CHAPITRE TIU
Le to ôEoiirtux.
Tète avait pour clerc un jeune homme nommé François , fils d'une pauvre femme du faubourg. François travaillait comme un nègre, et gagnait quarante francs par mois, somme énorme dans les études d'huissier.
Avec ces quarante francs, François nourrissait sa mère, la logeait, et trouvait encore moyen de s'habiller d'un habit noir, car les relations qui l'appelaient au tribunal nécessitaient une tenue décente.
— François, ôtez vos bouts de manches, dit Tète après sa conférence avec Blaizot.
Toutes les fois qu'il envoyait son clerc en course, l'huissier débutait par ces paroles :
— Otez vos bouts de manches.
François obéit et ploya ses bouts de manches qu'il rangea dans un coin du pupitre ; mais ses bouts de
lOi COiNTES DOMESTIQUES.
manches ne semblaient avoir servi qu'à faire reluire davantage les coudes du pauvre habit.
On se serait miré sous les coudes de l'habit.
François se leva lentement; il paraissait craindre de se faire voir en pied. Qu'on pense à TefTet que devait produire l'habit du gros et court patron sur le dos d'un jeune homme long et maigre; c^r tous les doux ans, Tète récompensait son clerc en lui faisant cadeau de son vieil habit.
Beaucoup trop large pour la poitrine, l'habit était trop court pour les bras et rendait cette situation comique des collégiens qui grandissent tout d'un coup, sans parvenir à pousser leurs vêtements dans cette croissance.
La taille arrivait au milieu de l'épine dorsale ; le pantalon, quoique plus convenable , faisait froid à regarder. Forcé de porter du noir, François achetait du lasting qui est une cruelle étoffe d'hiver. Le reste du costume, le chapeau, le gilet et les souliers étaient tout un monde de misère et de propreté.
Tète expliqua à son clerc l'affaire du tonnelier Cancoin. François fut plus étonné que son patron en entendant ce nom ; il se troubla.
— Eh bienl ne m'entendez-vous pas, grand Nicodème, dit Tète.
— Pardonnez-moi, monsieur; et il faudra saisir? — Vous le savez mieux que moi, et presto encore...
— Saisir Cancoin I s'écria François qui se parlait à
lui-même , oubliant complètement la présence de l'huissier.
— Qu'est-ce que vous voyez là d'extraordinaire? Ah ça, François^ vous perdez la tète, je voudrais vous voir courir.
— Ahl mon Dieu, dit François.
— Je vous demande ce qui le prend. François, cria l'huissier, notez bien que je vous dirais demain d'aller saisir les meubles du pape , qu'il n'y aurait pas à reculer.
— C'est bon, monsieur, je vais au tribunal. François partit, la mine décontenancée. Dans la
rue il regarda si Tète n'était pas à la fenêtre, et prit la rue opposée à celle qui conduit au tribunal. Ordinairement le long clerc marchait lentement, les yeux cloués sur le pavé, craignant de rencontrer quelque regard ironique attaché sur ses habits; mais ce jour-là il courait follement, se heurtant aux volets des maisons, aux étalages des boutiques; il gesticulait, faisait aller les bras et mimait d'une façon extravagante.
Il arriva à la maison du tonnelier et l'entraina d'une façon mystérieuse.
— Ah ! lui dit-il , préparez-vous à un fier malheur.
— Encore un malheur, dit le tonnelier, quoi donc?
— Je ne sais comment vous dire... Seiimeurl
— Est-œ qu'Alizon aurait été écrasée par une voiture ? demanda Cancoin tout ému.
— C'est bien pis, dit François, je vais au tribunal....
— Je comprends , s'écria le tonnelier ; il y a du nouveau dans l'affaire Grelu... Pauvre femme! Vous avez bien fait de ne pas en parler à la maison...
— Ce n'est pas encore ça, dit François.
— Que le diable vous emporte, s'écria Cancoin, avec toutes vos gieries, vos mystères... Nom de nom, parlez donc! je ne crains rien.
François s'engagea dans les mille détours, les mille ruelles du langage, pour expliquer au tonnelier qu'il allait être saisi.
— Je m'y attendais, mon pauvre garçon, dit le tonnelier.
— Vous ne m'en voulez pas, dit François.
— Moi t'en vouloir, moi qui sais combien tu travailles et la peine que tu te donnes pour soulager ta mère ; je n'en veux pas plus à M. Tète ; il faut que tout le monde vive. Son métier est de se nourrir des malheureuses gens, qu'il fasse son métier. Je n'en veux même pas au bonhomme Blaizot, et si Dieu lui pardonne aussi franchement que moi, il ira tout droit en Paradis.
— Mais comment allez vous faire? demanda François.
LES OIES DE xNOEU 107
— Ah bahl un jour chasse l'autre. Le boulanger cuira encore demain, il ne me refusera pas crédit pour quelque temps. Tant qu'on a du pain, on \it bien. Et je suis connu dans Dijon pour un honnête homme, ma femme aussi et mes enfants; avec ça on trouve de l'ouvrage.
— Vous n'avez donc pas dit tout ça à M. Blaizot? dit François.
— A lui I J'afmerais mieux jouer du violon pour les pierres de la cathédrale ! 11 est sec comme de l'amadou. Mon pauvre François, son habit de nankin me fait peur : il me fait l'efifet d'une peau de tigre. Cours au tribunal et presse mon affaire; que ton huissier ne gronde pas.
— J'ai pourtant l'idée de voir M. Blaizot, dit François.
— Je te le défends, dit le tonnelier ; je te le défends dans ton intérêt comme pour ]e mien. Ça serait capable de te faire perdre ta place, et dis-moi comment nourrirais-tu ta mère ?
François secoua la tète tristement.
— Et moi, dit Cancoin, il croirait que je m'humilie, que je me prosterne; d'ailleurs je lécherais ses souliers que ça ne servirait à rien. Allons, mon garçon, va-t-en... Ne vas-tu pas pleurer maintenant? Mon Dieu, que tu es bête I
— Je ne pourrai jamais remplir l'assignation qui vous concerne, dit François en sanglotant.
108 CONTES DOMESTIOUES.
— Ahl le mauvais huissier que tu feras, ditCaiicoiu en prenant les mains du clerc; je te remercie toujours ; mais sauve-toi, voilà ma femme qui nous regarde, elle se doute de quelque chose. Adieu, François.
Le pauvre clerc partit pour le tribunal en s'essuyant les yeux avec un mauvais mouchoir de couleur ; il fut tiré de ses tristes réflexions par une fraîche voix de jeune fille qui criait :
— Bonjour, François.
— Bonjour, mademoiselle Alizon, bonjour.
— Vous ne me dites rien, François?
Le clerc d'huissier fut forcé de s'arrêter devant Alizon, mais il n'osa la regarder; jamais homme ne fut aussi embarrassé de ses bras; il mettait les mains dans ses poches, puis il les croisait sur la poitrine ; enfin il finit par les croiser derrière le dos.
Le pauvre garçon était humilié de ses manches d'habit si courtes, et cherchait un moyen de les dissimuler.
— Dieu! François, que vous êtes drôle, dit Alizon en riant.
Les oreilles du clerc rougirent considérablement.
— Mademoiselle Alizon, je suis pressé, dit François en levant sa longue jambe gauche pour courir.
— Je comprends, dit Alizon en souriant, voilà midi qui sonne, et vous avez peur de man(iuer votre amoureuse qui sort de la couture,
— Peut-on dire des choses pareilles, mademoiselle, répondit le clerc qui devenait pourpre, vous savez pourtant...
— Qu'est-ce que je sais ?
François balbutia quelques mots inintelligibles; il eut le courage de regarder en face la jolie couturière, et il fondit en larmes, laissant Alizon fort étonnée d'une douleur aussi subite.
Ce pauvre François î se dit-elle.