‹ Contes domestiquesChapitre 4 sur 21 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Coiment le brave Guenilloii trcuva m Feime sauTage.

Quand la fermière se vit seule sur un chemin, avec le cadavre de son enfant, la tête lui tourna. Elle comprit qu'elle n'avait plus de toit pour reposer en paix, qu'elle n'avait plus de fils à caresser ; il fallait rendre à la terre ce corps si chéri. La Grelu se sauva, tenant son enfant serré dans ses bras.

Le pays, par là, est d'une telle infertilité que les hommes ont désespéré d'en tirer parti; aussi, à part la Mai-Bàtie, on n'y rencontre ni villages, ni hameaux, ni maisons, ni hommes, ni plantations. La fermière marcha pendant toute une nuit, sans rencontrer âme vivante. Elle arriva, après cette marche fiévreuse, à un petit bois touffu qui appartient à la ville de Dijon et qui pousse au hasard. Aussi est-il plein de broussailles, d'épines, de plantes grimpantes, qui le rendent aussi difficile à traverser qu'une forêt vierge.

La Grelu s'y hasarda, ne craignant pas de laisser accrochés aux épines des morc<?aux do sa jupe : seu-

lement elle serrait l'enfant contre son sein pour qu'aucune branche ne lui déchirât la figure. La nuit vint. La pauvre femme parlait à son enfant, comme à l'ordinaire : elle avait oublié la mort. Elle le berça en lui chantant ces douces onomatopées que toutes les mères savent d'instinct. Puis elle se débarrassa de sa jupe, enveloppa l'enfant dedans et le coucha sur ses genoux. Peut-être eut-elle dormi plus longtemps si elle n'eût été réveillée par un triste incident.

Une pie, perchée sur l'arbre au pied duquel la mère dormait, avait tout mi. Cette pie resta tranquille toute la nuit ; mais le matin, ne pouvant plus garder le secret, elle alla réveiller ses compagnes en leur tenant un long discours à la suite duquel les oiseaux curieux vinrent voltiger au-dessus de la fermière en poussant des cris qui semblaient des commentaires sur l'étrangère et son enfant. Peu à peu, les pies s'enhardirent, descendirent d'une branche, de deux, de trois^ de cinq, et arrivèrent au tronc : l'une d'elles s'aventura jusqu'à voltiger au-dessus de la Grelu : les battements d'ailes réveillèrent en sursaut la mère effrayée. Elle jeta un cri, et les pies s'enfuirent à tire d'ailes.

Alors la triste vérité se fit jour dans le coeur de la Grelu ; elle regarda longuement son enfant et poussa de tristes soupirs. Elle comprit que son enfant était mort, et elle frisonna ; car elle crut que les oiseaux venaient déchiqueter son cadavre. Jamais mère n'eut

LES OIES DE NOËL. hi

aussi grand courage que la Grelu; sa douleur lui donna des forces. Elle arracha un jeune arbre déjà solide, et se mit à labourer avec acharnement le gazon.

Quand le gazon fut enlevé, la mère fouilla la terre avec toute l'ardeur d'une taupe. Elle enfonçait ses mains et ses ongles dans la terre humide et la rejetait de côté. A la tombée du jour, la fosse fut creusée. La Grelu se jeta sur l'enfant froid et l'arrosa de ses larmes. Puis elle le prit avec précaution et le coucha dans la fosse.

Quelques rayons rouges de soleil couchant se glissaient dans les éclaircies du bois et atténuaient le vert brillant du feuillage. La Grelu était à genoux près de la fosse fraîchement creusée; elle priait Dieu pour l'âme envolée de l'enfant dont les deux mains étaient croisées sur la poitrine. Après une heure de prières, la fermière donna un dernier baiser à son enfant; puis elle jeta lentement sur le corps des poignées de terre. Seule, la figure du petit mort, qu'une poignée de terre aurait suffi à couvrir, resta à l'air ; mais la Grelu, avant d'enterrer son fils, contempla une dernière fois les traits de son visage. Et elle couvrit la figure d'herbes et de terre.

Elle eut le courage surhumain de piétiner la terre sur le corps de l'enfant, afin qu'il ne fût pas déterré par les animaux. Alors elle se coucha sur cette tombe, attendant elle-même la mort. La mort ne vint pas;

elle envoya la faim, mille fois plus cruelle. Combien de suicidés ont senti, au dernier moment, leurs vètemenls tirés par l'instinct de la conservation, qui fait dévier l'arme mortelle. N'en est-il pas de même des chagrins les plus vifs, les plus cuisants ?

La Grelu erra toute la nuit, déchirant ses vêtements «ux branches, ne trouvant pas d'issue à ce bois, mangeant des feuilles d'arbres. Vers le matin elle arriva sur la lisière, et se jeta avec avidité sur de l'oseille sauvage qui poussait au hasard.

Elle entendit le chant d'un homme qu'on ne voyait pas, et prêta l'oreille à ces sons humains qui lui étaient étrangers depuis deux jours. L'homme semblait approcher, car sa chanson devenait plus bruyante. Bientôt la Grelu distingua quelques paroles, et elle voulut fuir; mais ses forces l'avaient abandonnée, et elle retomba sur le gazon.

L'homme qui tournait l'angle du bois fut tout surpris de voir une femme presque nue dans un endroit aussi peu fréquenté. Cependant la peur passée, il s'approcha, la regarda et s'écria :

— C'est la Grelu... qu'est-ce qu'elle fait là? dit-il en voyant qu'elle était sans connaissance.

Sans parler davantage, il prit sa gourde, la déboucha et en versa quelques gouttes sur les lèvres de la fermière. Cette liqueur réveilla les sens de la malheureuse mère, qui ouvrit de grands yeux effarés. Voyant qu'elle était trop faible pour marcher, l'homme

la prit SOUS son bras et la porta plutôt qu'il ne la conduisit. 11 lui faisait des questions sans nombre auxquelles la Grelu ne répondait pas.

Cet homme était Guenillon, que tout le Dijonnais connaît. Il fut le dernier représentant de ces bardes populaires que La Monnoye appelait a des chantres forts en gueule. »

Guenillon portait le nom de son costume. Sa gipe^ sorte de souquenille large, avait autant de trous qu'une écumoire ; les marronnières de Guenillon conservaient tout au plus la décence ; mais comme il se faisait pardonner sa pauvreté de vêtements par sa gaité et ses chansons ! Nul ne savait, à vingt lieues à la ronde autant de chansons, autant de noëls. Jamais un cabaretier ne voulut recevoir un sou de Guenillon, en paiement de la pitainche (petit vin) qui entretenait sa belle voix. On était trop heureux de lui entendre chanter le Coupau, une vieille gaudriole de nos pères, dont Molière seul pourrait donner la traduction.

Guenillon comprenait à merveille toutes les jouissances de la vie; quand il avait débité ses chansons et ses an/ianachsj il se mettait à table avec cette bonne volonté de mangeur que La Monnoye a si bien dépeinte dans ce couplet :

Voisin , c'est fait, Les trois messes sont dites; Deux heures ont sonné,

Le boudin est cuit, L'andouille est prêle, allons déjeûner.

Si la loi judaïque Défend le lard comme hérétique, Ce n'est pas de niCme en chrélienlé.

Mangeons du porc frais,

Mangeons ; j'aurons cliance

D'Olre meilleur catholique Plus

Je serons friand de gorcz '.

On peut aimer à boire et à grand manger sans être un malhonnête homme. Guenillon était la crème des braves gens. D'ailleurs il était poète et faiseur de chansons un peu brutales. Il comprenait la bonne et franche poésie, la poésie naïve ; mais là n'étaient point ses grandes quahtés.

Un imprimeur dijonnais voulut faire un traité avec Guenillon pour exploiter les condamnés à mort, sous forme de complainte. Guenillon refusa : il vendait bien les relations de brigands fameux et impossibles, de serpents monstrueux qui étalaient leurs sonnettes fabuleuses sur la moitié d'une grande feuille de papier gris, dit canard; mais par un sentiment qu'il est bon d'honorer, il ne consentit jamais à vendre les a dernières paroles du condamné , ses malheurs, ses repentirs, ses aveux. »

L'hiver, Guenillon se retirait dans son village,

' Goret i cochon» de Coiros,

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près de sa femme et de ses enfants ; il composait des chansons et mangeait ses économies de la belle saison. Aux premiers beaux jours , il se remettait bravement en route , le sac au dos , des rames de canards dans le sac, et il allait enchanter les oreilles de ses compatriotes.

Guenillon comprit instinctivement la douleur de la fermière et la respecta en ne chantant plus. Il avait toujours été bien reçu à la Mal-Bàtie , et plus d'une fois il essaya de faire sourire le petit garçon des Grelu, qui était plutôt mélancolique que gai. Cependant la fermière, même en se soutenant sur Guenillon, ne pouvait plus marcher; le chanteur se douta qu'elle avait faim. Il s'arrêta , fit asseoir la fermière et débrida son sac.

La Grelu se jeta sur le pain noir qui représentait tout le dîner du colporteur.

— Bahl dit-il, nous arriverons bientôt à la ferme. Et il reprit le bras de la pauvre femme.

La Mal-Bàtie se voit de loin et se reconnaît à ses grands toits qui dominent les pauvres chaumières environnantes. Par hasard Guenillon leva la tête et remarqua avec surprise l'absence des grands toits et du pigeonnier.

— Ah I Seigneur, dit-il , qu'est-ce que je vas apprendre !

N'osant pas aller plus loin, et très-fatigué d'avoir, pour ainsi dire , traîné la fermière , il frappa à la

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première cabane dont, par hasard, le loquet ne s'ouvrait pas.

— Qui est là ? demanda une voix du dedans.

— C'est Guenillon, répondit le colporteur fort étonné de voir un paysan qui fermait sa porte.

La chaumière s'ouvrit et laissa passer la tète du paysan Picou, qui poussa un cri de terreur plutôt que d'étonnement en voyant Guenillon accompagné de la fermière. A vrai dire, cette pauvre; femme était si pâle, si défaite, et ses vêtements si mal accoutrés, qu'elle sembhût revenir de l'autre monde.

Picou, superstitieux comme beaucoup do paysans, croyait réelle*.' nt que la Grelu avait été brûlée dans l'incendie de la ferme.

— Allons, lui dit Guenillon, ouvre ta porte grande; quand tu resteras là comme un flandrin à nous regarder, tu vois bien que la fermière est malade.

Picou fit la grimace; il n'avait pas la mine d'un homme qui aime à rendre service ; cependant il céda aux instances de Guenillon en l'aidant à déposer la Grelu sur un mauvais grabat fait d'un matelas de feuilles sèches et d'une mauvaise couverture.

— Raconte-moi donc ce qui est arrivé à la ferme, demanda le colporteur.

— Je sais rien, moi, dit Picou.

— T'en sais toujours plus que moi, Roussin, dit Guenillon, qui n'aimait pas le paysan et qui se plai-

LES OIES DE NOËL. hl

sait à l'émoustiller en lui donnant un sobriquet que la couleur des cheveux motivait.

— Ahî 710771 dé gu, si j'avais su que tu venais ici pour m'embarguigner , je n'aurais pas ouvert ma porte, va.

— Aussi, dit Guenillon, faut toujours te prier

pour mettre ta langue en train Où est-ce qu'est

Grelu?

— Il est à l'ombre... à la prison de la ville.

— En prison, s'écria Guenillon Et pourquoi

donc?

Alors pressé de questions, Picou entra dans quelques détails sur l'incendie, s'étendit sur V^ visite des juges et sur la culpabilité certaine du f^ \nier.

— On lui coupera le cou, dit-il, comme conclusion ; et il ne l'aura pas volé.

— Comme tu y vas, dit Guenillon; je suis sûr que Grelu sera acquitté... C'est un brave homme... Il n'est pas possible qu'il ait mis volontairement le feu à la ferme, à moins que ce ne soit de chagrin.

PicoQ fit la moue.

— Ah ça, dit le colporteur, tu lui en veux donc beaucoup à ce pauvre Grelu... 11 faut avouer que lu es un fier rancunier...

— C'est bien fait, dit Picou, le mal retombe toujours sur la tête des mauvais. Est-ce qu'il ne m'a pas fait passer dans le pays pour un voleur?

— Et qu'il n'avait pas tort, dit le colporteur; j'ai-

merais quasiment mieux voir dans ma basse-cour un renard que loi. Pourquoi aussi que tu allais lui dérober ses poules.

— C'est pas vrai, dit Picou.

— Dame, il parait que le tribunal de Dijon a jugé que c'était vrai, puisqu'il t'a condamné à huit jours de prison.

— M'en parle pas des juges; ils condamnent à tort et à travers. Ils se disent un pauvre paysan de plus ou de moins , que qu'ça fait... marche. Va, je les ai toujours sur le cœur leurs huit jours de prison. Et c'est pas à eux que j'en veux le plus...

— C'est à Grelu, dit Guenillon; écoute donc, tu volais son bien, car enfin des poules, c'est du bien comme de la terre... et Dieu merci, le fermier a fait tout ce qu'il a pu au tribunal pour t' empêcher d'être condamné.

— Laisse donc, c'est un faux... Il m'a dénoncé en dessous main, et puis, devant les robes noires, il a fait l'hypocrite, le gredin.

En disant ces mots , Picou montrait le poing ; sa colère, réveillée par le colporteur, s'attisait comme si on eût soufflé dessus. Ses cheveux roux se teintaient de rouge. Défiez-vous des roux I surtout de ceux-là qui ont sur les joues de petites excroissances de chair, où la méchanceté, tapie, a donné naissance à de petits bouquets de poils sinistres.

Picou, qui n'avait ni baib^, ni moustaches, à cause

de son tempérament lymphatique, rasait soigneusement, contre l'habitude des paysans, ses lèvres et son menton, mais il semblait entretenir avec jouissance ces poils longs, sales et inégaux, jetés sur ses joues comme par hasard , et qui semblaient des mauvaises herbes semées par le vent, et qui s'accrochent sur le premier mur venu. Tout en parlant, Picou trouvait un certain plaisir à y suspendre ses mains, à friser ces quatre poils, ainsi que d'autres caressent une belle barbe.

Les yeux vitreux de ce paysan étaient traversés de points verts, des gouttes de fiel. Aussi, quand il parlait et que la peau de son masque mobile mettait en mouvement les bouquets de poils , Picou était d'une physionomie odieuse et criminelle.

— Eh bien, Picou, dit le colporteur, je te laisse un moment, j'ai à voir quelques-uns des voisins.

— Tu ne les trouveras pas, dit Picou... ils sont aux champs.

— J'irai aux champs, reprit Guenillon. .. Dis donc, je peux coucher cette nuit avec toi.

— Et dans quoi ? dit Picou.

— Pardienne , nous étendrons une botte de foin par terre ; n'aie pas peur, va, je ne te causerai pas d'embarras. Demain matin , au petit jour, je pars pour Dijon et j'emmènerai la fermière... faut croire qu'elle ira mieux... tâche point de la réveiller surtout.

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Guenillon s'en alla aux champs, et rencontra les paiivreshabilantsdela Mal-Bâtie, qui lui racontèrent, les larmes aux yeux, le peu qu'ils savaient sur le désastre. Ces izens ne trouvaient une faible occupation qu'à l'aide de la ferme ; et l'incendie, comme dit l'un d'eux, leur était le pain de la bouche.

— Saquerdieu! dit le colporteur, Picou en sait plus long que vous sur le feu I

— C'est drôle, répondit une femme, il est arrivé en même temps que nous au feu, à moins qu'il n'en invente; faut se méfier de ses histoires, voyezvous.

— Moi, dit un paysan, en une minute, j'ai eu tout dit au juge ; mais Picou a resté, pour le moins, trois quarts d'heure.

Le colporteur mangea la soupe avec ces braves gens, et retourna, vers le soir, à la cabane de Picou, qui était assis, fumant sa pipe. Guenillon tira de sa poche un vieux tronçon de pipe presque sans tuyau, et se mit à fumer en face du paysan. Tous deux étaient plongés dans cette béatitude qu'éprouvent les véritables fumeurs ; seulement , de temps à autre, Guenillon regardait Picou d'une façon indifférente, ce qui semblait contrarier le paysan. Le marchand de chansons rompit le premier le silence.

— A quoi que tu penses quand tu ne penses à rien? dit-il plaisamment à son compagnon.

Picou ne répondit pas à cette facétie.

— Je gagerais une chopine que tu penses au feu...

— Eh ! dit Picou d'un ton colère, tu me scies avec ton feu... Qu'est-ce que came fait à moi? J'ai bien assez à m'occuper de mes affaires.

— Je comprends ça , dit Guenillon , on a souvent des affaires plus embrouillées qu'on ne croit.

— Ça, dit Picou, vas-tu bientôt cesser tes propos? Qu'est-ce que tu as l'air de parler d'affaires embrouillées ?

— Rien, Roussin, je parle en général; tant pis pour celui qui relève la pierre, c'est qu'elle lui a fait mal.

— Je ne te comprends pas, dit Picou, inquiété par les paroles mystérieuses du colporteur; tiens, je vas me coucher, demain matin faut que je sois dès quatre heures aux champs, et j'ai juste le temps de faire mon somme.

— Je vas me coucher aussi, dit Guenillon; auparavant, je vais voir si la Grelu n'a besoin de rien pour cette nuit.

La fermière , épuisée par la fatigue, dormait profondément. Cependant son sommeil était agité, sa respiration précipitée le prouvait. Le marchand de chansons revint vers Picou qui s'était déjà étendu sur la paille. Dans ce moment le soleil couchant jetait ses derniers feux; il était d'un rouge ardent et teintait de feu les pauvres murs de la cabane du paysan. Picou avait les yeux fermés.

— Tu dors, Picou? demanda le colporteur.

— Oui, je vas dormir, laisse-moi en repos.

— C'est qu'on dirait qu'il y a des flammes ici. Ces quelques mots firent tressauter sur la paille

le paysan qui regarda tout d'un coup fixement Guenillon, et s'écria :

— Oh! Mon Dieu, pardon...

11 s'arrêta brusquement , et reprit tranquillement:

— Ce n'est pas vrai, menteur de Guenillon, c'est le soleil... Que tu es bêle de me faire des peurs pareilles.

— Tu as demandé pardon à Dieu, tout-à-l'heure, pourquoi ?

— Moi, dit Picou, en feignant la surprise.

— Certainement, toi, le Roussin.

— Je ne me le rappelle déjà plus... Et puis quand ça serait, rien de plus naturel; tu cries au feu, il y a déjà eu le feu la nuit passée, ça serait pire qu'un sort jeté sur le pays. Il y a bien de quoi avoir peur.

— Tu as raison, Picou, dit le colporteur en s'étendant près du paysan sur la paille ; va, dors tranquillement sur tes deux oreilles, et n'aie point peur du feu ; des accidents ne se voient point tous les jours, et à moins que quelqu'un ne s'amuse à nous faire rôtir C3tte nuit... il y a des gens méchants partout... nous nous lèverons demain bien portants.

Picou, pour échapper aux discours de Guenillon, ne

répondit pas. De son côté, le marchand de chansons cessa de parler ; et bientôt le calme le plus profond régna dans la cabane du paysan. On n'entendait d'autres bruits que ceux causés par les ronflements réguliers du colporteur, aussi réguliers que le tic-tac d'une horloge.

Deux heures à peine s'étaient passées que Picou se leva avec précaution du méchant grabat qu'il partageait avec le colporteur; il étendit d'abord les mains par terre pour être sûr de ne pas rencontrer de fétu de paille qui aurait pu grincer en s'écrasant sous ses pieds. Quand il fut sur ses pieds, il s'arrêta quelques instants, étudiant la régularité de la respiration de Guenillon ; puis il marcha droit vers la fenêtre. En ce moment la lune illuminait la partie de la chambre où était situé le lit du colporteur.

Ce brave homme, qui avait passé une rude journée, dormait de ce bon sommeil qui annonce une âme tranquille; ses grosses lèvres rouges étaient à demi ouvertes et devaient laisser passer un souffle pur comme son cœur. Picou, les dents serrées, la figure blême, semblait jaloux du repos de Guenillon.

Le paysan alla vers une armoire boiteuse qui renfermait toute sa défroque : une blouse, un pantalon de toile, un bissac. 11 s'habilla lentement pour ne pas réveiller le dormeur ; entre chaque vêtement il laissait un moment de repos. La toilette, quoique interrompue , fut vivement faite. Dans un coin de

la chambre était un four abandonné; Picou ôta avec beaucoup de peine le couvercle de ce four et s'y glissa comme un serpent ; mais à peine était-il entré dans le four, qu'il en sortit pour prendre au mur une petite hache destinée à fendre le bois ; il parut alors plus satisfait et se remit en mesure de s'introduire dans le four.

La paille cria, et Guenillon se retourna ; Picou fit un bond et accourut vers le lit, la hache levée. Il croyait que le colporteur était réveillé ; mais il s'aperçut de sa fausse alarme et continua ses recherches. A peine étoit-il dans le four qu'on put entendre, au milieu du plus grand calme, un bruit d'argent. Picou reparut à l'instant, tenant dans ses bras un sac, qu'il serrait contre lui comme s'il avait renfermé toutes les richesses du Pérou.

11 alla doucement vers la porte, souleva le loquet avec mille précautions, et l'ouvrit de façon à ne pas faire crier les gonds, puis il disparut.

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