingénier en divers commentaires. Puis apparurent des tables
HUO CONTES DOMESTIQUES.
et des bancs. — Ce n'est pas un épicier, dit-elle. Et elle attendit tranquillement que les peintres eussent terminé l'enseigne qui devait l'initier à ce mystérieux commerce. Les peintres partirent le soir et laissèrent interminée l'inscription de cette manière : A MON D
Jamais les savants ne furent autant tourmentés par une inscription fruste que le mari et la femme qui se dirent cette nuit-là : « que peut signifier A MON D?» Les tables et les bancs qui leur revenaient dans la cervelle, leur semblaient de fâcheux symptômes. Le peintre en lettres apparut le lendemain ; son bonnet de coton rayé, ses longs cheveux, sa blouse et sa boite à couleurs furent salués avec une grande joie par la cabaretière, curieuse comme toutes les femmes. On eût dit que le peintre prenait à tâche d'émoustiller la curiosité de la Noguet, car il ne continua pas son inscription et se mit à peindre portes et fenêtres. Seulement, vers le soir, il lui resta une heure ; il se remit à l'enseigne et dessina à la règle et à la craie deux majestueuses lettres : un É, un S; puis il partit laissant la cabaretière tout aussi intriguée qu'avant de l'inscription A MON DÉS.
Ce fut encore une bonne moitié de sommeil enlevée aux deux époux qui se perdaient en commentaires fabuleux; enfin le troisième jour vit l'achèvement total de cette peinture : A MON DÉSIR. Du coup, les époux comprirent qu'il y avait violente envie d'imiter et leur commerce et leur enseigne. Ils ne
LES DEUX CABARETS D'AlTElJlL. 2/11
Tauraient pas compris que les pièces de vin, les pipes d'eau-de-vie , les bouteilles de liqueurs qui étaient voiturées à tout moment, leur eussent ouvert l'entendement.
Restait à connaître le mystérieux propriétaire de cet établissement dangereux qui venait s'établir audacicusement à la barbe d'un confrère, et qui avait la mine de vouloir induire en erreur les voyageurs, les buveurs étrangers ; carlequel choisir pour celui qui ne connaît pas la réputation d'honnêteté d'.-l mon plaisir.
Sans doute il restait aux Noguet un noyau certain, la Flotte Céleste ; mais les buveurs prudents ne sont pas les meilleures pratiques de cabaret; et de tout temps les cabaretiers ont eu un faible pour les ivrognes.
Le mystère de l'établissement rival fut vite éclairci ; quand la boutique se trouva prête, Merlot apparut dans un costume neuf, mais de mauvais goût. Il y avait toujours du débauché dans la redingotte boutonnant jusqu'au cou et du traîne-caisse dans le pantalon à plis du nouveau marchand de %ins. Il jeta un regard de mépris sur le cabaret d'.4 won plaisir et se campa fièrement devant sa maison, les mains dans les poches, les lèvres sifflant une marche.
Ce qui amena la fondation de ce cabaret est à peine croyable ; pendant que Merlot faisait son temps à la
2Zi2 COxNTES DOMESTIQUES.
prison, sa mère, qu'il ne voyait jamais, alla le consoler, lui porter quelque argent. Elle essaya un peu de morale; mais le fils ingrat répondit par des plaisanteries soldatesques. La pauvre femme pleura.
— Ah 1 Pierre, lui dit-elle, si tu avais voulu te tenir tranquille, apprendre un état, tu te serais marié, je t'aurais donné mes économies ; au contraire, tu ne m'aimes plus, tu ne m'as jamais aimée, sans quoi tu te serais mieux conduit... Tu me fais mourir de chagrin ; la nuit je ne dors pas, je tremble toujours que tu n'aies commis un malheur, car, vois-tu, Pierre, quand on est entré dans le mal, on ne s'arrête plus... Je prie cependant Dieu de te rendre meilleur; mais tu ne fais pas attention à ce que je te dis...
La mère de Pierre avait reçu c|uelque éducation ; trompée dans sa jeunesse par un homme, elle s'était retirée à Auteuil, triste, pour la vie, de l'abandon du seul homme qu'elle eût aimé, mais reportant son bonheur et ses joies futures sur la tète de son enfant. Elle vécut d'une rente de huit cents francs qu'elle eût refusée de l'homme qui l'avait séduite, si elle n'eût pensé à l'avenir de son fils. Pierre tourna mal : à dix-sept ans, il s'engageait comme tambour. Aussi cette pauvre mère, brisée dans ses espérances, faisait-elle pitié à voir. Le chagrin la rongeait ; elle était pâle et d'une telle maigreur, qu'on aurait pensé la renverser par le souffle.
Le retour de Merlot la combla de joie; elle crut à
un nouvel enfant prodigue ; ce ne fut qu'un éclair de bonheur. Dès le lendemain, elle comprit quelles fâcheuses habitudes son fils avait prises au régiment ; elle souffrit de son langage, de ses manières; cependant elle l'excusait encore croyafit que la vie civile le polirait. Cette bonne mère, que la fumée d'un cigare rendait malade, eut le courage de laisser son fils s'installer dans la chambre commune, une pipe à la bouche ; elle ne toussait pas, faisant des efforts surhumains pour ne pas montrer combien elle souffrait.
Merlot était trop grossier pour s'apercevoir de ces infinies délicatesses ; seulement aux premiers mots de reproches de sa mère, il ne revint plus. Elle lui faisait tenir de petites sommes que le mauvais fils buvait en un jour ; la prison seule servit à réunir Merlot et sa mère. Le traîne-caisse, quoique d'une intelligence au dessous de la moyenne, ne saisit dans toutes les paroles de sa mère que celles-ci : « Je t'aurais donné mes économies, » paroles d'or qui, pour lui, se résumaient en jouissances ; aussi essayat-il de l'hypocrisie.
Sorti de prison, Merlot retourna chez sa mère, y vécut trois mois, parla de ses nouveaux plans de vie et joua si bien de la langue, que la pauvre femme, enchantée lui donna deux mille francs amassés avec cette avarice de mère, cette sublime sordidité dont
certaines gens se trouvent tout-à-coup doués pour leurs enfants.
Cependant M™e Merlot conçut des craintes en apprenant que son fils avait dessein de monter un cabaret ; le mal vient souvent de l'occasion ; c'était lo vin qui avait attiré de fâcheuses affaires à Merlot et l'occasion allait être continuellement sous sa main; l'ex-tambour combattit vivement les argumentations de sa mère, et s'appuya sur ce qu'il ne connaissait pas d'autres métiers, faciles à apprendre sans doute, mais dont l'apprentissage voulait plusieurs années.
Enfin la mère crut à tout, au repentir de son fils, à l'expérience que devaient lui avoir donné ses fautes ; elle espéra un mariage prochain, sitôt que le commerce irait son train. Avec ses deux mille francs, Merlot en obtint cinq autres de marchandises à crédit; il s'habilla aussi fastueusement qu'il en avait l'idée. Dès le soir de l'ouverture du cabaret, comme par hasard, reparurent les trois ouvriers complices du siège de la Flotte^ et amenant de nombreux amis ramassés dans les fabriques du pays.
On pendit la crémaillère. Quel tumulte, quels chants et quels cris I Le vin coulait à flots, autant sur la table que dans les verres, autant sous la table que dessus. L'un des buveurs porta un toast, non pas à la prospérité d'^ mon désir, mais à la destruction d'vl mon plaisir y et avec de tels éclats de voix que les Noguet ainsi que les membres de la Flotte-Ccicsfe
ne durent pas en perdre une syllabe. A la fin du repas quelques-uns entonnèrent des chansons obscènes ; cela ne contentait pas entièrement l'assemblée qui proposa par Torgane^d'un de ses orateurs un chant de circonstance.
Sans rien dire, Merlot s'était retiré et avait décroché son tambour ; au refrain toute l'assemblée se leva, hurlant deux vers remplis de rage et de haine; Merlot battait la caisse, pendant que les buveurs choquaient sur les tables leurs verres vides ou pleins. On ne se dit pas adieu ce soir-là, car tout le monde coucha par terre dans le vin.
Le lendemain il veut fort déjeimer, Merlot tenant à faire les choses grandement. Puis la bande, qui avait bu tout son saoul, partit ; et le cabaret nouvellement inauguré à grands cris, reprit une allure forcément calme. Le bruit de cette bruyante crémaillère s'était répandu dans Auteuil, et n'encouragea personne, hormis quelques tapageurs, à devenir habitué d'un établissement aussi tumultueux.
Moitié par instinct, moitié par quelques paroles, M™e Merlot sut ce qui s'était passé; elle alla trouver son fils et lui dit que le pays avait vu d'un mauvoii œil l'ouverture d'un cabaret amener pareil scandale. L'ex-tambour se justifia en disant que c'était la coutume de partout, et que si, au début, on ne Icichait pas un peu la bride aux buveurs, ils iraient ailleurs porter leur argent. 11 ne dit pas quelle espèce de gens
2ù6 COMES DOMESTIQUES.
il avait reçu et l'argent encaissé dans son comptoir. La digne mère se retira, l'esprit plein de fâcheux présages, mais se payant des raisons de Merlot.
Les ouvriers amis du traine-caisse continuèrent à venir tous les soirs se désaltérer à peu de frais A Mon Désir. Un é\ énement \int changer encore une fois la vie de Merlot : il s'éprit de grande passion pour une jeune fille connue de tout Auteuil sous le nom de la Belle-en-Cheveux .
Cette créature avait des cheveux noirs qu'un corbeau eût enviés, lesquels formaient une tour majestueuse ceinte de nattes et de contre-nattes plus compliquées qu'un plan de fortifications. On aurait dit un diadème d'ébéne sur sa tète ; Julie, par une coquetterie bien naturelle, ne portait jamais de bonnets, pas plus en été qu'en hiver ; elle se coiffait elle-même avec une science, une habileté naïve qui désespérait le coiffeur le plus en renom d' Auteuil.
Le surnom de Belle-en-cheveux paraissait tout naturel, appliqué à cette personne. Chaque soir, vers les sept heures, Julie passait par la rue La Fontaine avec ses compagnes les blanchisseuses. Merlot la remarqua et en tomba sabitement amoureux ; le croirat-on ? cet homme brutal fut un amoureux timide. 11 est vrai que Julie, qui n'avait peut-être pas chez elle un morceau de glace pour se mirer, portait sur sa figure un air de fierté et de majesté qui prouvait qu'elle n'ignorait pas sa l)eauté.
LEb DEL\ CABAliETS D'ALTELiL. 2/i7
Merlot s'informa, prit des renseignements, et sut que la Eelle-en-Cheveux n'était pas aussi cruelle qu'elle paraissait ; seulement elle avait pour conduite de mépriser souverainement les gens pauvres. D'après plusieurs on dit, l'ex-tambour apprit que la blanchisseuse qui allait porter le linge en ville, avait eu des intrigues avec quelques gens riches qui passent trois mois de l'année à Auteuil.
Il y a dans tous les pays des vieilles dames fort charitables dont la profession est de servir de traitsd'union entre les gens des deux sexes. Auteuil, qui possède nombre d'atehers de blanchisseuses, a dans son sein une tireuse de cartes. Cette tireuse de cartes, qui se contentait de faire le petit jeu à un sou, trouvait de nombreuses pratiques. Merlot la paya assez largement pour que le valet de trèfles le représentât, non pas une fois, mais dix fois, la plupart des femmes ne croyant aux cartes que lorsqu'un même fait se représente souvent.
Donc, la diseuse de bonne aventure alla plus souvent que de coutume proposer ses services à laBelleen-Cheveux; et le valet de trèfles revint constamment avec cette explication : « Un homme brun qui vous aime... de l'argent... il fera des sacrifices. » Dès l'abord, la blanchisseuse ne prit garde au valet ; mais des réapparitions aussi fréquentes lui mirent martel en tète. Elle n'avait pas été sans apercevoir Merlot assidu à s':n passage dans la rue, et elle se
248 CO.NTES DOMESTIQUES.
dit que le valet de trèfles et le marchand de vins pourraient bien n'èlre qu'une seule et même personne.
Aussi questionna-t-elle avec une grande insistance la tireuse de cartes, une fine mouche qui, ne voulant pas faire soupçonner sa complicité avec Merlot, lui donnait quelques renseignements très vagues sur Xhomme bnoi, sans dire clairement qui il était. Le levain de la curiosité fermentait dans l'esprit de l;i blanchisseuse quand, par suite d'un commun accord entre Merlot et la vieille, celle-ci dit à Julie :
— Je vous causerai davantage vendredi ; c'est le jour où les cartes parlent le plus.
Ce vendredi si bavard fut impatiemment attendu par Julie, qui accueillit avec respect l'oracle suivant : « L'homme brun est timide, il voudrait vous parler. . . il n'ose, parce qu'il ne vous trouve jamais seule... s'il ne vous parle pas en secret, il fera voyage ; s'il vous parle, argent, cadeaux et amour. »
La blanchisseuse , plus niaise qu'un perroquet , comprit cependant l'avis; le soir même elle eut soin de rester plus tard que de coutume à son atelier, el elle revint seule par la rue La Fontaine. Par extraordinaire Merlot n'était pas sur le seuil de son cabaret ; Julie crut qu'elle s'était trompée sur le compte du valet de trèfles, et continua sa route, bien certaine que les cartes ne mentiraient pas. Eff"ectivcment, non
LES DEUX CABARETS D'AIJTEUIL. 2/i9
loin d'Auteuil, elle entendit un pas d'homme qui résonnait sur le pavé de la route.
Elle ne se retourna pas : toutes les femmes voient par le dos, et Julie reconnaissait que Y homme brun s*avançait, elle marcha plus lentement; au bout de la route Merlot l'aborda. En femme adroite, la blanchisseuse ne répondit rien à la déclaration du traînecaisse qui, rassemblant tous ses moyens de séduction, y allait tambour battant.
Merlot parla longuement, offrit des boucles d'oreille à cette femme, et demanda, plutôt qu'il n'obtint, la permission de l'accompagner chaque soir à la même heure.
Pendant un mois le même manège se continua, et les présents de toute nature allaient leur train. Merlot consulta la tireuse de cartes qui recevait aussi les confidences de la blanchisseuse , et qui tirait de bons profits à faire parler les cartes suivant les désirs de ses deux clients. Cette vieille avoua au tambour que la Belle-en-Cheveux s'attristait de sa maigre position de blanchisseuse et qu'elle cherchait à s'établir. Le mot fût un éclaircissement pour Merlot ; il offrit le même jour son comptoir à Julie qui se fit prier longtemps et demanda promesse de mariase.
Merlot promit le mariage : en paroles cela est si vite conclu ! Il n'y faut ni maire, ni prêtre, ni notaires, ni bans. Le lendemain la Belle-en- Cheveux trôna dans le comptoir d'A mon Désir et n'eut pas de peine à éclipser la voisine Noguet. 11 y eut le soir un grand festin de fiançailles auquel assistèrent tous les drôles qui avaient inauguré le cabaret et qui amenèrent leurs amis, sans compter les amis des amis.
Un des nouveaux se faisait remarquer par sa tenue au milieu de ces gens débraillés : c'était un jeune homme pâle et maigre, d'une trentaine d'années, qui portait un habit noir râpé boutonné jusqu'au cou, à ce cou une cravate blanche cherchant à dissimuler la noirceur de la chemise, de grands cheveux gras, rejetés en arrière pour conserver la majesté du front rasé aux angles. Il fut présenté sous le nom de Fausty avec les titres d'ouvrier-poète-cordonnier. Au miheu du repas, il improvisa quelques vers sur la chevelure à' aigle de la maîtresse du logis; puis son intro-
ducteur expliqua à la société quel honneur devait rejaillir sur elle de la présence d'un ex- président de goguette. On applaudit, et le poète -cordonnier fut prié de lire quelques poésies. Faust refusa d'abord en donnant pour excuse ce qu'il n'était pas en voix, a et cependant il ne demandait pas mieux que de réciter quelques pièces de grands et illustres poètes, ses supérieurs, un poète-charpentier, du Var, et la dernière ode de l'illustre potier d'étain de Meaux; mais l'assemblée réclama avec tant d'instance l'audition des vers de Faust, que celui-ci se leva et déclama la fameuse pièce des Alvéoles du cœur.
Merlot n'avait pas l'esprit bien cultivé; cependant il était au comble de l'enthousiasme de compter parmi ses hôtes un poète.
Il n'y a pire orgie que l'orgie de vin bleu; elle est âpre, cruelle et prodigue en coups de couteaux ; elle donne à tous les buveurs le viîi mauvais; aussi n'estil pas rare de voir aux barrières d'aimables compagnons qui reviennent les uns sans nez, les autres sans oreilles, qui étaient partis très joyeux, leurs cartilages au grand complet. Le vin bleu de Merlot commençait à produire son effet; l'un des convives avait pris la parole et contait son histoire à qui voulait l'entendre ; il prétendait souffrir souvent de la soif du boulanger ; qui est un mot pour exprimer la faim. L'ivresse avait rendu à ce malheureux tous ses souvenirs tristes, et il chantait pour oublier sa femme et
ses enfants, mais sa chanson était plus douloureuse qu'un enterrement.
— Ah! les amis! chantons... ça ne vient pas si souvent le temps de boire, chantons!... Qu'est-ce qui chante... là, je veux de quoi rigoler, moi.
— Veux-tu, dit le poète-ouvrier ivre, écouter ma chanson sur les Jésuites ?
— Bah! dit l'homme, tes Jésuites, ils sont finis... à bas les Jésuites, il n'y a plus de Jésuites.
— Tu crois ça, dit le poète-cordonnier, dont l'amour-propre était blessé d'entendre ses Jésuites traités de chim.ères...., et ta fille?
A cette brusque question, l'homme interrogé se leva blême; ses lèvres blanchirent, ses yeux s'illuminèrent de flammes et il se jeta avec une bouteille siir le poète-ouvrier en poussant un hurlement semblable au cri des sauvages.
— Ma fille, malheureux, tu as le cœur de me la rappeler!...
11 cassa la bouteille sur le front du poète qui tomba ensanglanté. Tous accoururent à l'instant, renversèrent les tables pour séparer les deux combattants ; en un clin-d'œil, l'homme à la bouteille fut entouré de (iix personnes qui le prenaient à la cravate, qui déihiraient ses habits; cependant celui-ci tout en se débattant, criait comme si on l'eût assassiné et quoiqu'il fût tenu par vingt bras, il faisait des bonds qui £1 valent réussi à le dégager.
LES DEUX CABARETS D'AUTEUIL. 25 o
— Lâchez-moi il me mord, hurla-t-il enfin
d'une voix terrible!
On avait oublié le poète-ouvrier qui revenu à lui, sous la table, enfonçait ses dents dans les jambes du malheureux.
Ainsi se termina la grande soirée pour la réception de la Belle-en-Cheveux ; cet événement ne détruisit nullement la bonne amitié des habitués de Merlot qui continuèrent à fréquenter le cabaret ; cependant les affaires de Merlot pi^^aient une déplorable tournure. Après les six premiers mois vinrent les comptes de fournisseurs qui arrêtaient le crédit, au cas où leurs factures ne seraient pas acquittées. Or, ce n'étaient pas les habitués du cabaret qui remplissaient le comptoir; jamais ils ne payaient un rouge hard. La Belleen-Cheveux de son côté, dépensait de folles sommes en toilettes; elle voulait être bien habillée; elle imita niaisement la beauté fainéante des dames de café parisiennes. Merlot, poussé à bout, courut chez sa mère qu'il ne voyait plus depuis la fondation du cabaret; la pauvre femme était encore plus amaigrie qu'à l'ordinaire ; elle avait entendu parler dans le village des orgies nocturnes qui se passaient A mon Désir , elle savait quelle espèce de femme dirigeait la maison et la conduite de son fils ; ces raisons ne contribuaient pas à lui rendre la santé. M'n'^ Merlot se dit qu'elle devait dévorer silencieusement son chagrin, mais c'était le chagrin qui la dévorait. Toute la journée elle
Tok COMLS DOMKSTiQLES.
pensait à son fils; elle pesait ses mauvaises actions passées pour arriver à la connaissance des mauvaises actions futures.
Merlot entra avec la mine humiliée d'un pécheur repentant ; cette fois sa mère ne se laissa pas prendre à ces faux airs de contrition.
— Que veux-lu? lui dit-elle avec un semblant de froideur.
— Ma mère, dit le tambour, pardonnez-moi. Allez donc résister à un fils qui se jette à votre
cou et qui pleure, car Merlot s'était donné beaucoup de mal en chemin pour trouver deux larmes. Il raconta comment les créanciers allaient faire saisir le mobilier, les boissons, le matériel du cabaret; qu'ainsi il se trouverait sur la paille avec son enfant.
— Comment, s'écria la mère, tu as un enfant?
— Oui, ma mère, ma femme est grosse.
— Et tu n'es pas marié !
— Si nous avions eu l'argent nécessaire pour les frais de l'église, le mariage serait déjà fait.
— Alors pourquoi, au lieu de faire la débauche avec un tas de gens qui sortent on ne sait d'où, n'astu pas mis en réserve une petite somme pour te marier ?
— Hélas ! ma mère, je ne connaissais pas encore celle femme que j'adore.
— Envoie-moi-ln, ditMf^e Merlot, que je lui parle. Le cabaretier revint chez lui^ très heureux de la
LES DEUX CABAUETS D'ALTEUiL. 255
tournure que prenaient ses affaires. Il donna ses instructions à laBelle-en-Cheveux, lui recommanda d'écouter attentivement les avis de sa mère, surtout de ne pas démentir la grossesse dont il avait parlé, et lui indiqua les moyens de faire un siège en règle à la bourse de la vieille bavarde. Cette fille, quoique niaise, était assez rusée pour jouer ce rôle; elle se plaignit vivement de l'inconduite de Merlot, de la facilité avec laquelle il ouvrait des crédits énormes; elle fit tant et tant de doléances sur l'état criminel dans lequel elle vivait non mariée que M"ie Merlot plaignit vivement une fille aussi honnête d'être tombée entre les mains d'un homme tel cjue Merlot.
— Attendez -moi, dit-elle, quelques minutes, je vais voir si je puis faire quelque chose pour vous.
La mère crédule laissa sa future belle-fille dans la première pièce et resta quelque temps sans reparaître. Julie, qui se doutait d'un mystère, appliqua son œil à la serrure et aperçut madame Merlot qui écartait avec précaution les draps et le matelas du lit, et qui fouillait dans la paillasse. Elle en tira un petit sac qui rendit un son d'or. Ces observations suffirent à la Belle-en-Cheveux, qui se retira aussitôt à un autre bout de la chambre et s'assit tranquillement sur une chaise, de telle sorte que madame Merlot, en revenant lui apporter cinq pièces d'or, ne se douta de rien.
— Ah ! dit Merlot en faisant sauter l'or dans sa main, elle a donc coupé dans le mariage.
— Oui, répondit la Belle-en-Cheveux, et j'ai découvert le moyen; et elle raconta l'histoire de la paillasse.
Puit jours se passèrent à former des projets con-
cernant le petit sac de madame Merlot ; au soir, le cabaretier eut une révélation :
— Tu es malade, dit-il à sa maîtresse ?
— Pas du tout, répondit-elle.
— Tu es malade, couche-toi?
La Belle-en-Cheveux ne comprenait pas ; il fallut que Merlot lui expliquât son projet.
— Tu es couchée, tu envoies chercher ma mère pour te soigner pendant mon absence. Ma mère vient; pendant ce temps j'entre chez elle, n'importe comment, et je cours à la paillasse.
Ce projet fut aussi vite exécuté que conçu ; Merlot s'introduisit par escalade le même soir dans la petite maison de sa mère, brisa un carreau et trouva tout de suite le sac aux louis. Personne ne l'avait vu; car la rue Boileau, où fut commis le vol, est la rue la plus déserte d'Auteuil. Seulement le lendemain de grand matin, madame Merlot vint au cabaret et monta dans la chambre où demeuraient son fils et Julie :
— Vous êtes deux malheureux, leur dit-elle; vous m'avez trompée, vous m'avez volée. Je ne porterai pas plainte, mais prenez-garde, un crime en amène un autre ; d'autres seront moins bons que moi et vous dénonceront... Vous finirez mal tous les deux, je vous le dis. Je t'ai beaucoup aimé, mon fils, et je t'aime encore... mais tu n'es plus mon fils, car tu m'as donné au cœur un coup dont je ne me relèverai pas.. Je ne vivrai pas longtemps après ce vol, qui est un
assassinat, et j'en suis heureuse ; au moins ne verrais-je pas les crimes dont tu te rendras coupable.
Mcriot élait interdit; il voulait hasarder quelques mots de défense et nier son crime.
— A quoi bon, dit M'^e Merlot, je lis sur ta figure que c'est toi qui as escaladé mon mur : tiens, voilà une meilleure preuve, reconnais-tu cela?
Et elle jeta sur le lit un tire-bouchon de marchand de vins que Merlot avait laissé tomber dans la cour.
— Adieu, mon fils, dit-elle; tant mieux pour toi si ma mort peut t' éclairer et te ramener à des sentiments plus honnêtes.
La brave femme sortit aussi résolument qu'elle était entrée ; mais, dans la rue, une défaillance la prit, et quelques habitants du pays la ramenèrent chez elle. On la coucha ; le délire s'empara d'elle pendant huit jours. Elle mourut tranquillement, sans recevoir des nouvelles de Merlot qu'elle fit demander plusieurs fois, et qui répondit : Tirai demain. M™e Merlot n'ayant pas laissé de testament, le peu qu'elle possédait, c'est-à-dire son mobilier, retourna aux mains de son fils, qui ne regretta qu'une chose, ce fut l'extino tion de la rente que touchait sa mère de son \ivant.
Nous avons laissé depuis bien longtemps le cabaret d'^ mon plaisir sans donner de ses nouvelles ; par une raison très simple. La vie calme et tranquille est sujette à peu d'événements , et il est plus facile d'intéresser avec Cartouche qu'avec le pasteur Oberlin.
jyfme Noguet, une fois sa curiosité satisfaite, De s'inquiéta plus guère de la concurrence de ses voisins. Elle n'apporta que davantage d'activité dans ses rapports avec la Flotte-Céleste, qui continua comme par le passé à venir vider bouteille A inon Plaisir. Les bons vivants d'Auteuil, pour récompenser les services de la cabaretière, préparèrent même une surprise pour sa fête. Ainsi, un soir, Merlot entendit-il avec grande surprise, une musique inaccoutumée dans la rue La Fontaine. Trois violons et une clarinette marchaient en avant, jouant avec enthousiasme l'air : Où peut-on être mieux... ; derrière venaient deux par deux les membivs de la Flotte-Céleste, leurs femmes au bras et d'énormes bouquets au poing. Ce cortège défila avec une certaine solennité devant Merlot et entra dans le cabaret Noguet, où les reçut la femme du vigneron, tout émue de la surprise que lui avaient ménagée ses habitués.
Il y eut grand repas dans la soirée et grand bal toute la nuit.
— S'amusent-ils, ces gens-là? dit Merlot à ses amis.
— Mais aussi, c'est tous gens qui possèdent, qui sont propriétaires, qui sont riches... Ahl je voudrais les tenir dans un petit coin.
— 11 faut attendre, dit un autre.
— Est-ce que les cabaretiers en face, demanda un nouvel interlocuteur, sont riches?
— Je crois 1/ien, dit Merlot, dos avares, vous le sa-
vez aussi bien que moi, qui nous ont refusé le crédit. — Et tu les laisses tranquilles ?
— Il n'y a rien à faire, ditMerlot. Cependant c'est eux qui me ruinent, ils m'enlèvent toute la pratique d'Auteuil, ils m'empêchent de vendre, ils me ruinent, car mon cabaret n'ira plus longtemps.
— Il faut alors qu'ils te donnent la moitié de ce qu'ils ont , dit un des buveurs; s'ils ne veulent pas le donner et ils ne voudront pas, il y a un moyen c'est de prendre.
— Tu crois, dit Merlot.
— Sans doute; seulement il faut savoir prendre adroitement, puisque la société actuelle est si mal organisée qu'elle traite ce droit de vol, et qu'elle condamne le vol; en un mot, au lieu d'aller hardiment chez ton voisin, la tète haute, en plein jour, lui dire : « Frère, donne-moi la moitié de ce que tu as », il ne s'agit que d'y aller la nuit, de ne rien dire, et d'entrer en possession de cette moitié due par les lois naturelles, sans aucune explication. Cependant, s'ils se réveillaient, et qu'ils n'eussent pas l'air contents, on leur explique l'affaire avec un bon couteau.
— C'est une idée, ça, dit Merlot.
— Ah! il faut réfléchir, dit l'orateur; nous sommes quatre ici, quatre bons enfants; pendant huit jours il faudra voir à prendre des informations. Voilà Faucheux et Diard qui ne sont pas connus dans le pays, ils iront boire Amon Plaisir, et tâcheront
de savoir la roule que prend l'argent du comptoir. Ce plan était d'une telle simplicité, qu'il fut immédiatement approuvé par les quatre amis qui burent à la santé de l'entreprise. Deux jours après, Faucheux et Diard, déguisés en compagnons, obtinrent la permission de dormir sur un banc dans le cabaret des Noguet. La cabaretière emporta suivant son habitude, la recette du jour avec elle , ce qui fit penser aux deux associés que l'argent devait dormir dans une pièce du premier étage. Il ne s'agissait plus que de trouver un moyen de dévaliser les Noguet sans bruit et sans avoir besoin de recourir au meurtre. Un complot se tint chez Merlot, et il fut décidé qu'à la prochaine nuit noire on s'introduirait dans le jardin d'^ mon Plaisir et qu'on mesurerait la hauteur des fenêtres pour tenter ime escalade. Ce moyen fut accepté, mais délaissé à cause du bruit que feraient les carreaux en se cassant, bruits qui réveilleraient immanquablement les Noguet. On s'arrêta au projet de défoncer les volets du rez-de-chaussée ; l'affaire paraissait immanquable et devoir être couronnée d'un plein succès. Un simple incident dérangea tout ; Noguet en se levant de grand matin, remarqua par hasard de nombreuses traces de pieds dans le jardin, derrière sa maison ; il ne comprit pas d'abord toute la portée de ces indices; cependant, par instinct, il sui\ it ces traces de i)ieds d'autant plus visibles qu'il avait plu la nuit, et qu'aucun voyageur n'avait pu
encore en détruire l'empreinte. Les traces s'arrêtaient au cabaret d'A 7non Désir. Le vigneron frissonna et alla vitement réveiller Céleste, l'homme aux bons conseils.
— Il y a tout à craindre de vos voisins, dit celuici, et je crois qu'il faut n'avoir l'air de rien. Seulement, tous les soirs, la Flotte s'en ira comme à l'ordinaire, mais reviendra faire bonne garde chez vous, en passant par la ruelle des Loups.
La Flotte Céleste veilla inutilement deux nuits et traitait déjà de chimères les craintes du vigneron, lorsque le lendemain, vers une heure du matin, on entendit un bruit particuHer qui ressemblait à celui que fait un menuisier en trouant une planche. Les protecteurs des Noguet se tinrent sur leurs gardes et ne dirent plus un mot... Le bruit continuait ; bientôt on put distinguer la musique de la scie, puis le bris d'un carreau, puis l'ouverture de la fenêtre. Quatre hommes entrèrent par cette ouverture et se dirigèrent vers l'escalier. Ils allaient entrer dans la chambre à coucher des cabaretiers, lorsque Céleste alluma brusquement une chandelle et sauta résolument sur le premier entrant. C'était Merlot ; un second fut arrêté; les deux donneurs de renseignements, Diard et Faucheux, parvinrent à se sauver; mais ce ne fut pas pour longtemps. A peine en prison, Merlot, dans l'espérance d'avoir sa grâce, donna de
tels renseignements sur les habitués de son cabaret, que tous furent arrêtés.
Ainsi finit l'existence du cabaret A mon Désir ; les Noguet tiennent toujours A mon Plaisir, J'y ai bu un jour de grosse chaleur.
INTERIEUR
INTERIEUR
J'ai un fauteuil qui ne vaut pas quatre sous ; quand on s'assied dedans, il grince comme une poulie mal graissée; les vers l'ont mangé jusqu'à la moelle des os : cependant je ne le changerai pas contre un empire.
S'il est plein de poussière, il est aussi plein de souvenirs.
Je l'ai acheté, il y aura tantôt douze ans , à la vente de M''« Bauvois, marchande de tabac.
M'''^ Bauvois était une vieille fille, jaune comme du tabac en carotte et plus ridée que les raisins d'hiver. Elle n'était jamais sortie de sa boutique , aussi jaune qu'elle ; la boutique était ridée par les obscénités des mouches.
A côté de M"^ Bauvois se tenait son frère, M. Bauvois, préposé à la vente du tabac à fumer; mais il n'avait guère d'occupation.
Le gros de la besogne élait pour iM"« Bauvois,
qui pesait dans une balance de fer-blanc le tabac à priser.
Alors la mode était de priser ; aujourd'hui la mode est de fumer. >r''= Bauvois a bien fait de mourir ; elle n'eût rien compris à cette détrônation de la tabatière par la pipe.
Au-dessus de M. Bauvois, se tenait accroché un important personnage à nez rouge, à grande perruque blanche. Toute son attention se portait sur les fléaux de la balance; il semblait prendre grand plaisir à voir peser le tabac. Il admirait cette longue succession de cornets en papier qui s'emboîtaient avec tant d'art les uns dans les autres. Son costume noir, qu'il gardait constamment et qui commandait le respect, indiquait qu'il avait dû remplir quelque importante fonction dans l'ancienne magistrature.
Sans doute ce magistrat irréprochable contribua puissamment au révisement des coutumes du Vermandois. Je ne l'ai jamais vu rire; jamais il n'a soufflé mot ; sa perruque était toujours soigneusement peignée ; son nez aussi rouge un jour que l'autre.
Un matin, on a sonné le bourdon de la cathédrale : c'était la mort de M"« Bauvois qui faisait trembler la vieille tour de l'éslise.
11 n'y a plus eu de bureau de tabac dans la ruelle du Bloc ; d'autres ont fait des devantures avec les soixante mille modèles de pipe connus : pipes en terre et pipes en bois, pipe^ en porcelaine et pipes de Kiiui-
LNTÉRIEUR. 269
mer, pipes en racine et pipes en verre, pipes de l'Alsace et pipes de Marseille.
Toutes c€s pipes se marient avec des faveurs de ruban rose, s'entrelacent, font la grimace aux tabatières.
Toutes les fois que je vais à Laon, je pense à M"® Bauvois, à ses cornets, à sa boutique sombre, au juge au nez rouge, et je trouve les barreaux de fer de l'ancienne boutique bien plus gais que la montre des modernes débitants de tabac.
Après la mort de M^'* Bauvois, on procéda à la vente. J'achetai pour rien le fauteuil où s'était assise si longtemps cette respectable demoiselle.
Sur ce fauteuil en curieuse tapisserie, se promènent des dames chinoises, un peu allongées, la mine dédaigneuse, les grandes manches l'une dans l'autre, et, derrière elles, un petit Chinois qu'on n'a pas jeté dans le fleuve Jaune, atin de lui faire porter la longue ombrelle.
M"e Bauvois ne brossait jamais son fauteuil ; la poussière avait fini par prendre un pied, puis deux, puis trois, puis dix. Plus moyen de la déloger. Je donnai le fauteuil à nettoyer.
Le tapissier jugea à propos d'y fourrer des élastiques. Des élastiques dans un fauteuil de 1773 , contemporain de Diderot et de Boucher. Cet homme était imbu de préjugés modernes; autant vaudrait un fondros^à un portrait de Rembrandt 1
Quand je partis de Laon, je ne voulus pas laisser le fauteuil à ma mère ; elle ne le comprenait pas. Elle n'avait jamais eu un sourire pour les belles dames chinoises qui se promènent depuis si longtemps avec leur parasol.
On fit une boîte au fauteuil, qui grimpa tranquillement sur l'impériale de la voiture Laffitte et Gaillard.
Combien le fauteuil a été étonné de se trouver à Paris! En a-t-il subi des déménagements et des emménagements !
Il a vu la littérature de près, et il la méprise bien, sachant qu'elle ne donne guère à rire. 11 a vu quelquefois des enfants aimables, mais il a vu aussi de cruels propriétaires.
Un jour, triste souvenir ! un huissier s'est assis dedans. Le pauvre fauteuil fut saisi d'une terreur sans pareille, et il s'en est allé par la fenêtre, au risque de se casser une jambe.
Le fauteuil aimait mieux sortir par la fenêtre que par la porte, avoir une jambe cassée et suivre son maître, que d'avoir la jambe saine et suivre l'huissier.
11 sauta avec tant de dextérité qu'il ne se cassa rien, et il arriva le soir sans encombre à la rue des Canettes. Mais il eut une grande douleur, il se trouva en compagnie d'un tas de vauriens de meubles, vagabonds sans aveu.
Un lit en bois peint, une commode en noyer, un secrétaire en acajou, une pendule en cuivre doré d'un
INTÉUIEUR. 271
Style sans style, des vases de porcelaine peinte avec des bouquets en fleurs artificielles sous verre.
Cela s'appelle un garni. Le fauteuil ne pouvait se lier avec ces étranges compagnons de tous les bois, de tous les pays, de toutes les époques, qui se prostituent à raison de vingt francs par mois au premier venu. • Le fauteuil s'ennuya dans cette vilaine rue des Canettes ; il ne le disait pas, mais au fond il regrettait l'air de la montagne de Laon, le beau temps où il recevait dans ses bras M^'' Bauvois.
Moi, voyant son amère tristesse, je l'emmenai de la rue des Canettes, et je lui donnai, cette fois, de braves camarades avec lesquels il se lia intimement dès le premier jour.
Ce fut d'abord une petite horloge en bois qui coûte six francs, rue de la Barillerie ; elle était jolie, fraîche et pas trop tapageuse.
Elle ne sonnait pas l'heure ; elle faisait seulement entendre un doux tic-tac, qui n'a rien de la brutalité de celui du moulin à vent.
Les dames chinoises continuaient à se promener, suivies de leur petit Chinois, et elles regardaient constamment les heures marcher à la suite des aiguilles.
Il y avait sur la cheminée un gros paysan de pot à eau eu faïence blanche avec un bouquet sur la poitrine, composé de pissenlits verts et de pivoines rouiies.
Ce pot à l'eau se tenait constamment dans un saladier où de joyeux coqs bleus à queues rouges picotaient de grandes herbes vertes.
Le fauteuil, le coucou, le pot à l'eau vivaient eu paix modestement, se contentant de peu.
Un petit chat qui avait Tair honnête, s'en vint crier famine par la croisée. Je lui ouvris; il mangea comm(î un goulu le restant du pot-au-feu de la veille.
Après il se mit à regarder avec ses grands yeux tout l'appartement, puis les meubles. Il s'inquiétait démesurément de l'horloge.
Et il commença à donner de petits coups de patte aux poids du coucou. Les chats voudraient communiquer leur mouvement perpétuel à toutes les choses de la création.
Quand il eut reconnu que les poids étaient trop pesants pour sa petite personnalité, il s'attaqua aux ficelles; et les ficelles se laissèrent aller à un doux balancement, sans se douter combien elles compromettaient le cerveau du coucou.
Finalement, les deux ficelles prirent tant d'ébats avec le petit chat, que mon horloge de six francs mena une conduite déréglée. Le coucou devint fainéant, oublia de marquer les heures ; au lieu de continuer son chemin à pas comptés, il se reposait en route, puis courait en avant pour se rattraper; il finit par se reposer tout à fait.
Le lendemain, je trouvai le gros pot à l'eau par
INTÉRIEUR. 273
terre, la bouche fendue, et son joli bouquet de pissenlits verts séparés des pivoines rouges.
Le chat avait aussi l'habitude de grimper sur le fauteuil ; quelquefois il y faisait un somme, quelquefois sa toilette. D'autres jours il entreprenait un grand voyage en partant des bras pour arriver au dos ; il s'y tenait triomphalement comme sur un pic, et puis se laissait couler doucement jusqu'au bas.
Je le surpris plus d'une fois en contemplation devant les grandes dames chinoises, se demandant quel pays pouvait produire d'aussi jolies créatures.
Son premier regard était pour elles en s'éveillant ; il les voyait en clignant de l'œil, et petit à petit son regard se faisait grand.
Mais le chat ne paraissait pas heureux que le petit Chinois eût échappé au fleuve Jaune ; il lui jouait mille tours et ne manqua pas un jour de lui enfoncer ses griffes dans la figure.
Quand il eut terminé ses méditations sur les Chinoises, le chat fut ingrat envers ces pauvres dames, comme les enfants qui cassent leurs petits chiens de bois afin de voir l'aboiement. L'insensé et immoral animal déchira la robe des Chinoises, voulant se rendre compte du dessous.
11 trouva du crin et de l'étoupe !
A l'imitation d'un romancier, inventeur de châtiments particuliers, j'ai livré le chat à des mains cruelles. Ainsi fut-il puni de ses crimes. Je ne m'éten-
cirai pas crûment sur la punition, cette question ne pouvant se traiter sans danger que dans un ouvrage de chirurgie.
Février 1848.