I.A GÊNE. SI
uoe bonté compatissante, qui devinait tout ce que le malheureux, avait dû sonfî'rir dans son délaissement à l'heure de la mort. Les gens du peuple, émus de l'indulgence du prince pour un criminel, ôtaient leurs bonnets de laine, en signe de vénération, et se pressaient, pour mieux voir , parmi les rangs rompus des gardes. Adam Knoles avait compris qu'il était sauvé.
€ Adam, mon petit serviteur, lui dit Charles d'un ton de reproche, te souvient-il, en ce moment, de messire Raoul, comte d'Eu et de Guines, connétable de France?
— Las ! monseigneur , répondit Knoles en redoublant ses larmes, il était innocent, comme je le suis moi-même, mais il nefut pas préservé du supplice, comme je le serai par votre bienheureuse rencontre.
— Çà, dis-nous comment il advint que, sans être coupable , tu consentis à te déclarer tel , acceptant le blâme et la peine du forfait que tu n'avais pas commis?
— Voua le savez vraiment, mon bon seigneur, la gêne est un mal intolérable et pire que la pire mort; je l'ai maintenant éprouvé, pour mes péchés, et je plains davantage les damnés, s'ils souffrent dans l'enfer ces tourments inventés par les hommes. Je n'ai point commis ce vol détestable, pour lequel je fus condamné trop Injustement, et s'il vous platt de faire mettre à la gêne vingt de vos meilleurs sujets, vous ferez d'eux, à votre guise, vingt voleurs ou meurtriers, bons pour le gibet.
— Cependant , après avoir subi la torture , tu as juré , par le saint nom de Dieu, que tu avais fait le crime, sans aide ni complice , en dérobant les diamants de mon missel , pour les vendre à un usurier lombard?
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— Hélas ! je me serais parjuré , en prononçant un serment plus sacré, s'il eût été possible , et le bon Dieu m'eût pardonné; car, c'était ma bouche, et non mon cœur, qui mentait de la sorte. La mort est peu de chose , en comparaison de lasoufîrance. Mieux, vaut cent fois rendre l'âme par la hart que par la gène!
— Bien dit, mon ami Adam! repartit le dauphin, enchanté du succès de Texpérience qu'il avait faite aux dépens de son valet-secrétaire. Il suffit que l'épreuve ait démontré la vérité de mon sentiment à l'égard de la torture, et je te remercie d'avoir, par ton exemple, signalé les monstrueuses erreurs que la gène peut causer en,justice. Ainsi donc, je te baille absolution complète, et reconnais publiquement ton innocence, attendu que c'est moi qui fus le voleur des diamants, que j'avais cachés dans ton escarcelle, a6n de témoigner des mensonges de la gène et de corriger aussi ta dureté envers te pauvre comte d'Eu, si tyranaiquement jugé à mort.
— Par saint Georges! s'écria Knoles, en s'inclinant devant le dauphin, monseigneur, je suis aise d'avoir servi à la démonstration du fait, mais il pouvait se faire que vous vinssiez pour me faire grâce, après la pendaison. Vous fûtes, dites- vous, le voleur? Je ne veux pourtant point requérir contre vous les termes de ma sentence.
— Ah ! mon cher et noble seigneur, s'écria Oresme, qui avait entendu le dauphin s'accuser de vol, n'induisez pas en jugement téméraire ceux qui vous aiment et vous honorent pour votre grande vertu; c'est raillerie extravagante, quede feindre une vilaine action... N'ycroyez pas, bonnes gens qui l'avez entendu ? Votre honoré seigneur
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est JDcapable d'avoir commis le fait , dont il s'accuse par raillerie !
— Croyez ceci, au contraire, vous tous qui m'écoutez ! reprit le dauphin , qui n'accepta pas le démenti complaisant de son précepteur; j'ai imaginé cette histoire , pour abolir la gène, dont Tabus est trop patent et trop odieux. Viens avec nous, mon gentil Adam; je te rétablis désonnais en tes richesses et honneurs; seulement, pour pénitence, je le somme d'aller raconter ton aventure singulière à monseigneur le roi.
— J'obéirai à votre commandement, mon très-clément seigneur, et pour mémoire de cet événement notable, je consacrerai, au couvent des Augustins , une chapelle expiatoire, avec des obits, messes et chapelles à perpétuité, pour le repos de l'âme du comte d'Eu^ martyr de la gène.
— Noël! Noël! crièrent les spectateurs, jetant leurs bonnets en l'air et se ruant les uns sur les autres avec des transports de fol enthousiasme.
— Orçà, monseigneur, soyez dorénavant mon pédagogue! dit Nicolas Oresme, entraîné par le courant de l'admiration générale. L'esprit de Dieu est avec vous; le roi Scilomon ne rendait pas de plus beaux jugements. Quant à moi, qui fus votre très-humble et indigne précepteur, je ne suis propre qu'à translater la sainte Bible en français et à vêtir un rochet d'évêque , à Lisieux ou ailleurs, tandis que vous deviendrez qnirès-sage et très-puissant roi de France.»
AdamKnoles, délivré de la crainte d'une mort infamante qu'il avait vue de près sans l'avoir méritée , courut
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rendre compte au roi Jean de tout ce qui s'était passé. « 0 mon lils, dit le roi avec attendrissement , lu seras Charles le Sage ! »
Cependant, la gène ou la torture ne fut abolie que quatre siècles plus tard, sous le rogne du bon roi Unis XVI.
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n aveugle en conduit ud autre, Ue tombent tou* deux doua la foue.
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Marie de France , Bile du roi Chartes VI et de la reine Isabeau de Bavière, naquit au château du bois de Vincennes, le 22 août de Tannée 139â. Dès le berceau, elle fut destinée à passer sa vie dans un couvent , car , à cette époque, les plus illustres monastères de filles avaient souvent des prieures de sang royal. Ix commencement de son éducation fut donc dirigé dans le but de lui inspirer une précoce vocation pour l'état monastique. A peine avait-elle atteint sa cinquième année, qu'elle se vit transférée, de Paris et de l'hôtel Saint-Pol, où se tenait la cour du roi, à l'abbaye de Poissy, que Philippe le Bel avait fondée en commémoration de la naissance de saint Louis. On choisit alors des religieuses nobles, pour composer la maison de la petite princesse , dans l'intérieur même du couvent, et ces saintes gouvernantes furent
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chaînées de préparer sa profession dans l'ordre de Saint- Dominique, où elle devait être élevée, suivant la volonté de ses augustes parents.
Cette volonté ne se trouva pourtant pas conrorme à la sienne, lorsqu'elle fut en âge de raisonner ses impressions, que chaque jour rendait plus vives, malgré Kignorance absolue dans laquelle on avait essayé de l'endormir. Tels étaient les ordres de la reine, qui avait marié de très-bonne heure ses deus. filles aînées, Isabelle et Jeanne, pour les éloigner d'elle, l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté portant ombrage, disait-on, à la fière Isabeau. Le roi, que de fréquentes atteintes de démence sombre ou furieuse soumettaient entièrementaux caprices malfaisants de sa femme et de son frère Louis, duc d'Orléans, avait presque oublié que sa troisième fille, Marie, dût prendre le voile à seize ans. Cette jeune princesse n'était point faite pour la solitude d'un cloître, qui n'offrait aucun aliment aux âmes actives et passionnées; elle aimait le monde, sans l'avoir entrevu , et elle le colorait du reflet de ses lectures, à défaut de réalité; l'imagination, en se développant chez elle, eut bientôt franchi l'enceinte de l'abbaye.
Quoiquesatantc, Marguerite de France, fille du roi Jean, fût alors prieure de Poissy depuis plus de quarante ans, Marie ne sentait pas la moindre vocation pour lui succéder un jour. La vieille prieure, il est vrai, n'avait pas été plus portée qu'elle à entrer dans les ordres sacrés ; elle avait eu , au contraire , une aversion prononcée pour la vie ascétique, et elle combattit, autant qu'il était permis de le faire à une époque d'obéissance passive, la résolution
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paternelle, qu'il lui fut'impossible de vaiocre. Il fallut se résigner : elle s'était donc pliée doucement à l'inexorable nécessité, et, nonobstant la rigueur des voeux monastiques, -elle réussit à se créer une retraite agréable et presque riante, en dehors de ses devoirs religieux., qu'elle remplissait pourtant avec beaucoup d'exactitude. Elle avait rassemblé, pour ainsi dire , dans sa cellule, les arts et les lettres , qu'elle cultivait sans maître et sans témoins; elle dessinait, enluminait, écrivait, brodait et lisait tour à tour, afin de distraire ses amers regrets et d'opposer l'étude an découragement.
Marie fréquentait volontiers la cellule de sa vieille tante, pour y chercher des consolations intellectuelles et des entretiens instructifs ; car madame Marguerite avait l'esprit orné par un demi-siècle de lecture et de méditation; elle possédait, d'ailleurs, une bibliothèque bien différente des livres théologiques et mystiques, dont se nourrissaient les dominicaines : c'étaient une vingtaine de volumes in-folio, écrits sur parchemin , avec des majuscules peintes en couleur et en or; chacun de ces gros volumes pesait horriblement, à cause de sa reliure massive en bois de chêne toute garnie de cuivre ou de fer, mais le contenu en était beaucoup plus léger et plus attrayant : on trouvait là le recueil des meilleurs ouvrages composés par les Irouvires, anciens poëtes qui avaient fait lesdélicesde la cour de France; aussi, la prieure de Poissy avait-elle longtemps préféré à son psautier et à son livre d'heures ces di7j etfabtiaux, petits contes pleins de grâce et de malice, ces lais et ces chansons en l'honneur des dames , et surtout ces longs romans ou chansons de geste.
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comprenant chacun dix. ou vingt mille vers, prodigieux imbroglio d'histoires amoureuses et chevaleresques.
C'est dans ces annales naïves des mœurs du vieux temps, que Marie apprenait toutes les belles choses auxquelles on voulait la forcer de renoncer pour toujours. Oh ! comme ta vie de couvent lui semblait triste et austère, auprès de ces tournois éblouissants où le vainqueur était couronné des mains d'une dame ou d'une demoiselle; auprès de ces festins magnifiques ou les chevaliers prononçaient des vœux solennels, la main étendue sur le paon qu'on présentait à table couvert de son riche plumage; auprès de ces tendres alliances de cœur, espèces de fiançailles étemelles, qui résistaient à l'absence et ne s'éteignaient qu'au tombeau ! Elle admirait, elle enviait les merveilleuses aventures des héroïnes, qu'elle voyait figurer dans les romans de Lancelot du Lac, de Perceval le Gallois, de Perceforêl, de l'Enchanteur Merlin, d' Arlus de Bretagne, et dans d'autres épopées de la Table-Ronde et des Pairs de Charlemagne. Ces récits de féeries et d'enchantements avaient pour elle l'intérêt de la vérité, et elle se persuadait que , au sortirde la sainte prison où elle vivait renfermée depuis son enfance , elle rencontrerait des paladins , armés de pied en cap , montés sur leurs destiers et courant le monde pour chercher des coups de lance à donner, des bachelettes opprimées à défendre, des monstres à combattre et des dames à servir. Elle souhai> tait alors devenir une simple châtelaine , pour panser les blessures des preux, pour donner l'hospitalité aux chevaliers errants , pour connaître le langage symbolique des armoiries et devises, et pour être enfin recherchée de
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quelque noble seigneur, souvent victorieux dans les joutes , de longue date éprouvé par des entreprises périlleuses , et surtout fidèle à ses serments.
Cette disposition de l'esprit , inquiète et tumultueuse , s'accordait mat avec la paix intérieure du cloître, que Marie ne devait plus quitter. Elle s'accoutumait difficilement aux exercices de piété ; elle apportait parfois de frivoles distractions à la prière , et un front brûlant au froid pavé de Téglise , oti la nuit elle venait se prosterner avec les religieuses; le jour, elle passait des heures entières , assise près d'une fenêtre haute qui dominait au loin la campagne : de là elle regardait, en pleurant, si le hasard ne lui enverrait pas quelque bon chevalier, qui vouliitbien l'arracher à son pénible esclavage. Elle avait douze ans accomplis , et portait déjà le costume des novices, suivant ta règle de Saint- Dominique : la robe de laine noire et le manteau de laine blanche; ses cheveux blonds n'étaient pas encore tombés sous les ciseaux , quoique son voile noir cachât entièrement leui's boucles dorées.
Un matin dii mois d'août 1405, aljsorbée dans ses rêveries romanesques, elle suivait de l'œil les ramiers qui voltigeaient ensemble aux bords des toits, se posant à chaque saillie de pierre et roucoulant d'intelligence , tandis que les corbeaux tournoyaient, en croassant, autour du clocher de l'abbaye. Tout à coup , un corbeau fondit sur une colombe séparée de ses compagnes, et la frappa d'un coup de bec , puis il pourchassa dans les airs la faible victime qui fuyait gémissante ; Marie jeta un cri , et attendît avec anxiété l'issue inévitable d'une lutte aussi
iDi}gaIe. L'oiseau fugitif, appelant vainemeot du secours , allait être laproiedeson cruel ennemi, lorsqu'une flèche^ partie d'un arc invisible, atteignit le corbeau , qui , arrêté dans son vol circulaire, battit des ailes et tomba mort; la colombe s'envola joyeuse de sa délivrance , et Marie , non moins joyeuse qu'elle , remercia dans sa pensée l'auteur inconnu de cette bonne action .
Pendant qu'elle interrogeait du regard les environs, pour découvrir de quelle maio le trait avait été lancé, elle aperçut , en face d'elle , au pied du mur d'enceinte de l'abbaye, un jeune homme , âgédequinzeansà peine, qui tenait encore son arc détendu, et qui portait sur la cuisse gauche une trousse remplie de flèches : on devinait, à ces indices , que c'était à lui que le ramier devait son salut. Ce jeune homme , les yeux fixés sur la jeune religieuse, semblait être devenu tout à coup immobile, en l'apercevant. Tout son extérieur annonçait une naissance distinguée et un brillant état de fortune, bien que ses habita étalassent les couleurs populaires, qui étaient aussi celtes du duc de Bourgogne , le bleu et le rouge , mis en honneur à Paris sous le règne du roi Jean. La princesse ne put s'empèch3r de sourire à ce gentil garçon , qui la salua respectueusement.
Il avait un chaperon mi-purli, c'est-à-dire aux, deux, couleurs bleue et rouge, espèce de bonnet en drap de soie, dont la queue, longue d'une demi-aune, était ramenée par devant sous le menton , et retombait derrière ledosen forme d'écharpe; sa tunique bleue, plissée et serrée à la taille par une ceinture de cuir d'Espagne à boucle d'or, flottait au-dessous des reins ; ses(/r^(/ues ou
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braies t sorte de caleçon coltaot en drap de laine rouge , qui serrait étroitement ses cuisses et ses jambes, disparaissaient dans des bottines de peau de chamois ; sa chevelure droiteet lisse, coupée carrément sur le front, s'arron- • dissait eu épais bourrelet sur la nuque du cou. Quant à sa &gure,elleétaitcharmante,maisempreinted'une touchante mélancolie ; Télégance de ses manières répondait à sa bonne mine. Marie, quin'avaitjamaisvu que des moines, des prêtres et des évéques , prenait plaisir à le considérer . « Gentille damoisetle , dit-il assez haut pour âtre entendu, j'ignore qui vous êtes, mais je déclare que votre accoutrement de nonnain n'était pas fait pour votre miraculeuse beauté. Heureux qui est ou sera votre chevalier!
— J'ignore pareillement votre nom, reprit Marie en rougissant, et j'atteste ma très-sainte patronne, que je ne songeaispas à vous le demander; car, qui que vous soyez , un roi de Trébisonde, un prince d'Arabie, un empereur deMaroc s'hcnorerait fort de vous ressembler, messire!
— Louée soit l'heureuse fortune qui m'a fait rencontrer à Poissy l'étoile de ma vie et le pôle de mon bonheur! Certes, je n'ai pas le mérite qu'il faut, à savoir, noblesse et vertu , pour être logé en votre cher souvenir; mais je vous supplie de vouloir bien être ma dame d'alliance , et si vous m'octroyez cette insigne faveur, de recevoir ici mon serment de constance et de fidélité impérissables.
— Que la bonne vierge Marie et toute la cour céleste vous protègent! L'aide généreuse que vous avez prêtée à la pauvre colombe contre la méchanceté d'un vilain corbeau montre assez que vous êtes bien appris aux us et coutumes de chevalerie; donc, monseigneur, je
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vous admets en mon servage jusqu'à la mort, seule fia de toute amitié vraie et loyale, et je vous tiens désormais pour moD meilleur ami , en vous surnommant Archer de la Colombe, en mémoire de notre alliance immortelle.
— Merci , ma' très-chère et très-vénérée dame; je vous ■ invoquerai en tout danger, comme on invoque Notre- Dame de Bon-Secours, ou Notre-Dame de Liesse, et je maintiendrai par les armes , à tout venant , que vous âtes la plus digne et la plus parfaite des demoiselles d'honneur.
— Voici, monsieur mon chevalier, le gage d'amour, que je vous sollicite de garder, ainsi que tout chevalier doit. Maintenant , messire , maniez la lance et Tépée , pour Dieu, le roi et les dames! »
Elle luîjeta un petit reliquaire d'or, qu'elle portait au cou depuis son enfance. Le jeune homme , avant desavoir l'usage de ce bijou , incrusté de perles , qu'il avait ramassé à ses pieds, le couvrit de baisers, en bondissant de joie; ilrelevala tète, pour continuer un délicieux entretien,que les regards non moins que les paroles avaient déjà transporté dans une sphère idéale ; mais la fenêtre s'était fermée avec bruit : le vitrage tremblait encore dans ses châssis de plomb, et une sainte couronnée de rayons remplaçait la jolie dominicaine, qui, dans sa précipitation à s'enfuir, avait failli briser la verrière peinte.
La reine Isabeau de Bavière, sa mère, et son oncle, Louis d'Orléans, venaientd'arriver au couvent de Poissy, pour l'en faire sortir, et sa taote Marguerite était entrée brusquement dans la chambre , où la jeune novice oubliait la règle de Saint-Dominique, au point de communiquer à distance avec un inconnu qui avait osé lui adresser la
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parole. 1^ prieure n'avait plus les yeuxDl l'esprit assez ctairvoyaots , malgré ses be&icles et son expérience, pour remarquer le trouble de sa nièce , surprise au milieu des premiers épanchements d'uo lointain téte-à'téte; elle lui apprit ea peu de mots le motif de la venue de sa mère : on allait la marier.
Marie arriva, toute tremblante et tout éplorée, en présence de la reine , qui raccueitUt avec froideur et dureté, en lui annonçant qu'elle quitterait le couvent pour épouser le prince Edouard, oncle du jeune duc de Bar. A cette nouvelle imprévue , Marie conjura sa mère , en larmoyant , de ne changer rien à son sort ; elle déclara qu'elle voulait être religieuse ; elle vanta la paisible félicité du cloître ; elle se retrancha derrière sa prétendue vocation ; elle repoussa surtout le fatal mariage qu'on lui proposait , tant ses résolutions avaient été modifiées , en un instant , par une courte entrevue mystérieuse avec le jeune étranger : elle préférait dès lors , à toutes les pompes de la cour, le couvent et la possibilité de revoir son chevalier; d'ailleurs, son imagination puisait déjà dans les romans qu'elle avait lus vingt expédients extraordinaires, qui aboutissaient tous à la réussite de ses espérances : l'Archer de la Colombe n'était-il point quelque roi ou quelque prince déguisé ?
Hais la reine, qui n'était pas disposée à l'indulgence pour ces folles chimères , avait une volonté inflexible, et comme l'union de sa fille avec le prince Edouard de Bar convenait à ses vues politiques, elle imposa silence aux sollicitations de Marie , que le duc d'Orléans ne manqua pas de railler fort gaiement sur \a passion subite qu'elle
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avait prise pour le couveat. Une litière fermée , voiture à rideaux, portée sur des brancards par deux chevaux revêtus de housses traînantes , emmena la petite rebelle et la conduisît à Paris, au château du Louvre, oîi le roi logeait, comme un prisonnier d'État dans ses intervalles de démence.
Le mariage projeté entre la troisième fille de Charles VI et le prince de Bar s'autorisait d'une grave raison d'État. Louis, duc d'Orléans, qui partageait la régence avec la reine pendant la maladie du roi , avait pour adversaire et pour ennemi Jean sans Peur, duc de Bourgogne; ce prince attirait à lui les mécontents de tous les partis ,et se rendait chaque jour plus redoutable à la royauté ; son crédit allait grossissant parmi le peuple , qui ne pardonnait pas au duc d'Orléans ses vices et ses débauches. Go voyait déjà se dessiner face à face les deux factions rivates, celle des Bourguignons et celle des Armagnacs, qui plus tard allumèrent la guerre civile en France et livrèrent le royaume aux Anglais. Isabeau de Bavière, plus prudente et plus habile que son beau-frère, qui sacrifiait tout au plaisir, s'aperçut qu'il était temps de se faire, à tout prix, de nouveaux partisans pour résister aux dangereuses menées de Jean sans Peur ; elle songea donc à s'attacher le prince Edouard , qui administrait pour son neveu mineur le duché de Bar, et qui pouvait par sa bravoure Balancer la réputation d'intrépide chevalier, que Jean sans Peur avait rapportée d'une malheureuse croisade en Hongrie contre les Turcs. Dans ce temps-là on ne consultait pas le choix d'une princesse du sang royal pour la marier : on promettait souvent sa main
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à quatre princes difTéretils , seloo que l'exigait ua traité de paix ou d'alliance politique.
Le château du Louvre au quinzième siècle n'avait rien du Louvre actuel , st ce n'est la même position locale au bord de la Seine , vis-à-vis la porte de Nesie, que l'Institut remplace aujourd'hui. Philippe-Auguste y fit construire la grosse Tour, qui subsista jusqu'au règne de François I", et qui était située à l'angle occidental de la cour actuelle du vieux Louvre de Louis XIV : cette Tour, dont les murailles n'avaient pas moins de quinze pieds d'épaisseur servait à la fors de prison , de forteresse et de palais. Lessuccesseurs de Philippe-Auguste. avaient fait élever successivement d'autres corps de logis dans l'enceinte du château : ce fut une ceinture de tours et de tourelles, rondes et carrées, environnant la grosse Tour du milieu. Charles V aimait à bâtir, comme tous les grands rois; ildépensa des sommes considérables pour achever cet édifice colossal, qui formait un immense quadrilatère, et dont l'extérieur ne présentait à l'œil que masses noires de pierres et de briques , percées de fenêtres inégales, que fossés profonds alimeolés par l'eau courante de la rivière , que pyramides d'ardoises et hautes plates-formes a créneaux, surmontées d'énormes girouettes. A l'intérieur, plusieurs jardins , encaissés entre des murs livides, augmentaient encore, avec leurs pâles verdures, ta tristesse de ce séjour, où l'on ne respirait qu'un sombre ennui, par les plus riantes journées de printemps. Aussi Charles VI, sous ces voûtes glaciales , sentait s'accroître et se prolonger les accès de sa maladie incurable.
Marie de France regretta davantage le couvent des dominicaines , dans ce cachot royal , qui semblait peser de tout son poids sur une âme impatiente de vivre : elle a'entendait , dans les cours et sous les poternes , que les pas lourds des sentinelles et les grincements des verroux ; dans ces vastes salles, à peine éclairées d'un demi-jour terne, qui se décomposait à travers les vitraux peints et les treillis de Ql d'archal , elle se trouvait plus seule et plus abandonaée qu'au milieu de ses silencieuses compagnes de l'abbaye de Poissy ; elle avait froid , auprès de ces larges cheminées où brûlaient en hiver des arbres entiers et dont le manteau eût abrité toute une famille de patriarche; elle avait peur, dans ces bogues galeries peuplées de statues, qui semblaient prêtes à descendre de leurs niches neuronnées ; elle pleurait du matin au soir, et souvent ses pleurs coulaient encore durant la longueur des nuits.
Elle n'osait donc pas profiter de sa liberté pour se promener dans ce vaste et sinistre château ; elle se tenait enfermée dans sa chambre, en éloignant d'elle autant que possible ta gouvernante qu'on lui avait donnée. Elle se plaisait dans Tisolement où la laissait sa mère , parce qu'elle pouvait penser à son petit serviteur, à l'Archer de la Colombe. Les souvenirs de ses lectures du couvent ajoutaient des charmes réels aux rêves fantastiques que son imagination jetait sans cesse dans le monde des romans; elle se représentait, en idée, les situations extraordinaires où s'étaient vues tant de reines et de princesses au bon temps de la chevalerie : elle se Bgurait être successivement Genèvre,lseult, ou Maguelonne; le jeune
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iQCODDu, qu'elle avait fait son chevalier, devenait alors Lancelot, Tristan du Pierre de Provence , Mais hélas ! tout était bien changé, depuis le règne du roi Artus de Bretagne : plus de fées, bonnes ou mauvaises ; plus de géants, ni de Sarrasins; plus de vœux ni d'entreprises chevaleresques; plus même de tournois, sinon de loin en loin , à Poccasion de quelques réjouissances publiques, aux mariages, aux naissances, aux sacres, aux rentrées des rois et des reines. Ces longs romans, si retentissants de Taits d'armes, si bigarrés d'aventures merveille'uses si pleins de beaux sentiments et de grandes vertus , si séduisants de gloire et d'amour, Taisaient honte à la triste réalité.
A cette époque du règne désastreux de Charles VI, la cour de France , divisée en deux camps hostiles , en deuK factions implacables , n'offrait plus à l'Europe un spectacle perpétuel de pompe et de galanterie. Isabeau de Bavière et Louis d'Orléans , après avoir épuisé les trésors de Charles le Sage, entretenaient encore, à l'hôtel Saint-Pol , un reste de luxe et de grandeur; maïs le duc de Bourgogne afBchait l'économie la plus roturière, parmi son entourage de bourgeois et de marchands ; quant au roi, captif et délaissé dans son château du Louvre, il ne recevait d'autres soins que ceux de sa généreuse belle-sœur Valentine de Milan, femme du duc d'Orléans, et il serait mort de misère et de rage sans le dévouement filial de cette noble étrangère. Ce malheureux roi , dont le caractère s'était aigri par la souffrance et l'abandon , ne franchissait jamais le seuil de sa chambre, d'où ses cris lamentables allaient éveiller la pitié jusque dans l'âme
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deâ prisonaiers d'État qui remplissaient les cachots.
Marie n^avait paru qu'une seule fois à la cour de rhôtel Saint-Po! , pour être présentée à son futur époux; mais sa beauté ravissante , en excitant l'admiration de tous ceux qui la voyaient, avait fait naître la jalousie de sa mère. Le prince de Bar, qu'elle ne daigna pas même regarder , avait été touché au cœur à la vue des grâces enfantines de la jeune princesse, mais on ne lui permit pas de la revoir, et cette gracieuse apparition qui l'avait ravi ne devait plus repasser devant ses yeux avant l'époque fixée pour le mariage. La reine Isabeau disait que sa fille n'était encore qu'une enfant. La princesse était donc reléguée dans le Louvre , auprès de son père , qu'elle ne voyait jamais , et qu'elle entendait toujours gémir. Hélas ! combien elle eût été heureuse de retourner à Tabbaye de Poissy, qu'elle détestait naguère , mais où son cœur était resté !
Le soir d'une brillante journée de septembre, que la pauvre Marie avait consumée à rêver, sans sortir de sa chambre, elle descendit , pour respirer un peu, dans-Ie jardin du roi. Ce jardin , long de six toises à peine , était le plus étendu qui fût dans l'enceinte du Louvre. Au pied des hautes tours qui le dominaient de toutes parts , il ne recevait qu'un rayon fugitif du soleil de midi , qui plongeait dans cette espèce d'entonnoir où la végétation rabougrie aurait eu besoin d'air pour se déployer. Les arbres, au feuillage rare et jauni , ne s'élevaient pas à la hauteur du premier étage ; des légumes étiques , des fruits dégénérés,des treilles improductives, défiaient tous les efforts de la culture ; deux tonnelles de vigne et de lierre prê-
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taieot leurs bancs de niousso à qui voulait aspirer les vapeurs marécageuses des fossés de la grosse Tour.
Marie était assise mélancoliquement, sous une de ces tonnelles, adossée à la Tour de la Librairie; elle évoquait dans son esprit quelques passages des Prophéties de CEiichanteur Merlin, en cherchant à les appliquer à sa propre situation. Elle avait, depuis un mois, échangé sa robe de laine noire contre une robe traînante en drap de soie bleu à reflets d'argent, et sa coifTe de novice contre un haut-bonnet de brocart d'or, eu forme de cœur. Ce riche costume de cour relevait encore ta noblesse de son maintien et Télégance de ses manières, qui semblaient accuser un âge supérieur à celui qu'elle avait alors, car les progrès de l'esprit chez les enfanta se révèlent en quelque sorte par une sorte de manifestalion extérieure et physique. Tout à coup Marie poussa un cri d'effroi , à la brusque arrivée d'un homme, qui s'assit à ses côtés , la saisit par le bras et l'empêcha de se lever pour s'enfuir. Elle ne cherclia pas à savoir quel était cet homme, qui devait être quelque alTreux malandrin; elle ferma les yeux, de peur de mourir d'un regard. Sa mémoire était remplie, d'ailleurs, de monstres diffomies , d'hydres a cent têtes , de dragons ailés et de syrèoes.
Un soupir douloureux qu'elle entendit dissipa ces terribles visions ; elle rouvrit les yeux et soupiia en éclio. L'homme qui se tenait près d'elle lui inspira dès lors plus de pitié que de terreur : elle ne reconnaissait pourtant pas son père, qu'elle n*avait pas vu depuis l'Age de cinq aos. C'était le roi Chartes VI, échappé de sa chambre
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dans UD accès de délire, que la fraîcheur du soir calmait par degrés* ses loDgs cheveux griscachaieot la moitié de sa Ggure cadavéreuse , au regard fixe , à la bouche béante et pleiae d'écume ; sa barbe touffue et inculte ajoutait à sa meuaçante pbysionornie uu caractère de folie furieuse , que ne démentaient pas ses poings serrés et ses horribles grimaces. Il était vêtu d'une robe ample, en soie, jadis cramoisie, mais usée, déchirée, souillée détaches. Ses jambes nues, maigres et crasseuses, attestaient le hideux dénûment dans lequel on l'oubliait. Le roi de France languissait , dans le Louvre , sans feu , sans habits , et souvent sans pain.
V. Obi dit la princesse, qui fut pénétrée de douleur, à l'aspect d'un vieillard réduit à cet état de dégradation. Étes-vous quelque prisonnier de la grosse Tour? Auriezvous rompu votre chaîne? Ah 1 ne redoutez point que je vous livre à vos gardiens : je me réjouirais plutôt de vous aider à l'évasion... Mais ne me retenez pas de lasorte, je vous prie. . . Dites , que puis-je faire pour vous ? Vous paraissez fort à plaindre , et je vous plains , sans savoir qui vous êtes.
— Par l'âme du roi mon père ! s'écria Charles VI , d'une voix rauque et profonde : suis-je donc transformé en béte , comme Nabuchodonosor, qu'on ne reconnaisse plus en moi te roi de France , à qui Dieu fasse merci !
- Saint Dominique vous réconforte , mon bon seigneur ! Eh quoi ! vous seriez le roi notre sire et mon très-honoré père? Dites-vous vrai? Grand Dieu !
— Oui-dà , ma fille I dit Charles VI , qui la serrait dans ses bras , en versant des torrents de larmes. Je suis Ion
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père, jesuisie roi !. .. Certes, ajouta-t-il eo riant aux éclats, je ne savais pas posséder une si glorieuse progéniture, et je me loue de t'avoir embrassée, pour la première fois depuis maintes années... Ah! J'ai bien souffert pendant ce temps-là! murmura-t-il avec une profonde tristesse.
— Vraiment! mon très-cher seigneur et père, disait Marie, qui fondaiten pleurs, je bénis le Ciel qui permet que je vous rencontre ici et sans témoins ! On contait que vous étiez malade d'une façon pitoyable, et que les médecins défendaient de vous approcher... J'ai ouï souvent vos clameurs forcenées, qui m'invitaient à la prière pour le soulagement de vos maux , mais je n'espérais pas avoir la fortune de me trouver jamais avec vous!
— Ma bien aimée Bile , Dieu te garde d'apprendre jamais les cruautés de ta mauvaise mère envers moi ! La pire n'est point de me priver de mes enfants, de mes amis, de mes serviteurs. . . Madame Isabeau a bien travaillé, pour me faire aller de vie à trépas!
— Monseigneur, pour l'amour du Ciel, écartezdesemblablessoupçons,et ne diffamez point madame ma mère, qui vous aime et honore comme elle là doit . . . Seulement, je lui garderai rancune pour m'avoir si longtemps dérobé votre chère et vénérable présence , que j*ai souhaitée tant
' de fois en vain, lorsque j'étais recluse à Poissy, auprès de ma tante Marguerite de France.
— Qu'est-ce? Pourquoi demeurais-tu à Poissy? Est-ce que madame Isabeau tient sa cour en cette cité , où le bon roi saint Louis avait fondé un si beau couvent?... Madame Marguerite, s'il m'en souvient, était nonnain, en quelque monastère...
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— Elle est encore, moaseigneur, en son prieuré de Poissy , et j'y fus cloitrée dès l'âge de cinq ans, pour être faite religieuse comme elle... Igaorez-vous donc que telle était la volonté de madame Isabeau ? Mais voici qu'on m'a retirée nouvellement de cet asile, malgré mon vœu d'y rester toujours, et ce sera pour épouser, dit-on, messire Edouard, prince de Bar.
— Par l'âme de mon père ! c'est faire cbétif honneur à la majesté du roi de France , que de lui donner pour gendre un petit prince de Bar ! Ça , je vous marierai , ma Bile, à quelque roi puissant...
— Nenni, monseigneur; je n'entends pas me marier ainsi ! . . . Je ne demande rien, sinon de rester libre et dégagée de toute alliance quejen'aurais pas choisie... Il est possible , toutefois , que je retourne à Poissy me rendre dominicaine, en la maison de Dieu.
— Ce dessein me semble honnête et profitable, ma chère fille , d'autantque tu n'omettras pointde prier leCiel à mon intention, pour qu'ilme fasse miséricorde... Mais quidonc es-tu! Commentas-tu nom! Isabelle, Jeanne, Catherine?
— Cetles-là sont mes sœurs, mon cher sire; quanta moi , je me nomme Marie , et suis venue au monde après ma sœur Jeanne, qui est déjà femme du duc de Bretagne, ce m'a-t-on dit. Voilà que je prends l'âge de douze ans, et ne veux pas avoir d'époux.
— Or , Marie , je te jure par l'âme de mon père , le sage roi Charles V, que ta volonté sera faite en touteschoses! Si quelqu'un, fât-ce madame Isabeau, entreprenait de te contredire, tu n'auras 4{u'à crier vers moi, qui tiens la couronne, le sceptre et la main de justice.
— Hélas! monseigneur, eo quel pileux abandon étes- V0U8 là ?.. . Vrai ! j'ai peine à croire que vous soyez le roi mon bon sire et père; vos traits ne m'en laissent douter, toutefois, car je les ai vus en peinture dans la cellule de ma tante Marguerite. Mais quel est l'étrange mal qui vous tient? Ne seriez-vous pas tourmenté du démon?
' — Le divin Sauveur me cbâUe de mes péchés en ce bas monde , et madame Isabeau est te diable envoyé pour me mettre à mal... Oh! combien j'aimerais mieux être heureux truand en l'empire des gueux, que monarque misérable au royaume de France!
— Peut-être, monseigneur, quelque fée maligne, quelque pernicieux enchanteur vous a pris dans ses pièges et vous tend des embûches, par envie de votre royauté triomphante?
— Oui-da , dit le roi , qui redevint sombre et hagard, la fée, serait-ce point madame Isabeau , et l'enchanteur, mon frère d'Orléans?... Sais-tu pas que le roi de France n'a plus uii valet de chambre à son service? Sais-tu pas que le roi de France n'a plus de cuisine pour sa table? Sais-tu pas que le roi de France n'a plus d'aumônier, de médecin, ni de barbier?... Las! hélas! je suis comme Job sur son fumier; je n'ai ni parents ni amis ; je n'ai que Valentine ici-bas et le bon Dieu là-haut.
— Ah ! mon pauvre seigneur, mes larmes ne cessent de couler de vos lamentables discours, car il n'y a point au monde plus cruelle infortune que la vôtre, et le récit passe toute croyance. Permettez que je vous accompagne , en votre logis...
— Non, Marie; voici ma fureur qui revient... je te
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8upp)ie de l'éloigner, taut que met angoisses dureront. Va-t'en au plus vite ! Compte que je me souviendrai de ma belle promesse touchant tes vœux à satisfaire, soit couvent, soit mariage. . . . Oh ! ne t'ai-je pas commandé, ma mie, de partir d'ici?... Arrière, madame! Voilà l'homme noir! Bonjour, homme noir; viens-tu me mordre les entrailles ?. . . 0 te méchant homme noir ! je le vais chasser à beaux signes de croix ! o
La démence de Charles VI , causée par une peur qu'il avait eue dans l'enfance , se renouvelait souvent avec les mêmes symptômes ; il s'imaginait voir apparaître le charbonnier, qui l'avait si fort épouvanté, dans la forêt du Mans. Il attribuait à cet homme noir un caractère infernal, que les superstitions du temps admettaient volontiers, et sa raison presque éteinte , sous Tempire de-cette idée fixe qui le glaçait de terreur, ne jetait plus que de faibles lueurs à de rares intervalles. Charles croyait avoir sans cesse à ses côtés l'homme noir, qu'il accusait de tous ses maux. Il venait de se précipiter la face contre terre, et il se tordait , ainsi qu'un épileptique , les membres roidis et le visage décomposé : il battait ta terre de son front ensanglanté , et se déchirait la poitrine avec ses ongles, comme pour en arracher son cœur souffrant.
Marie, épouvantée de cette crise subite, répandit des clameurs désolées, auxquelles se mêlaient des .plaintes étouffées et des mugissements de bête féroce; mais cette princesse n'eut pas la force de supporter cet horrible spectacle : son père, étendu à ses pieds, en proie à des convulsions effrayantes, ensanglanté et meurtri, se roulant, se traînant, se maudissant et se lamentant ; elle lui tendait
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les bras, elle l'appelait et le suppliait, elle alla tomber évanouie sur le bauc de la tonnelle. Cependant des archers accoururent au bruit, avec des flambeaux, et par* vinrent à s'emparer du roi , qui Tut ramené de vive Torce dans sa chambre et abandonné à sa Trénésie. Durant toute la nuit ses cris furibonds ne cessèrent d'ébranler les voûtes, qui les renvoyaient aux échos souterrains : Valentine de Milan, retenue auprès du lit d'un de ses enfants, gravement malade, n'avait pas paru au Louvre depuis plusieurs jours.
Lorsque Marie commença de reprendre ses sens et de rouvrir les yeux, l'obscurité était profonde autour d'elle, et la lune revêtait de sa blanche lumière le comble des tours ensevelies dans l'ombre ; le silence nocturne n'était interrompu que par les sourds gémissements de Charles VI, les qui vive! des gardes, et le chant monotone des bateliers. Mais la surprise de Marie fut grande lorsqu'elle distingua dans les ténèbres , avant qu'elle pût se rendre compte de son réveil en pareil lieu ei à pareille heure, un être animé, qui se dressait devant elle. Aussitôt» le souvenir de son père en délire se retraça vaguement à son esprit troublé, et elle étendit le bras , par un mouvement machinal; tout à coup, une main saisit la sienne , qui frémit à ce contact inattendu et qui sentit l'empreinte d'une larme brûlante. Elle se levait , pour fuir, sans chercher la nature de ce prestige ; mais une voix , une voix connue, qu'elle avait sans cesse présente à l'oreille, retentit doucement pour la conjurer de ne pas s'éloigner. Elle s'arrêta, en murmurant le nom du roi, comme pour motiver sa retraite , qu'elle suspendit cependant.
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a. 0 ma très-noble et très-chère dame, disait-on d'un accent à la Tois tendre et respectueux, je remercie Toccaaion inespérée qui me procure la joie de votre rencontre; mais il me faut maudire aussi cette occasion, comme ficheuse et cruelle , puisqu'elle me montre la gloire de votre rang pour mieux abaisser la petitesse du mien... Hélas! je ne devrai désormais vous parler qu'à genoux et tète basse
— Que non pas, mon gentil Archer de la Colombe, répondit Marie avec une bonté engageante; vous êtes bien courtois de venir vous remettre en notre servage , mais, dorénavant, je vous prie, ne faites pas une absence si longue, sans en être requis par votre dame d'alliance. La petite nonnain de Poissy, que vous promettiez de servir, comme son loyal chevalier, vous a rangé sous la loi d'une royale princesse, qui est madame Marie de France. Dites, s'il vous plaît : ètes-vous prince , baron , ou seigneur de noble lignage?
— Je souhaiterais, pour tout avantage, être prince et seigneur de votre cœur, belle dame! car je n'ai reçu de mes ancêtres que médiocre noblesse, quoique le nom soit honnête et la richesse surQsante, lesdits ancêtres ayant été jadis bourgeois de la bonne ville de Paris. Mon* sieur mon père est Antoine des Essarts, sire deThieux et Glatigny, valet-tranchant et garde des deniers de l'épargne du roi, conseiller et chambellan, maître des livres de la Librairie du Louvre...
— Voici, certes, de grosses charges, qui vous viendront un jour par droit d'héritage paternel ; n'éclatez donc pas eu reproches contre dame Fortune , qui ne vous
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a pas trop mat servi. Les anciens preux de la Table-Ronde l'emportaient d'autant mieux sur les rois, qu'ils eussent pu conquérir à main armée tous les royaumes de l'univers, si telle avait été la fantaisie de leurs dames et mattresses; il en sera ainsi de vous, qui voulez illustrer votre dame, par des triomphes de vertu et de vaillance. Avez, vous rompu bien des lances et faussé bien des armures , aux joutes et tournois ?
— Nenni, ma Irès-excellente dame. J'enrage de mon ignorance en fait de chevalerie, et ce que j'en ai vu dans les beaux livres du roi, notre sire, me donne à rougir davantage de ma paresse au métier des armes. Je vous prie donc de ne me juger qu'à l'épreuve , lorsque j'aurai fait mon apprentissage de chevalier.
— En vérité, s'écn'a Marie avec impatience, j'admire combien peu , en cet âge de fer, la jeunesse est exercée aux armes! Néanmoins, ne vous aflligez pas ainsi et prenez bon courage : votre premier fait d'armes, la délivrance de la colombe, me laisse estimer que vous deviendrez un hardi compagnon de guerre.
— J'y essayerai, pour vous plaire, madame, votre suffrage étant im prix inestimable à mes yeux. Mais, je l'avoue à ma honte, je ne sais encore ce que c'est que jouer de la lance et de l'épée. Je n'avais oncques manié que l'arc et les flèches quand je tuai ce tyran de corbeau qui vous fit jeter un cri désespéré; alor3,vraiment, je ne soupçonnais guère que la propre fille de monseigneur le roi fût cette nonnain, miraculeusement belle , que jevoyais à la fenêtre et que j'osais saluer de loin! Depuis ce jour, dans l'attente dç vous revoir, ma très-honorée dame,
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j*ai battu t'estrade et j'ai fait bonne guette autour de l'abbaye de Poissy.
— Ayez patience, constance et confiance, mon petit chevalier : messire Huon de Bordeaux époasa la belle Esclarmonde, fille du soodan; Ogier le Danois rutTami de la fée Morgane, car toute noblesse est comprise en chevalerie, s
Marie se rappela que les usages de la chevalerie ne lui permettaient pas d'accorder nne plus longue audience à son ami , sans encourir un blâme , te lieu étant solitaire et l'heure indue; sa mémoire, pleine de leçons empruntées aux vieux romans , lui offrait plus d'un exemple funeste des dangers que pouvait courir la plus vertueuse dame, en s'exposant à la malveillance et à la calomnie , que les romanciers nommaient maUbouche; or, elle ne voulait pas encore avoir recours à cet ancien usage , qui ordonnait de justifier l'honneur d'une dame par un combat singulier. Elle s'esquiva légèrement, à la faveur de la nuit, traversa les corridors sur la pointe du pied, et, tremblant d'être entendue ou aperçue , elle rentra dans son appartement, à neuf heures du soir. Le couvre-feu était sonné, et tout le monde dormait au château. Elle ne dormit pas, et son jeune cerveau en travail erra de roman en roman.
Le lendemain, tandis qu'elle interrogeait son miroir d'argent poli , pour savoir si l'insomnie avait laissé quelques traces de fatigue sur son frais visage, elle entendit des houseaux, grosses bottines garnies de clous, bruire sur le pavement en mosaïque de la salle voisine; Marie ne reconnut point là le pas léger de ses femmes de service ,
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qu'elle n'avait pas attendues pour sortir du lit; elle écoula ce marcher lourd et mesuré qui s'approchait de sa chambre, et elle embouchait déjà son sirQet d'argent pour avertir quelqu'un des domestiques ; mais elle retint son souffle, en voyant la portière de tapisserie se soulever et une vilaine tète de vieillard apparaître, avec une grosse main noire tenant une lettre fermée de lacs ou nœuds de soie. Cette tête de cyclope, remarquable par un énorme nez surchargé de rubis et par une immense bouche hérissée de longues dents jaunes, appartenait au geôlier de la grosse Tour, au compère Abraham, qui abusait de la permission d'être laid, et qui n'était pas moins difrorme que tous les nains représentés dans les romans de chevalerie.
— Dieu vous garde, très-hauteet très-puissante dame! dit ce grotesque personnage, en souriant d'un air avantageux; je suis messager de votre indigne serviteur messire Jean des Essarts , et je vous apporte , en son nom , cette lettre close.
— Sur ma vie ! repartit la princesse émue de bonheur, c'est outrecuidance et témérité, qu'il faudrait châtier! Mais Je consens h lire cette épitre, pour témoigner hautement des honorables intentions de celui qui l'a écrite.
— J'étais à chopiner de broc en bec, racontait le compère Abraham, pendantque la princesse semblait absorbée dans la lecture de la lettre, et je buvais pour tout le temps que je passerai sans boire après ma mort; quand messire Jean des Essarts m'ordonna de vous remettre ce papier plein d'honnêtes choses, et m'institua, ne vous déplaise, son écuyer, son page, son nain, a-t-il dit, avec
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des promesses merveilleuses, dont la moindre me rendra riche et honoré. Maintenant, je pars d'ici, madame, en voua présentant requête pour ma pauvreté et honnêteté. »
Marie se hâta d'éconduire cet alTreux ambassadeur, en lui remettant une réponse écrite à la hâte, et deux écus d'or, qu'elle tira de son aumônière de velours. Le compère Abraham, à qui la vue et te son de l'or représentaient tout le vin qu'il allait boire à la santé de la princesse, exprima sa joie par un éclat de rire plus désagréable qu'un grognement de pourceau.
« Sireécuyer, lui dit la princesse avec une dignité sévère, soyez plus muet qu'un puits Terme, et ne révélez jamais à votre oreille droite ce que votre oreille gauche entendra ; car je vous ferais couper la langue et jeter ii l'eau dans un sac, en compagnie de serpents, crapauds, et autres bétes venimeuses. Pour Dieu ! gardez- vous d'imiter la Télonie de Ganelon, comte de Mayence !
— Sur mon âme et sur ma bouteille! très-humaine dame et bénévole princesse, répondit le compère Abraham en s'inclinant jusqu'à terre, excusez-moi d'avoir négligé les instructions que messire Jean des Essarts m'avait données : je devais poser on genou en terre et vous tendre l'épltre, en silence. »
Dès que Marie fut seule, elle lut, relut et apprit par cœur la lettre qu'elle avait Tait mine de refuser d'abord, et cette aventure, qui sentait sa fine fleur de chevalerie, lui sembla une réminiscence des us et coutumes du temps de la Table-Ronde et du règne de Charlemagne. Voici quelle était l'épltre de l'Archer de la Colombe :
a Très-belle, très-bonne et charitable dame, je suis
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plus perplexe que le brave seigneur Lancelot du Lac, captif au château de la Charrette; j'ai plus de soucis dans la pensée que le bon Tristan de Léonois, 01s dâ Métiadus; et, malgré tout, j'espère plus de félicité, que u'ea reçut jamais IC' petit génie; Obéron; toutefois, je n'osô considérer quel je suis, et quelle vous êtes, dame de mes pensées. Il est uta boa et sur expédient pour signaler de quoi votre chevalier est capable : inventez, s'il vous platt, une emprise, que d'avance j'accepte, quelle qu'elle soit, et que je jure d'accomplir à mes risques et périls. Vous savez qu'une emprise était jadis quelque entreprise chevaleresque, quelque vœu d'exécuter un acte de vaillance, enGn quelque grande oeuvre (f audace ou de ûdélité. Les véritables preux ne s'inquiétaient du danger, ni de la mort, mais de l'honneur, et ce que voulaient leurs dames, ils le voulaient semblablement. Je vous supplie de venir tantôt en la Librairie de mon seigneur le roi , pour y voir, dans les beaux livres de Sa Majesté, quelles furent les emprises de chevaliers anciens. En attendant votre bon vouloir, je sens croître vertueusement mon amour et mon obéissance. Votre Archer
DE LA COLOMBB. B
Marie avait répondu à cette lettre qu'elle se réjouissait, en effet, de voir les beaux livres de la Librairie, c'est-à-dire de la bibliothèque du roi; mais elle priait son arai, et lui ordonnait, au besoin, de ne pas se montrer, en sa présence, sans ses ordres. Elle donna quelque soin à sa toilette, mais elle passa plus de temps à rassembler dans son souvenir toutes les scènes de romans qui offraient quelque analogie avec sa situation propre,
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au moment de se trouver en tête à tête avec son chevalier. Ces lectures lui avaient ouvert l'esprit et mAri le cœur, avant l'âge.
Lorsqu'elle descendait les degrés de son appartement pour monter à la tour de ta Librairie, un son de cor annonça l'arrivée d'un messager, et aussitôt un jeune page, à la livrée du prince de Bar, vint, la toque au poing, s'agenouiller devant elle, en lui présentant une lettre pliée, que fermait un cachet armorié; elle la prit indilTéremment, en brisa le cachet de cire, la déplia, et ne la lut tout bas que pour la comparer avec celle de son chevalier, qu'elle savait par cœur. Voici quelle était cette missive :
« Madame et chère fiancée, je vous mande très-révérencieusement que madame Isabeau, ayant égard à mon ardente envie, que je souhaite être aussi la vôtre, a fixé nos épousailles à la PÂque prochaine ; ce qui me réjouit grandement, et m'encourage d'attendre jusquelà. Je vous ai transmis cette bonne nouvelle, pour vous assurer de mon amour et de ma vénération. Je voudrais que la Pâque prochaine fût le jour de demain. Edouard DE Bah. j>
K Enfantl dit Marie, au page qui se tenait encore agenouillé : va-t'en répéter ceci de ma part à celui qui t^envoie : que si monseigneur de Bar a daigné faire choix du jour de Pâques pour notre alliance, il me convient, à mol, de choisir en quelle année ce sera ! »
La librairie ou bibliothèque du roi occupait, a cette époque, deux étages de la tour dite de laLibrairie. Celte bibliothèque, qui devait devenir plus tard la plus riche
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et la plus nombreuse du inonde, ne se composait que de dix grands volumes in-folio sous le roi Jean. Mais le roi Charles Y, qui aimait la lecture et les livres , réunit, sous son règne, dans le château de Fontainebleau neuf cent dix anciens manuscrits, sous la garde de son valet de chambre Gilles Mallet. La plupart de ces manuscrits que le roi avait reçus en don , il est vrai , ou qu'il avait tirés du dépôt de la Sainte-Chapelle , créé par saint Louis , concernaient la dévotion, la théologie et l'art divinatoire; les poésies, les romans et les chroniques formaient, dans celte collection, une série beaucoup plus restreinte. Charles VI avait donc transporté au château (lu Louvre la bibliothèque de son père, qui passait pour considérable dans un temps où l'imprimerie n'existait pas encore; mais la reine Isabeau et ses favoris ne se faisaient pas scrupule d'enlever tous les jours, à titre de prêt, les plus précieux volumes qui ne reparaissaient plus.
Marie, après avoir monté trois rampes et cent marches, entra dans une salle carrée, haute de plafond, et si sombre en plein jour, à cause de ses petites fenêtres et de ses verrières peintes , qu'une lampe d'argent suspendue à la voûte en bois de cyprès et trente chandeliers de cuivre, fixés aux parois et portant des chandelles de cire jaune , restaient sans cesse allumés. Les lambris , les armoires , les tables et tes bancs étaient faits de bois d'Irlande, orné de moulures et de marqueteries; des pupitres massifs, sculptésavec un art infini, servaientà feuilleter les volumes, dont le grand format et le poids énorme n'étaient pas d'un usage commode; les rayons de ta bibliothèque offraient t}eaucoup de vides, et chacun de ces
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manuscrits, reliés en aïs de bois et en cuir, avec fermoirs de cuivre, ou couverts de riches étoffes, avait coûté des années de travail à l'écrivain et à renlumioeur. On ne voyait personne dans la chambre de la Librairie , mais les lutrins, toumantsurpivot, de manière à présenter tour à tour une de leurs faces, étaient chargés délivres, ouverts à certains endroits, que marquaient les signets en Gligranes d'or et d'argent, pour indiquer que le texte ou les miniatures pourraient avoir quelque rapport avec les pensées de la personne qui voudrait les examiner. Marie , au premier coup d'œil , comprit ces délicates attentions ; elle se plaça devant un pupitre portant le roman de Laocelot du Lac, que Chrestien de Troyes avait traduit du latin en rimes, ou en vers françois; le volume, tout grand ouvert, offrait aux yeux une jolie miniature représentant la scène touchante où Lancelot apprend, de la L'ouche même de la reine Genèvre, qu'il est aimé d'elle. Pendant que Marie regardait la miniature et lisait le texte qui s'y rapportait, un soupir vint murmurer à ses oreilles ; elle écoula , en promenant ses regards autour d'elle, et se mit à rire.
— Eh quoi! beau sire, dit-elle, est-ce de la sorte que vous gardez le serment d'un vrai chevalier? Je vous avais pourtant commandé expressément de ne point attendre ici ma venue, et de laisser le champ libre à mon plaisir.
— Ah ! ma très-chère dame, répondit une voix qu'on entendait à peine sortir d'une armoire, je n'ai aucunement forfait à vos ordres souverains : vous m'avez ordonné, en réponse à mon audacieux message, de ne point
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me montrer en votre présence, mais vous ne m'empêchiez pas de vous voir, sans être vu.
— Voilà une façon plaisante d'éluder un ordre donné et accepté ! Toutefois, je vous pardonne , à condition que vous vous soumettrez mieux à monautorité. Aujourd'hui , je ne vous verrai pas, mais je vous permets de me voir et de m'entretenir, du fond de votre cachette.
— Votre bonté m'accorde indulgence plénière et me retient en purgatoire , puisqueje vous entends et ne vous vois point! L'enchanteur Merlin n'était pas plus gêné dans le château invisible, suspendu en l'air, où la fée Viviane l'emprisonna , que je le suis dans la prison que je me suis faite pour vous obéir !
— Je vous ai conseillé la patience,' monsieur mon chevalier : souvenez-vous que les preux de la Table- Ronde s'armèrent surtout de cette utile et rare vertu , pour conquérir la relique du Saint-Graal , ce vase sacré dont notre divin sauveur Jésus-Christ s'était servi pour célébrer la cène, et que les mécréants et Sarrasins détenaient injustement avec l'aide des démons. Je ne vous oublierai pas jusqu'au jugement des âmes, là où vous êtes caché, soyez sûr! »
Marie ût semblant de Ure, et ne parla plus; Jean des Essarta continuait à soupirer, au fond de sa cachette.
« Ma bonne dame , dit-il d'une voix dolente , il m'est venu de bien fâcheuses nouvelles : on dit que le prince de Bar a demandé votre main et se flatte de vous prendre pour épouse ! Je n'ai pas l'avantage d'être prince , comme lui, mais, nonobstant, si vous y consentez, je combattrai
à outrance cet outrecuidé seigneur, et je le vaincrai , sous vos yeux, en combat singulier. .
— Il me plaira certainement, mon ami; mais pour avoir droit de bataille, avec permission du roi et de sa cour, il faut être fait chevalier, et vous n'êtes point d'âge à recevoir l'accolade. Quand il sera temps de jeter le gant audit prince de Bar et de l'appeler en duel, je vous ceindrai une belle écharpe à mes couleurs.
— Par ma Une épée ! je voudrais que ce temps-là fût proche! Oui-da! j'aurais volupté bien grande à désarçonner ce rival, qui tient au parti de monseigneur d'Orléans, tandis que, moi , je sers la cause de monseigneur
. Jean de Bourgogne...
— La très-sainte Vierge, ma patronne, vous ôte la pensée de servir une si méchante cause ! Mon oncle de Bourgogne a de vilains projets de tumultes et de trahisons; mon oncle d'Orléans, au contraire, est un des plus gentils chevaliers qui soient au monde.
— Oh! vous savez d'avance, ma très-vénérée dame, que je mourrais cent fois plutôt que de vous déplaire : aussi, vais-je, suivant vos ordres, me contraindre à bien aimer et servir monseigneur d'Orléans , quoique le sire des Essarts , mon père , aoit un des plus féaux amis et serviteurs de monseigneur de Bourgogne.
— Pour récompenser ta complaisance à mes désirs, mon gentil Archer de la Colombe , je brise ta chaîne de ton serment et te permets de venir me saluer en face. >
Elle parlait encore, qu'une rangée de volumes tomba sur le plancher avec fracas, et le petit Jean des Essarts , qui n'avait pas autant de respect que son père pour les
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livres de la Librairie du roi , sortit de la cachette qu'il s'était ménagée derrière un rempart d'in-folios; il oe daigna pas donner un regret aux reliures de brocart et de velours qu'il foulait aux pieds avec toute l'insouciance d'un barbare : il s'était agenouillé et prosterné pour baiser le bas de la robe de Marie.
— Madame et maîtresse, disait-il avec l'emphase qu'il avait puisée dans la lecture des anciens romans , le bon Dieu est témoin que je veux, vous consacrer mes prouesses et vaillances héroïques; ce pourquoi, je vous demande très- humblement à faire une emprise.
— Sans doute, très-valeureux sire , j'éprouverai votre loyal amour, par le triomphe des belles emprises que vous devez faire en mon honneur.. Donc, voyons laquelle il vous faut d'abord donner!... Vous agréerait-il de partir en croisade, pour dompter les Infidèles?
— Je m'en excuse quant à présent, ma bien chère dame, car le voyage est de long cours , et je n'ai point en bourse assez de pécuue pour acheter un coursier, soudoyer des valets et armer un navire , afin de traverser la mer jusqu'en Palestine.
— Vraiment?... Lorsqu'il en sera temps, vous irez prendre part aux guerres de la Terre Sainte, et alors je vous prierai de me rapporter, pour emprise, la robe de cérémonie que revêt la fille du Soudan. Connaissez- vous, aux environs de Paris, quelque géant à pourfendre, quelque monstre, chimère ou harpie à combattre?
— Non , que je sache , ma très-amiable dame , et j'en suis dépité , car, fût-ce l'hydre de Lerne ou le dragon de Rhodes , j'en serais vainqueur, pour vous rendre con-
tente; mais la race de ces monstres est perdue , avec la chevalerie, au pays de France : cela me fâche fort, puisque TOUS seriez aise d'avoir en talisman une dent de dragon, une corne de licorne, ou quelque autre relique de cette espèce.
— Voici que la très-sainte Mère de notre Seigneur Jésus-Christ m'inspire une emprise plus glorieuse et aussi plus urgente! Monseigneur le roi et honoré père languit dans une dure prison, et pendant sa maladie hélas! il n*est personne qui l'aide, qui le console et qui le soigne : c'est grand'pitié! Je l'ai vu hier, et pour la première fois, ce pauvre sire; je l'ai vu si chétif, si défait, si mal accoutré , qu'on eût dit plutôt un pèlerin revenant du voyage d'outre-mer, qu^un roi du plus beau royaume de la chrétienté.
Hélas! ma chère damoiselle, la captivité chez les Turcs lui serait moins rude et moÎDs amère, je le sais, car notre désolé seigneur le roi de France est vraiment le plus pileux prisonnier du Louvre. Ordonnez donc ce qu'il convient que je fasse; certes, je le ferai, pour l'amour de vous, quoique madame Isabeau n'ait permis à personne d'approcher notre infortuné sire.
— L'emprise que je vous commande, monsieur mon chevalier, doit être agréable au bon Dieu , comme à moimême : il s'agit de m'introduire souvent chez monseigneur le roi, mon honoré père, et, aussi, de lui porter, de ma part, les choses dontil a besoin, savoir : linge et vêtements, bûches et fagots , vins et nourriture. »
Jean des Essarls, acceptant l'emprise qui lui était proposée» prêta serment dans les mains de Marie, et
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jura d'obéir aveuglément à ses ordres, sans avoir égard auxpérits ni aux difScuItés; seulement , il conjura sa dame de ne point lui commander des travaux impossibles, à l'ÎDSlar de ceux que tes héroïnes de romansne craignaient pas d'imposer à leurs chevaliers servants; il s'excusa, par exemple, de monter dans la lune, ds conquérir un rayon du soleil, de détacher une étoile du ciel , de chercher la fontaine de Jouvence, et de tenter ces aventures inouïes, auxquelles les plus intrépides paladins eussent échoué, sans le secours des fées et des magiciens. Il fut convenu, entre la princesse Marie de France et son Ar cher de la Colombe, que la Librairie du roi leur servirait de lieu de rendez-vous journalier, et pendant que la princesse visitait ses chers romans de chevalerie et en admirait les belles histoires ou peintures son chevalier se mit en devoir de commencer l'emprise qu'il avait acceptée.
Dans une salle basse, d'où partaient incessamment des plaintes et des cris , comme si elle aboutissait à un soupirail des enfers , le roi Charles VI était condamné à une réclusion perpétuelle, car tes physiciens ou médecins avaient déclaré que sa démence ne devait finir qu'avec sa vie. L'histoire a presque convaincu Isabeàu'de Bavière d'avoir causé , ou, du moins, aggravé la maladie de son déplorable époux, par des breuvages composés avec des plantes vénéneuses : ce n'eût été là qu'un crime de plus pour cette reine scélérate , qui vendit la France aux Anglais, et qui se ligua avec eux contre son propre fils. Le roi , depuis son dernier accès de folie, qui fut pour lui une sorte d'abdication , en le faisant descendre du trône
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et en partageant la régence du royaume entre sa femme etsoa frère d'Orléans, n'avait pas d'autre serviteur que le geôlier Abraham, n'avait pas d'autre ami que Valentine de Milan. Deux archers de sa garde veillaient , nuit * et jour, à la porte de sa prison, pour en écarter même ses enfants.
Ce jour-là , le pauvre roi de France , plus hagard , plus sombre et plus hideux, qu'à l'ordinaire, était accroupi dans les cendres froides de son foyer, qui n'avait pas été allumé, malgré l'humidité pénétrante de cette antique salle, qu'un rayon de soleil ne réchauffait jamais; une seule fenêtre , obstruée de barreaux de fer , de grillages , et de vitraux représentant un martyre, ne laissait pénétrer dans la chambre qu'un crépuscule blafard, qui ne changeait ni avec les heures ni avec les saisons. On respirait un air épais et fétide dans cette tanière, dont les murs suaient l'eau, dont le plafond se colorait de moisissures, dont le plancher disparaissait sous une couche épaisse de fumier et d'immondices. Un vaste Ut, dont les draps étaient sales, les couvertures sordides, les courtines ou rideaux déchirés, étalait dans ses ornements la couronne royale et l'écu de France aux trois (leurs de lis, comme par dérision; deux bancs massifs en chêne et deux lourdes escabelles richement sculptées formaient tout l'ameublement. Une de ces escabelles, peinte et dorée aux armes de France, avait été posée, à dessein, devant la cheminée, sur un lambeau d'étoffe, provenantdes courtines du lit : ce siège d'honneur, qui contrastait avec le désordre des bancs renversés et à demis rompus, paraissait réservé à quelque hôte privilégié; Charles VI ne
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passait auprès de cette escabelle qu'en la saluant avec respect, et se gardait bien de ta changer de place.
Après être resté quelque temps sans remuer et sans gémir, la tête penchée dans ses mains et les bras appuyés sur ses genoux , le roi poussa un cri terrible, et se levatoutdebout^ansl'àtre froid, en appelant Valentine; puis il s^en alla baiser ud cruciQx avec une tendresse expansive , et psalmodia un de profanais , à vois basse ; cette dévotion ne dura qu'un moment , car, ayant asper^ la chambre d'eau bénite, il s'élança d'un bond contre le grillage intérieur de la Tenétre, qui vibra sous ses ongles longs et crochus; il glapissait, il beuglait, il hurlait, à. la manière des animaux, ensuite, armé d'un débris de banc, il battit en brèche la muraille, sur laquelle il avait cbarbonné des figures humaines et des allégories : c'étaient toujours Isabeau et l'homme noir.
« Saint Denis n'est-il plus mon patron et celui de ma couronne? disait-il, en s'égratigoant la face et en s'arrachant les cheveux; ma bonne Valentine ne viendrat-elle point aujourd'hui?... L'homme noir m'a gagné trois fois mon âme ; mais, hier, il a perdu , à ce beau jeu , sixvingts damnés.. . Par la mort de Dieu ! je ferai brûler et bouillir les charbonniers et tous les hommes noirs... Ah ! madame Isabeau , le diable vous veuille emporter 1 ... Un exorciseur ! un confesseur! je suis possédé ! Qui me délivrera du démon?... Valentine belle, Valentine bonne, Valentine secourable, tu seras mon ange gardien!... Arrière les Anglais ! . . . voici céans le vrai roi de France , Charles, septième du nom.... D'où vient qu^il est coiffé
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de cornes? Oh les vilaines griffes! Aïe! je sens les
flammes d'eûfer!... »
A ces paroles extravagante, qui témoignaient do l'aberration de son esprit, il parcourut la chambre, en bondissant , et éparpilla sous ses pieds un grand Jeu de cartes de tarots, que maître JacqueminGringoneur avait inventées, peintes etdorées, pour lui servir de passe-temps.
— Par les tours malins de Belzébuth! disait à son camarade L'arctier qui se trouvait le plus près de ta porte, monseigneur le roi et l'homme noir bataillent ensemble : Madame Valentine ferait bien de venir entreprendre ses conjurations magiques , aSn d'apaiser la démence du roi.
— Ohé! compagnon, reprit l'autre archer, cette magicienne d'Italie sait l'art des poisons et maléfices. On raconte qu'elle a causé la démence du roi Charles, et sans doute elle empêche que les médecins et les astrologues le puissent guérir. Bien qu'elle soit duchesse d'Orléans, on la devrait brûler vive , comme sorcière.
— Par le sang du tonneau! cria de loin compère Abraham, qui arrivait avec un jeunearcher et une dame voilée , messieurs de l'arc royal , je vous donne congé d'aller à ma cave, tandis que notre très-noble dame d'Orléans visitera le roi Charles, en sa chambre ; cependant, ce petit archer de contrebande fera bonne guette à l'entour et empêchera que personne "entre céans, excepté madame Valentine.
— Par la mordienne ! dit un des archers , déposant sa hallebarde entre les mains du nouveau-venu, mon fils, je te prie de faire en sorte qu'on ne nous pende pas au
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retour. Çà, père Abraham, alloas boire; vous nous verserez tout plein et du meilleur. »
Lorsqu'ils furent éloignés , le jeune archer ouvrit la porte avec précaution, pour introduire dans la chambre du roi la dame voilée, qui hésita un instant sur le seuti et qui ne se rassura qu'en voyant se calmer tout à coup la fureur de ce pauvre malade prisonnier. Elle ne leva pourtant pas son voile, et se tint immobile, en silence, devant rinfortuné, qui la regardait avec joie, en lui moutraot du geste le siège d'honneur, où elle alla se placer.
« Par l'âme de mon père! dit-il d'uu ton lugubre, chère Valentioe, je ne vous ai point vue depuis toute une semaine , et je croyais que , vous aussi , m'aviez délaissé ! Durant votre longue et rigoureuse absence , l'homme noir est revenu plusieurs fois jouer aux cartes avec moi : j'ai perdu mon âme ,. . . et puis l'ai regagnée à ce beau jeu... Ohl que j'ai froid!... Hi! hi! hi! »
Aussitôt, avant que la dame voilée eût donné un ordre on manifesté un désir, le jeune archer parut , apportant un manteau de fourrures, qu'il étendit sur les épaules du roi , et plusieurs brassées de bois sec , qu'il alluma dans l'âlre; après s'être acquitté de cet office, il se retira, sans prononcer une parole.
< Comme ce feu pétillant me procure une plaisante félicité ! dit Charles VI, qui semblait essayer de promener avec ses mains, sur chaque partie de son corps tremblottant , la Qamme et la chaleur. Cela me fait tant de bien ! O Valentine , ma mie , j'eusse donné la moitié de ma couronne pour réchauffer mes membres glacés et voir reluire ces belles flammes rouges; j'ai eu si froid!. ^
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Oq veut que je meure ici de maleraïm et de soir enragée! Voilà deux Jours que je n'ai bu ni maugé I »
On entendit un sanglot, sous le voile de l'inconnue , qui essuyait ses larmes et nei parlait pas. L'archer reparut, tenant un panier rempli de provisions, pain blanc de Gonesse, viandes froides, pâtisseries et fruits, qu'il étala sur une table boiteuse , après avoir mis une espèce de couvert, sans cuiller et sans couteau. Charles VI ne s'informa pas d'où lui venait cette nourriture saioeet abondante; il se jetait avidement sur les aliments avant qu'on les lui présentât, et il ne ralentit son effrayante voracité que pour épuiser d'un seul trait un grand Hacon de vin Orléanais. L'archer, qui s'acquittait des fonctions de page, s'empressa de faire disparaître les traces de ce repas improvisé, et se retira, comme ta première fois.
— Par l'âme de mon très-honoré père et seigneur ! dit le roi , qui reprenait des forces et de la gaieté , depuis une année et davantage, je n'avais fait si bonne chère! Valentine, ma fille bien aimée, j'aurai maintenant meilleur courage à larmoyer et gémir, avec toi , après ce copieux festin. Je te prie de me donner ainsi mon pain quotidien, et je te remercierai bientôt de ma guérison. .. Tu ne réponds, maisj'entendsceque tu veux dire : c'est que la méchante bête, madame Isabeau, s'oppose à ce que je retourne à la santé et à la raison ?
— Nenni , monseigneur, interrompit, d'une voix douce et tremblante la femme voilée. Madame Isabeau , que Dieu ait en sa sainte garde.. .
— Par l'âme démon père! s'écria le roi, bondissant de surprise , qui parle de la sorte ? Qui ose venir ici épier
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son seigneur et maître?... Vous n'êtes donc point madame Valentine?
— Grâce et merci, monseigneur! reprit l'inconnue, dont l'émotion étouffait la voix; je suis votre petite fille Marie, à qui tous avez promis hier protection royale et secours paternel. Ne me reconnaissez-vous pas? ajoutât-elle, en relevant son voile ; j'ai pris ce déguisement, pour arriver jusqu'à vous.
— C'est de la piété filiale, quejesuisaised'inspirer, ma foi ! dit Charles VI, en la prenant par la main et la forçant de se lever, avec un peu de rudesse ; mais, dorénavant, ma chère, garde-toi, sur ta vie, d'usurper le siège d'honneur, que j'ai consacré à madame Valentine, et qu'elle occupe toujours, de loin ou de près, en corps ou en esprit-, elle seule a droit de s'asseoir à cette place, qui ne lui sera point ôtée, comme dit Kotre-Seigneur dans l'Évangile... Viens çà, petite, que je t'embrasse, et vat'en, vite et tôt, de peur de THomme ooiri »
La folie de Charles VI, quoique ramenée sans cesse vers ce fantôme, qui en était la cause première, avait des intervalles paisibles; il pressa, entre ses bras décharnés, ta petite princesse, et la retint doucement à ses côtés. On eût dit que la vue de sa fille dissipait les infernales visioDsqui fatiguaient ses yeux égarés et son cerveau débile; la tendresse paternelle servaitde baume aux plaies envenimées de son cœur, et il parvenait à oublier tout ce qu'il avait souffert. Ces muets épanchements d'affection mutuelle durèrent jusqu'à ce que le jeune archer vint avertir la princesse de se retirer. Mais le roi ne voulait plus quitter sa petite Marie; celle-ci s'échappa néan-
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moins, en abaissant eod voile, et passa sans élre reconnue entre les deux archers àmoitié ivres, qui revenaient à leur poste et qui recommencèrent à garder la porte, avec des chansons et des hoquets bachiques. Par moments. Chartes VI s'agitait et se plaignait, dans les ténèbres.
Cependant les visites de la princesse Marie, renouvelées chaque jour, à l'aide du stratagème imaginé par Jean des Essarts, eurent d'heureux résultats sur la santé morale et physique du roi, et grâce àeile^ mieux nourri, mieux vêtu et mieux soigné, il se sentit renaître par degrés. Jamais Valentine de Milan n'eût réussi, malgré sa bonté et sa douceur naturelles, à rappeler Charles VI à la vie et à ia raison, car elle n'avait pas pour lui ces prévenances attentives et délicates, que Marie multipliait avec d'autant plus d'adresse qu'elle avait plus d'obstacles à vaincre. Valentine, dans ses entrevues avec le roi en démence, exprimait sa compassion et sa douleur par des larmes, auxquelles le pauvre insensé mêlait volontiers les siennes; elle n'avait garde de l'exalter, en lui parlant de ce qui se passait à la cour ; elle évitait surtout de nommer ta reine et le duc d'Orléans ; elle se bornait alors à maudire tout bas les bourreaux du pauvre monarque, dépouillé de son trône et captirdans son palais. Marie, au contraire, s'attachait à le distraire et à le consoler ; elle l'entourait aussi de soins matériels, elle veillait sans cesse à sa table, à son habillement, même à ses passe-temps ; elle te ramenait ainsi, de jour en jour, à l'état de convalescence; elle lui lisait des romans de chevalerie, empruntés à sa Librairie du Louvre; elle prenait part à ses projets d'avenir, elle l'écoutait souvent avec plaisir parler
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en roi, et prêtait à leurs eDtretieos intimes le concours d'un esprit fin et soliJe à la fois; seulement, elle avait rattention de laisser toujours vide le siège d'honneur do madame Valentiae, qu'elle évitait prudemment de rencontrer.
Dès que .l'onibre du soir épaississait l'obscurité qui régnait dans l'intérieur du Louvre, compère Abraham venait chercher les gardes de la chambre du roi, pour les emmener boire : la fausse Valentine et le Taux archer restaient maîtres de la salle basse, qui servait de prison au malheureux Charles VI, tandis que les espions d'Isabeau de Bavière allaient se noyer dans' le vin ; ceux-ci ne se vantaient pas ensuite d'avoir déserté leur poste; car la pénalité, à celte époque, était de uature à ne pas permettre la récidive ; ils s'étonnaient pourtant de la Tréquence et de la longueur des visites de madame Valentine. Compère Âbrahara, que Jean des Ëssarts avait affublé du titre de Maître enchaateur, était devenu ainsi le confident intéressé de la princesse, qui le payait bien en argent et mieux en promesses. L'Archer de la Colombe faisait ainsi son apprentissage de chevalier, endossant tous les jours la livrée des archers du roi et se réjouissant de seconder, à ses risques et périls, la généreuse action de sa dame, qui lui savait boa gré de son zèle pour l'accomplissement de l'emprise.
La veille de Pâques fleuries (on nommait ainsi le dimanche des Rameaux}, Marie arriva, tout en larmes, dans la chambre de son père, qui se trouvait alors entièrement rétabli de sa terrible maladie, que la reine Isabeau croyait incurable ; c'était à sa fille et à Jean des
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Essarts, qu'il devait sa guérisoa. Il ne leur avait pas encore coDfié ses projets : il ne songeait qu'à reprendre possession de sa royauté; il demeurait couché et continuait à se plaindre, pour mieux ^simuler des soufTrances qu'il ne ressentait plus, et i! ne laissait pas même prévoir à Valentine, qui s'afTIigeait de sa mort prochaine, sa prochaine réapparition à la cour.
L'aspect de sa prison avait bien changé : tout annonçait, autour de Ipi, une main vigilante et invisible ; il y avait de Tordre et de fa propreté dans l'ameublement délabré de cette salle basse, qui ne ressemblait plus à la tanière d'une bête fauve. Jean des Essarts n'avait pas dédaigné de descendre lui-même aux plus bas emplois de la domesticité^ pour le service de sa dame et de son roi : le plancher était lavé et balayé ; une tapisserie de verdure couvrait la nudité des murailles, que les araignées ne décoraient phis de leurs toiles pendantes -, le bois à brûler ne manquait pas dans le foyer, qui était toujours allumé, et les exhalaisons odorantes de Taloès et du benjoin avaient chassé l'infection, qui s'était amassée pendant des mois autour d'un moribond. Charles VI avait du linge blanc ; il était frais rasé.
a Ma mie, dit-il en baisant sa fille au front, est-ce l'heure de larmoyer, quand je ris, quand je suis allègre et dispos, quand je te rends mille grîlces de m'avoir guéri et réconforté mieux que n'eût su faire le plus docte physicien? Çà, ma féale Marie, qui donc suscite tes ennuis et tristesse? Il m'appartient maintenant de te consoler, à ■ mon tour. Que faut-il pour te reudre contente? Veux-tu, pour te parer, les plus riches joyaux de ma couronne?
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— Nenni, mon bon seigneur, répoDdit ta princesse avec un redoublement de sanglots ; vous ne pouvez rien à mon grand désespoir, et madame ma mère se refuse à satisfaire mes désirs, qni ne tendraient plus qu'à être nonnain dans un ctottre. Hélas! les pleurs que je jette, du cœur par les yeux, me font espérer queje vais être transformée en fontaine, comme jadis la nymphe Aréthuse...
— Bon ! ces torrents de larmes amolliraient plutôt un rocher que madame Isabeau , de qui le cœur est fait de diamant; mats, aïe souvenance que je t'ai juré, par l'âme de mon père , d'octroyer à tes désirs tout ce que lu voudras me demander. Or ça, demande, s'il te plaît?
— Ma très-sainte patronne me garde! Voici que Madame Isabeau m'a fait savoir que, le lundi de Pâques prochain, j'épouserai messire Edouard de Bar, et demain on s'en va me conduire du Louvre en l'hôtel Saint- Pol, pour les préparatifs des noces.
— Par l'âme de mon père !... Tu ne veux point accepter pour mari messire le prince de Bar, qui ne m'a pas requis de lui accorder ta main? Eh bien I ma fille, j'empêcherai ce mariage, je t'assure. .. Mais, hélas! je ne puis rien avant d'être libéré de n\aladie et de prison!
— S'il en est de la sorte, mon cher sire, cette malencontreuse alliance s'achèvera sans retard ni empêchement , car les médecins et physiciens de madame la régente déclarent que, votre mal ayant empiré, on ferait sagement de vous charger de chaînes ...
— Qui serait assez hardi pour enchaîner le roi? s'écria Charles VI , qui sembla menacé d'un nouvel accès de frénésie; il faudrait, ce me semble, des ferrements
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trop lourds et trop solides! car je les briserais comme verre!... Oh! les méchants physicîeos! ils n'ont pas guéri mon mal ; ils ne guériront pas davantage l'ambition de madame Isabeau , la tigresse de Bavière !
— Êles-vous donc en si pileux état, que ces gens-là l'ont annoncé parmi le peuple, mon bon seigneur? Votre Tureur vous possède-t-elle encore?... 0 mon Dieu! noue aurons beau faire et diro, je serai mariée au prince barrois, bon gré mal gré! Ne vaut-il pas mieux âtre dominicaine au couvent de Poissy ?
— Sois tranquille, Marie , et tiens-toi pour assurée que je t'accorderai la première chose que tu me demanderas, à voix haute et claire, devant ma cour! ... En attendant, ma petite Marie, tâche de me prêter un habit décent et honorable, pour que je puisse aller fêter Pâques fleuries à l'hôtel Saint-Pol...
— Hélas! monseigneur, je ne vois pas ce que vous avez pu concerter et résoudre; on ne vous permettra pas de sortir d'ici, car le nombre de vos gardiens est doublé, etdemain,vousdis-je, jeneserai plus céans. Vous promettez, toutefois, de ne pas refuser la requête que je vous adresserai , si téméraire qu'elle soit?
— Par l'âme de mon père ! Outre les honnêtes habillements que je réclame, et que tu me feras apporter par ton petit serviteur Jean , ordonne au compère Abraham d'éloigner, à tout prix, demain, vers midi, les gardiens de ma prison, afin que je sorte en belle liberté, et fais savoir, s'il se peut, à mes plus fidèles serviteurs qu'ils viennent me joindre, en armes, à mon hôtel Saint-Pol. »
Marie, sans savoir ce qui pourrait advenir des desseins
de soD père, qu'elle ne regardait pas encore comme bien guéri, et qu'elle craignait de voir retomber en démence, donna ses dernières instructions à Jean des Essarts, qui s'engageait à s'y conformer de tout point et qui lui demanda sa bénédiction pour le succès de l'entreprise. Il avait appris qu'elle quitterait le Lonvre le lendemain pour aller à l'hôtel Saint-Pol, où était la cour, et ce départ lui semblait de fâcheux augure. Il pleurait, en se frappant ta poitrine, et comparait son malheur à celui de Pierre de Provence, lequel fut aussi séparé de- &a mie Maguelonne, dans le roman qui porte les noms de ces gentils personnages de la chevalerie. Il y eut entre Marie et lui un échange de promesses et de serments réciproques, enjolivésdes réminiscences de la littérature romanesque et entremêlés de larmes naïves. C'était un chevalier courtois , prenant congé de sa dame , pour mettre à 6n une aventure périlleuse. Ces deux enfants, à qui la naissance assignait des positions sociales si différeotes l'une de l'autre, s'étaient rapprochés et réunis par une similitude naturelle d'idées et de go&ts; leur éducation imparfaite, qui n'avait pas eu de guide sérieux, sous l'influence des lectures les plus frivoles, avait faussé leur esprit et troublé leur imagination, sans toucher à leur cœur.
Le lendemain , dimanche des Rameaux, une litière, portée par deux haquenées blanches et fermée d'un rideau bleu fleurdelisé, reçut la princesse Marie de France, pour la conduire à l'hôtel Saint-Pol, et pendant la route , au bord de la Seine , sur la place de Grève , et dans la rue Saint- Antoine, Marie, qu'on ne voyait pas et qui
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n'osait soulever le rideau pour regarder au dehors , entendait distinctement un pas d'homme qui suivait la litière et une respiration haletante qui témoignait de la rapidité d'une marche pénible. Elle arriva dans cette magnifique maison royale , construite par Charles V , qui l'avait augmentée de plusieurs beaux hôtels voisins, renfermés dans une seule enceinte, laquelle compren^t cette vaste étendue de terrain , qui forme aujourd'hui tout un quartier et qui se développait entre la rue Saint- •Antoine, la Bastille, le couvent des Gélestins et la vieille église Saint-Paul. La litière traversa plusieurs cours spacieuses, environnées de bâtiments, que l'architecture gothique embellissait de ses merveilles; partout la pierre qu'on avait mise en oeuvre semblait taillée et découpée par la main légère des fées. Quand la princesse descendit de voiture, elle était pâle et troublée.
Elle semblait trop préoccupée pour remarquer la pompe monumentale que l'hôtel Saint-Pol déployait devant elle : les grosses tours rondes qui flanquaient chaque corps de logis, les tourelles au toit en pointe, qui s'élançaient de toutes parts dans les airs, les animaux fantastiques qui saillaient des gouttières, les statues qui se cachaient dans d'innombrables niches encadrées d'ornements sculptés, les girouettes dorées qui défiaient le vol des corbeaux, les vitraux peints qui étincelaient au soleil. Plusieurs dames de la cour se présentèrent à la princesse , pour lui faire cortège; mais, ayant appris que madame Isabeau prenait un bain dans les Ëtuves, elle manifesta le désir d'examiner en détail les magniScences de Thôtel du roi, et ne voulut pas être accompagnée dans sa promenade.
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Elle soupçonnait déjà que le bonheur d'être seule ne lui serait pas permis à la cour, et elle aspirait à s'enivrer de solitude pour la dernière fois.
Elle s'avança pensivement, à travers un dédale de galeries peintes à fresque, de préaux plantés d'arbres fruitiers, de jardins potagers, de lices pour les chevaux et de volières pour les oiseaux ; elle passait , indifférente, sans rien voir et sans saluer personne , parmi les gens et les ofBciers de la paneterie , de la saucerie , de l'épicerie , de la pâtisserie , de l'échansonnerie, de la bouteillerie , de la fauconnerie et des écuries, luxe de domestiques qui avaient chacun à remplir un emploi distinct et dont une cour de roi ou de prince était plus ou moins surchai^e. Elle cherchait un endroit solitaire , où ses larmes ne fussent point épiées. Elle s'achemina, d'un pas lent et distrait , sous les cerisiers en fleurs , que le roi Charles V avait plantés et greffés de sa propre main; elle désiraitle retour du bon temps des fées , et elle intercédait moins les saints du paradis , que les sylphes du génie Obéron , lors qu'elle parvint an préau de la Fontaine-au-Lion.
Une pièce d'eau profonde dormait au milieu des gazons verdoyants, semés de pâquerettes, et un lion de bronze couché lançait par la gueule des jets de parles limpides qui rayonnaient au soleil et qui tombaient en pluie retentissante; une galerie ouverte, en forme de clottreogival, régnait autour de ce préau désert, qu'habitait, disait-on, une fée invisible , que le roi Charles le Sage avait souvent consultée , comme Numa la nymphe Ëgérie.
Tout à coup , elle entendit quelqu'un qui marchait derrière elle, et avant qu'elle se fût retournée au bruit , Jean
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des Esaarta venait de se précipiter à ses pieds , qu'il couvrait de baisers et de pleurs; elle se sentit émue de la iTième joie qu'il montrait à la revoir ; elle le releva d'un air majestueux , et lui permit de se placer, à côté d'elle , sur une vieille pierre où Charles V aimait à s'asseoir, pour rêver , au murmure de l'eau ; ils se regardèrent d'intelligence, avec des soupirs et des sourires qui répondaient alternativement aux impressions secrètes de leur ftme. Ils s'étaient compris , sans se parler.
Le jeune homme avait pris le deuil, par allusion à l'état de son cœur plein de tristesse et d'amertume ; son chaperon, son justaucoips et ses chausses étaient en drap de soie noir, avec une ceinture et des bottines de cuir également noir; la lettre M, brodée en argent, brillait sur sa poitrine; à sa ceinture pendait une lourde rapièrequi traînait à terre; sa figure douce et enfantine ne concordait pas trop avec ce costume lugubre et sévère ; mais on devinait , à ses yeux rougis et à ses joues pâles , qu'il avait le deuil dans l'âme , comme sur ses haliits. Marie l'examina, d'un air inquiet.
« Notre dame la mère de Dieu nous tire de cette mer d'angoisses ! s'écria-t-elle, les mains jointes : pourquoi cet équipage funèbre? Partez-vous tantôt pour la croisade, monsieur mon chevalier ? Venez-vous, pour cela , solliciter notre bon plaisir?
— Bon Dieu! madame, reprit tristement Jean des Essarta en secouant la tète , je suis bien certain d'avance que vous ne songez guère à me retenir ici , et sans doute vous ne pousserez pas la cruauté jusqu'à me forcer d'être présent à vos épousailles.
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— Messire, vous êtes injuste envers moi et envers vous-même ! Il est vrai que madame Isabeau entend me marier au prince de Bar ; mais , au contraire , monseigneur le roi s'oppose à cette alliance , et quant à moi , je n'y consentirai jamais , au mépris de mes vœux solennels.
— C'est bien parler cela , ma loyale dame , et je me sens soulagé d'un doute pesant ; néanmoins , le roi notre sire étant malade et captif, je ne sais ce qui adviendra de sa volonté, ni ce que vous déciderez contre Tordre de la reine.
— Hélas ! maître Jean des Essarts, pensez- vous que je sois réduite à cette extrémité ? Je n'appréhende point que, sur mon refus, on me puisse jeter dans un cul de bassefosse , coudre dans un sac, attacher à la queue d'un cheval emporté, ou supplicier d'autre manière, ainsi que nous lisons dans les anciens romans. Je réclamerai tant et tant, qu'on me rendra l'habit de Saint-Dominique ; et je pourrai du moins, dans un cloître, vivre nonnain, en priant pour vous.
— Dieu nous aide ! ma douce mie ; il est pour vous un meilleur expédient qu'un cloître , si vous consentez à partir pour la Palestine ou l'empire de Trébizonde ; oui , ne vous déplaise, je vous propose de vous ravir à la façon des grands chevaliers d'autrefois , entre autres le seigneur Paris enlevant sa dame Hélène...
— Nenni, messire; il ne faut point allumer une nouvelle guerre de Troye. Certes, j'ai éprouvé déjà que vous étiez tout dévoué à me servir, et je vous loue fort de votre zèle miraculeux à parfaire votre emprise.
— Vraiment , belle et noble dame ; il n'a pas été be-
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Boin de me river au bras droit ud aoDeau de fer, pour me rappeler l'emprise que j'avais jurée; j'ai si bien rempli vos ordres , ce matin , que le roi notre seigneur m'a dit un grand merci pour ces bons offices.
— Or ça , vous avez transmis au roi les vêtements qu'il a commandés? Vous donnâtes avis aux féaux serviteurs des fleurs de lis de se rendre aujourd'hui, en armes, à l'hôtel Saint-Pol ? Vous fîtes , de concert avec le compère Abraham, éloigner les gardes de la chambre basse?... Certes , vous avez gentiment travaillé , et je vous liens quitte du reste de votre emprise.
— J'ai fait tout ainsi que vous aviez ordonné , ma très-honorée dame, et maitre Antoine des Essarts, mon seigneur et père, a, selon le vœu de Sa Majesté, réuni au château du Louvre force seigneurs armés, pour délivrer le roi , notre sire , d'un si grief esclavage. Peutêtre sont-ils déjà en l'hôtel Saint-Pol ?
— A Dieu plaise ! Mon gentil Archer de la Colombe , je te réserve la plus haute récompense qui soit au monde etau pays des fées; car monseigneur le roi m'a juré, par l'âme de son père, d'agréer la requête, que je lui adres* serai ; donc, je pub , je veux lui demander, par grâce , qu'il nous marie tous les deux , quand vous aurez fait de belles expertises au métier des armes et serez créé chevalier.
— Sur ma vie ! ma très-honorable dame , vous me comblez de la plus incomparable joie ; vous m'êtes plus propice et plus avenante que la reine Genèvre à Laucelot, que la fée Morgane à Ogier le Danois... Oh! dites, dites encore!
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— Assurément, mon ami, je prierai le roi mon père de m'octroyer ce très-grand plaisir, et de tenir la bonne promesse qu'il m'a bien voulu faire en sa prison^ Après quoi, vous irez par le monde, publiant vos faits et gestes, proclamant les vertus de votre dame , rompant des lances en mon honneur, purgeant le pays de monstres et de brigands, délivrant tes captifs et les opprimés, prêchant ta constance en amitié, visitant les cours étrangères, accomplissant des pèlerinages, et mainte œuvre de bonne et honnête chevalerie, comme il sied aux vrais chevaliers.
— Par ta Durandal de Roland, qui tranchait les montagnes ! rien ne me semblera trop haut , ni trop difBcile , ni trop périlleux. Viennent les géants Rot)astre et PerdrigoD, les centaures et les sirènes, je suis invincible !
— Voilà l'audace qui me plaît, mon gentil chevalier! Quiconque réfléchit et balance est à demi vaincu. L'impossible n'existe pas pour un véritable héros; et si , d'aventure, je vous requérais de ramasser mou gant, que j'eusse laissé choir
— Fàt'Ce en un goufTre sans fond, correspondant aux enfers, je m'y jetterais délibérément tout àt'heure, sans attendre que vous m'invitassiez de le faire. Il est doux et beau de mourir pour la dame de ses pensées ! »
La princesse, par un mouvement machinal de vanité féminioe , ôta un de ses gants et le lança, en riant, dans la pièce d'eau; ce gant de peau de cerf parfumée, portant les chiffres couronnés de Marie , flottait à la surface de l'onde et ressemblait au dos argenté d'un poisson. Jean des Essarts l'eut à peine aperçu, qu'il saisit la main
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de sa dame, y déposa un baiser et se jeta , tout habillé , dans le bassin, sans penser qu'il ne savait pas nager; Marie l'encouragea par un cri de surprise et de triomphe, auquel succédèrent presque aussitét des cris de désespoir et d'efTroi, lorsqu'elle vit le malheureux se débattre, lui tendre les bras, enfoncer, reparaître, et lutter faiblement avec la mort , qu'il avait affrontée pour un caprice romanesque de jeune 611e. C'était un af^ux spectacle que d'assister à l'agonie de ce pauvre enfant, qui se noyait. Marie se traîna sans force , sur le gazon , en souhaitant de rejoindre au tombeau celui qu'elle s'accusait d'avoir fait périr.
Ses gémissements appelèrent trop tard des secours, et lorsqu'on retira de l'eau Jean des Essarts, elle rouvrit les yeux, pour voir le gant, ce gant funeste, qu'il serrait encore avec ses deux doigts roidis contre un cœur qui ne battait plus; alors elle s'abandonna aux transports de sa douleur, elle voulut se précipiter là où s'était noyé son ami; elle se penchait, ensanglottant, sur cette figure immobile et insensible; elle écartait les cheveux mouillés qui la couvraient, elle imprimait ses lèvres sur ce front glacé; elle eût réchaufté de son haleine ce corps inanimé si la vie n'avait pas été tout à fait éteinte en lui ; elle appela cent fois son bien-aimé Jean , et s'évanouit dans les bras d'un cadavre.
Cependant ChaHes VI, vêtu duplus bel habit d'Antoine des Essarts , sans se douter qu'il portait sur cet habit la croix de Saint-André, faite en forme d'un X, signe de ralliement des Bourguignons, venait de reparaître à l'hôtel Saint-Pol, comme un spectre sorti de la tombe.
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Aatoine cfes Essarts et les seigneurs du parti de Bourgc^e avaient facilité sa sortie du Louvre et raccompagnaient, en criant: AToè/.'Lepeuple, surson passage, le saluait de cris d'allégresse et jonchait de rameaux de buis bénit le chemin où il passait à cheval. La reiaeleabeau de Bavière et le duc d'Orléans eurent le temps de se préparer à ce retour inattendu , et ils allèrent ensemble audacieusement à la rencontre du roi ,en adressant des actions de grâces au ciel pour son heureuse guérison. Charles VI , qui n'était pas guéri , comme le témoignait assez BOD air morne et hagard , embrassa son frère et sa femme, répondit distraitement aux fausses caresses, aux feintes joies; puis, sans avoir donné un ordre ni fait acte de roij il rentra en son palais, au milieu d'un cortège, qui grossissait à chaque pas , et dans lequel les Bourgni gnons furent contraints de céder le pas aux Armagnacs. Cenx-ci s'empressèrent de cacher sous les trois fleurs de lis de France la croix de Bourgogne, que le roi portait à son insu , et lui remplacèrent par un chaperon blanc son chaperon rouge et bleu aux couleurs populaires. Le malheureux prince, à peine échappé de sa prison du Louvre, était retombé à la merci des courtisans ; le duc d'Orléans tenait la bride de sou palefroi ; Isabeau de Bavière s'était assise en croupe derrière sod royal époux.
8 Sire ! sirel » répétait de loin une voix éplorée.
On vit paraître la princesse Marie, échevelée, les vêtements en désordre et trempés d'eau , le visage effrayant de pâleur, les yeux égarés; elle écarta la foule et se mit à genoux sur le passage de son père.
a Monseigneur ! s'empressa de dire à Isabeau de Ba-
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vière , qui s'imagioait que la priocesse allait Taccuser aîast que le duc d'Orléans, ne croyez pas aux médisances et Termez la bouche à nos ennemis : durant votre fâcheuse maladie , j'ai choisi pour votre fille Marie un beau gendre qui nous prêtera amitié et appui, c'est à savoir messire Edouard , prince de Bar ! "^
— Sire, mon cher seigneur ! reprit la princesse enjoignant les mains et en levant au ciel ses regards obscurcis de larmes : je vous somme de maintenir votre serment, juré par l'âme de feu votre père ; octroyez-moi ce que je sollicite, pour unique grâce : ordonnez qu'on me ramène à l'abbaye de Foissy, pour y être faite nonnain et dominicaine !
— Ainsi soit-il, ma très-chère fille ! répliqua Charles VI, avec un signe de croix; un serment du roi est sacré, et, d'ailleurs , ta requête me semble inspirée par ta boune patronne la très-sainte Vierge. Adieu donc, madame Marie, retournez au monastère de Poissy, et n'omettez pas d'y prier pour vos parents , et surtout pour votre pauvre père!... 0 mon Dieu! ajouta-t-il en soupirant , je serais plus heureux dans un clottre que je ne l'ai été sur le trône !
— Adieu vous dis, ma fille ! ajouta la reine, qui ne crut pas son pouvoir assez affermi pour résister à la volonté du roi ; je ne vous retiens pas davantage , et ne vous forcerai point de prendre un mari. Mais quelle tentation avez-vous là d'être nonnain?
— Hélas ! réparlitia princesse en gémissant, j'ai perdu, par ma très-grande faute, mon ami et mon chevalier, noble homme Jean des Essarls, qui repose à présent dans
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la béatitude éternelle ; sans lui, rien ne m'est plus, plus De m'est rien ! »
La litière qui avait amené Marie à l'hôtel Saint-Pol , la conduisit, le jour même, à Tabbaye de Poissy , où elle fit sa profession le â6 mai 1408, et dont elle devint prieure après la mort de sa tante Marguerite de France.
Depuis la fin tragique de Jean des Ëssarts , elle s'accusait sans cfôse devant Dieu d'avoir été seule cause de ce fatal événement, et jamais depuis elle ne lut un roman de chevalerie.
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a à Oèsu ce qnî appirtient k César.
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Charles VI , mort dans la démeoce, en 1422, n'avait laissé à son fils atoé , Charles , que le vain titre de roi et quelques provinces encore fidèles, pour royaume. I.es Anglais, avec l'aide des factions populaires, déchaînées par le duc de Boulogne Jean sans Peur, s'étaient emparés de Paris et des principales villes de la France. Henri VI, roi d'Angleterre, en venant se faire sacrer roi de France dans l'église Notre-Dame , voulut assurer à ses descendants une couronne usurpée par l'intrigue et la trahison plutôt que conquise par les armes. L'exécrable Isabeau de Bavière, qui avait sacrifié à son ambition époux, enfants et sujets, était morte dans l'opprobre et la misère ; il avait fallu , pour payer les frais de ses obsèques , vendre la bibliothèque du Louvre au duc de Bedford. Enfin , comme si ce n'était point assez de la guerre civile
pour ruiner ce malheureux pays , où régnait l'étranger sur le tràne de Gharlemagne et de Philippe-Auguste , la peste et ta ramine décimaient la population , que le fer et 1^ feu avaient épargnée.
Charles Vil, sans armée et sans finances, réussit cependant à rétablir la situation désespérée de ses afTaires, par une sage temporisation; il se contenta d'abord d'être le petit roi de Bourges , comme on l'appelait par dérision ; et, Teignant de perdre gaiement le beau royaume de ses ancêtres, il ne s'occupait que de chasses, de fêtes et de plaisirs, tandis que ses vaillants capitaines, Dunois, Lahire et Xaintrailles , défendaient pied à pied le territoire contre les Anglais, qui ne s'apercevaient pas que la France était lasse de leur oppression et qui s'endormaient dans la confiance du succès. Toutà coup, le roi Charles s'arrache aux délices de la cour de Bourges ; il fait appel à ses sujets, écrasés sous le joug de l'étranger; il déploie l'oriflamme; il cric :ilfonf-yote ef Satnt-Z)enis; il ranimel'enthousiasme de ses soldats; Jeanne la Pucelle fait lever le siège d'Orléans , et ramène ta victoire sous sa bannière : le roi de France est sacré à Reims. Alors, detoutes parts, tes Anglais sont battus et chassés; Paris, délivré d'une odieuse tyrannie , rouvre ses portes à son maître légitime.
Pendant cette guerre nationale, que secondèrent énergiquemenl le crédit de Jacques Cœur, argentier du roi, et l'expérience militaire du connétable Artus de Richemont, Charles VII avait fait, avec Jacques Stuart I", roi d'Ecosse , une alliance offensive et défensive, garantie parte mariage du dauphin Louis et de Marguerite, fille
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LE BAISER. Il»
du roi d'Ecosse. Le dauphin n'avait que cinq ans, et Marguerite quatre, lorsqu'ils furent fiancés en 1428. Le roi d'Angleterre , contrarié par ce traité d'alliance qui devait opérer une heureuse diversion en faveur des intérêts politiques du roi de France , fit des efforts inouïs de diplomatie , dans le but d'empêcher un mariage qu'il redoutait dans l'avenir. Ses négociations ayant échoué, il envoya une flotte en croisière dans la Manche, afin d'arrêter au passage la princesse, que le roi son père avait fait partir pour la France, mais la jeune fiancée eut le bonheur d'écbapperà cette embuscade , et vint débarquer à La Rochelle, au mois de juin 1436. La cour l'attendait à Tours, car l'archevêque de cette ville avait obtenu du pape une dispense d'âge , à Teffet de procéder à la célébration du mariage.
Bfai^erite Stuart, âgée de douze ans à peine, était une belle jeune fille, qui justifiait pleinement la dispense d'âge qu'on avait demandée pour la marier : sa taille svelte et bien prise s'était formée, au milieu des exercices de la vie montagnarde, sous l'influence de Tair vif et pur de l'Ecosse; l'éducation virile qu^elle avait reçue, au physique comme au moral , donnait une précoce maturité à son corps et à son esprit. Sa physionomie respirait ta plus gracieuse et la plus noble douceur; ses cheveux noirs brillants, son front élevé, ses yeux bleus largement fendus , ses dents nacrées , sa petite bouche aux lèvres roses , sou nez moelleux , son cou de cygne et sa peau lactée, chacun de ses traits enfin avait cette distinction qui semble particulière à la beauté française. A ces qualités naturelles se joignaient des qualités plus
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rares et plus précieuses chez une femme et chez une princesse : on admirait à la fois son caractère affable* sa modestie naïve et son instruction solide, qu'un vieux moine écossais, son précepteur, avait cultivée soigneusement dès sa première enfance. Elle était, disait-on, meilleure théologienne qu'un docteur de Sorbonne.
Le dauphin, qu'on lui faisait épouser avant l'âge nubile, et qui n'avait pas encore quatorze ans, fut plus tard le plus grand des mauvais rois, sous le nom de Louis XI : il avait profité aussi des leçons de son docte instituteur, Jean d'Arkonvalle, au point de pouvoir y suppléer par lui-même et avec le secours de l'étude et de la réûexion , malgré son extrême jeunesse : il méditait d'avance sur l'usage qu'il ferait de la royauté. Il ne contractait donc pas avec plaisir une union qu'il jugeait peu avantageuse au point de vue politique et qu'il regardait comme vax obstacle à ses projets de souverain ; il était déjà impatient de régner; il minait dès lors l'autorité de son père, qui ne méritait pas d'avoir un tel fils.
Louis XI annonça , de bonne heure , ce qu'il devait être sur le trône, faux , superstitieux et cruel.
Le SSjuin 1436, lesclochesdes églises et des couvents de la ville de Tours carillonnaient, et l'artillerie des remparts, composée de longues coulevrines et de petits fauconneaux, tirait , pour annoncer le bienheureux avènement de madame la dauphine, qui arrivait de La Rochelle avec une suite peu nombreuse et peu brillante de dames et de seigneurs; elle amenait, en revanche , avec elle, une intrépide élite de montagnards d'Ecosse , portant le costume national, armés de la ctaymore et chantant en
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chœur les pibrocs de leurs aïeux. La boui^^isie et les marchaûds de Tours^ vêtus des riches étoffes de soie, qu'ils fabriquaient, les chanoines de la cathédrale, le clergé, les ordres religieux, tes magistrats, et les corps de métier avec leurs banaières , allèrent en procession au-devant de la princesse , pour lui rendre hommage et lui offrir des présents. Une partie des gens de la cour, à pied et à cheval , sortit des murs de la ville , avec une grande afduence de peuple, qui criait : Noél ! aux sons de la musique française répondant de loin aux tambours et aux cornemuses des Écossais. La reine , te dauphin et tes princes du sang, étaient restés au château , selon le cérémonial du temps , pour attendre la . fiancée du dauphin.
Mille cris de joie et mille t>ODnets en l'air saluaient Marguerite Stuart, qui parut, à la tête de son cortège, sur une haquenée magnifiquement harnachée ; elle portait un haut bonnet, de forme conique, brodé de pierreries et dont l'éton'e d'or retombait en large voile sur ses épaules; sa robe à longue traine, en brocart d'argent, était ornée des armoiries de France et d'Ecosse; elle conservait , par-dessus cette robe , l'ancien surcot , qui serrait ta taille et descendait jusqu'au bas des hanches , en s'arrondissant avec grAce, et ce vêtement de velours azurécramoisi avait des reflets changeants bleus et écartâtes. Les méchantes langues de la cour ne manquèrent pas de faire observer que la princesse d'Ecosse était habillée a l'antique , car elle avait encore des poulaines , c'est-àdire des souliers à pointe effilée qui n'étaient plus de mode en France. Mais elle se tenait en selle , de si gon-
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litle façon, et souriait de si bonne bumeurt que les assistants furent ravis , à son aspect : elle éclipsait toutes les damoiselles de sa suite et même sa jolie favorite Jacqueline Pontus, qui chevauchait à sa droite. Les instruments à cordes et à vent éclatèrent à Tenvi en joyeuses fanfares.
Les seigneurs de Mailly et de Gamacbes, en costume d'ofBciers d'armes , avec les chausses de tricot blanc , et la tunique de satin azur semé de fleurs de lys d'or, s'avancèrent, la toque à la main, posèrent un genou en terre, et réclamèrent de la princesse l'honneur de conduire sa haquenée par la bride. Marguerite les remercia de leur bon accueil, et ne cessa d'adresser, à la ronde, des paroles obligeantes, qui passaient de bouche en bouche, en redoublant les acclamations. Le nombre des curieux augmentait à chaque pas, et elle pria les archers de ne point se servir de leurs baguettes de bouleau , pour écarter la foule , qui menaçait pourtant de Tétouffer ; elle parvint, non sans peine, à la porte Neuve, où le prévit et les écbevins lui souhaitèrent la bienvenue; là, le comte de Vendôme, l'ayant reçue au nom du roi , seigneur de Tours , prit lui-même la bride de la haquenée , qu'il conduisit dans la cour du château.
Au moment où Mat^uerite d'Ecosse sautait lestement sur le perron, sans attendre qu'on lui tint Tétrier, une étrange et singulière figure frappa ses regards, parmi cette cohue de courtisans , qui , tète nue au grand soleil , briguaient la faveur d'un coup d'œil bienveillant. C'était une espèce de gnome, haut de trois pieds environ, si aid, si diflbrme et si grotesque, qu'on ne pouvait le con-
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sidérer de sang-froid; et cependant il n'avait pas l'air de prendre garde aux éclats de rire, aux chuchotements moqueurs, que sa présence provoquait chez les Écossais. €e monstre, que les seigneurs français ne regardaient pas avec hoireurniavecsurprise, comme si rhabitudedele voir eût familiarisé tout le monde avec sa vue, avait pourtant une physionomie maligne et spirituelle; mais ses yeux à demi cachés sous d'horribles verrues, ses sourcils hérissés comme des dards de porc-épic, son nez formé de quatre nez superposés, sa bouche fendue de travers, ses lèvres ridées que soulevaient deux crocs jaunâtres , et ses oreilles se dressant au-dessus de son crâne pyramidal, composaient le plus hideux , le plus fantastique visage qui ait jamais accompagné un corpsd'homme. Pour compléter ce type accompli de la laideur humaine, son bras gauche s'alongeait de tout ce qui manquait au bras droit ; une de ses jambes semblait toujours prête à se dérober sous lui, et son dos s'exhaussait en dame jusqu'à la forêt épaisse et crépue de sa chevelure rousse , qui exhalait une odeur de graisse rance.
Ce personnage probablement ne s'était jamais approché d'un miroir, car il ne semblait pas se soucier d'effrayer le& femmes et les eofants; il paraissait même très-content de lui et se rengoi^eait dans sa bosse , pendant qu'il lisait tout bas an papier écrit , en se servant de grosses besicles encorne, qui furent inventées à la fin du treizième siècle et qui cachaient la moitié de sa figure. Son costume d'apparat , sa robe ample , en étoffe de soie brune à broderies et dorures, accusait une condition bien supérieure à celle qui pouvait concorder avec la vulgarité et la dis-
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grâce de son individu : ce qui 6t dire à des pages écossais, que c'était sans doute le fou du roi. On ne l'approchait qu'avec respect et déférence ; les officiers de la couronne royale qui l'entouraient , le chaperon à la main , semblaient se régler sur tous ses mouvements. Aussi s'empressa-t-on de lui faire place, pour qu'il pût s^avancer vers la princesse d'Ecosse , qui se détournait afin de ne pas le voir. Il s'inclioa jusqu'à terre, toussa, cracha, et voulut débiter une harangue :
« Très-haute et très-puissante dame ! diMl d'une voix glapissante qui rivalisait avec les cornemuses d'Ecosse; ainsi que la reine de Saba venant visiter monseigneur le roi Salomon eu ses États de Judée...
— Merci et bonsoir, compère! interrompit Marguerite, qui pensa fermer la bouche à un jongleur posté là pour la divertir , je n'ai point de loisir de m'arréter pour vous entendre ; mais mon chambellan vous délivrera dix francs d'or, pour prix de votre farce.
— ParlesmânesduDuncan ! s'écria Jacqueline Pontus, entraînant sa maltresse ; l'Antéchrist doit être fait de même que ce plaisant orateur. Usera prudent de bannir d'ici un si vilain museaii , qui n'est bon qu'à servir d'épouvantail , pour effaroucher les oiseaux. Assurément , ce quidam est Bis du diable et cousin germain de Proserpine I Je ne loue pas monseigneur le roi d'avoir choisi semblable ambassadeur, pournous donner la bienvenue; j'aimerais mieux un singe bel et bien accoutré. »
Jacqueline s'exprimait ainsi tout haut sur le compte de l'inconnu , qui rougit jusqu'aux oreilles et se glissa dans le plus épais de la foule. Marguerite étant venue dans la
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salle de parade, tendue de tapisseries à personnages et jonchée d'herbe fraîche, la reine Marie d'Anjou , qui était assise sur un banc recouvert d'un tapis, alla l'embrasser et la fît asseoir à sa gauche; sur ces entrefaites, le dauphin accourut, et, frappé de la merveilleuse beauté de sa* fiancée, ne put s'empêcher de lui jeter les bras au cou avec tendresse. Les concerts, les jeux, tes festins et le cérémonial de cour occupèrent le reste de cette journée, après laquelle les futurs époux, s'aimaient déjà d'intelligence.
Le lendemain , le roi Charles VII arriva de Bourges , pour la célébration du mariage, qui fut béni par monseigneur Renaud de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, dans l'église métropolitaine de Saint-Gatien, décorée d'écussous aux armes réunies de France et d'Ecosse; les fleurs de lys d'or et le lion rouge brillaient également dans les aplendides tentures du châ* leau , tout pavoisé de bannières et de drapeaux. Au festin royal, le prélat accepta la première place; Charles VII, la seconde; à leurs càtés s'assirent les reines de France et de Sicile, la dauphine et madame de Vendôme. Le dauphin présidait une table séparée, à laquelle furent invités les princes du sang et les principaux seigueurs. A chaque service ou entrée de tï)ble, on apportait des entremets, sorte detableauxà figures et sujets mécaniques inventés pour distraire les convives , pendant que les valets changeaient la nappe et y disposaient symétriquement de nouveaux plats : c'était une multitude de viandes assaisonnées d'épices et parfumées d'eau de rose. Les ménétriers et les chanteurs ne cessaient de déployer leur
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savoir-fuire, qui excellait surtout dans l'imitatioD du chant des oiseaux.
a Monseigneur, dit la princesse Marguerite au roi, qui paraissait soucieux et qui regrettait sans doute l'absence de la belle Agnès Sorel, sa favorite, il me semble que la grimace des Tous et boufTona qui sont en charge à la cour de France ne sert qu'à gâter un si rare entourage de dames bien faites et de gentilshommes courtois.
— Comment l'en tendez- vous , ma fille? repartit Charles , étonné du reproche ; en effet, j'ai pris à gages deux maîtres fous à titre d'office , suivant l'usage de mes ancêtres et spécialement à l'exemple de mon très-glorieux aïeul le roiCharles, cinquième du nom, dont Dieu ait l'âme.
— Par le ciel ! s'écria Jacqueline Pontus, avec sa pétulance accoutumée, nous voyons ainsi les rois dorer la marotte de la folie et payer le rire, tant la royauté est pleine de soins et d'ennuis ; mais pourquoi , s'il vous plaît , choisir de si laides figures, qui ne sont bonnes qu'à faire peur aux gens.'
— Parlez plus clairement, madame? reprit le roi , cherchant des yeux ce qui pouvait amener cette digression sur la laideur des fous de cour. Maîtres Johel et Balaani, qui portent le bonnet à grelots en mon hôtel, n'ont jamais effrayé personne; l'un est africain et noir de peau, l'autre est né dans la ville de Troyes en Champagne, cité fertile en gentils et plaisants bouffons; mais ni l'un ni l'autre n'est horrible et malgracieux , tellement mémo que les plus sucrées damoiselles les ont en grâce et amitié.
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— Je jure Saint-Treignao, monseigaeur, repartit Jacqueline Pontus, qu'à l'arrivée dans le préau du châtel de Tours, nous fûmes abordées hier par une mascarade d'homme si monstrueux et si étrange , que je le tiendrais volontiers pour une bète fauve apprivoisée.
— Sur ma foi! mignonne dame, dit le roi, j'ignore qui ce peut être, sinon un lépreux échappé de l'hospice de Saint-Ladre ou quelque animal savant, singe, ours, âne, que tes jongleurs promènent par les carrefours, aux sons de la vielle et du hautbois.
— Je sais ce conte en détail et vous en dirai le menu, reprit en riant le seigneur de Jalogne, qui écoutait l'entretien : cet animal savant et très-savant n'est autre que maître Alain Ghartier, secrétaire historiographe de monseigneur le roi, excellent orateur et poète très- illustre, lequel fut envoyé exprès pour haranguer madame la dauphine, devant le perron du palais...
— I>e bon Dieu me pardonne! interrompit Marguerite, en rougissant de sa méprise; quoi! cet homme laid et infirme, qui me voulut complimenter au passage, n'était autre que le docte , éloquent et bien-disant auteur du Curial et du Quadrilogue inventif? Où donc est-il à présent, que je m'accuse et m'excuse envers lui de mon erreur malhonnête?
— Oui-da, madame, répondit le seigneur de Mailly , maître Alain, qui dans son oraison devait voua comparer aux plus nobles reines de l'antiquité, ne se plaignit pas de votre dédain , mais ils'en est allé droità Bourges, auprès de madame Agnès Sorel.
— Par Saint- Denis! dit sévèrement le roi, ce fameux
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orateur et poëte m'est plus cher et précieux qu'un maréchal de Fraoce, et je donnerais cinquante docteurs fourrés pour racheter de captivité mon ami Alain s'il était prisonnier des Anglais; il a seulement seize ans plus que moi, et je le vénère comme s'il fût mon père et mieux encore. Sans doute, il n'est pas si muguet et si galant que ces jeunes seigneurs qui se raillent de lui et de sa figure. Maïs la sagesse s'est toute retirée en sa docte personne; de même que les bons onguents sont contenus dans des boites dites stUnes, à cause de leur grotesque figure. Je conviens que la graine de tels hommes recommandabtes est rare en Ecosse, aussi bien que .partout ailleurs. Sachez toutefois, mesdames, que beauté de l'esprit surpasse beauté du corps, et dure aussi plus longuement.
— Ceci est vérité, monseigneur! ajouta Marguerite, honteuse d'une erreur involontaire qu'elle avait à cœur de réparer; les beaux esprits méritent louanges, honneurs et respect. Si messire Alain était ici, je le baiserais, en présence de tous, pour réconciliation et pardon de mon injure, s
Charles VII se montra flatté de la sympathie que la jeune princesse témoignait pour les hommes instruits, et il la combla de caresses , eu glorifiant le nom et les écrits d'Alain Chartier. Pour la plupart des gentilshommes qui furent présents à ces explications, l'ignorance en somptueux habits avec les avantages de la jeunesse était bien . supérieure à la science avec un extérieur disgracieux et repoussant : ils parurent donc piqués de la préférence , que Marguerite accordait aux gens doctes et lettrés ; les dames
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sourirent de la naïveté grossière de cette princesse écossaise, qui n'entendait rien aux belles manières de la cour.
Cet épisode de l'entrée de Marguerite à Tours fut bientôt oublié, parmi les réjouissances auxquelles donna lieu le mariage du dauphin, et la princesse, en assistant aux joutes et en décernant le prix aux vainqueurs du tournoi, n'eut pas occasion de se rappeler la difTormité du Père de l'éloquence, qui lui gardait rancune et qui ne voulait pas reparaître devant elle. Après une succès^ sion de fêtes et de spectacles, la cour revintà Bourges, et le dauphin se sépara de sa nouvelle épouse , pour retourner à l'armée , qui allait se mettre en campagne afin de chasser les Anglais de la Normandie.
Le long séjour que le roi avait fait à Bourges lui rendait cette ville plus chère , et il ne pouvait se décider à la quitter, bien qu'il fût maître alors de Paris , oii il n'avait pas reparu depuis l'année 1418. La cour et son innombrable personnel étaient fixés dans le Berry, et il en coûtait à tout le monde d'abandonner celte fidèle et paisible province, pour rentrer dans l'Ile-de-France , encore remplie de bruits de guerre, de factions, de mines, et de calamités publiques.- Le retour du roi à Paris semblait donc ajourné.
Bourges , à cette époque , se trouvait dans un état de splendeur qui l'avait mise au rang des premières villes de France; c'était aussi une place forte, qui aurait pu soutenir un long sîége et qui n'avait rien à craindre des Anglais ; quatre-vingts hautes tours accompagnaient ses vieux remparts , environnés de larges fossés et protégés par de vastes marais; la grosse tour de Philippe -Au-
guste dominait la ville et les environs. L'Université et les foires du Berry attiraient aussi beaucoup d'étrangers dans cette cité célèbre, dont César et Charlemagne avaient fait une capitale : on y comptait dix-sept paroisses et une quantité de couvents; Téglise de Saint-Étieane , admirable monument gothique , opposait son architecture ogivale; son portail immense et sa masse colossale, à la légèreté hardie et aux découpures aériennes de l'Église nommée la Sainte-Chapelle : l'ancieD palais des rois , la magnifique maison de Jacques Cœur, et plusieurs beaux hôtels de princes et de seigneurs, se cachaient dans te dédale des rued étroites et sombres de la ville , qui avait l'air de ramper au pied de ces majestueux édifices, qu'on voyait de loin monter dans la nue , avec leurs flèches de pierres dentelées et fleuronnées, avec leurs toits pointus et leurs grands combles couverts d'ardoises.
Alain Chartîer n'avait pas pardonné à la dauphine une injure qu'elle avait essayé d'effacer par une réparation -éclatante. La faveur particulière dont il jouissait auprès du roi, et l'espèce de culte que lui décernait la Qatterie courtisanesque l'avaient un peu gâté , et sa bonhomie naturelle s'enveloppait parfois d'un vernis de fatuité pédante. C'était là une compensation à son mérite réel, qui faisait supporter de sa part quelques impertinentes boutades. Il en était venu au point d'oublier ses défauts corporels, et de croire que l'enveloppe physique de son génie n'avait pas même besoin d'indulgence; cette présomption s'était accrue avec l'Age, et il finit par se persuader qu'il était devenu presque beau , en touchant à
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la ciaquaotaine. Les femmes n'osaient pourtant pas se moquer ouvertement de son amusante vanité, tant l'aveugle attachement du roi pour maître Alain garantissait bien le côté vulnérable de ce favori des Muses.
Marguerite eut le déplaisir de se voir dédaignée et détestée par un homme qu'elle appréciait et qu'elle désirait connaître, à cause de son talent littéraire. Elle descendit même des hauteurs de son rang pour se rapprocher de ce poète rancuneux, et elle en vint à la prière pour se réconcilier avec lui; mais Alain Chartier, qui la fuyait obstinément, lui fit répondre qu'il ne s'inquiétait guère d'apprendre quelle sorte de glands produisaient les chênes d'Ecosse. La dauphine répliqua ingénieusement à cette ironie, qu'elle savait depuis longtemps que le miel découlait de l'écorce des chênes de France. Malgré cette délicate repartie, Alain fut inflexible, et continua d'éviter la rencontre de son ennemie écossaise , comme il l'appelait, quoique Charles Vil fât intervenu lui-même pour signer la paix entre eux.
Alain avait pris la singulière habitude de dormir partout où l'envie lui en prenait, dans les galeries, dans les salles , même dans la chambre du roi ; mais , depuis que la dauphine habitait le palais et s'y promenait souvent avec ses femmes, il cherchait les endroits les plus écartés, pour se livrer^ sans être troublé , à ces sommeils incongrus , qu'il regardait comme les moments de l'inspiration poétique. Par l'ordre exprès du roi, on devait se garder de le réveiller, et le poète profitait de ce privilège pour importuner tout le monde de sa présence indiscrète et de ses bruyants ronflements.
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Un matin , Jacqueline Pontus , qui nourrissait un antipathique ressentiment contre Alain Chartier, en mémoire de la réprimande que le roi lui avait Faite au repas de noces de la dauphine, trouva cet étemel dormeur, à la porte du chenil, où les aboiements des grands chiens du roi berçaient sans doute ses rêves poétiques, au lieu de les dissiper -, elle s'approcha d'Alain , couché sur la paille et ronflant à pleins poumons ; elle put examiner en détail la face épanouie du dormeur, plus repoussant et plus contrefait qu'elle ne se l'était imaginé. Alors sa malice lui orTrit une idée de vengeance qu'elle se hâta d'exécuter, en riant tout bas d'avance; elle s'assura d'abord qu'on ne l'avait pas vue entrer dans les étables ou écuries du roi en l'absence de Charles Vil, qui était allé • avec une nombreuse suite rendre visite à Agnès Sorel en son château d'Angilon. Elle tira les chiens hors de leurs niches, et les attacha par des nœuds coulants aux. jambes et aux bras d'Alain , qui ne s'éveilla point durant ces préparatifs , auxquels les chiens se prêtèrent assez docilement ; mais, à peine Jacqueline fut-elle éloignée , qu'un vacarme épouvantable se ût entendre dans le chenil royal.
Aux cris mêlés de l'homme et des animaux, cris de fureur et de désespoir, les valets descendirent dans la cour {tes écuries , et la curiosité mit tout le monde aux fenêtres. On se hâta de délivrer maître Alain d'un supplice qui aurait pu se terminer par sa mort ; le pauvre dormeur s'était éveillé , en sursaut , aux secousses des chiens qui s'élançaient en sens contraire pour rompre leurs liens , et se sentant attaché par les quatre membres à cette mente captive , il avait poussé des hurlements ef-
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Troyables, que les chienan'avaient pas laissé sans réponse; aux efforts qu'il faisait pour se débarrasser de ses entraves, tous ces animaux l'attaquèrent à la fois , et leurs morsures avaient déjà mis en lambeaux ses vêtements, quand on l'emporta évanoui. Il resta malade d'un réveil si désagréable , mais les soins de maître Satmon , médecin du roi, l'eurent bientôt rendu à son état de santé ordinaire , sauf les coups de dents qui lui avaient, labouré les joues. Charles VII fit grand bruit, en apprenant le danger que son poëte et historiographe avait couru ; ses menaces et ses promesses ne réussirent pas cependant à découvrir le mystérieux auteur de cette méchanceté; Mai^erite seule le soupçonnait, malgré les dénégations obstinées de Jacqueline.
. Alain Chartier, selon ce préjugé qui porte à accuser d'abord la personne qu'on voudrait trouver coupable, attribua sa mésaventure à la dauphine , et manifesta le dessein de se retirer de la cour ; les sollicitations de Charles VII ne le décidèrent pas sans peine à y rester; mais, depuis qu'il avait failli être dévoré par les chiens du roi, il se cachait le plus possible , dans la crainte de paraître devant celle qui avait droit de rire de ses cicatrices. Il se vengea en poète pardes rondeaux et des virelais, dans lesquels t'épigramme était finement aiguisée contre la princesse, qu'il avait surnommée l'ourse d'Ecosse. En revanche, il était assez aveuglé par ses sentiments, pour se livrer sang défiance à Jacqueline Pontus , qui le raillait en face , sans qu'il en fût offensé, et qui devenait même la confidente de ses haines et de ses satires. Elle ne se crut donc pas quitte envers la crédule victime, qu'elle se promet-
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tait de poursuivre avec persévérance jusqu'à ce que la cour fût purgée de ce monstre humain. Jacqueline Pontus ne reconnaissait pas les privilèges de la poésie et de l'éloquence.
« Belle damoiselle , lui disait Alain , qui aurait dû comprendre le perfide sourire de sa persécutrice , si j'étais le dieu Apollon coifl« de rayons , vous seriez ma Daphné et je vous couronnerais de mes lauriers ; soyez ma déesse , je serai votre esclave et patient serviteur, moi , que les rois et puissants seigneurs de la terre tiennent pour leur égal.
— Ainsi soit fait , beau sire , répondit la maligne fille; nous sommes encore aussi loin l'un de Vautre, que te nord du midi et la terre du firmament; mais il se peut, avec le temps , fût-ce dans cent ans , que nous devenions amis, voire même époux.
— En ce cas, dit Alain avec un soupir, j'ajouterai cette bonne fortune à mon Traité de l'Espérance. L'amitié, madame, ne glt point dans ta figure, mais au fond du cœur ; car la déesse de l'amitié se fit crever ses yeux charnels, le propre jour qu'elle vit clair par ses yeux spirituels.
— Voilà, messire, une commode philosophie, que j'emploierai à ne vous voir jamais, afin de vous mieux voir. J'imagine donc que vous aimez singulièrement madame la dauphine, laquelle ne vous a vu que dans le chenil où vous enseigniez aux grands chiens du roi les sept arts libéraux ?
— Par le fouet de Juvénal ! je me vengerai bien de madame Marguerite d'Ecosse, et mes rimes la piqueront
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jusqu'à la fia des siècles. Certes, J'admire comment j'ai pu vous pardonner à vous-même , la belle , qui êtes de son pays et de sa suite !
— Vraiment ! inaitre Alain , je devrais- vous imposer une rude pénitence , pour la cause de ma très-honorée matbresse. Patience ! etsi, par aventure, je consens à vous épouser, je vous ordonnerai d'abord de marier ensemble deux constellations, savoir : la Vierge et le Cancer, s
Un jour qu'un ambassadeur anglais, docteur de l'université d'Oxford , devait se rendre au palais de Bourges , pour y discuter avec maître Alain Charlier les conditions d'une trêve entre les deux nations belligérantes , Jacqueline Pontus se glissa secrètement dans le cabinet, où allait avoir lieu la conférence des deux négociateurs. Alain s'y était déjà endormi, en attendant l'Anglais, qui ne se pressait pas d'arriver, dans la crainte de manifester trop d'empressement. Jacqueline resta quelques instants seule avec le plénipotentiaire français, qui méditait sa rhétorique, en ronflant d'une manière oratoire; puis, elle sortit, sans l'avoir éveillé et sans être aperçue. Le docteur d'Oxford fut introduit, aussitôt après son départ.
Ce docteur ne le cédait pas à maître Alain Chartier en savoir et en vanité, mais il avait encore plus d'un rapport d'identité avec te représentant du roi de France : sa laideur, par exemple , était aussi riche que celle de son collègue, mais encore plus extraordinaire : ce n'était rien que sa haute taille , diaphane de maigreur, ses grands bras et ses jambes de cigogne, sa tête exiguë emmanchée d'un long cou et parsemée de cheveux jaunes , sembla-
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blés à des poils de porc ; il fallait voir son visage allongé f bizarre amalgame de traits incohérents, d'un côté entièrement nègre, de l'autre toujours p&le et blafard. Cette bigarrure de deux couleurs aussi disparates était attribuée , par les uns, aux ravages d'une maladie pestilentielle , et, par tes autres, aux conséquences d'un pacte avec l'enfer. Notre homme avait soin de couvrir ordinairement , avec son bonnet doctoral , la partie noire de sa figure, llexpliquait, d'ailleurs, ce phénomène par un caprice de la nature , en disant que sa mère avait dû voir le diable avant de le mettre au jour; il semblait , en effet, avoir conservé quelque chose de l'astuce du démon, avec qui on le soupçonnait d'intelligence.
Il entra, en boitant, dans le cabinet, et le parcourut du regard pour y chercher Je redoutable adversaire qu'il avait à combattre. Il fut surpris de ne pas le voir se lever avec empressement , à sa rencontre , et il en augura mal pour les intérêts de l'Angleterre, quand il remarqua, non sans dépit, que le ministre de Charles VII dormait d'uo plein sommeil au milieu des papiers d'État. Ou ne distinguait que le dos montageux du dormeur, lequel s'élevait et s'abaissait en grondant comme un soufflet de foi^e. Le docteur anglais s'approcha, ne montrant que le cAté blême de sa face mi-partie et souriant de profil : il frappa doucement sur l'épaule proéminente d'Alain Chartier, et l'appela par son nom , avec une voie frêle que l'aie et la cervoise, espèces de bières fortes, semblaient avoir aigrie.
< Par saint Georges! mon maître, dit-il en français; ce n'est ni l'heure ni le lieu de rêver aux divinités du
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Parnasse. Mars et Bellone, qui foDt rage en votre beau pays de France, veillent, l'estoc au poing ; ne vous plal^il pas de les endorinir?
— Corbteu! s'écria maître Alain, en bâillant, sans ouvrir les yeux. Je songeais que cette mignonne fée Jacqueline Pontus me recevait pour époux Ah! c'est
vous , monsieur mon maître? reprit-il , en voyant devant lui le célèbre docteur de l'université d'Oxford. Nous allons donc besogner, pour bâtir solidement la paix. i>
L'Anglais ne répondit pas à cette cordiale allocution; car il regardait Alain Cbartier, avec colère et stupeur. 11 oublia m£me de cacher la partie nègre de son visage, derrière son bonnet, en remarquant que le plénipotentiaire de France avait comme lui la Ggure moitié blanche et moitié noire. Maître Alain n'avait jamais vu le plénipotentiaire d'Angleterre : iln'eut pas plus tôtavisé ce masque étrange, qu'il le montra du doigt, en éclatant de rire. Le docteur d'Oxford, qui trouvait chez le docteur de Paris la contrepartie de sa propre infirmité, non pas naturelle et ineffaçable, mais simulée et peinte avec de la suie et de la céruse, se persuada qu'on l'avait fait venir, pour être le jouet d'une moquerie ; il montra le poing au mauvais plaisant, jura tous les saints d'Angleterre, et ne voulut entendre aucune explication.
« Je vous apprendrai, dit-il en fureur, que les députés du roi mon maître sont gens honorables etco nsidérables ; quand il vous plaira de conclure un traité, je vous enverrai un jongleur, un boufTon, un singe, un ours...
— De fait, mon bon compère, les bétes ne manquent pointsous la bannière des léopards ! repritle poète indigné,
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qui ne savait pas porter lui-même un masque blanc et noir. Il m'est avis que, pour rendre les chances égales, entre vous, messire, et quelque négociateur à double face, il Faudrait vous envoyer un maUre charbonnier ou le diable en personne...
— Le grand saint Georges te coupe la langue ! interrompit l'Anglais. Je te déclare menteur et imposteur, si tu prétends, par là, que j'entretiens un commerce impie avec les puissances du mal et les esprits de Tablme, tes cousins germains, ou , comme vous dites en France , à la mode de Bretagne !
— Tâche que ton patron cornu te blanchisse le cœur, sinon la face, félon, malandrin, Goliath, Holopherne, Albigeois! Sache que je suis docteur m utroquejure, po€te, historiographe et secrétaire de monseigneur le roi Charles septième le Victorieux ; mon nom est Alain Ghartier, auteur du Livre des quatre Dames , du Débal des deux fortunes d'amour, du Curïat...
— Je vois chez loi Ésope en corps et ne le vois point en esprit, maître oison! Sache que j'ai nom Mœlibéus Gaston de la Triquendaille, et suis docteur de la très-illustre université d'Oxford, conseiller du très-puissant roi d'Angleterre et de France, Henri sixième...
— Roi de France, dis-lu, ton roi d'Angleterre, maudit en ce monde, et damné en l'autre ! Ne répète pas ce mensonge, de peur que je te fasse tant battre et meurtrir de coups, que ta joue gauche sera moins noire que tes omoplates? Va-t'en dire au roi Henri VI, qu'il s'en aille et se retire en sa tour de Londres! Mont-joie! Saint- Denis ! est notre cri de guerre.
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— Vive Dieu ! je suis content, si, pour otage de la trêve à conclure, on demaude tes oreilles d'âne! Mais de trêve, point. Voici que la guerre s'en va reprendre et jeter hors du royauine le petit roi de Bourges ! . . . Écoute : déjà nos bons archers d'Azincourt crient : Notre-fJame et Saint- Georges ! » '
Le docteur anglais se retira fièrement, avec une joue rouge au lieu d'être pâle, et l'autre noire comme à l'ordinaire. Alain Cbartier, non moins exaspéré, se rendit chez le roi , pour lui raconter l'outrage qu'on venait de faire à son représentant et pour l'exciter à rompre les négociations. Charles VII, entouré de sa cour, reçut son secrétaire avec des éclats de rire, qui trouvèrent de bruyants échos dans l'assemblée et qui déconcertèrent maître Alain, au point de lui donner des soupçons. Il courut à un petit miroir poli, qui brillait sur une table, et ne fut pas moins étonné que les autres, en voyant sa joue droite noircie d'encre et de suie, et sa joue gauche barbouillée de blanc de céruse. r.«s plus minutieuses recherches n'aboutirent pas à faire connaître quel était le peintre qui avait si habilement transporté sur la figure du poète les couleurs du visage hétéroclite de l'ambassadeur d'Angleterre.
Alain Chartier ne se défiait pas de Jacqueline Pontus, qui lui faisait une guerre sourde et implacable, et qui ne se cachait pas toujours dans ses méchancetés; car elle abusait souvent de la patience de son humble adorateur, pour le tourner en dérision et lui causer des chagrins d'amour -propre. Celui-ci, dont l'extrême susceptibilité s'endurcissait aux malices de Jacqueline, aouftï'ait et sup-
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porlaitce qu'il n'eût Jamais toléré de la part d'une princesse du sang royal. Elle avait beau le railler sans pitié, le tourmenter et l'irriter à plaisir, il restait calme, aimable, et souriant devant elle ; il répondait à ses plus dures paroles pardes compliments flatteurs et gracieux,il lui témoignait en toute circonstance non moins de respect que d'affection. On eàt dit que Jacqueline, de son côté, s'exerçait à mettre à l'épreuve la bonté et la complaisance de son martyr, qu'elle s'accoutumait pourtant à envisager sans horreur et sans dégoât; elle oubliaitméme quelquefois sa laideur, en écoutant les rondeaux, les ballades et les idylles, qu'il avait composées pour lui plaire; elle ne le haïssait déjà plus. Quant à lui, au contraire, il sentait augmenter sa haine pour la dauphine, en proportion de son attachement pour Jacqueline.
Marguerite d'Ecosse, qui passait des journées entières à lire et à relire les ouvrages en vers et en prose d'Alain Chartier, ne se consolait pas d'être brouillée avec lui : elle enviait à sa suivante l'entretien agréable du plus laid des hommes.
Un soir queJacquetine Pontus et Alain Chartier se promenaient ensemble aux portes de Bourges, dans la prairie , de la Chappe, arrosée par t'Auron qui va tomber dans l'Ëvre, le poète lui prit la main, en la regardant avec une afl'reuse grimace, qui n'était que l'expression d'une vive et sincère tendresse:
c Je souhaiterais, dit-il en soupirant, avoir beauté et richesse, afin de vous en Taire don, et je n'ai pour tout bien que renommée) sonnante par l'univers. Ce n'est point là chose qui vous tente ; et néanmoins, je vous supplie de
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lE BAISER. III
devenir ma femme, pour me faire le plus riche et le plus heureux du monde.
— Vrai, messire? repartit Jacqueline, en sautillant parmi les grandes herbes ; vous êtes un harmonieux poète , un honnête gentilhomme , un éloquent politique , mais vous n'êtes pas encore mon mari.
— Hélas! je %uis donc bien laid ! murmura tristement Alain. Vous me l'avez tant et tant rebattu aux oreilles, que je ne saurais dire non. Oui , je n'en puis douter, madame la dauphine , qui fut envoyée en ce bas-monde exprès pour mon malheur, vous excite et pousse à m'affliger...
— ■ Oh ! les hommes sont trop injustes , ils veulent du mal à qui leur veut du bien! Madame Mai^erite vous estime par delà vos mérites, et l'on dirait, à la voir ainsi vous exalter et magnifier, que vous êtes quelque grand roi déguisé, -voire roi d'Ivetot ou roi de Thunes.
— Point, madame; je suis Alain Ghartier, et rien de plus ; mais les poëtes sont au-dessus des rois , qu'ils blâment ou glorifient dans leurs vers immortels; vous seule, êtes reine souveraine et avez plein pouvoir sur votre petit serviteur indigne.
— Par l'ombre du grand Fergus ! messire , je devrais m'enorgueillir de voir sous ma puissance le docte auteur qui enseigna et réprimanda, en rime et en prose, rois, princes , évêques , papes et gens de cour. Çà , que puis-je ordonner de vous ?
— Je me dirai bien honoré d'obéir à vos commandements , et je soumets ma volonté à la vôtre ; ainsi , exigez de moi ce qui vous plaira : un roman rimé , un fabliau,
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un débat, un dit, un lai, une oraison, ou tel autre opuscule de mon estoc.
— Nenoi; je veux tant seulement que vous me fassiez maîtresse absolue de votre pauvre corps jusqu'à demain , sans dire ni avouer à personne au monde queHe dame vous imposacettepénitencejaprèsquoi, je vous permettrai de célébrer moD renom en betlo et triomphante poésie.
Ils étaient arrivés, à l'extrémité du pré, vis-à-vis la tour du Coin de la Porte-Saint-Paul, à l'entrée d'un bois de chênes séculaires, qui semblaient contemporains de la domination romaine dans Bourges , où Ton voyait encore a celte époque l'amphithéâtre de Jules César. Maître Alain jurait solennellement , par le saint nom de Dieu , qu'il aubirait sans murmure les épreuves les plus pénibles pour le service de sa dame et souveraine. Jacqueline Pontus souriait malicieusement; elle s'arrêta devant un gros arbre , troué et fendu par l'âge ; là , elle réitéra la demande qu'elle avait faite à son compagnon de promenade, de se livrer absolument à son bon plaisir ; Alain , ne soupçonnant pas ce qu'on pouvait faire de lui , répondit par des protestations d'aveugle et discrète obéissance. Le pauvre poète s'imaginait qu'il s'agissait seulement de quelque emprise littéraire , de quelque défi poétique, avec une de ces pantomimes qui se représentaient à la cour, en jouant aux gages touchés.
« Messire , lui dit-elle gravement , déliez votre ceinture et me la remettez , pour en faire bon usage ; baillezmoi ensuite votre mouche-nez , les cordons de votre escarcelle , et laissez-moi faire ensuite, sans m'interroger ; quoi que je fasse, c^ sera pour votre bien. >
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Alain Chartier donna successivement sa ceinture de cuir à boucle d'acier, les courroies de sa gibecière et son ample mouchoir de toite. Jacqueline se bâta de se mettre à l'œuvre, sans expliquer ses desseins, que trahissait sa moue sardonique ; elle commença par lui attacher les deux mains derrière le dos, avec le moucboir noué à gros nœuds ; puis, les deux jambes ensemble , avec les courrotes solidement liées à l'entour. Maître Alain , déjà inquiet de ces préparatifs, ne put s'empêcher d'adresser des questions et des prières , que Jacqueline feignait de ne pas entendre; elle attira doucement son prisonnier auprès du vieux chêne, et comme la ceinture de cuir n'eût pas été assez longue pour embrasser à la fois le troQC de l'arbre et le corps de l'homme , elle la passa autour du cou d'Alann , qui se sentit tout à coup à demi étranglé , lorsque la boucle d'acier eut rapproché les deux extrémités de la ceinture , en redressant l'épine dorsale de la victime résignée à ce pénible supplice. Alain essaya d'abord de prendre une position moins gênante, mais il ne bougea bientôt plus, de peur de serrer te licou autant qu'il fallait pour rendre la strangulation complète. Il réitéra ses prières gémissantes, auxquelles Jacqueline mêla des rires impitoyables , qu'excitaient encore les grimaces et les contorsions de son prisonnier.
< Par le martyre de saint Etienne I disait-il d'une voix étouffée, ma douce et clémente damoiselle, retirez-moi de cette fâcheuse épreuve, ôtez-moi du péril on je suis! Je vous remets ma vie à discrétion , et vous supplie de mieux l'employer à vous servir.
— Les muses et les fées vous soient en aide ! repartît Jac-
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queline, en s'assurant de la solidité des Ueos; ne vous impatientez pas trop, mon ami, et voyez, pendant cette épreuve, à proclamer dignement mes vertus. Adieu vous dis; vous demeurerez là captif jusqu'au jour de demain. — Oh! demain, j'aurai rendut'âme, sans vous maudire toutefois, vous qui m'aurez tué cruellement, ô ma divine dame!... Quoi ! méchante, vous me tendiez une embuscade, et je suis puni par ma folle imprudence?... Pour Dieu! sauvez-moi de cette vilaine mort!
— Vous ne mourrez point, je vous assure, mon ami , et demain , je vous ferai bien content , pour vous dédommager et reconforter. En attendant, je vous ordonne de dire cent patenôtres en mon honneur, et d'abjurer voire haine malhonnête à l'égard de ma bonne dame la daupbine.
— La plus irrémédiable laideur de l'âme, c'est méchanceté, madame, lui disait Alain, qui essayait de l'apitoyer , et je vous sollicite de ne point seconder les détestables projets de votre ourse d'Ecosse, qui me voudrait dévorer. . . Grâce et merci , ma très-chère Jacqueline ! Notre-Seigneur Jésus a pardonné dessus la croix à ses en nemis; serez-vous sans indulgence pour vos meilleurs amis.' Voulez-vous que les corbeaux me crèvent tes yeux, que les loups me mangent, que les voleurs me pillent, que je meure ici de faim , de froid et de frayeur ?
— Çà , monsieur mon poète , vous tenez mal vos serments et faites plus de bruit qu'une ville mise à sac ; vous allez, par vos crieries , épouvanter les moutons de Berry. Permettez que je vous ferme ta bouche , messire , de peur que votre toute-putssante éloquence ne touche
les chênes et n'attire la grosse tour de Bourges à votre
Jacqueline Pontus Gt, de son propre mouchoir, un. bâillon parfumé, à maître Alain, qui se consolait en bai* sant les chifTres brodés de sa dame; mais quand celle-ci se fat éloignée, il s'agita en vains efTorts pour briser ses liens, et s'épuisa en gémissements, en plaintes inarticulées, lorsqu'il se vit abandonné, dans la campagne, aux approches de la nuit. Ses inquiétudes n'étaient malheureusement que trop fondées, et il perdit tout espoir de salut après avoir suivi des yeux l'inflexible Jacqueline, qui s'enfuyait dans la prairie, obscurcie des vapeurs de la rosée et du crépuscule, et qui rentra bientôt, dans ta ville, par la Porte-aux-Oies. Le malheureux ne se sentait pourtant pas capable de détester et de maudire celle qu'il appelait encore d'un accent lamentable; il espérait, à tout moment, qu'elle allait reparaître pour le délivrer. 11 se souvenait aussi de la récompense qu'elle lui avait promise, et il entrevoyait dans cette récompense celle qu'il désirait le plus, c'est-à-dire la main de Jacqueline. Cependant il continuait ses cris infructueux, que les échos de la rivière apportaient en murmures confus aux oreilles des sentinelles du rempart.
Ce soir-là, Charles Vil présidait la veillée aux torches, dans la salle peinte du palais; sa femme, Marie d'Anjou, et sa favorite , Agnès Sorel , dame de Beauté partageaient l'assemblée en deux camps , rangés dé chaque côté de la vaste cheminée , dans laquelle de gro^es bûches étaient allumées, et qui envoyait une chaleur cuisante dans un rayon de vingt pas à la ronde. Il était six heures, et la
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pluie froide qui fouettait les vitraux auDonçait tes préludes de l'hiver. Le roi, envircmné de ses plus intimes •conseillers, graves personnages à barbe grise et à tête chauve, se Taisait racoata* des histoires de guerre, et lire Tite-Live , translaté du latin par Nicolas Oresme ; les dames et damoiselles écoutaient assez distraitement, occupées qu'elles étaient à des travaux d'aiguille; ce qui ne les empêchait pas de chuchoter entre elles à demi-voix. La reine seule avait le privilège de tenir ouvert un livre d'heures, sur un pupitre, mais si ses yeux y étaient fixés, son esprit ne s'y arrêtait guère ; Agnès Sorel n'avait pas de livre d'heures à feuilleter, mais elle regardait sans cesse la noble physionomie de Charles Vil, qui se penchait par intervalles à son oreille ou qui parlait bas au savant docteur Jean d'Arkonvalle. La dauphine Marguerite d'Ecosse n'était pas encore présente : on la disait renfermée dans son appartement avec des théologiens de l'université de Bourges. Danscette veillée, qui se terminait à neuf heures, personne n'avait le droit de prendre la parole, sans y être invité par le roi : on n'entendait donc que la voix monotone du lecteur, le pétillement du feu et le bruit cadencé des rouets.
o: Maître Johel, dit Charles VII à l'un de ses fous accroupi gravement devant son siège, il m'est avis que le docte Alain Chartier porte envie à ta marotte; car, depuis trois mois environ, il se signale par mainte folie qui me déplaît et m'étonne de sa part.
— Par le bonnet d'âne dont je suis coiffé ! reprit le fou , en pirouettant de manière à retomber sur ses genoux aux pieds du roi ; le seigneur Alain me parait trois et
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quatre fois insensé, puisque, laid et vieux comme il est, il songe au mariage.
— Saint Den(s le secoure en ce danger extrême! Mon Gis Alain veut-il pas épouser les neuf muses, qui logent au mont Parnasse et à la source d'Hypocrène? Sur ma vie! je serais pourtant fort aise que la race de cet habile homme se perpétuât en mon royaume. Où donc est-il, ce soir?
— Il est où sont ses amours, une jolie damoiaelle, âgée de treize ans à peine, venue d'Ecosse avec madame la daupbioe, et qui se nomme Jacqueline Pontus; celle-ci passe en beauté les plus belles...
— En vérité, compère Johel, ayez souvenance que madame Agnès Sorel seule est intitulée la belle des belles; quant à cette Jacqueline, si belle qu'elle soit d'ailleurs, je lui souhaite d'être femme du plus excellent poète et orateur quf fût jamais.
— Mais Alain le souhaite de même , sans espoir, monseigneur, et malgré qu'il la serve honorablement en toute occurrence, elle le paye de fausse monnaie^ à savoir : de coups, de railleries, de feintes et de bons tours. On marierait plutôt ensemble le feu et l'eau. »
Une vague rumeur remplissait les galeries du palais, et les rires des pages dominaient ce tumulte qui se prolongeait sous les voûtes sonores. Un of&cier des gardes vint avertir le roi que maître Alain Chartier avait été trouvé , dans un état pitoyable , aux environs de la ville , et que ce pauvre sire demandait à paraître devant l'assemblée, sans rien changer à son triste équipage. Charles Vil, ému d'avance de l'accident qui venait d'atteindre son se-
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.crétaire, ordoona qu'on ramenât en sa présence, et, en même temps, qu'on puntt du fouet les petits pages qui manquaient de respect à ce docte personnage : cet ordre, prononcé d'un accent sévère, réprima les rires que l'arrivée du poète eût fait circuler dans la veillée , où le silence pesait aux. femmes.
Alain entra, plus laid et plus défiguré qu'à l'ordinaire : il avait la tête enflée, le visage rouge comme une plaie; son cou nu semblait meurtri, comme s'il fût resté attaché au gibet; ses jambes, privées d'une partie de leur vêtement ordinaire, étaient maculées de boue et de sang : ses chausses pendaient déchiquetées au-dessus du genou; c'était l'unique débris de ses habits, outre un mauvais pourpoint de tricot , percé de trous ;- ses cheveux dégouttaient, ainsi qu'un feuillage trempé de pluie; il se prosterna , en frissonnant sous ses baillons mouillés. Charles VII le considérait avec une muette compassion, qui allait se changer en colère.
o Hélas! ayez pitié de moi, mon paternel seigneur! dit Alain, dont les dents claquaient chaque fois qu'un tremblement nerveux agitait tout son corps. Voyez à quel degré de misère je suis descendu, par la cruauté de mes ennemis? Je m'en vais vous narrer mon martyre...
— Je jure saint Denis que je ch&tierai grièvement l'auteur d'un si grief excès ! interrompit le roi , qui hésitait encore à reconnaître son secrétaire favori ; s'il est roturier et vilain, je l'enverrai pendre; s'il est noble, je le bannirai de France.
— Tantôt, vers l'heure de vêpres, mon bienfaisant
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sire, reprit Alain en gémissant, je fus traîtreusement lié à UQ arbre du pré de la Ghappe, et là je suis demeuré depuis, criant, priant, pleurant, invoquant l'assistance céleste et humaine. Le bon Dieu comptera les maux que j'ai soufferts en ce purgatoire !
— Dis, mon cher fils, dis-nous le nom du méchant qui t'a outragé par cette violence? Je vais appeler mon grand-prévôt , qu'il le mène à la potence , ou mon chancelier, qu'il le mette hors du royaume !
— Nenni , monseigneur ; il n'y aura pas mort d'homme ni exil , dans le châtiment que je requiers de votre justice ; après le récit de l'injure, je désignerai l'expiation que je deman<le. Étant donc des pieds et des mains attaché étroitement à ce gros chêne , je ne savais que me plaindre , dans l'attente d'une bête sauvage, qui m'6tât de cet embarras , par la mort ; la nuit était épaisse , et les follets se riaient de ma peine , en dansant parmi les marécages ; mais il y avait dans le creux de l'arbre un essaim d'abeilles, qui m'attaquèrent au visage, tandis que j'avais les pieds sur une fourmilière et que les fourmis suçaient le sang de mes jambes', eoQn , des larrons, que le Ciel absolve, me sauvèrent du trépas, en rompant mes entraves et emportant mes habits , sauf le peu qu'il m'en ont laissé sur le corps. Me voici tout malade et quasï-expirant de cette rude épreuve , que je croyais être la dernière ! Je dois la liberté et la vie à mes charitables voleurs ; Dieu me garde de leur vouloir du mal , mais il me prend fantaisie de me venger , sire , s'il vous platt d'avoir égard à ma requête?
— Pourquoi tardes-tu à désigner tes assassins ? Je te
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promets bonne et exemplaire justice. D'abord, pour dédommagement , messire Jacques Cœur, mou argentier, te donnera cent écus d'or à la couroDue , valant vingt-cinq sols la pièce. Çà, maintenant, nomme et déclare ton ennemi?
— Excusez-m'en, monseigneur, mais je vous requiers de commander, pour toute réparation, que madame la dauphiue me donne publiquement un baiser de sa bouche, et que celle à qui ce mouchoir appartient soit faite ma légitime épouse. »
Maître Alain , ayant déposé aux mains du roi un mouchoir de fine toile qui portait à chaque coin les lettres J. P. brodées en fil d'or, sortit précipitamment , sans attendre une réponse, et courut se mettre au lit, où les médecins ne le quittèrent pas de toute la nuit. Charles VII, étonné de la singulière et mystérieuse requête que son poète lui avait adressée, s'imagina que la mésaventure d'Alain Chartier lui troublait la raison, et il jura tout haut d'infliger une terrible punition aux coupables auteurs de ce méchant complot. On se coucha , ce soir-là , au palais du roi , une heure plus tard qu'à l'ordinaire.
Marguerite fut instruite , le lendemain seulement , de ee qui s'était passé la veille , et la requête d'Alain au roi lui prouva qu'on la supposait de connivence avec les auteurs d'une plaisanterie, que l'événement avait failli rendre funeste; elle parut s'intéresser au récit de la scène qui avait mis toute ta cour en émoi, et ne put s'empêcher de sourire , en sachant que le poète , qui s'était permis de réclamer un baiser, avait fort scandalisé les dames. Elle manda, dans son oratoire, Jacqueline Pontus,
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qui parut devant elle toute pâle et toute défaite, les yeux rouges et encore pleins de larmes. Durant cette longue nuit , le remords n'avait pas cessé de tourmenter Jacqueline SUT les suites de sa cruauté envers Alain ; car après le souper elle s'était retirée dans sa chambre sous prétexte d'un malaise subit , aSn de cacher sa tristesse et sa perplexité; elle ignorait donc la délivrance et le retour de sa victime, et les dangers que pouvait courir le pauvre homme garrotté au pied d'un arbre l'avaient obsédée de sombres images , jusqu'à ce que le jour eut ramené un peu decalme dans son esprit. En ce moment-là elle se sentait bien près d'aimer Alain, te malheureux Alain, si bon et si digne d'être aimé; elle le plaignait et s'accusait du fond du cœur.
Dès que les portes du palais et de la ville furent ouvertes, elle s'était glissée hors des murs , au risque d^ètre rencontrée dans son excursion matinale : elle traversa , en courant , la campagne humide de rosée et gagna , sans s'arrêter, te bouquet d'arbres, où la veilte elle avait laissé Alain , mais elle ne l'y retrouva plus ; elle remarqua de nombreuses traces de pas autour du vieux chêne, qui semblait avoir été le témoin d'une lutte désespérée; des fragments d'étoffe arrachés et des débris de cuir rompu, éfurs dans l'herbe foulée, lui inspiraient les idées tes plus sinistres; elle parcourut tes environs, promena sa vue au loin, fatigua les échos du nom d'Alain , et revint lentement au palais , préoccupée des reproches amers qu'elle s'adressait à elle-même, et des poignantes inquiétudes qu'elle avait Heu de concevoir sur le sort de son prisonnier. Elle était en larmes
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et en sanglots quand la dauphioe l'avait fait appeler. s Jacqueline, lui dit Marguerite qu*uQ coup d'oeil instruisitde tout, ilest advenu , cette nuit , un grand malhieur , que leroi, notre sire, eût voulu racheter au prix d'une part de sa couronne ; maître Alain Chartier. . ,
— Il n'est plus? s'écria Jacqueline, avec de bruyants éclats de désolation ; les loups , les oiseaux de proie , les larrons l'ont donc misa mort ! Hélas ! c'est moi , méchante et criminelle , qui Tai fait périr, alors qu'il se livrait à ma foi !
— Par monsieur saint Duustan ! ma mie , quelle démence vous tient? Non , vous n'avez point commis ce crime abominable, qui sera puni par corps; mais si vous aviez méchamment tué le poëte royal, vous en porteriez la peine, suivant la loi du talion.
— Hélas ! Dieu me soit en aide ! je suis vraiment cause de son trépas , madame , et néanmoins telle ne fut point mon intention : je l'avais, hier soir, lié à un arbre, non loin de la tour du Coin de la Porte Saint- Paul , et sans doute durant la nuit il fut dévoré des bètes , ou massacré par quelques bandits.
— Cela s'est fait ainsi certainement, car ce matin, diton, des gens, revenant de la foire, ont vu dans le pré son corps percé de plusieurs coups et déjà becqueté par les vautours. Tu seras, pource fait, jugée et condamnée, ma
' GUe; or, pense au salut de ton âme!
— 0 ma très-excellente dame, ce n'est pas le supplice qui m'attriste tant;- mais je songeàce pauvre Alain, qui me portait une si ferme et si loyale amitié. Je mourrai de bon cœur, pour expier ma vilaine action. En répa-
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ration de sa mort, j'ordonnequ'oD lui dédie unbeautom* beau, de mes deniers, et qu'uoe chapelle soit fondée en 30D honneur dans l'église Notre-Dame du Four-Chaud, avec force luminaires, messes et aumônes aux pauvres. ^Oui-da! ma petite Jacqueline , tu l'aimais donc de belle amitié ce bonhomme Alain Chantier, qui te semblait d'abord de laideur incomparable? On assure qu'il prétendait s'unir à toi, par honnête mariage, et que le roi , à cette occasion, l'eût créé gentilhomme.
— Qu'importe ce qu'il a prétendu de son vivant, si la mort l'enlève à ce coup? D'ailleurs, n'était-it pas vrai gentilhomme, celui qui composait , en prose melliflue et envers bruyants, lesdélices des princes? Certes, il fut de difTormité sans pareille , mais aussi de génie sans pareil.
— N'est-ce pas , ma chère ? Je t'fji souvent avoué que la beauté de l'esprit m'agrée plus que toute autre; et j'aime Ésope bossu, Homère aveugle, Anacréon en cheveux blancs, Cicérou podagre, et tant d'autres doctes infirmités. Voudrais-tu pas, si possible était, ressusciter cet illustre défunt?
— Sans doute, j'engagerais ma vie, pour lui rendre la sienne ! Je ferais amende honorable , à la porte d'une église, une torche à la main 1 je serais nonnain dans un couvent !... Mais, puisqu'il est mort, hélas! à quoi bon ÎDvenler le remède , qui n'existe pas ! •
— Le remède existe , ma mie, et si tu consens à l'épouser, voici Alain sorti du tombeau , et bien joyeux de vivre. Ne consentiras-tu pointa cette bonne œuvre, à cette expiation? Le roi l'ordonne el je le requiers : il te faut épouser Alain !
— Moi, madame! C'est moi, qui épouserais AlaïD?... II n'est donc point encore défuntPOh! que je suis aise de le savoir sain et sauf ! J'en rends grâces à Dieu et à monsieur saint Dunstan !... Mais je ne veux p^ , Je ne puis l'épouser; non, assurément, non feri
mérites, ses talents, ses belles qualib pourtant, je ne serai sa femme !
— Écoutez, Jacqueline; vous seul mal,que vousavezseulefait. Pour pa pas mort et vivra , malgré ses blessur le baume qu'il implore , sinon il s'e céder, par votre ingratitude; alors, vous imposera quelque gros chàtimec éloignerai de mon service, à regret.
Marguerite, jeté donne avis d'accepti rieui. prince des poètes; demain, son que non ! »
Le lendemain , maître Alain Charti encore des piqûres d'abeilles , était à souffrances physiques et morales qi dans la prairie de la Chappe , où il faill à se distraire de ses chagrins secrets en ruminant des vers de reproche et de plainte adressés à Jacqueline, dans le jardin du palais : il lui avait déjà pardonné ou du moins il ne l'acQusait plus. 11 respirait l'air vif du matin et se ranimait aux tièdes rayons du soleil d'aulomne, lorsqu'il aperçut la dauphine, qui venait droit à lui, accompagnée de ses femmes; il essaya de l'éviter, en lui tournant le dos et en se dirigeant du côté opposé ; mais il se trouva comme cerné de toutes parts, le roi arrivant aussi avec
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