CHAPITRE VI
La Famille Cancoio.
La boutique du tonnelier se trouve dans la rue Cadet, une des plus étroites rues de Dijon. On voit tout de suite que les gens riches de la ville n'habitent pas là. Mais si les maisons n'ont pas un aspect riche, deux grands ormes verts qui sont plantés près des barrières, car les voitures n'y passent pas, donnent un aspect tout joyeux à ces habitations de pauvres gens.
Un grand puits est devant la maison du tonnelier ; la corde est suspendue à une admirable grille de fer du dernier siècle. Autour du puits, une grande quantité de sable blond permet aux enfants du voisinage de faire laciUimblô (la culbute).
Alors la rue, triste et calme, est égayée par les cris joyeux de tous les marmots; de temps en temps une tête de femme parait aux fenêtres; c'est une mère qui veille sur son enfant, et qui ne peut s'empêcher de l'admirer dans ses ébats.
La Gancoin sortit tout à coup de sa boutique enfu-
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mée, où le jour se perdait dans le ventre de vieux tonneaux rougis et dans les profondeurs plus neuves de grandes cuves.
— Allons, les enfants, dit-elle, à \ix j^^pote!
La tonneliers tenait dans sa main une vaste gamelle remplie de bouillie blanche dont l'odeur fit lever en l'air tous les petits nez roses.
La mère Cancoin était de cette race de grandes et solides femmes qui vous donnent envie de goûter de leur cuisine. Ces grosses personnes à plusieurs mentons n'ont jamais laissé le chagrin se loger dans les plis et fossettes de leur chair. A la bonne heure, la joiel Voilà le meilleur des fards !
Les enfants s'étaient groupés autour de la Cancoin et recevaient chacun à son tour, une énorme cuillerée de papote dont quelques gouttes s'égaraient sur leurs joues, dans leur cou; mais ils n'y regardaient pas de si près.
Cancoin apparut au bout de la rue, en costume de travail, ses marteaux passés dans sa ceinture; il avait la mine chagrine.
— Qu'est-ce que tu as, mon homme ? dit la tonnelière. Est-ce que l'affaire du fermier s'embrouillerait ?
— Ce n'est pas ça ; le pauvre homme est assez à plaindre... Mais il s'agit d'Alizon.
— Quoi, Ahzon, dit la Cancoin, qu'y a-t-il?
— Il y a que noire fille est grande, jolie^ et qu'il faut la surveiller.
— Est-ce qu'elle aurait donné à parler?
— Je ne sais pas, je ne veux pas savoir; seulement le voisin Charon m'y a fait penser aujourd'hui; il paraîtrait qu'à sa couture, elles ont toutes un amoureux ; quand je dis amoureux, je suis bien honnête. Si Alizon remarquait un brave ouvrier, un garçon honnête, je la laisserais faire, parce qu'enfin on est jeune ou on ne l'est pas. Nous deux, femme, nous nous sommes connus de la sorte, et nous nous en sommes bien trouvés; m.ais on me dit que les jeunes gens riches, des avocats, des clercs d'avoués, des commis de boutiques, attendent tous les soirs à la porte de la coulure, et ça ne me va pas.
— Je crois bien, dit la Cancoin.
— Je ne veux pas qu' Alizon devienne une fille débauchée, une gaudrille... Je lui tordrai le cou plutôt.
— Allons, mon homme, voilà que tu exagères les choses aussi. Alizon est une brave fille incapable de mal agir; parce qu'on t'a dit un mot en l'air, ce n'est pas une raison.
— C'est égal, dit Cancoin, faut toujours prendre garde avant : la jeunesse se laisse si vite tourner la lête ; il ne faut qu'un moment. Quel mauvais exemple pourtant si Alizon se laissait entraîner à mal; ses pauvres petites sœurs le sauraient plus tard. Quand une brebis a sauté le fossé, toutes y passent.
— Tiens, au fait, la voilà, dit la ionnelière, demande-lui plutôt à elle simplement.
— Elle est avec quelqu'un, reprit Cancoin. Alizon venait de paraître à un bout de la rue Cadet,
donnant le bras à une grande femme pûle et souffrante qui s'appuyait aussi sur le bras de Guenillon.
— C'est la fermière! s'écria Cancoin. Comme elle a l'air exterminé 1 Vit€, femme, prépare un lit pour elle.
— Bonjour, Cancoin, dit Guenillon, je vous amène la femme à Grelu.
— Et vous avez bien fait.
— A-t-elle besoin de manger quelque chose, de boire un peu, dit la tonnelière, car elle a la mine à l'envers.
— Non, dit Guenillon, nous sommes venus en voilure, de la Mal-Fichue ; elle est abattue, mais seulement de chagrin.
— Eh bien, je vais préparer un lit pour elle, dit la tonnelière... Vous mangerez bien la soupe avec nous, monsieur Guenillon.
— Oh 1 v'ià bien de la gène que je vous donne.
— Mais non... sans façon... Cependant, je vous préviens qu'il n'y a pas grand'chose à diner.
— Parbleu 1 dit Guenillon, ne dirait-on pas que je suis un prince, et qu'il me faut des assiettes d'argent? Un peu de pain, du fromage, me voilà heureux, avec des amis pour chinqner [ trinquer ).
La tonnelière emmena la Grelu, qui continuait à garder un silence profond, plus chagrinant que ses larmes. Alizon aida sa mère. Pendant ce temps, le colporteur interrogeait Cancoin sur ce qu'il avait vu la nuit de l'incendie, et sur ce qu'il savait de l'arrestation du fermier.
Cancoin s'étendit longuement sur l'incendie, et raconta à Guenillon les charges nombreuses qui accablaient Grelu. A son tour le colporteur^dit comment il avait trouvé la fermière dans les bois et son grand désespoir.
— Mais l'enfant? demanda Cancoin.
— Je n'ai rien pu tirer de la bouche des paysans, rapport à l'enfant. 11 aura été brûlé.
— Que non, dit le tonnelier. Je l'avais déposé sur l'herbe près de sa mère , après le feu, on ne les a plus trouvés ni l'un ni l'autre.
— Ah! dit Guenillon, je ne savais pas; je retournerai alors dans quelques jours à la Mal-Fichue, et j'essaierai de le retrouver.
La tonnelière vint avertir que le dîner était prêt ; et tous se préparèrent à manger. Guenillon, après la soupe, par ses propos joyeux, fit oublier à Cancoin ce qu'il s'était promis de dire à Alizon.
— Ah ! dit Cancoin, que vous êtes heureux d'être toujours aussi remargôtore (enjoué).
— Il faut savoir prendre la vie ribon-ribaine ; ma foi, j'aurais les yeux trop rouges si je m'inquiétais de
demain. Vive la joie ! dansons la tricotée , jetons nos sabots par dessus les moulins. Tout ça n'empêche pas de compatir aux peines des autres, bien du contraire ; seulement je dis que les hommes sont des lâches, et que s'ils me ressemblaient, ils chanteraient tous: Vive la joie!
— Votre femme doit être bien heureuse , dit la Cancoin.
— Eh nonf c'est ce qui vous trompe. Ahl je n'ai fait qu'une bêtise dans ma vie, ça été de prendre femme, surtout celle-là. Avec un autre homme, elle le forcerait à enterrer sa joie dans ses souliers. D'abord ma femme est maigre ; je crois, Dieu merci , qu'elle est jalouse de ma graisse. Comme s'il n'y en avait pas pour tout le monde ! Eh bien 1 non, elle se figure que le bon Dieu a décidé , dans sa caboche, qu'il devait y avoir seulement tant de hvres de graisse pour l'homme et pour la femme, et que moi j'ai tout pris sans lui en laisser. Enfin, ma femme a une voix pointue comme ses os. Quand je suis au cabaret, dans l'hiver, à boire une bonne pinte avec les amis, et que j'entends : « Guenillon, fainéant, paresseux, » il me semble qu'on m'a jeté du vinaigre dans mon vin. Elle n'est jamais contente de rien. Quand j'ai fait ma campagne et que je rapporte quelques sous, vous croyez qu'elle va me sauter au cou... Jamais ! Elle se lamente ! elle fait des comptes de Robert-mon-oncle pour deviner combien j'ai pu boire
LES OIES DE iNOEL. 67
de litres. Et puis elle me dit : travaille, fait des chansons, puisque tu ne sais pas d'autre état, lâche. Ah I la maupiteuse î
— On ne se douterait jamais de ça, à vous voir, dit le tonnelier.
— N'est-ce pas, reprit Guenillon. Ma femme croit Cju'on fait comme ça des chansons au coin de son feu, toutefois quand il y a du feu. Eh non, il faut le vin, il faut le cabaret, il faut les amis : alors ça coule, les vers ; ça vient tout seul , mais aussi quand madame Guenillon me fait trop aller de guingoi (de travers), je lui administre sur les épaules une petite chanson avec des archets qui ne servent pas au violon. Eh I vive la joie ! Alors ma femme devient aimable pour une huitaine.
Et, sans se le faire demander, Guenillon entonna le chant :
Les pauvres lavandières,
Au son de leur battoir,
En chantant à la rivière ,
La t6te au vent, les pieds mouillés.
Nous, devant le feu,
Pour le mieux,
Cha!.tons-cn jusqu'à minuit.
Les enfants de Cancoin s'étaient formés en groupe autour de Guenillon, et écoutaient avec grand plaisir ces poésies naïves qui prenaient un caractère tout nouveau dans la bouche du chanteur.
68 COiNTES DOMESTIQUES.
— Ah ! dit-il, les petiotes, ça vous amuse. Je m'en vais vous donner quelque chose qui vous ira encore mieux.
En même temps il alla chercher son sac déposé dans un coin, le déboucla, et en rapporta des images d'Epinal, qui représentaient la passion. Encore quelques années, et il ne restera plus rien de ces curieuses images en bois dont les tailleurs ignorés sont enterrés depuis longtemps. Les vieux bois de l'imprimerie de Pellegrin, après avoir tiré des milliards d'exemplaires, ont fini par perdre tous leurs traits.
L'image à deux sous n'est pas morte tout-à-fait, mais elle a perdu ses charmes ; elle s'est faite moderne. Les Juif-Errant, les Enfant prodigue^ les Darnon et Henriette qui ont été regravés, n'ont rien de naïf, rien de particulier. Leurs devancières faisaient songer à Aller-Durer, aux vieux maîtres allemands ; les modernes images à deux sous rappellent en laid l'horrible commerce lithographique des marchands de la rue Saint- Jacques.
Guenillon rapporta une immense image qui représentait la Passion, Aussitôt les petits enfants se rapprochèrent de lui ; les uns montaient sur les bougeons de la chaise pour mieux voir ; les autres montraient du doigt le groupe qui leur plaisait le plus. Tous ouvraient de grands yeux.
Après avoir étalé ses imageries coloriées où le profane coudoyait le sacré, tels que le Miroir du pécheur
et le Jardinier galant y le Rotjaumedes deux et VArhre d'amour, les Sept péchés capitaux et Isabeau et ColaSf Guenillon s'arrêta et dit :
— J'en ai gardé une pour la bonne bouche. C'est la plus belle; vous n'en avez jamais vu de pareille.
— Oh ! montrez voir, s'écrièrent les enfants, séduits par le plaidoyer du colporteur.
— Eh bien 1 il faut que vous deviniez le sujet rien qu'à l'image...
— C'est Jacquemart I cria avec enthousiasme toute l'assemblée.
— Madame Jacquemart aussi 1
— Ils ressemblent bien, les Jacquemart.
— Vois-tu la grosse pipe de M. Jacquemart?
— Et puis les marteaux.
— Mais on ne voit pas le petit Jacquemart, demanda avec anxiété un des enfants.
En effet, cette image était de nature à provoquer la joie de la famille Cancoin, car la peinture brutale de l'image sortie des imprimeries de Strasbourg, rendait avec une grande vérité les statues coloriées de l'horloge de Notre-Dame de Dijon.
Quoique originaire de la Flandre, Jacquemart est en grande reHgion chez les Dijonnais. On sait que le duc de Bourgogne enleva cette horloge aux habitants de Courtrai, pour les punir d'avoir refusé de rendre à Charles VI les épeiT»ns dorés des chevaliers français tués sous SCS mursj en 1312.
Depuis celte époque, Jacquemart et sa femme ont été naturalisés Dijonnais; lisent conservé le costume flamand, mais leur c.Turect tout français. Ils frappent les heures à Dijon avec le même zèle qu'à Courtrai. Aussi Changenetjun vigneron poète du seizième siècle, a-t-il chanté les vertus et bonnes mœurs du ménage Jacquemart, en vers francs qui encadrent d'ordinau^e les gravures de Strasbourg.
Guenillon chanta cette poésie sincère qui laisse bien loin toutes les combinaisons mathématiquement rhythmiques des poésies dites lyriques :
Jacquemart de rien ne s'étonne ; Le froid de l'hiver, de l'automne, Le cliaud de l'été, du printemps Ne l'ont su rendre mécontent.
Qu'il pleuve, qu'il neigo, qu'il grêle, Il a sa lête dans son bonnet Et les deux pieds dans ses souliers.
Il ne veut pas sortir de là.
Guenillon dit tous les naïfs couplets du vigneron Changenet, au grand contentement des Cancoin. Mais il fut interrompu par un des garçons qui avait déjà demandé des nouvelles du petit Jacquemart, et qui répéta sa question.
11 est bon de dire qu'aujourd'hui se voit, à l'église de Dijon, un petit enfant tout nu qui est chargé de frapper les quarts-d'heures, les demies et les troisquarts sur de petites cloches, appelées en patois clin-
délies. Le graveur en bois qui a taillé les images de Strasbourg a eu un vif sentiment de l'art : il a supprimé le fils Jacquemart. Et il a eu raison ; car ce petit dénudé a été rajouté au Jaccomachiardus vers le commencement du seizième siècle.
Guenillon n'en savait pas si long en archéologie :
— Ma foi, dit-il, on a retiré petit Jacquemart parce qu'il avait trop froid.
— Mais, dit un des fils à Cancoin, poussant son raisonnement jusqu'au bout, qui est-ce qui sonnera sur la dindelle ?
— Madame Jacquemart, répondit sans hésiter Guenillon, qui, sans s'en douter, détruisait, par cette réponse, tout le savant mécanisme de l'horloge.
— Malheureusement, dit Cancoin, ce n'est pas consigné dans votre chanson, que madame Jaquemart a perdu le mois dernier sa boucle d'oreille. C'est un fier anneau, allez ; en tombant, il a fait un trou dans le toit du savetier Givat.
— Bon ! dit Guenillon. Et qu'est-ce qu'a dit de ça M. Jacquemart?
— Ma foi! dit Cancoin, je n'en ai pas eu connaissance ; vous savez que Jacquemart n'est point causeur et qu'il se ferait tuer plutôt que d'ôter sa })ipe une minute de ses dents. Après ça, on a retrouvé la boucle d'oreille dans une vieille boite de la boutique à Givat ; et ça été quasi une fête quand ou l'a enfilée dans l'oreille de madame Jacquemart.
A peine Cancoin avait-il commencé l'histoire du ménage Jacquemart, que le bonhomme Blaizot entra. Il avait quitté ses habits printanniers et apportait l'hiver dans les plis de sa vaste redingote.
— Ohl ohl dit-il, nous sommes en nombreuse société.
— Eh! oui, M. Blaizot, à votre service, répondit le tonnelier. Femme, apporte une chaise.
— Je ne veux pas vous déranger, dit le bonhomme. Je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur Cancoin.
Le tonneUer savait d'avance le mot du bonhomme ; mais il l'engagea à s'asseoir, reculant ainsi le plus qu'il pouvait une explication avec son terrible créancier. 11 espérait aussi que la présence de son propriétaire lui fournirait peut-être quelques bonnes raisons pour s'excuser du retard du paiement.
— Comment vont les affaires ? dit Blaizot.
— Dame, monsieur Blaizot, vous savez, pas trop bien ; je voudrais pouvoir dire tout à la douce.
— C'est vrai, dit le reneuvier, que l'argent de\ient . bien rare à Dijon,.. On n'entend plus parler que de faillites. Ce n'était pas comme ça dans le temps. Aussi les marchands font tout leur possible, ma parole, pour arriver là. Ils mettent tout leur argent en pasde-porte... Je vous demande si leur marchandise en est meilleure.
— Vous n'avez pas tort, dit le tonnelier.
— Tùchez de voir, reprit Blaizot, que je commande
une redingote d'hiver à tous vos tailleurs qui arrivent de Paris, et qui voudraient nous faire croire qu'ils ont été coupeurs chez le tailleur du roi... Graine à niais, tout ça !... Moi, j'avais le petit Carré qui me faisait une redingote qui durait des six ans; on n'en voyait pas la fin... Du drap solide et beau; il y avait la qualité et la quantité... Eh bien, aujourd'hui, mon petit Carré est mort, jamais je ne trouverai à le remplacer. Malgré son honnêteté, il a laissé quelque chose à sa veuve. Voilà ce que j'appelle le bon commerce; mais aussi le petit Carré n'avait pas une boutique avec six ouvriers fainéants ; il n'encadrait pas les carreaux de sa boutique dans des triagles de cuivre doré. Aurait-il ri, ce pauvre petit Carré, ri de pitié, en voyant le nouveau tailleur qui vient de se loger sur la grande place, et qui vous a mis à sa porte un portrait à l'huile de grandeur naturelle, habillé comme un prince, plein de chaînes d'or... N'est-ce pas une dérision? Le plus souvent, que j'entrerai là-dedans! Je me dirais avant : Blaizot, songe que ce portrait-là a coûté bigrement d'argent, et qu'on va te voler au moins deux aunes de ton drap pour payer un pied de peinture.
— Je l'ai vu tantôt pour la première fois, le portrait, dit Alizon ; il y avait beaucoup de monde amassé pour le regarder.
— Plus de curieux que d'acheteurs, dit Cancoin.
— Savez-vous, dit Blaizot, que vous avez là une
7â CONTES DOMESTIQUES.
belle fille comme il n'y en a eu ères à Dijon. J'ai été tout étonné, moi, quand elle est venue deraièrement chez moi... Elle a l'air sage, en plus.
Cette dernière phrase réveilla chez le tonnelier la conversation de l'après-midi; il fronça le sourcil.
— Vaudrait mieux, dit-il, qu'elle ne fût pas sage ! Alizon rougit et du compliment de Blaizot et du ton
de voix de son père.
— Non-seulement, dit Guenillon qui n'avait pas soufflé mot depuis l'entrée du rencuvier; elle en a l'air et la chanson. Ça se voit bien dans les yeux, allez. Moi qui cours tous les villages, les foires, je me connais en filles, et je peux leur dire hardiment sans être sorcier : Toi, t'as un amoureux; toi, t'en as deux ; toi, t'en as six.
— Oh I oh ! six, dit Blaizot en ricanant.
— Allons, Alizon, monte à ta chambre, dit le tonnelier, il est temps. Et toi, femme, va coucher les mioches qui s'endorment.
En effet, depuis l'arrivée de Blaizot, les enfants avaient paru intimidés et s'étaient réfugiés les uns dans le eiron de la tonnelière , les autres sur leurs petites chaises où ils n'avaient pas tardé à sommeiller. Madame Cancoin obéit à son mari et sortit.
— Je n'aime pas, voyez-vous, Guenillon, dit le tonnellicr, qu'on parle trop librement d'amour et d'amoureux devant les jeunes (illes en âge de comprendre. Ca leur donne des idées.
— Bahl dit Guenillon : au contraire, vaut mieux en parler ouvertement que d'avoir l'air d'en faire un mystère. Si vous êtes trop sévère, votre fille n'osera jamais vous rien dire. Et il faudra bien qu'un jour Alizon s'amourache de quelqu'un, vous ne pouvez pas Tempècher, c'est dans l'air, c'est dans la nature. Je ne dis pas qu'elle tournera mal, que le bon Dieu l'en préserve ! mais, là, un amoureux qui sera bon pour le mariage, voilà ce que je demande. Eh bien, tant mieux si vous le savez, vous y veillerez, vous connaîtrez le jeune homme, vous l'inviterez à venir chez vous ; nos deux amoureux sortiront le dimanche, avec leurs beaux habits ; ils iront sauter à la danse ; et puis, ils rentreront bien fatigués ; en chemin, à votre porte, vous n'empêcherez pas qu'ils se donnent un petit baiser. Et voilà votre fille heureuse toute la semaine, travaillant à coudre et repassant dans sa tète les moindres mots que son amoureux lui aura dits. Vous n'y voyez point de mal, pas vrai?
— Non, dit Cancoin.
— Tandis que si vous bronchez et que si vous dressez les oreilles, comme un cheval emporté, au moindre mot d'amour, Alizon n'en parlera jamais. Elle aura raison ; elle le dirait peut-être à sa mère, mais elle aurait peur que la maman Cancoin, une fois la tête sur l'oreiller, ne régalât le père Cancoin de l'aventure. Alors, elle prendra un amoureux tout de même, mais tout se passera en tapinois, pour que
VOUS ne le sachiez pas. Vous ne connaîtrez pas le jeune homme, vous ne saurez pas d'où il vient, ni où il va; si c'est un bon ou un mauvais sujet. Au lieu de le voir le dimanche, elle le verra dans la semaine. Le fruit défendu est si bon que les deux amoureux se rencontreront six fois dans la huitaine. Par exemple, ils n'iront pas à la danse ; ils s'en garderaient bien. Tout le monde se voit, se connaît ; il y a toujours des âmes charitables qui vous en avertiraient. S'ils ne vont pas à la danse, où iront-ils ? Un beau jour, Alizon reviendra, pâle, pleurant, les yeux rouges même, et elle vous avouera...
— Allez au diable, Guenillon, dit le tonnelier, avec vos suppositions de malheur.
Blaizot écoutait attentivement le pour ou le contre de ce nouvel avocat.
— Il n'a peut-être pas tort, dit-il au tonnelier.
— Au fait, mon brave Guenillon, je vous demande pardon de m'ètre laissé emporter ; vous êtes un homme prudent ; vous avez assez roulé les chemins pour amasser de l'expérience. Je suivrai vos conseils ; dès demain il faut qu Alizon se confesse de son amoureux, bon gré mal gré.
— Voilà encore la dureté qui vous reprend, dit Guenillon ; vous n'y êtes pas. Soyez bon comme à l'ordinaire ; parlez-lui doucement, à Alizon ; elle est brave fille, je gage qu'elle vous dira tout.
Blaizot se leva tout d'un coup et dit au tonnelier:
LES OIES DE NOËL. jl
— Je m'en vais aussi ; il se fait tard... Venez-vous, M. Cancoin, que je vous dise un petit mot.
— Il n'y a pas de danger, M. Blaizot ; vous pouvez tout dire devant Guenillon ; c'est un ami.
Le tonnelier se rattachait à ce dernier brin d'espoir ; il pensait que la présence d'un témoin gênerait un peu son propriétaire et rendrait l'explication plus aimable.
— Comment se fait-il dit Blaizot, que vous, monsieur Cancoin, qui vivez modestement, qui faites tranquillement vos petites affaires, comment se fait-il que vous vous fassiez autant tirer l'oreille pour régler notre petit compte.
— Hé, monsieur Blaizot, petit compte, petit pour vous, mais gros pour moi... Je suis désolé, croyez-le bien, de ne pouvoir acquitter c^tte malheureuse dette ; mais je n'ai pas eu grand ouvrage cette année ; la vigne n'a pas donné, on ne m'a nécessairement pas commandé de tonneaux.
— Vous concevez, dit Blaizot, que je ne peux pas entrer là-dedans ; si tous mes locataires m'en disaient autant, alors vaudrait mieux ne pas avoir de maisons.
— Je le sais bien, monsieur Blaizot. Aussi ça me tracasse ferme de ne pas être en mesure. Ma femme est accouchée il n'y a pas longtemps encore d'un petit nouveau : tout ça mange, les grandscomme les petits.
Tous les jours Tappétit s'aggrandit avec la bouche, et la nourriture ne tombe pas du ciel.
— 11 faudrait pourtant trouver un moyen, dit Blaizot. Je ne suis pas riche, moi ; j'en entends qui disent que je remue des louis à la pelle. Je voudrais les voir à ma place, ceux-là ; il est facile de vous faire millionnaire de réputation. Dans ce moment-ci, je retranche sur ma nourriture pour aller ; les rentrées ne veulent pas rentrer... L'argent est timide, il se cache, on ne le voit plus. Je sais le chagrin qu'on a de donner la volée à des pièces de cent sous en cage ; c'est des oiseaux sauN âges qui ne reviennent jamais ; et c'est le diable pour en ravoir d'autres. Mais il faut se faire une raison. Celui qui doit, qu'il se coupe plutôt un membre que de ne pas payer.
— Cependant, dit Guenillon, supposons que je sois joueur de violon et que je vous doive : vous serez donc bien avancé si je me coupe la main gauche et que je vous la porte ?
— 11 n'est pas question de violon ni de main gauche, monsieur le plaisant, dit Blaizot, qui fut blessé de l'intervention de Guenillon ; je veux dire qu'on doit se remuer, se mettre en quatre, faire l'impossible pour payer ce qu'on doit, si on est un homme d'honneur.
— Je suis un homme d'honneur I s'écria Cancoin.
— Sans doute, dit Blaizot ; mais quand mes deux termes seront payés, vous le serez bien plus. Main-
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tenant nous perdons notre temps à discuter sur les mots ; quand est-ce croyez -vous me payer ? Cancoin hésitait et ne répondait pas.
— Eh bien ! je désirerai une réponse, monsieur Cancoin.
— Mon Dieu, dit le tonnelier, vous savez, monsieur Blaizot, que je vous avais fait prévenir par Alizon que je paierais tel jour...
— Oui, et vous ne m'avez pas payé...
— Voilà pourquoi, dit Cancoin, je n'ose plus vous fixer une date certaine ; il arrive tous les jours des événements qui changent la position d'un homme et qui contrecarrent tous ses projets.
— Voilà bien des phrases, dit le reneuvier, mais pas d'argent au bout.
— Que voulez- vous, monsieur Blaizot? Je vous paierai le plus tôt possible.
— Ah ! le plus tôt possible, dit en sautant, le bonhomme, le plus tôt possible î Ce n'est pas dans le calendrier. Je ne connais pas saint Le-plus-tôt-possible; c'est le frère de saint Jean-va-te-promener... Mais je n'entends pas de cette oreille-là. Dites-moi plutôt : Je vous paierai la semaine des quatre jeudis ; faites-moi un billet pour le trente-six du mois... Ah! le plus tôt possible ! Ça n'a pas cours dans le commerce, une monnaie pareille! Adieu mon argent alors... Vous vous imaginez donc, monsieur Cancoin, que je suis de ceux qui croient qu'on attrape des hirondelles
en leur mellant un grain de sel sur la queue 1... Le plus tôt possible ! Je ne suis point un grapignan ( procureur \ mais, ma foi, il vous faudra trouver des espèces plus sonnantes.
— Cependant, monsieur Blaizot...
— Cependant ne me suffit pas, mon brave homme.
— Vous savez...
— Je ne sais pas, dit le bonhomme Blaizot, je ne sais rien, je ne veux rien savoir ; je sais que mon terme n'est pas payé.
— Diable ! dit Cancoin en frappant énergiquement de son poing sur la table, si vous ne voulez pas m'écouter, faites ce que vous voudrez...
— Parlez alors, mais parlez bien, dit Blaizot un peu radouci par l'emportement de son débiteur.
— Je vous avais fait dire par Alizon que j'allais à la Mal-Fichue, livrer une commande de tonneaux, et que je reviendrais avec de l'argent. Est-ce de ma faute si ce pau\Te Grelu est ruiné, si dans la nuit où j'arrive la ferme brûle...
— En voilà une autre bonne paie, s'écria Blaizot... celui-là, il me fait tort de plus de deux mille francs... Ah! le scélérat I il brûle sa ferme lui-même... On n'a pas idée d'une invention pareille. Il pouvait bien s'en aller ; il aurait demandé l'aumône ; il se serait fait pauvre : ils ne sont déjà pas si malheureux, les pauvres!... Mais au moins il aurait laissé sa ferme debout. Point 1 le satané a tout m.angé ; il ne lui res-
tait plus la valeur d'une épingle... il se dit : je veux que mes créanciers perdent tout, et il met le feu, le misérable, à sa ferme. Ça ne valait pas grand chose, c'est vrai ; mais quand je n'aurais eu que dix du cent, il y en a assez pour se consoler... Ah! le tribunal va arranger son affaire. 11 n'en sera pas quitte à bon marché, ce maudit Grelu !
— Eh bien, moi, dit Guenillon, je vous ai laissé parler tout à votre aise, monsieur ; je ne vous connais pas ; mais je dis que vous êtes dans votre tort de parler ainsi. Grelu était un honnête homme.
— Ah ! le coquin, dit Blaizot.
— Oui, un brave et digne homme.
— Ah I le misérable, dit Blaizot, qui frappait du pied et que ces contradictions irritaient.
— Et je ne souffrirai pas, dit Guenillon en se levant et en s'approchanl du reneuvier, qu'on l'insulte devant moi, avant que les juges n'aient donné leur opinion.
Blaizot ricanait et haussait les épaules. Un moment, il avait eu peur en voyant Guenillon se lever et dérouler sa haute taille.
— Est-ce que tout le pays ne l'accuse pas, dit Blaizot? Est-ce moi qui ai inventé ça ? D'ailleurs la justic-e ne se trompe pas ; quand un homme est au secret, c'est qu'il y a des motifs. Les innocents ont une langue ; ils n'ont qu'à parler.
— Je mettrais presque ma main au feu que c'est
Grelu qui a brûlé sa ferme, dit Cancoin, et ça me fait d'autant plus de peine que je l'estime.
— Parbleu, c'est sûr, reprit Blaizot, Grelu est condamné d'avance ; il ira aux galères, et avant il ira au tabouret...
On appelle en province s'asseoir sur le tabouret être exposé, assis, lié au poteau.
— C'est mal, dit Guenillon, des propos pareils I
— Oui, continua Blaizot fort de l'opinion qu'avait émise le tonnelier, le Grelu dînera à la table sans nappe.
Cette autre expression populaire — la table sans nappe — esU d'une vérité trop cruelle pour ne pas faire deviner à l'instant le parquet de l'échafaud qui sert aux expositions.
— Malheureux! c'est vous qui avez perdu mon mari, s'écria tout à coup une voix qui parlait du fond de la chambre.
Les trois hommes tressaillirent en entendant cette voix. A ce moment, la lampe, suspendue à la cheminée par son manche recourbé de fer, ne donnait plus qu'une imparfaite lueur ; la mèche, noircie, faisait tous ses efforts pour avaler quelques larmes d'huile. La flamme vacillait et éclairait tour à tour les trois têtes de Guenillon, du tonnelier et de Blaizot, qui causaient ensemble.
Le fond de la chambre ne recevait aucune lumière; par hasard le reneuvier Blaizot se trouva éclairé par
la lampe mourante ; la voix l'avait terrifié et rendu plus jaune que le parchemin. Sa figure s'était plissée de mille nouveaux plis, et dans chacun d'eux logeait un rayon de terreur.
— C'est la fermière, s'écria Guenillon,
— Elle se sera réveillée et aura entendu le nom de Grelu, dit Cancoin. Il faut la recoucher.
Comme il allait se lever, une main se posa sur son épaule et le força de s'asseoir. C'était la main de la fermière. Une main maigre, hâve et décharnée qui sortait des manches larges d'une chemise de toile grise.
La fermière, depuis l'incendie de la ferme, avait changé de telle sorte qu'elle était devenue méconnaissable. Les larmes avaient fait des caves de ses orbites; un ruban noir accusait en demi-cercle la paupière inférieure. Le nez, quoique toujours d'une belle forme, avait pris, en s'allongeant, un accent cruel. Le rouge joyeux s'était envolé des lèvres de la Grelu, et avait envoyé, pour le remplacer, un sang vert et funèbre.
La fermière arrivait, les yeux inquiets et remuants; ils semblaient vouloir s'élancer sur le reneuvier Blaizot.
— Rends-moi mon mari, lui dit-elle.
Cancoin craignant qu'elle ne se jetât sur Blaizot, lui avait pris les mains ; mais elle était pleine de forc«, et se serait échappée des étreintes du tonnelier, sans l'assistance de Guenillon.
— Voyons, madame Grelu, dit-il, voyons...
— Ahl la l'as fait aller aux galères, mauvais homme, mon pauvre Grelu.,. il ne me restait plus que lui sur la terre... L'enfant est mort... Ah! ditelle en se débaiTassant des deux hommes qui la tenaient.
— Prenez garde... prenez garde, dit Blaizot tout tremblant en se raœoquillant sur sa chaise, prenez garde.
— Ma femme, ma femme, criait Cancoin.
— Cœur indigne, s'écriait la Grelu, en lançant des regards de flamme à Blaizot, lâche, tu as ruiné le village... c'est toi qui as mis le feu à la ferme, c'est toi, carcasse sans pitié... Je voudrais te voir manger par les loups dans les champs quand il tombe de la neige... Et, vrai, je rirai le lendemain en voyant ton sang de chrétien qui remplirait les ornières.
— Tenez la bien, dit Blaizot, dont la voix haletait.
— Quel tapage vous faites, dit en entrant la tonnelière, qui n'aperçut pas d'abord la Grelu.
Cancoin, en entendant sa femme, voulut lui faire signe de préparer de l'eau pour calmer les nerfs irrités de la fermière ; il la lâcha. Celle-ci profita de ce moment de répit et s'élança d'un bond sur le bonhomme Blaizot. La lampe tomba et s'éteignit.
On n'entendit que cris et hurlements de rage.
— Ah! elle m'étrangle, au secours I criait le mal-
heureux reneuvier qui sentait entrer dans les chairs de son cou sec, les dix ongles de la Grelu.
Dans un mouvement de rage, la fermière fit tomber de sa chaise Blaizot, et tous deux roulèrent sur les pavés de la chambre. Guenillon s'était précipité sur la fermière et essayait de lui faire lâcher prise. Cancoin courait par la chambre et maudissait sa femme de ne pas aj)porter de lumière. Les enfants, réveillés par œ tapage, pleuraient. Les voisins, qui n'avaient jamais ouï de semblables bruits dans le ménage tranquille du tonneher, frappaient à la porte.
Enfin madame Cancoin reparut avec une lampe nouvellement arrosée d'huile, et trouva la chambre tout en désordre. Guenillon serrait dans ses bras nerveux la Grelu en détournant la tète pour ne pas attraper les coups de poing dont elle emplissait l'air.
Blaizot était étendu par terre et s'écriait :
— Je suis mort!... je suis mort!
Cancoin le releva. Les vêtements du bonhomme étaient indignes d'être offerts au plus pauvre des fripiers. La redingotte semblait avoir été déchiquetée par un corbeau à jeun.
— Voyez mon cou, dit-il, je ne peux plus parler; elle m'a étranglé, la criminelle.
— Oh ! ce n'est rien, dit Cancoin ; il n'y a que de petites égratignurcs.
Blaizot se tàta le cou et frémit en sentant sa peau éraillée par les ongles de la fermière.
m COMES DO^MESTIQUES.
— Elle est plus calme, maintenant, dit Guenillon. Madame Cancoin, veillez, je vous prie, à ce qu'elle ne manque de rien. Froltez-lui les tempes de vinaigre... Brûlez une plume sous son nez.
La fermière était sans connaissance. On l'assit sur une chaise et on la frictionna de vinaigre.
— Oh ! s'écria tout à coup le petit vieillard, qui se palpait tr us les membres pour en faire l'inventaire, je sens froid à ma jambe gauche... le sang doit couler!... Oh ! je me trouve mal.
11 se laissa tomber sur une chaise. Guenillon alla à lui, prit une de ses mains et frappa de sa large main dans celle du reneuvier, qui revint à lui immédiatement.
— Avez-vous visité ma jambe? demanda-t-il tout tremblant.
— C'est peu de chose, dit Cancoin ; seulement, dans la lutte votre culotte s'est débouclée et je cherche après votre bas et votre soulier qui se promènent bras dessus bras dessous, je ne sais dans quel coin... Ahl voilà le soulier.
— Je la ferai condamner aussi, dit Blaizot, pour m'avoir étranglé...
— Je vous conseille, dit Guenillon, de n'en rien faire... c'est un peu votre faute que les choses se sont passées de la sorte.
— Ah ! de ma faute! on verra... Vous vous entendiez tous... Quelle idéeai-je eue de venir ici ce soir!
J'aurais mieux fait de ne jamais réclamer mon argent par la douceur.
— Monsieur Blaizotl... dit Cancoin.
— Bon, bon, je ne me laisse pas prendre à vos protestations... Vous entendrez parler de moi...
— Voilà votre bas, dit le tonnelier ; mais il est tombé dans l'huile.
— A bientôt !... Je ne veux pas de mon bas, dit le bonhomme Blaizot, qui sortit furieux en fermant rudement la porte.