CHAPITRE
La Prison.
Aussitôt après son arrestation , Grelu fut conduit à la prison de Dijon et mis au secret. Le fermier se laissa mettre les menottes comme s'il eût été privé de toute sensibilité; il ne parlait pas, et regardait les guichetiers sans paraître les voir.
Il comparut devant le juge d'instruction, et répondit , par un signe affirmalif de tète, à toutes les questions qu'on lui posait ; il avoua son crime à la première interrogation, et signa le papier qu'on lui présenta sans le lire.
Le secret est un cabanon sous terre , une petite cave humide où le jour pénètre à peine par un étroit soupirail grillé qui tire quelque lumière du préau. C'est là que fut enfermé Grelu. Pour lit , il eut une botte de paille , encore toute froissée par le dernier condamné sorti de là pour aller à la guillotine.
Les murs de ce cachot ne portaient pas même les ornements ordinaires des prisons, ces sortes d'illus-
56 COMES DOMESTIQL'ES.
t rations grossières et cyniques que produit le désœuvrement des accusés ; car ce cabanon était de ceux où on n'entre que prévenu ou condamné. Les prévenus, habitants de l'endroit, étaient presque condamnés d'avance. Seuls, les gros crimes y logeaient, et ils n'y logeaient que bridés. Peut-être préfèrera-t-on bouclés ; les deux mots se valent, et indiquent d'une façon assez significative la privation des bras ou des jambes pour qu'il soit nécessaire de les expliquer.
Grelu fut assis par deux geôliers sur la paille, et resta sans dire un mot pendant cinq heures, les mains sur sa poitrine. Il avait les yeux tournés vers le soupirail, et regardait avec convoitise les quelques miettes de jour qui n'entraient qu'à regret dans ce lieu humide. Peut-être pensait-il en ce moment à sa ferme brûlée, à son enfant mourant, à sa femme désolée, au paysage sablonneux de la Mal-Bàtie 1
Après quelques temps de torpeur, il se remua et essaya de changer de position ; le malheureux fermier devait être brisé de fatigue ; mais il est difficile de se retourner quand les jambes sont séparées par une barre de fer, et que les mains sont jointes par des poucettes. Le prévenu n'a qu'une position à garder : rester immobile couché sur le dos; il lui est impossible de se défatiguer en s'appuyant tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté droit.
— Ma pauvre femme, s'écria Grelu... Ohl mon Bien, vous qui me voyez et qui m'entendez, je m'ac-
cuse d'être la cause de tous nos malheurs... Je me suis laissé aller au découragement au lieu d'avoir travaillé ferme. Je suis bien puni, mais je le mérite , ô mon Dieu I Faites seulement que ma femme ne soit pas trop malheureuse et qu'elle ait le courage de supporter l'adversité comme je la supporte...
Grelu en était là de sa prière, lorsque des grincements aigus de serrure lui annoncèrent un visiteur. C'était le geôlier.
— Eh bien! dit celui-ci, comment vous trouvezvous dans votre petit local?
— Pas bien, dit Grelu en secouant la tète.
— Il faut prendre patience ; dans une huitaine , quand l'instruction sera terminée, on vous changera d'appartement... Vous verrez comme vous serez bien; c'est un palais à côté d'ici. Il faut avoir mangé longtemps du pain noir pour savoir jouir du pain blanc; vous aurez quasi un vrai matelas, avec delà vraie laine, pourvu toutefois, que vous ayez quelque monnaie en poche.
— Je n'ai pas d'argent, dit le fermier, et si j'en avais, je le ferais passer tout de suite à ma femme.
— Bahl dit le geôlier, vous êtes encore bien bon de penser à ceux qui sont au soleil... ou à la pluie. Je n'ai guère connu de prisonniers pareils à vous; ceux qui ont un peu de monnaie, la boivent , rien que pour se remonter le moral ; aussi ils sont pleins de joie après. Us vous chantent
des chansons comme des chardonnerets; ils oublient la cage, ils oublient les juges; j'en ai connu qui .oubliaient monsieur coupe-tète.
Grelu aurait voulu que le geôlier bavard le laissât à ses réflexions au lieu de se livrer à ses propos grossiers.
— Il n'y en a qu'un , continua le geôlier, qui est continuellement triste dans notre paroisse... C'est un imprimeur, un libraire, un marchand de papiers, je ne sais quoi , enfin , qu'est enfermé ici pour dettes. Ça n'a pas un sou vaillant, et ça fait le fier; monsieur ne parle pas aux prisonniers; il me répond à peine, ce brigand-là, comme s'il n'était pas aussi coupable que les autres... Est-ce qu'il n'a pas fait tort d'argent à beaucoup de gens; que ce soit en volant ou en dansant, c'est toujours la même chose. Il écrit toute la journée sur ses petits carrés de papiers... à quoi que ça lui sert, je me le demande. Si encore il avait pris un logement à la pistole^ mais rien ; il serait désolé, l'homme à la dette, de me faire gagner un liard... Vous ne vous douteriez pas comment il passe son temps : à apprendre à lire aux jeunes détenus, n faut en avoir du temps de reste , de s'occuper de ces pages-là , qui finiront au bagne. Ça leur servira, hein , aux galères, de connaître leurs lettres... encore, si on marquait de notre temps, ils auraient la satisfaction d'épeler sur leurs épaules. Monsieur le préfet est bien bon de croire à ce ladre d'imprimeur,
qui fait mourir de chagrin les gens qu'il a ruinés... Monsieur le préfet est venu l'autre jour visiter la maison ; il a interrogé tous les prisonniers ; l'imprimeur l'avait tellement enjôlé, qu'il avait l'air de le plaindre... Je crois, Dieu merci, que monsieur le préfet lui a fait des compliments sur ses leçons de lectures. En sortant, il m'a recommandé d'avoir des égards pour lui. Je t'en donnerai, va, des égards que je me suis dit... Il aime à fumer, l'imprimeur, ça le distrait ; mais il y a un arrêté qui défend de fumer dans la prison... on peut mettre le feu; et puis ça amuse trop; si on était ici comme chez soi, amenons les violons alors. Tout le monde voudrait demeurer en prison; parbleu, il y a assez de faignans sur la terre qui seraient heureux d'être nourris, chauffés, logés, blanchis... Mais j'ai mis ordre à tout; j'ai empêché le tabac d'arriver jusqu'à l'imprimeur. Ah! j'ai été vengé. Notre homme est devenu deux fois plus triste qu'auparavant.
— Ce que vous avez fait là est mal, dit Grelu, et vous ne devriez profiter de votre position que pour lâcher d'adoucir le sort des malheureux prisonniers.
— Ma parole, vous me faites rire, dit le guichetier, vous parlez là comme un curé. On ne dirait guère, ma foi, que vous êtes au secret; si je ne voyais pas clair, je croirais que je suis à confesse et que la robe noire tâche de me rappeler mon pater.
Le fermier fit un l)rusqne mouvement; il avait
oublié ses fers, il aurait voulu se lever pour jeter le misérable à la porte.
— Laissez-moi, dit-il. Si vous venez ici pour faire entendre vos injures contre les prêtres et contre les malheureuï, je ne ne suis pas disposé à vous entendre.
— Ah! c'est comme ça que vous êtes aimable, dit le guichetier; eh bien! on vous en donnera de la conversation... A partir d'aujourd'hui, je n'ouvre plus le bec. Nous verrons combien durera votre envie de causer avec les murs.
Là dessus le geôlier s'en alla.