‹ Contes du Bibliophile JacobChapitre 4 sur 6 · ALAIN CHARTIER · texte numérisé non relu

ALAIN CHARTIER

Dig,l,z.cb/G00glC

D,.i,„cb,Googlc

une nombreuse suite de seigneurs; il pensa qu'on avait imaginé cette double rencontre , pour le forcer à comparaître sous les yeux de Marguerite d'Ecosse , et , se voyant dans l'impossibilité de fuir à droite ou à gauche , il se coucha spontanément sous la feuillée, et feignit de donnir, espérant qu'on n'oserait pas interrompre son sommeil. Son cœur battait vite, dans ce flux de sentiments contraires : sa mortelle ennemie la dauphioe approchait; sa bien aimée Jacqueline Pontus marchait à côté d'elle. Dès que la princesse reconnut le donneur, elle ralentit le pas et recommanda, aux dames qui l'accompagnaient, le silence le plusreligieux : elle s'arrêta un instant à contem* pler Alain Charlier, sourit, et s^avançant avec précaution , elle te baisa sur la bouche. Le dormeur tressaillit , ouvrit les yeux et lesreferma , comme ébloui ; quoiqu'il fût bien éveillé, il croyait être sous le cbai-me d'un heureux songe. Les assistants se regardaient entre eux avec surprise.

« Mesdames, dit la dauphine aux personnes de sa suite , ce n'est point l'homme que j'ai batsé , mais bien la bouche de laquelle sont sortis tant d'excellents mots et tant de discours sages.

— 0 ma très-honorée dame , s'écria le poëte en venant se jeter aux genoux de la princesse, combien je suis Ger et triomphant de ce baiser ! Voilà de quoi me consoler de tous mes défauts corporels ; votre belle bouche a effacé ma laideur.

— Je ne vois que votre belle éloquence, maître, reprit Marguerite d'Ecosse , et Jacqueline Pontus, ici présente, ne me démentira pas , quand je promettrai de vous ac-

iCbyGOOglC

corder sans relard la plus haute récompeose que vous puissiez désirer; à condition que vous daignerez quelquefois m'entretenir de vos ouvrages, car je me plais mieux à l'entretien des docteurs qu'à celui des rois .

— Eh quoi ! ma très-propice dame, vous êtes si Tavorable à mes ardents souhaits? 0 Jacqueline, bonne et chère damoiselle, vous me traitez plus indulgemmeut qu'avant-hier soir vous ne fîtes dans la prairie de la Chappe? Je suis votre humble esclave, et me soumets à vos volontés souveraines. »

Jacqueline, sans répondre , rougit et baissa la tête; ce fut un consentement tacite. En même temps, Charles VU , avec ses courtisans , avait rejoint sa belle-Bile ; il apprit ce qui s'était passé , et tira doucement les longues oreilles d'Alain.

« Sire, mon cher sire, s'écriait celui-ci avec des transports de bonheur, je ne croyais pas que la Fortune me réservât deux chances si nobles et si nouvelles : madame la dauphine m'a fait la faveur singulière de me baiser à la bouche, en l'honneur de ma poésie; et je vous prie, monseigneur, de restituer à ma gentille dame , Jacqueline Pontus, le mouchoir brodé à ses chiffres , que je vous avais confié l'autre soir, et que je lui rends aujourd'hui ■ en guise de présent de noces. »

Alain Ghartier épousa Jacqueline Pontus, qui avait vu s'efTacer la laideur du poète à l'éclat de sa gloire.

icb/GoogIc

Di„i„«b,Googlc

BieDheureui l«e paairea d'esprit.

ÉvjkKOILB.

icb/GoogIc

Charles VII, après avoir reconquis son « gentil royaume de France , » par les armes de ses capitaines, qui lui méritèrent le suraom de Victorieux, eut beaucoup à souffrir des ennuis que lui causa son fils aîné, qui devait être Louis XI. Ce prince, exilé de la cour pendant treize ans, y faisait encore sentir sa maligne influence , du fond de son Dauphiné , et lorsqu'il se fut réfugié en Brabant , sous la protection du duc de Bourgogne , il continua ses intrigues et ses vengeances dans les États paternels, de sorte qu'il semblait un esprit infernal attaché à la destinée du malheureux roi, qui avait perdu sa favorite Agnès Sorel et ses plus féaux serviteurs : le poison avait fait ce que la trahisou ne pouvait faire.

Dèstemoisd'aoûtl46l , Charles VII, rongé de soupçons et de tristesse, entouré de gens vendus à son Qls , fut vic-

ie b/GoogIc

time d'un attentat qui, pour être simplement moral, ne menaçait pas moins sa vie : tout à coup , le bruit se répandit , à la cour comme dans le peuple , qu'un complot existait contre la personne du roi, et que, d'un jour à l'autre , le crime de lèse-majesté serait commis. Ce bruit, d'abord vague et mystérieux, arriva par degrés à une sorte de certitude : on disait tout iiaut que le poison , poison subtil et magique, .devait être mêlé auK viandes de la table royale. Rien n'égalait l'adresse et la perfidie des auteurs de ce mensonge, carilfutportéauxoreillesdu roi lui-même , par tant de voix dilTéréntes et avec tant de preuves terribles , que celui-ci demeura convaincu qu'on allait Tempoisonner; et, en effet, tout le monde, (tans le palais, avait l'air d'épier déjà sur son visage les indices d'une mort prochaine.

Ua roi qui craint est bien misérable. Charles VII fît appel à la fidélité de ses grands-officiers , qui la plupart étaient gagnés par le dauphin : il osait se fier à peine à l'invariable dévouement du vieux Tanneguy Ouchâtel. Mais Tanneguy n'était ni panoeticr, ni bouteiller, ni échansonnîer, ni cuisinier, ni rien dans ces nombreux emplois qui composaient le service de la Bouche; Tanneguy n'avait pas même le droit de goûter les boissons et les mets apportés sur la table du roi en passant par plusieurs mains : il ne fallait donc qu'un seul coupable pour exécuter le crime.

Ces odieuses rumeurs d'empoisonnement ne cessaient pas, et la terreur de Charles ne faisait que s'accroître ; il ne voyait autour de lui que des sopkistiqueurs , il en perdait l'appétit. Cependant , pour ne pas mourir de faim,

icb/GoogIc

il imagina de laisser toi^'ours ignorer où il dtDeraît^ et les Taillevent, qui étaient ThoDoeur de la Cuisine depuis Charles V, lui parurent dignes .de sa confiance : il envoyait tous les matins une pièce de gibier vivant à l'un des quatre frères du nom de Taillevent , placés dans quatre chiteaux royaux, Fontainebleau, Compiègne^ Vincennes et Beauté-sur-Marne. Celui qui recevait ce gibier préparait secrètement le repas, que le roi venait chercher à son heure, et auquel il ne touchait que du bout des dents, quoique les Taillevent Tussent de père en fils des maîtres jueumou cuisiniers incoiruptibles.

Un des premiers jours dejuillet, le roi, qui était depuis la veille à Fontainebleau, donnait audience à un cordelier, appelé frère Didier, lequel parcourait alors la province , en prêchant et e'n exerçant la médecine.

Ce moine médecin, disciple de saint Bernardin de Sienne nouvellement canonisé , avait, par ses sermons éloquents et sesr«ctpe, ou ordonnances médicinales, attiré à les malades de ta Picardie , durant tait vu , à Péronne , suivi de vingt lix mille boiteux marchant avec I extraordinaires dues à l'efficalistribuait gratuitement aux pau~ miracles. Il voulait introduire en ervance et réformer la règle de auspices de son maître saint Berles qu'il recueillait dans ses préipour bâtir etrenter des couvents, le zèle religieux du roi, afin d'ob* >tection nécessaires à la mise en

œuvre de ses plans monastiques, que les quatre Ordres mendiants contrariaient alors de tout leur pouvoir, avec l'aide du pape Pie II.

Le frère Didier était chargé d'un embonpoint respectable, malgré les rigoureux statuts de son Observance, et, comme si le jeûne engraissait, il desserrait chaque jour le cordon dont sa robe de gros bureau ou de bure était liée. Il n'avait ajouté au costume des Franciscains , pour l'habit de l'Observance, qu'un capuchon violet et une croix d^argent sur la poitrine. Sa figure respirait la santé et la béatitude; ses lèvres fraîches, ses joues pleines et rubicondes, ses prunelles ardentes roulant sous leurs cils baissés, n'annonçaientpas trop la pratique des austérités claustrales. Il avait le maintien assuré , le geste étudié et le parler insinuant; ce n'était pas seulement un moine, c'était plutôt un homme politique très-fin et très-retors j c'était surtout un très-habile médecin.

Charles VII, à peine âgé de cinquante-neuf ans, était plus vieux de chagrin que d'années; ses malheurs defamille avaient commencé au berceau et ne semblaient pas épuisés au moment où son règne de guerres et de désastres allait s'achever dans la paix et la prospérité ; l'ingratitude du dauphin l'empêchait de se reposer de ses longues infortunes. Lui aussi , il avait été fils ingrat et rebelle ! L'amertume qui ledévorait, surtout depuis la mort d'Agnès Sorel, qu'il regardait avec raison comme son bon génie et son ange gardien, avait imprimé des rides profondeset une teinte bilieuse sur ses traits nobles et beaux ; son regard s'éteignait dans l'orbite de ses yeux creux ; son nez proéminent descendait vers son menton osseux.

icb/GoogIc

LE HAITRE QUEUX. (63

Il était toujours couvert de ses armes d'acier poli comme UD miroir, et cette cotte de velours azur fleurdelisé cachait one cuirasse à l'épreave du poignard. Naguère, it portait plus volontiers une robe de soie qu'un harnoîs de bataille, lorsqu'il avait à chasser les Anglais et que la Pucelle d'Orléans coinbattait pour lui ; maintenant, sous ta garde de son chien favori, il s'armait de pied en cap et tremblait devant d'invisibles assassins! Le souvenir de son fils lui revenait sans cesse, avec uoe idée de parricide.

s Mon redouté seigneur ! disait frère Didier, qui avait développé ses plans monastiques soumis à la sanction du roi : je vous remémore que mon très-saint et bienheureux maître. Bernardin de Sienne, étant institué, en cour papale , vicaire de TObservance de saint François , aux États d'Italie, planta sa réforme en trois cents moûtiers dudit ordre. . .

— Voirement, mon frère, reprit Charles en soupirant; je suis roi régnant au pays de France , et non point pape à Rome; ores, sijel'étais, je fulminerais une bulle d'excommunication contre mon fils Absalon , qui tant travaille à me nuire !

— Or donc , mon amé sire, je vous baillerai joyaux et reliques de monsieur saint Bernardin , pour vous engarder de toute mauvaise entreprise envers Votre Mf^esté : ce sont les plus miraculeuses reliques, et les portant sur vous vous serez à Fabri de tout maléfice.

— Le bon Dieu .vous récompense ! Nonobstant , monsieur mon cher fils Louis, qui s'est retiré au château de Genape en Brabant, où il se damne à exercer l'art maudit

icb/GoogIc

d'astrologie , déclare et publie que je suis prédestiaé à mourir de poison.

— Oui-da, mon très-excellent sire, les princes de la terre sont environnés d'embûches, et pour les sauver de maie mort

— Par la grosse tour de Bourges ! interrompit le roi en se rembrunissant : compère, est-ce à dire que messire le dauphin a bien pronostiqué, etque le poison me tuera?

— Possible, monseigneur; aussi, je vous garantirai du pire poison, en vous donnant un lopin précieux de la robe de monsieur saint Bernardin.

— Volontiers l'accepterai et le vénérerai , mon cher frère. Mais, pour le Tait du monastère à établir, allez en mon château de Beauté, près Vincennes , et demain j'y viendrai, vers l'heure de vêpres, aux fins de vous entretenir, mes résolutions étant arrêtées. Attendez céans , qu'on vous remette une épttre, scellée de mon scel , pour être recueilli et traité, en mes domaines, selon l'honneur de votre sainteté. Or çà, ne révélez à quiconque l'état que je fais de vos inspirations divines, et demeurez en chambre jusqu'à ma venue, puisque mon père confesseur se prononce contre votre réforme et nouvelle institution , faite , dit-il , au détriment des maisons de saint François Çà , ditesmoi, serai-je certainement empoisonné?

— Point, mon indulgent seigneur, si vous avez foi aux mérites de monsieur saint Bernardin, et si vous portez de ses sacrées reliques. »

Frère Didier se prosterna humblement et alla dans la galerie, toutjoyeux de l'espoir d'un plein succès, pendant que Charles VJI dictait la lettre qu'il lui avait pro-

3vGoog[c

mise. Le secrétaire ou clerc du secret écrivit, l'une après Tautre, ces deux épltres de différente espèce. Voici la première :

« MoDsieur mon chapelain , j'envoie devers vous une sainte personne que j'aime et estime singulièrement : de ce ne soyez point étonné. Je vous prie et ordonne de loger, hébei^er et honorer, en mon hàtel , fort secrètemen t, celui que je vous recommande , pour l'a mour de moi . Ne l'interrogez sur aucune chosd; aussi bien, ne vousrépondrâit-il point. Faîtes-tui compagnie et boa visage, comme au plus puissant seigneur, jusqu'à mon passage en ces lieux. Tai de hauts et merveilleux desseins sur ce noble oisel , qui vent un nid glorieux. Dieu vous ait en sa sainte garde I Cbaiiles. »

Voilà maintenant la seconde lettre , dictée par le roi : c Maître Taillevent, sur peine de la vie, observez ma royale volonté et tenez en redoutable secret ce qui s'en suit. Demain, qui est jeudi, jour de monsieur saint Loup, j'irai souper en roonchàteaudeBeauté: donc, pour ce, je vous transmets l'unique gibier que les veneurs aient pris vivant , et j'entends que vous le mettiez à mort , une heure environaprèsmidi, afin que la viande soit fraîche et saine. Quant à l'habiller, accommoder et servir, c'est affaire à votre savoir merveilleux; toutefois, évitez l'usage des épices, eau^rose, lait, sel, beurre et autres matières, qu'on puisse sophistiquer et pervertir hors la cuisine , car je sais que les méchants empoisonneurs conspirent derechef : ainsi, je vous rends seul seigneur et maître de ma vie , et me Ge à votre art , en priant Dieu qu'il vous tienne en joie. Charles, d

icb/GoogIc

■ Ces lettres, signées du scqI secret qui restait entre les mains du roi , furent cbangées de destination par une erreur du secrétaire, et frère Didier eut la missive adressée a maître Taillevent, cuisinier ou tjuettx de l'hôtel, tandis que l'autre lettre, dont la suscription était au nom de messire Jean d'Âussy, aumônier du roi et évèque de Langres, fut remise à un écuyer, porteur d'une cage où perchait un butor, chaperonné comme un oiseau de la fauconnerie. L'écuyer partit , à cheval, avec ordre de faire diligence pour arriver de nuit; le cordelier voyageait moins vite sur sa mule.

Maître Taillevent , le plus âgé des quatre frères qui héritèrent de ce nom illustre dans les cuisines du roi, était aussi le plus expérimenté dans son art, qu'il élevait au-dessus de tout. 11 est vrai que son zèle pour Poffice de queux faisait essentiellement partie de son dévouement à la royauté : il croyait la gloire d'un roi intéressée à la splendeur de sa table, et il s'assimilait aux poètes qui consacrent leur génie à l'éclat d'un règne. C'est dans cette louable intention qu'il avait passé sa vie à étudier le mélange des sucs et des substances alimentaires. La science du cuisinier, qui était avant lui vague et incomplète, devint, par ses travaux assidus, plus exacte et aussi compliquée que l'alchimie. Il découvrît une foule d'ingrédients manducables, et composa ces délicieuses recettes qui sont parvenues jusqu'à nous ; il avait porté à dix-sept le nombre des sauces, et poussé la recherche du bon aux dernières extrémités du bizarre, puisqu'il fut l'inventeur des œufs à la broche et du beurre râli! Il ne voulut pas que ses essais, approuvés par les

icb/GoogIc

LE UAITRE QUEUX. 167

palais fins de la cour, se perdissent de même que le livre d'Apicius , qui n'avait pas encore été retrouvé dans h bibliothèque d'un couvent. H exposa avec une précision lumineuse la théorie de ta cuisine, 30us le tilrede : Viandierpour appareiller toute$ manières de viande, que Taillevent, queuœ du roy notre sire, fist, tant pour habiller et appareiller bouilly , rousty , etc. Ce traité curieux , oracle du goût pendant deux, siècles , fut depuis un des premiers ouvrages français publiés à l'origine de l'imprimerie. Taillevent doit être compté parmi les grands hommes du quinzième siècle.

Il était de petite taille et si gras, si rond du ventre, du dos et des membres, que de loin il avait Pair de rouler plutôt que de marcher; son énorme tèle, coiffée d'un bonnet noir retroussé des bords, comme un mortier de président, ressemblait à une marmite surmontée de son couvercle ; ses yeux gris étaient perdus au milieu d'une masse de chair luisante et vermillonnée ; son nez avait en grosseur ce qui lui manquait en longueur ; quant à ses cheveux, ils ne se montraient jamais, et Taillevent ne se découvrait que devant le roi. Ses Jambes épaisses, et pareilles à des fûts de colonne, ses mains larges et potelées, sa monstrueuse carrure d'épaules, s'étonnaient d'appartenir au même corps.

11 était vêtu d'un pourpoint et de chausses justes , qui ne gênaient pourtant aucun de ses mouvements, à cause de l'étoffe de laine souple et moelleuse composant cette blanche livrée de cuisinier ; son tablier de toile était relevé d'un pan avec une certaine coquetterie , et un coutelas dans sa gatne de cuir tenait la place de la dague :

3vGooglc

il avait souvent une cuiller à pot , une lardoire et une chaîne de tourae'broche, pendues à la ceinture, armes parlantes de sa profession culinaire.

Ce jour-là , Taillevent , ennuyé de l'inaction , se promenait les bras croisés dans sa cuisine, contemplant tristement les fourneaux éteints et la crémaillère inutile dans r&tre où deux tisons consumés ne jetaient pas assez de ' chaleur pour faire flamber une allumette. Par moments, il feuilletait un volume manuscrit , oh l'on remarquait plus de taches dégraisse que d'encre, volume inédit dépositaire de son talent, honoré des suffrages de tant de bouchea royales; ensuite, dans un enthousiasme d'artiste, il tirait un couteau , hachait des assaisonnements et concassait des épices; ou bien, comme un général d'armée il passait en revue ses casseroles par rang de grandeur, brandissait pelles et lèchefrites, appelait tout haut les ragoûts les plus succulents de son répertoire, ainsi que des sddats sous les drapeaux , mettait en branle les tournebroches , pilait à vide , dessinait des entremets sur le papier, et reprenait haleine, en buvant ou plutôt en dégustant de l'hypocras , vin sucré et épicé.

s Par les chaudières d'enfer! disait-il, en frappant sur sa panse: le roi Charles cinquième, de sage mémoire, et aussi le feu roi , notre sire , Charles sixième , n'eussent pas permis que le foyer de leur cuisine se refroidit, fut^ ce jour de quatre-lemps ou vigile ! Certes , depuis, la couronne de France est moult déchue , et notre bon sire n'a pas de cœur en l'estomac! Las! quel piteux roi! il jeûne plus qu'ermite, et encore ne veut-il dîner que de sa chasse ou de son poulailler. L'autre hier, il fallut

icb/GoogIc

apprêter à la sauce rouge une grue, plus dure que chair de cheval ; possible que demaio il m'eoToie un éléphant ou bien un onocrotale à parer, avec eau-rose, verjus,

giugembre et marjolaine! De fait, il appréhende que

des sacrilèges jettent du poison au plat, et le bruit de ce complot invite à la prudence ; mais, par la chape de Taillevent! messieurs mes frères et moi avons Tceil et la main à nos œuvres : le poison se glisserait difficilement dans notre officine! »

Le queux ouvrit son bréviaire de gastronomie, et lut à voix claire un article ainsi conçu : a Pour faire dodine a de lait sur tous oiseaux de rivière, prenez du lait et le « mettez en une poêle, demi-once de gingembre pour a deux plats, passez par Pétamine avec deux ou trois c moyeux d'œufs, et faites bouillir tout ensemble avec a lait et sucre. &

c Par le chef du sanglier! dit-il en interrompant sa lecture, m'est avis que le roi, notre sire, est atteint de la démence du feu roi, son père, duquel l'âme soit en paradis!

— . Ètes-vous pas maître Taillevent? lui demanda un moine, qu'il n'avait pas vu entrer.

— Oui bien, un des quatre Taillevent, ditDoctelardon! reprit le cuisinier, en dardant ses yeux de taupe sur cet intrus : que vousplalt-il de moi? d

Frère Didier, surpris que le roi l'eût si bas adressé en recommandation, croyait encore à une méprise, et se repentait d'avoir remis la lettre en des mains peu habituées sans doute à rompre des sceaux fleurdelisés. Il cherchait à démêler sur l'épaisse face de ce gros homme

icb/GoogIc

l'efTet produit par cette missive, dont lui-même ignorait le contenu; mais Taillevent haussa les épaules, et oe manifesta dans son opaque physionomie aucun sentiment de satisfaction : il examina le moine, comme il eut fait un bœuf ou autre bétail.

« Eh bien! compère, s'écria-t-il en voyant que lecordélier ne parlait pas, montrez-moi cette sainte personne, que m'envoieSa Majesté : est-ce pas un pape ou papegaiî^

— Un papegai? repartit frère Didier, s'imaginant qu'on se raillait de lui ; ce serait plutôt un pape, puisque c'est moi qui vous suis envoyé de par le rui.

— Vous, révérend père!... Par la galimafrée! vous apportezsans doute quelque bèteou oiseau, privé ou sauvage, à cuirou à plumer? .

— Nenni , monsieur le gausseur : je n'apporte rien , fors mon personnage en ma robe, et je m'ébahis de votre grande audace à railler le patron de l'ordre nouveau de l'Observance, possesseur des joyaux et reliques de monsieur saint Bernardin de Sienne.

— Par les tripes du diable! s'écria Taillevent, qui relisait la lettre et regardait le moine avec une inquiétude croissante : se peut-il bien que le bon roi Charles ait requis de moi un si fâcheux office?... Comment, beau père, vous a-t-on envoyé de la sorte, par haine et par vengeance?

— Par révérence à saint Bernardin , mon maître, voulez-vous dire, et, j'imagine, le roi vous somme de me faire honnête accueil et de me donner digne hospitalité.

— Saint Andouillard me soit propicel Oui, certes, l'ordre est exprès, terrible, et sur peine de la vie!.. Mai» je me sens fort empêché d'obéir à tel commandement.

icb/GoogIc

LE MAITEE-QUEUX.

Dig,l,z.cb/G00glC

d'autant qoe je suis maître queux, et non pas exécuteur des hautes et basses œuvres... Je voudrais, pour cent aunesde boudin, que vous ne Fussiez oncvenu en ma cuisine!... Donc, je vous convie à dire vos patenôtres et à vous bien préparerjusqu'aujourde demain, environ midi ou vers une heure de relevée. »

Taillevent, la tète baissée et le visage lugubre, conduisit Trère Didier dans un garde-manger, attenant à la cuisine, garni de victuailles et de provisions de bouche; c'était en ce garde-manger que le maître queux avait un lit moelleux au fond d'une alcôve fermée de rideaux : il couchait là comme un père de famille au milieu de ses enfants. Lecordelier fut à peine entré dans cette salle, qui recevait le jour par un soupirail à quinze pieds du sot, que la porte se referma derrière lui, et la préoccupation défiante qui s'était emparée de son esprit aux étranges paroles dé son hôte, s'augmenta beaucoup, au roulementdelaclef dans la serrure. Quand il sévit prisonnier, il frappa longtemps, sans qu'on vint lui ouvrir ; il appela et cria, sans qu'on lui répondit; enfin, de lassitude et d'ennui, il prit patience, en pensant qu'on ne pouvait avoir de mauvais desseins contre une sainte personne, couverte de la protection du roi.

Le trot de sa mute lui avait aiguillonné l'appétit : assis devant une table où était servi un souper magnifique, il mit la main au plat. Il mangea, durant trois heures, pour employer le temps, dévora la moitié d'un caviar ou pâté d'œufs d'esturgeon, une grande jatte de coscotous, potage de farine granulée cuite dans le bouillon, une éclanche de mouton au saupiquet, deux pigeons à « l'eau

icb/GoogIc

bénite », c'est-à-dire au gros sel, et une crème au miel: il mouilla cette énorme pitance, 'avec un flacon de vin de Bretignyet huma quelques lampées de malvoisie; ensuite, il s'endormit digestivement.

Taillevent ne dormait pas, ne mangeait ni ne buvait. Accoudé sur le buffet de sa cuisine, il ne cessait de retire le singulier ordre du roi et de se consulter en soirodme sur ce qu'il devait faire; le vacarme de son captif ne troublait pas sa méditation et ses plaintes, a Le roi notre sire n'a plus le sens rassis, disait-il en branlant la tète; c'est signe de démence, qu'ordonner à son queux d'accommoder un moine, comme viande de boucherie 1... Foin! aurait-il furieuse fantaisie detâterde la chair humaine, ainsi que certain tyran qui suçait le sang des petits enfants, ou tel que le cyclope Polyphemus? Par les cornes de Belzébuth! moi, Taillevent, je n'accomplirai pas ce meurtre abominable; le bourreau y besognera mieux!.... Çà! ce faux moine n'esMl pas criminel envers la couronne do France? Peut-être auraitil attenté au roi? Donc, la punition de son méfait serait juste et nécessaire?... Ainsi, dois-je obéir aveuglément au vouloir royal et mettre ce moine à mort? Sans doute; puisque, désobéissant, je suis condamné à périr en hostie expiatoire, sinon serai-je banni de l'amitié et de l'hôtel de notre bon sire...

Tailleventavait beau se raisonner, pour se décidera tuer un homme dont Charles VII semblait réclamer le châtiment, il ne venait pas à bout de triompher de ses répu- ■gnances. Le sommeil^ s'empara de lui , sans rendre le calme à son imagination épouvantée; il ne rêva que de sang et

icb/GoogIc

de chair palpitante ; il s*éveiUait en sursaut , fatigué de la position ÏDcommode dans laquelle il s'était assoupi sur une grande selle de bois, et il écoutait avec terreur les ronflements du cordelier : il versait des larmes, il aiguisait son coutelas, il se conseillait en silence, il revenait sans cesse à sa lettre : il aurait souhaité que ie jour ne parât jamais, enfin il finit par se convaincre qu'il devait se conformer aveuglément à l'ordre du roi.

Le lendemain, un son de cor sur le donjon avait annoncé une heure après midi , lorsque Tailtevent , la figure blême et décomposée, les yeux encore humides, pénétra si doucement dans la prison de frère Didier, que celui-ci, qui était fort occupé à diner des restas de son souper, ne tourna pas la tête. Taillevent, arrêté sur le seuil de la porte , son coutelas nû au poing , sentait renaître ses indécisions et avait honte d'interrompre par un assassinat le repas de son convive , qui faisait honneur au talent du cuisinier. Il souriait presque au claquement des mâchoires, et le couteau lui tomba des mains , en remarquant que la plupart des platsétaient vides. Frère Didier tressaillit, et, la bouche pleine , aperçut le coutelas à terre en mémo temps que Taillevent en face de lui ; immobile , il se leva inquiet et faillit s'étouffer, en se hâtant d'avaler une alouette d'une seule bouchée.

« Monsieur mon maître, je vous remercie de cette délectable chère, dit-il en s'essuyant les lèvres; mais je vous blâme de m'avoir induit au péché de gourmandise.

— Par l'âme du tourne-brochet repartit faillevent, flatté de l'éloge : mon très-révérend père, je suis aise que vous ayez goût à mon œuvre; il appert que les gens '

3vGooglc

i^^ LE MAITRE QUEUX.

d'église sont grands clercs ea cuisine. Mais ne savez-vous pas ce que m'ordonne le roi notre sire?

— Il viendra tantôt en son hôtel, et je vous recommanderai à lui pour m'avoir si bien hébei^é , n'était la trop dure captivité quevona m'avez fait subir.

— Or çà, beau père, apprenez que Monseigneur le le roi m'a écrit de vous mettre à mort, ce jourd'hui même, vers une heure de relevée.

— Saint Bernardin me protège ! Vous voulez m' effrayer, messire? s'écria frère Didier, en pâlissant : le roi m'a montré, au contraire, la plus gracieuse et honorable bienveillance.

— Le roi, disrje, par sa missive d'hier, a prescrit que je vous tue, habille et appareille, pour être servi dessus sa table.

— Vous ne le ferez point, messire? s'écria, joignant les mains , le cordelier, qui s'agenouillait devant le cuisinier : ce serait détestable crime !

— Non ferai, si vous jurez, par le saint patron de votre Ordre, que vous n'avez rien entrepris, par forfaiture , contre la majesté de notre cher sire !

— Monsieur saint François et aussi monsieur saint Bernardin soient témoins de mon serment et me châtient, si je parjura ! Je suis innocent ainsi «t plus que vousmême 1

— Je veux vous croire, mon père; mais fouillez en l'escarcelle de votre mémoire et cherehez si vous n'auriez pas offensé le roi , qui en ce temps appréhende fort les pièges de ses ennemis et est poursuivi de vilaines menaces de poison.

icb/GoogIc

— Merci de moi ! Je me souviens seulement d'avoir dit que les reliques de monsieur saint Bernardin le garderaient d'être empoisoDDé...

— Par les andouilles de Troyes I Voici la cause de cette véhémente colère, et le roi aura inréré de ce propos que vous étiez complice de certaines gens qui le veulent déraireparle poison!... Mais pourquoi, si vous êtes coupable, ne vous fait-il comparaître en sa cour de parlement.

— Oh ! ne me tuez pas , mon clément seigneur, et TOUS serez bien recommandé en mes prières ! J'adjure monsieur saint Bernardin que je suis sans reproche!

— Nenni dà, je ne vous mettrai point à mort, ni habillerai , ni appareillerai , beau père ; je suis queux , et ne veux pas être roi des ribauds , ni prévôt de l'hôtel , ni tourmenteur-juré. »

Charles VII arriva , sur les cinq heures du soir, avec uue petite troupe de cavaliers. Il n'avait pas mangé depuis la veille, et la faim lui allongeait les dents. Il était pins triste , plus abattu et plus dérait qu'à l'ordinaire , ses terreurs empoisonnant le peu de nourriture qu'il prenait; il demanda son souper, et, en se rendant au tinel, ou salle à manger, il rencontra messire Jean d'Âussy, son aumônier, dont il s'approcha d'un air mystérieux.

t Çà, lui dit-il à l'oreille, monsieur mon chapelain, baillez-moi des nouvelles de la sainte personne que je vous ai envoyée hier?

— A-t-il fait quelque miracle, sire, que vous le déclarez saint ? reprit le chapelain étonné.

Assurément, et tant et plus; par lui, boiteux marchent et aveugles voient !

icb/GoogIc

17e LE MAITRE QUEUX.

— Oh ! lesaintoiseau ! monseigDeur ! J'ignorais que de tels oiseaux eussent le don des miracles? J'ai moult admiré sa belle robe brunel....

— Sa robe est grise, m'est avis, comme la livrée de saint François. Mais lui avez-vous gardé révérence?

— Vos désirs ont été remplis, monseigneur : toutefois, je doute qu'il s'apprivoise, car il faisait mine de me saluer à coups de bec, en criant furieusement...

— Vous avez peut-être l'oreille dure, monsieur l'aumônier, et il aura grossi sa voix , pour se faire entendre. Enfin , il peut se louer de votre bonne réception ?

— Il ne m'appartient de juger vos intentions , sire , et , selon le commandement de votre épltre, je l'ai logé en ma propre chambre, et t'ai nourri des viandes de ma table.

— C'est bien fait , monsieur Jean d'Aussy, et saint Ber> nardtn vous rémunérera, pour avoir bien soigné son vénérable disciple.

— Vraiment ! ce maître oiseau fut disciple de monsieur saint Bernardin? Je m'étonne qu'il semble confit en mauvaiseté et malice; ilajeté cris de taureau, la nuit durant, «t m'a mordu de son bec , alors que je lui rendais hommage de bienvenue.

— Était-il donc malhaigné et malade, ce saint homme ? Quand il fut à Fontainebleau , il chantait matines et lisait ses heures; ce n'est pas là crier et beugler, ce me semble; mais je n'ai point avisé qu'il ei^t la langue piquante et drue; ce saint serviteur de Dieu. Amenez-le céans, tandis que je prendrai mon repas, afin que, lui présent, monsieur saint Bernardin soit avec moi. s

icb/GoogIc

Charles VII passa dans la salle, où le couvert était mis. Sur la table massive, un monstrueux pftté s'élevait ainsi qu'un bastion de croate dorée; les flacons étaient cachetés au sceau du roi, de même que le pain dans un cofTre, par précaution contre les empoisonneurs. Taillevent avait seul en dépât ce scel de cire bleue , qu'il apposait à tous les objets sortis de sa cuisine. Le roi fronça le sourcil à l'aspect de ce pâté géant, et il chercha des yeux Taillevent, qui, son bonnet à la main, s'inclinait silencieux devant lui.

« Holà, maître, dit le roi d'un ton sévère, ai-je convié cent soudards anglais pour faire brèche à ce pâté énorme ? Vous connaissez pourtant que ces gros tas de viandailles me font peur? Est-ce que le butor que je vous envoyai hier de Fontainebleau niche seul et tout entier daos cette formidable pâtisserie, encore chaude du four?

— Hélas! mon très-redouté seigneur, répondit Taillevent, qui crut toucher à sa dernière heure : il est là , ce noble oisel, en la mode qu'il m'a plu choisir, et par avance je vous demande merci pour Tart du pauvre queux, qui n'accommoda onc semblable ragoi!lt !

— Aie! aie! monseigneur, voyez combien mord cette méchante bête ! cria l'aumânier, apportant le butor, lequel, suspendu à son bras par le bec, ne cessait de mordre que pour beugler d'une horrible manière, comme si c'était une étable réunie.

— Parla nativité de Jésus! dit Charles VII, changeant de visage, quel est donc ce pâté? »

Aussitôt la voAte du pâté se souleva; une tête d'homme en sortit, puis les bras , puis le corps : c'était frère Didier,

iCbyGOOgIC

178 LE MAITRE QUKUX.

vêtu de sa robe de moiDe, qui se mit à genoux, dans le ventredupâté, comraeunsaiiitdanssamche,etqui présenta au roi deux plats fumants, qu'il tenait dans ses deux mains. L'assistance l'accueillit avec des éclats de rire, que le roi fit taire d'un regard irrité.

s Siro, mon vénéré seigneur, dit TaîUevent d'une voix émue, je n'aurai jamais le courage de répandre le sang d'un chrétien! J'ai pensé , recevant votre ordre, que vous seriez excité à clémence, par pitié ou repentir, et, au lieu de mettre à mort ce pauvre moine , qui aérait plus coriace que chair de baleine , j'ai appareillé œufs à la broche et beurre rôti pour votre souper ; bien plus , je vous vais offrir un festin plus copieux et non moins exquis qu'aux noces de Cana.

— Arriéra! interrompit le roi, en déchirant la lettre que lui montrait ,Taillevent : ôtez-vous de là, queux, chapelainetcordelier, ou je vous donnerai de quoi rira!... N'est-ce pas là plus noire et plus inique invention que meurtre et poison? Ces faux et lâches machinateurs ont conspiré ensemble , pour que la faim me mène de vie à trépas!»

Charles Vil, dans son indignation, faillit se venger cruellement d'un quiproquo involontaire; mais il ramonta à cheval et s'en alla , tout d'une traite, à Meung en Berry, où il s'enferma , dans son oratoira , avec son grand chien : il y resta quatre jours , ne se nourrissant que de ses larmes , et de malédictions contre son 61s. Cette longue désuétude d'aliments lui avait resserré l'estomac et fermé les intestins; il n'eut plus la faculté de prendre la moindre nourritura, lorsqu'il voulut conserver 's& vie, au risque

icb/GoogIc

de l'empoisonnement qu'on lai avait Tait craindre. Il périt misérablement dans les tortures de la Taim et du désespoir.

Louis XI, qui lui succéda, crut payer une dette en nommant le frère Didier gardien d'un couvent de franciscains en Touraine.-

«b,Googlc

Di„i„«b,Googlc

Tout arbre qui e«t nutavftls pradoit de manrals traits.

Dig,l,z.cb/G00glC

Louis XI fut aussi mauvais père qu'il avait été mauvais 6Is. Il se souvenait sans doute/peDdant son règne, d'avoir, par ses intrigues et ses révoltes , causé de graves embarras au roi Charles VII, qui finit par se laisser mourir de chagrin et de faim, par peur d'être empoisonné. Ou s'explique ainsi comment il prit tant de précautions pour que le dauphin, son 61s, n'imitât pointson exemple. C'est pourquoi il l'avait éloigné de la cour et enfermé dans le château d'Amboise , avec Pierre de Bourbon , sire de Beai^jeu , son gouverneur, en l'entourant de valets et de femmes, sous prétexte que la débile santé du jeune prince Charles exigeait des soins journaliers et minutieux ; que l'air sain de la Touraine convenait à son chétif tempérament, et qu'une éducation plus solide et plus substantielle aurait profité à l'esprit aux dépens du corps. Oa ignorait donc, en France, si le dauphin était mort ou vivant.

3vGooglc

m LES POIRES.

Depuis plusieurs années Louis XI , parvenu au faite de sa puissance , après avoir triomphé de tous ses rivaux et adversaires , ne jouissait qu'amèrement de celte royauté à laquelle il avait sacrifié tout, excepté les intérêts de la couronne et du royaume : il se sentait dépérir tous lesjours ; il avait déjà éprouvé les atteintes d'un mal incurable ; des attaques successives d'apoplexie, de paralysie et même d'épilepsie l'avertissaient de se préparer à sa Bn prochaine. Cependant il essayait encore de s'abuser et surtout d'abuser les autres sur son état valétudinaire ; il avait défendu, avec les plus terribles menaces , qu'on parlât de la mort en sa présence, comme pour écarter un présage qui l'obsédait ; il ordonnait à ses médecins de lui procurer à tout prix une vieillesse longue et prospère. Il ne pouvait s'accoutumer à l'idée de mourir; car il devait craindre de retrouver dans une autre vie les nombreuses victimes qu'il avait sacrifiées à ses haines et à ses ambitions.

11 ne ralentissait pourtant pas le cours de ses cruautés, et son compère Tristan l'Hermite en était toujours le fidèle exécuteur ; mais il ne se plaisait plus à être témoin des supplices qu'il commandait eucore. II avait à cœur de faire croire à tout son entourage qu'on n'était pas si près d'un nouveau règne, et pour déguiser autant que possible les progrès de la maladie qui le minait d'heure en heure, il affectait une infatigable activité de projets en tout genre; il voulait ainsi démentir le bruit de sa mort, qui avait couru plus d'une fois, et qui trouvait des échos complaisants à la porte même de sa demeure. Il semblait seulement s'être un peu relâché de son avarice , au moment

icb/GoogIc

de quitter ses trésors pour jamais ; car il envoyait , à grands frais, dans les pays étrangers, des courratters ou courtiers etmarchands, qui lui rapportaient des fourrures du Nord, des mulets d'Espagne , des étoffes d'Italie et des animaux rares d'Afrique; il renouvelait fréquemment sa maison domestique, s'habillait parfois avec magnificence, et se faisait servir des repas splendides , ne dût-il pas toucher à un seul mets. Ses défiances, il est vrai, augmentaient avec ses maux; il ne sortait plus de son afl'reux château du Plessis du Parc-lez-Tours.

Au mois d'octobre 1482 le vent de bise, qui soufflait depuis plusieurs jours, l'incommoda tellement, qu'il se sentit tout à coup suffoqué, au milieu de ses oraisoos, devant une châsse de fausses reliques, qu'on lui avait vendues comme véritables et venant de Rome, avec un faux bref du pape, tant il était avide d'essayer la vertu de tout ce qui pouvait faire des miracles ; il tomba en avant, la face contre terre, et les assistants prirent d'abord cette défaillance pour un excès de dévotion; mais, voyant qu'il ne bougeait plus, ils se regardèrent avec inquiétude, en se parlant bas, sans approcher. Quelques-uns allèrent cependant appeler le médecin du roi , Jacques Goclier, et l'astrologue du roi , Angelo Cattho. Pendant ce temps-là Louis XI , le visage pourpre et les paupières fermées, se releva en tremblant, et se traîna, comme un somnambule , vers une des fenêtres , qu'il avait prescrit de ne point ouvrir, sous peine de châtiment exemplaire. Les assistants s'étaient tous éloignés de son passage, et personne n'osait lui tendre la maip , pour le soutenir et le guider. Il cherchait à se donner de l'air, qui lui manquait, et l'on

icb/GoogIc

eotendait sa respiration entrecoupée siffler dans ses poumoDs ; il lâtoDDa la fenêtre , jusqu'à ce qu'il en eût ouvert un panneau de vitre, pour reprendre baleine; mais aussitôt, quelqu'un ayant crié que la bise tuerait le roi, celui-ci se rejeta en arrière et tomba sur un banc; presque inanimé. On s'empressa de refermer la fenêtre, pendant que te malheureux monarque faisait des efforts convulsifs pour respirer , jusqu'à ce qu'il eut perdu connaissance.

Enfin , Jacques Coctier accourut en toute hâte , les traits bouleversés, à la nouvelle de T indisposition subite de son maître , qu'il trouva sans pouls et sans mouvement : il s'assura quele roi n'était pas mort, et courut ouvrir toutes les portes et toutes les fenêtres. Il n'eut pas plutôt renouvelé l'air de la chambre, remplie de miasmes délétères, que Louis XI, commençant à revivre, promena ses yeux hagards autour de lui et reconnut d'abord Jacques Coctier, vêtu de son costume de docteur de la faculté de Paris. Le médecin, plus pâle que son malade et non moins ému, respira, comme lui , plus à Taise , et se sentit allégé d'un poids accablant , car il s'était attiré bien des haines et des malédictions : on lui reprochait surtout de prolonger tes jours d'un tyran cruel, et de le servir dans ses crimes ; on disait même , parmi le peuple , qu'il redonnait une vie factice à ce moribond , en le baignant dans le sang chaud d'enfants nouveau-nés.

ff PAqueS'Dieu! s'écria Louis XI, à peine remis de sa défaillance qui ne lui fit pas oublier son jurement habituel : il vente ici comme dans la plaine. . . Holà ! qui donc s'est permis d'ouvrir portes et fenêtres tant que dure la froide bise?

icb/GoogIc

— C'est moi, ne vous déplaise , monseigneur, répondit Coctier, d'un ton impérieux. Qu'est-ce àdire? J'ai remédié ainsi à votre dangereux évanouissement. Le médecin commande là où le roi ne peut rien.

— Bien dit etbien fait, mon ami Jacques , repartitleroï en se radoucissant. L'air du dehors est bien vif et bien malin 1... Toutefois, je te loue de m'avoir guéri, par le moyen de ce mauvais vent, qui d'ordinaire méfait grand mal et qui depuis dix jours résiste aux neuvaines et processions que j'ai fait faire pour qu'il cesse. . . Çà , demandemoi, s'il te platt, cent écus d'or ?

— Je vous en demanderais dix millesi je devais lesemptoyer à fonder des messes pour votre parfaite guérison ! Certes , il est heureux pour vous que je ne sois venu plus tard d'une minute , \'ous auriez déjà comparu devant Dieu.

— Sire, dit un chambellan qui pensait s'attirer par là les faveurs du roi, c'est moi qui , par respect pour vos ordres souverains , ai fait clore tout à l'heure la verrière , que vous aviez ouverte , par mégarde. . .

— Pâques-Dieu ! interrompit Louis XI en colère , chambellan de malheur, vous avez bravement travaillé pour gagner la prison à perpétuité ! Ne savez- vous pas que le roi, nonobstant les ordres qu'il donne, se réserve d'y contredire, de son fait , à l'occasion ? Eh quoi 1 j'avais , par inspiration divine, ouvert de ma main cette fenêtre, et c'est toi qui l'as fermée! Nous 'aviserons demain à te payer selon tes mérites. Vous autr^, messires, qui n'avez point empêché cet attentat à mon autorité , je vous donne congé et bonsoir! Pâques-Dieu! mes compagnons, attendez encore un peu, avant d'oser résister au vouloir

3vGooglc

du roi très-chrétien votre sire; je suis seul maître et seigneur, en mon royaume de France.

— Dieu soit béni! dit ritalien AngeloCattho, qui entra, coiffé d'un haut bonnet à la juive et vêtu d'une robe noire constellée d'étoiles d'or, sa lunette d'astrologue à la main. Votre iMajesté est rétablie en heureuse santé et en bonne humeur, ce me semble ? Après l'orage passé , le temps retourne au beau...

— Pâques-Dieu! mon maître, interrompit le roi en lui montrant le poing , je garde une cage de fer aux menteurs! Ne m'aviez- vous pas assuré que les étoiles me promettaient la cessation de ces crises douloureuses et de tout fâcheux malaise ? Faut-il punir les étoiles, ou vous ? C'est à savoir qui de vous ou des étoiles m'a trompé outrageusement. Or çà , levez en haut votre lunette , et , s'il se peut, lisez dans le ciel quand et comment vous quitterez ce monde terrestre?

— Mon bon et vénéré seigneur, repartit solennellement l'astrologue en déployant son grimoire astrologique , les constellations m'ont annoncé , sans faute, que le bon Dieu me rappellera devers lui huit jours seulement avant votre très-illustre et très-précieuse majesté, d

Loui8XI,en'rayé de cette menace prophétique, récompensa son astrologue , au lieu de le recommander à Tristan l'Hermite, comme il en avait eu la fantaisie. Cependant le rétablissement , que lui promettaient à la fois son astrologue et son médecin , ne fut qu'illusoire , et la fréquence de ces attaques spasmodiques , qui se répétaient plusieurs fois dans un jour, témoignait de l'insufBsance des remèdes divins ou humains auxquels il avait recours. Vai-

icb/GoogIc

Dément il se couvrait de reliques et de linges bénits ; vainement il épuisait soD épargne en dons et en offrandes anx ^lises et aux monastères, il n'avait plus la force de s'imposer lui-même de lointains et pénibles pèlerinages à toutes les Notre-Dame de son royaume ; mais il intéressait à sa conservation personnelle les prières de la chrétienté, en les demandant par lettres patentes émanées de sa chancellerie et en les payant à beaux deniers comptants. C'»t alors que l'idée lui vint de tenirauprès de lui son fils, flgé de douze ans, qu'il avait fiancé à Marguerite d'Autriche, fille unique de l'empereur Maximilieo, mais qu'il se promettait bien de marier le plus tard possible.

Le dauphin, Charles de France, avait été élevé, dans la solitude du château d'Amboise comme un prisonnier d'État : il n'était jamais sorti de l'enceinte de ce château royal, où son père le visitait quelquefois, pour le maltraiter en paroles et lui rappeler, d'un air sinistre, lechàtiment réservé à la rébellion des fils ingrats. Charles n'avait reçu encore aucune espèce d'éducation , et le sire de Beaujeu ne faisait que se conformer aux instructions du roi, en abandonnant son élève à l'ignorance la plus grossière. Le jeune prince, qui était douéd'un bon sens naturel, capable de grandes choses, ne connaissait , en fait d'histoire, que les travaux d'Hercule et les exploits guerriers d'Alexandre et de Charlemagne ; c'était sa sœur, madame de Beaujeu, qui les lui avait appris, pour lui donner Texplication de certaines tapisseries tendues dans les salles duchâleau; il n'en avait pas fallu davantage pour exalter son enthousiasme et lui inspirer l'amour de la gloire miUtaire.

«b,Googlc

tM LES POIRES.

On ne lui permettait ni l'étudn sédentaire , utile à la culture de l'esprit , ni les exercices gymnastiques , propres à développer la force et la souplesse du corps ; il était presque contiDuetlement surveillé et gardé à vue , dans les cours et les jardins, où il errait, triste et ennuyé, sous le poids de son désœuvrement ; des gouvernantes , laides et vieilles , des valets ignares et grossiers l'accompagnaient partout ou l'épiaient de loin. Il n'avait d'autre distraction que ta promenade et la société d'un jeune marmiton, nommé Colinet, que Louis XI avait placé auprès de lui à titre de compagnon et de familier, comme s'il eût voulu ravaler ta noblesse des sentiments de son futur successeur.

Cotinet n'était pourtant point d'une nature aussi basse que sa naissance et sa condition semblaient l'annoncer; il aimait le dauphin autant qu'un frère ; il lui ot)éissait ainsi qu'un esclave; ce n'était pas calcul ambitieux de sa part : il comprenait, il respectait la supériorité originelle de son camarade d'enfance , et il poussait la déférence jusqu'à s'attribuer souvent des fautes qu'il n'avait pas commises; jusqu'à subir, sans se plaindre, des punitions qu'il n'avait pas mérilées. Dès que te gouverneur signalait un délit et demandait un coupable , Cotinet s'offrait de lui-même, nonobstant l'aveu de Charles, qui, pour rendre les punitions à moitié justes, avait fait de Colinet son confident et son complice. Ils étaient , d'ailleurs, presqueaussigourmandsl'un que l'autre; ils pillaient ensemble l'office et ta cave , ils ravageaient les treilles et le verger, mais Colinet seul avait en partage les chiquenaudes, la pénitence ou le fouet, lorsque leurs larcins

3vGooglc

étaient découverts; te dauphin s'enfuyait avec le butin, et le dévoué Golinet attendait de pied ferme la correction qui reveuait de droit à l'auteur du vol.

Charles pleura, lorsqu'il fut question d'aller au Plessislez-Tours ; il s'était accoutumé à la vie fainéante et vagabonde, qu'il menait dans cette espèce de captivité , et il ne souhaitait rien au delà de l'horizon qu'on pouvait embrasser du haut de la grosse tour du château d'Amboise ; il regretta donc ce château , où il se trouvait presque heureux; il dit adieu , en gémissant, à ses murailles noires, à ses silencieuses galeries , à ses grands arbres séculaires ; à ses pelouses verdoyantes , à ses arbres jaunis. CoUnet déclara , d'un air décidé, qu'il n'entendait pas se séparer de son seigneur, et les instances du dauphin se joignirent aux siennes pour obtenir qu'on le laissât partir avec lui. Le sire de Beaujeu y consentit, et les deux camarades furent enchantés de monter à cheval pour la première fois. Ils avaient plus de quatre lieues à parcourir; mais on devait achever la route à pied, à cause des obstacles artificiels que le roi avait multipliés sur tous les chemins qui conduisaient au château de Plessis-Iez-Tours.

Le prince avait toujours eu un tempérament faible et délicat, quoique ardent et immodéré, sa grosse tète sur un petit corps, son dos voûté et ses épaules larges, ses bras longs et ses jambes grêles n'annonçaient pas que ses forces physiques fussent bien équilibrées, malgré sa vigueur corporelle, et l'on pouvait prévoir qu'il ne vivrait pas longtemps. Sa physionomie accusait peu d'intelligence naturelle, mais l'audace et la ténacité étaient bien caractérisées dans sa Ggure pleine et saillante , au menton

3vGooglc

arrondi, aux lèvres minces, au nez aquilin, aux yeux perçants. Sa chevelure blonde flottait sur son cou nerveux et replet; son chapeau de velours noir à grands bords, oruée d'une enseigne ou image de cuivre estampé, peachait sur l'oreille droite et dissimulait la légère déviation de sa taille. Il avait une robe ouverte par devant , de manière à laisser voir le haut de son juste-au-corps boutonné ; ce juste-au-corps était en droguet de soie écarlate , et ta robe de drap brun, avec une garniture de menu oatr, sorte de fourrure blanche et bleuâtre, que, d'après les lois somptuaires, les nobles avaient seuls le droit de porter ; le collier à coquilles de l'ordre de Saint-Michel , qui décorait sa poitrine, servait à le distinguer de ses domestiques.

Colinet était presque aussi bien vêtu que le dauphin , et sa tenue élégante témoignait de plus de soins et de propreté : ou Taurait pris pour le prince, s'il eût étalé , comme celui-ci , les insignes de l'ordre de Saint-Michel , qu'il n'avait point obtenu en tournant la broche dans les cuisines du roi. Ce joli garçon , à la mine émerillonnée et au rire jovial , semblait peu embarrassé de sa position auprès d'un prince du sang, héritier de la couronne de France ; il ne renonçait pas aux reparties fines et inattendues, qui l'avaient de bonne heure tiré de la sphère enfumée des cuisines; c'étaitlàque l'avait trouvé Louis XI, qui le choisit, de préférence à des enfants de duc et de pair, pour le mettre auprès du dauphin, lorsqu'il l'eut entendu improviser, à la vapeur des fourneaux, un panégyrique de la frugalité. Colinet aimait pourtant les sensua- ' lités de son premier état ; il nes'était passanspeineaccou-

iCbyGOOgIC

tumé à la maigre chère qu'on faisait Taire au dauphin , par ordre du roi, et il l'avait initié secrètement aux. délicesde la gourmandise; il lui lisait en cachette le Livre du grand et trii-excellent cuisinier Tatllevent , et ces pauvres gourmands à jeun regrettaient ensemble de ne pouvoir joindre la pratique à la théorie.

A une demi-lieue du Plessis^onquittales chevaux, qui se fussent blessés infailliblement aux pointes des c/iauisetrappes', ou des étoiles de fer, semées aux alentours du château , pour empêcher l'approche de la cavalerie ; on marcha, en silence, sur les traces d'un guide , qui savait se diriger au milieu des fossés , des pièges à loup et des embûches de tous genres, que la terre 'cachait à chaque pas. On entrevoyait dans le lointain un amas d'ombres plus foncées que le reste du ciel : c'étaient le château et le parc du Plessis-du-Parc-lez -Tours. Cà et là, dans la plaine nue et déserte , d'où s'élevaient des volées de corbeaux, on distinguait, au milieu des ténèbres, certaines ombres immobiles et mouvantes : c'étaient des potences et des pendus. La résidence de Louis XI s'annonçait de loin.

Quand on fut à une portée de coulevrine ( petit canon allongé, qui n'envoyait sa charge qu'à la distance de 250 pieds), les guetteurs des tourelles sonnèrent du cor, et les créneaux s'illuminèrent tout a coup de torches et de mèches d'arquebuse, ou haquebute, allumées. L'escorte du dauphin s'arrêta, par précaution, jusqu'à ce que le capitaine du pont-levis vint reconnaître les arrivants, qui se seraient exposés, enavançant davantage, àrecevoir une bienvenue de traits d'arbalète. Au signal convenu , on disposa tout, pour la réception du dauphin, à l'intérieur

.vGoogIc

iH LES POIRES.

du château, qui ne s'ouvrait Jamais à cette heure de nuit , quand la cour s'était retirée et que le roi- re&tait seul, dans sou fort, avec ses favoris et les archers de sa garde. Alors, le dauphin et son escorte continuèrent à suivre leur guide; déjà, on voyait briller des armes, aux clartés des flambeaux : ou entendait la voix des chefs de ronde et le roulement- des portes de fer sur leurs gonds.'

Bientôt le prince eut devant les yeux le donjon gigantesque qui élevait sa masse énorme bien au-dessus des fortifications du château ; il promena ses regards inquiets sur les tours détachées qui environnaient le donjon , comme des sentinelles ; sur les remparts crénelés, qui formaient plusieurs enceint es ; sur les fossés à fond de cuve , où dormait une eau noirâtre; sur les crocs de fer qui hérissaient la muraille; sur les guérites ou nidsd'hirondetle, qui dominaient au loin les environs; sur les grosses arbalètes de siège toujours bandées; sur les pièces d'artillerie toujours braquées , menaçant d'une mort certaine, quiconque s'approcherait , sans s'être fait reconnaître. On leva la herse pesante , qu'on faisait retomber chaque soir derrière la porte massive; on abaissa le pont-levîs : d'après le commandement du roi, Charles fut admis, avec deux personnes seulement de sa compagnie et Colinet, à titre de servant ou page ; les autres domestiques qui composaient l'escorte se virent congédiés , sous peine de recevoir un avertissement non équivoque ; s'ils tardaient trop à s'éloigner. Colinet avait peur de tout cet appareil lugubre, et il se serra contre le dauphin, qui était plus étonné qu'effrayé d'un accueil si peu paternel.

Après qu'on les eût fouillés avec soin, entre tes piques

3vGooglc

et les épées de la garde écossaise , on leur fit traverser les trois fossés et les trois enceintes ; pour les conduire dans la cour priocipale, où étaient rangées, sur plusieurs rangs, les ^llelles du roi , lourdes chaînes attachées à des boulets qu'on faisait traîner aux prisonniers. Charles atteodit ea plein air les ordres de son père, qui , remettant au lendemain leur entrevue, Tenvoya coucher, dans les bâtiments de la basse-cour, hors des fortifications, à l'entrée du parc ou plessis, qui avait donné son nom au château.

Le lendemain , dès que la lueur de l'aurore perça le brouillard fétide qui s'exhale de terre dans les matinées d'automne , la cloche de V Angélus appela les fidèles à la prière matinale , qui avait été instituée, par Louis XI, en l'honneur delà Vierge. Le dauphin Chartes s'éveilla, et, curieux de visiter en détail sa nouvelle prison , il s'habilla et sortit sans bruit; au risque d'être aperçu des sentinelles, il se glissa dans le verger, que le monarque économe avait fait dépouiller, sous ses yeux, de la récolte de fruits destinés à sa table. Ce fut un crève-cœur pour le dauphin , affamé , que de ne pas découvrir une grappe de raisin oubliée , pas même une pomme d'api cachée dans les feuilles ; mais tout à coup son appétit fut délicieusement alléché, à la vue de deux petits poiriers, d'une espèce inconnue , portant vingt poires vertes, de forme allongée et de prodigieuse grosseur. La tentation était irrésistible, quoique le dauphin eût appris, dans l'Écriture sainte , que la premièl'e faute d'Adam et d'Eve , au paradis terrestre, avait été de cueillir et de manger le fruit défendu.

icb/GoogIc

1U6 LES POIRtS.

Ces deux poiriers, plantés à l'endroit le plus apparent du veiner et cultivés avec un soin religieux. , avaient été envoyés en présent, par l'ermite François dePaule, dit te Satnl Homme de Calabre, au roi Louis XI, lequel aimait passioanémeot les beaux fruits et surtout les bonnes poires. C'était une espèce de poirier fort rare et très-recherché, connu sous le nom de poirier du Bon-Chrétien, parce que le grand saint Martin en avait apporté le premier plant, de Hongrie en Italie, au quatrième siècle : on attribuait des propriétés merveilleuses aux fruits que produisait ce poirier , et qu'il fallait laisser sur l'arbre jusqu'à la fête de Saint- Martin , c'est-à-dire le 1 1 novembre. Voilà pourquoi l'ermite François de Paule avait offert ces deux précieux arbres fruitiers au roi, qui cherchait partout et à tout prix un remède contre les infirmités de l'âge ; les poiriers , donnés et bénis par le saint homme de Calabre , fureot presque considérés comme des reliques , et le roi veillait lui-même à leur culture; il espérait beaucoup dansles effets miraculeux de leurs fruits, qu'il regrettait de ne pas voir grossir et mûiîr plus vite.

Charles rampa, sous des pommiers nains, et détacha deux des plus belles poires, qu'il emporta en tapinois, dans sa chambre où Colinet vint le rejoindre; le butin fut étalé aux yeux de ce dernier, qui examina en connaisseur ces fruits d'hiver, et fut d'avis de les mangef, cuits sous la cendre chaude, avec du miel et de l'eau-rose. Mais les ingrédients nécessaires manquaient, etlepoële de fonte, on chauffe-doux, n'avait pas été allumé; il fallait, d'ailleurs, se hâter, par prudence : les deux complices se partagèrent donc les deux poires , et se dépêchèrent de faire

icb/GoogIc

disparaître à belles dents tes traces accusatrices du vol, qui eût gagné à mûrir un mois ou deux; ensuite, ils se recommandèrent mutuellemeat le secret^ et Colînet proaiit de prendre à son compte toutes les conséquences de l'expédition du dauphin. Le seigneur de Beaujeu , qui arriva sur ces entreraites , ne prit pas garde à leur rou-* geur; il venait chercher son élève, pour le conduire à l'audieàce du roi.

Louis XI était assis, sur une escabelle massive de bois de chêne, au milieu d'une vaste salle voûtée, dont les murailles nues n'avaient pour ornements qu'un grand crucifix et une multitude d'images de dévotion gravées sur boisetgrossièrementcoloriées.Cevieuxroi, que consumait une maladie de langueur incurable, essayait de déguiser, dans ses attitudes, son air souffrant et sa maigreur excessive ; il se tenait courbé , la tète dans les épaules et le corps penché en avant. Sa robe, de brocart d'argent tissu en soie cramoisie, loin d'être ample et flottante, comme le voulait ce genre de costume magistral , était trop courte et trop étroite, tant son tailleur avait épargné l'étoffe; son vêtement de dessous devait être en peau de cerf on de daim, apparaissant au collet et au bas des manches, comme un cuir noir et gras ; la calotte de laine rouge , qui couvrait hermétiquement sa tète dégarnie de cheveux, ^tait surmontée d'un vieux bonnet de feutre usé et décoloré , ayant un bord plus lai^e derrière que devant , et presque tout garni de reliquaires en cuivre et de figures de saints en plomb; ce bonnet, qui joua un si grand rôle durant le règne de Louis XI, était sous l'invocation immédiate de Notre-Dame de Cléry, et le roi

l'ôtait à tout moment, pour le regarder et le baiser avec componction , dans ses joies ou dans ses douleurs.

Louis XI avait à peine soixante ans; mais les travaux de son gouvernement, les soucis de la royauté , tes fatigues de la guerre et peut-être aussi les remords d'une mauvaise conscience avaient imprimé sur son front plus de rides que l'âge ne pouvait lui en donner-, sa physionomie sournoise, avait, au premier abord , un faux air de bonté, mais elle ne tardait pas à reprendre le caractère de la cruauté etde la fourberie : les os saillants de la face se dessinaient , sous une peau bise et détendue ; le nez, fort et recourbé; comme un bec d'aigle, descendait sur la bouche , dont les lèvres turaéQées s'agitaient sans cesse , comme s'il parlait bas, en formant une moue ou une grimace continuelle; les yeux creux, sous leur épais sourcil mobile, s'éteignaient ou se rallumaient, par intervalles, pour lancer un feu sombre et terrible.

Autour du siège de Ix)uis XI, se tenaient debout ses conseillers ordinaires : Tristan l'Hermite , grand, p&le et muet , avec un énorme coutelas à la ceinture, en sa qualité de grand-prévôt de l'hôtel du rot et exécuteur de sa justice; Olivier le Diable ou leDaîn, vivant portrait de son maître , qu'il s'efforçait de copier au physique comme au moral, petit chafouin au regard atroce, au sourire sanguinaire , barbier et secrétaire intime du roi ; Jean Doyac, beau jeune homme et riche parvenu, sentant le musc et l'ambre, habillé et paré comme un grand seigneur, ancien tailleur du roi, qui en avait fait son favori ; Angeto Cattho, sec, maigre, chauve, aux yeux de taupe, portant un superbe costume noir tout chargé de fourrures ,

icb/GoogIc

astrologue médecin, venu de Naples sans souliers, et nommé depuis archevêque de Vienne en Dauphiné ; enfin , mattre Jacques Coctier, de la faculté de médecine de Paris, savant homme, plus avare que Louis XI, timide et défiant, triste et morose, sous sa robe sale et déguenillée de médecin.

«r 0 Notre-Dame d'Embrun, ma bonne maltresse! s'écria Louis XI posant son bonnet à terre et s'agenouillant devant lui, comme il eût fait devant l'autel de la sainte Vierge : je te remercie d'avoir permis que je pusse dormir en paix cette nuit!

— Sii-e, je veux être jeté à la rivière, comme tant de boui^oîs de Paris l'ont été, sur votre ordre, enfermés et cousus dans des sacs, dit à voix basse Jacques Coctier, si vous n'êtes bel et bien guéri , l'an prochain , avant Noël !

— La belle cure que ce sera, mon mattre! reprit le roi , en essayant de sourire. Si tu achèves celte cure-là et si tu m'assures encore dix ans d'existence, je jure, par la croix de Saint-LÔ, que je ferai pleuvoir une pluie d'or sur ta maison de la rue du Cimetière-Saint -André à Paris, pour justifier l'enseigne et ta devise qu'elle porte : A Cabrieotier. Par exemple, je te donnerai un impôt sur te sel ou sur le poisson des Halles?

— Monseigneur, interrompit Tristan l'Hermite, il y a nn manant qui, cette nuit, en conduisant un mulet au four banal j s'est fourvoyé, avec sa bête, parmi les chausses-trappes, il criait de telle force , qu'il fallait le faire taire, j'ai donc empêché que ses cris ne troublassent votre bon sommeil du matin : voyez-le d'ici, qui branle au gibet, sans sonner motl

icb/GoogIc

— Bien, mon compère; mais, comme avant de pendre les gens, il est honnête de leur dire pourquoi, je t'ordonne d'aller conter tes raisons à l'oreille de ton pendu... P&ques-Dieu! tu Tais peut-être sagement de t' exercer la main, pour attendre une occasion meilleure? Je te prie, toutefois, de marmotter un de profundis, pour l'âme de ce pauvre pécheur.

— Sire, dit l'astrologue , cette nuit, la conjonction des planètes vous a promis plus de jours qu'à Mathusatem. Ceci est de bon augure. De plus , j'ai vu , dans mes livres de prophéties, que certaine panacée, qui se trouve au paya du Prêtre-Jean, id est en Tartarie, vous guérirait bientôt, si vous l'y faisiez chercher.

— Ne voudrais-tu pas, mon ami, m'aller quérir cette drogue divine?... Coctier, c'est affaire à toi d'inventer des panacées, s'il en est au monde. Il n'en faut qu'une ; tu dois la connaître? Nomme-la? J'ai idée que ce sont mes poires du Bon-Chrétien, que j'ai belle envie de goûter; elles tardent bien longtemps à mûrir! »

LeseigneurdeBeaujeufutintroduit, ainsi queledauphin: celui-ci frissonna , en paraissant devant son père , qui l'accueillit avec une froide sévérité; il ne s'élança point dans les bras qui ne s'ouvraient point pour le recevoir, il s^approcha lentement, la tête basse, et se mit à genou devant le roi, selon le cérémonial qu'on lui avait indiqué, rien de filial ne battait dans son cœur, ému d'une crainte et d'une antipathie involontaires. Ixuis XI l'examina d'un coup-d*œil pénétrant, et l'attira doucement près de lui, pour mieux l'envisager face à face : il tâta l'étofTe dïe ses habits, toucha le médaillon de son collier de Saint-Michel

icb/GoogIc

et enleva soigneusement avec l'ongle une tache de boue qu'il remarqua sur sa pelisse; puis, il l'embrassa machinalement, et fit signe que tout le monde se.retiràt au fond de la salle.

« Monsieur mon fils, lui dit-il avec rudesse en le sera* tant du regard, vous ne manquerez pas de répéter vos palenAtres, soir et matin, au coucher et au lever? Soyez dévot , Je vous prie , à Notre-Dame de Liesse , qui Tait de si grands miracles.

— Oui, monseigneur, reprît Charles d'une voix sourde, sans oser lever les yeux. Ma digne et vénérée sœur madame de Beaujeu m'a enseigné une grande dévotion à la très-sainte mère de Dieu; aussi je l'invoque souvent, pour votre santé

— Pâques-Dieu ! interrompit !e roi avec impatience , c'est trop de soin , monsieur mon fils, car je me porte à merv'eille , entendez- vous? Qui donc vous a fait penser que ma santé'fùt mauvaise ? Ceux-là eu ont menti, par lâche intention!

— Certes, monseigneur, personne n'a osé douter de votre bonne , excellente et heureuse sauté, dit le dauphin troublé et presque effrayé; nous en devons tous remercier te seigneur Dieu , qui vous a fait le plus grand roi de la chrétienté. J'ai ouï louer et exalter les triomphes de votre règne...

— Pâques- Dieu l interrompit encore Louis XI, je compte bien , si Dieu me prête vie, surpasser le commencement parla fin! Çà, dites-moi, beau fils, n'avez-vous point songé à devenir un jour roi de notre royaume de France?

— Nenni , monseigneur, point; Je suis quasi un enfant

icb/GoogIc

sot LES POIRES.

à la lisière, et plus tard, daas nombre d'années, quand je serai fort comme Hercule, vaillant comme Alexandre , puissant comme Charlemagne...

— Holà! mon fils, interrompit de nouveau Louis XI,. qui lui serrait les mains dans tes siennes avec moins de tendresse que de dépit, vous n'êtes point encore roi, ce me semble, pour former de tels souhaits, et moi-même, qui sais ce que c'est que de régner, je ne suis pas digne de délier les cordons des souliers du très-illustre et glorieux roi Charles le Grand. Ne vous nomme-t-on pas aussi Charles, monsieur le dauphin?

— Il n'importe , monseigneur : le nom ne fait pas l'homme; au reste, je o'ai rien de ce qu'il faut pour porter dignement l'honneur d'un tel nom; mais si j'étais, par la grâce de Dieu, ce que voua êtes, monseigneur, j'aimerais à guerroyer et à raincre...

— Fi! monsieur mon fils , interrompit le roi, dont ta mauvaise humeur et l'iiTitation semblaient s'accroître à chaque instant^ les conquérants foulent le pauvre peuple et dépensent le sang de leurs sujets; souvenez-vous plutôt d'être juste et rusé , quand vous serez roi , si la Providence veut que vous le soyez un jour après moi. Au reste, à tout hasard , je m'en vais vous apprendre le métier de roi, en une seule maxime.

— Dites, s'il vous plait, mon bon seigneur, et je m'en souviendrai , comme de parole d'Évangile. Cependant, vous l'avouerai-je, sire, je sens une merveilleuse envie de porter des armes dorées ou polies , de chevaucher sur un grand destrier et de jouer gaillardement de l'épée, du poignard, de ta lance...

icb/GoogIc

— N'en faites rien, Pâques-Dieu ! repartit le roi , étonné de la fougue de son GI3 , car il est écrit dans les Écritures : < Quiconque se servira de i*épée périra par l'épée. » Écoutez ma morale, en cette belle sentence : Qui nacii dissitmitare nescit regnare. Vous savez le latin?

— Nenni, monseigneur; je ne sais que des prières latines, auxquelles je ne comprends pas un mot; mais monsieur de Beaujeu prétend qu'un dauphin de France n'a que faire d'être couronné du bonnet de maître es arts en l'Université.

— Certes, mon cousin de Beaujeu a raison encela; et moi, qui suis le roi, je n'ai jamais appris d'autre latin que ce bel apophthegme, lequel signifie en français : Qui ne sait dissimuler ne sait pas régner,- telle est la vraie devise des rois.

— Vi-aiment , monseigneur ! je n'oublierai jamais ce beau précepte , et je vais dès lors le loger en ma mémoire. Je préfère te latin, qui sera lettre close pour les curieux et indiscrets ; j'écrirai donc sur àion livre d'heures : Qui nescit dissimulare nescit regnare.

— Sire, dit Jean Doyac, qui entra dans la salle vêtu d'un superbe costume de chasseur, vous m'aviez commandé une chasse aux rats pour ce jourd'hui. Vous plattil que je sonne du cor et que je lance tes meutes ?

— Oui, monsieur mon grand-veneur, répondit le roi , et Notre-Dame de Gléry, ma bonne maîtresse, nous procure une heureuse chasse ! Monsieur le dauphin , ici présent, verra les plaisirs et les magnificences des rois. Hélas ! murmura-t-it en soupirant, à quoi servent désormais ma vénerie , ma fauconnerie et mon écurie ?. . . Çà , je vous

.vGoogIc

dérends, mon Gis, de voir mes chevaux, mes chiens et mes oiseaux. Ce sont là vaDÎtés qui ne conviennent pas à votre âge.»

Louis XI , qui avait aimé la chasse avec fureur et jalousie, au point do l'interdire à ses gentilshommes, gémissait de ne pouvoir s'y livrer comme il le faisait dans la force de l'âge. II continuait pourtant à dépenser des sommes considérables pour l'entretien do sa vénerie , qui lui était devenue inutile ; son avarice sacrifiait tout à cette passion de la chasse , qu'il conservait au fond du cœur et qu'il flattait eucoro par de vains simulacres cynégétiques : ne pouvant plus chasser à courre ou au vol , dans les bois et dans les plaines, il chassait, assis, dans sa chambre ou dans sa galerie.

Les courtisans s'armèrent do bâtons et s'échelonnèrent sur des tréteaux ; on avait placé le roi , sur une haute chaire en bois sculpté , avec un marchepied à cinq degrés, qui relevait au-dessus du plancher, comme sur un trône ; on lui mit dans les mains un cornet d'ivoire et un couteau tranchant; le dauphin seul resta debout, sans marche-pied et sans armes. Les portes fermées et les cages apportées, Louis XI coma un air de chasse et jeta les cris usités, pour avertir les chiens de flairer la piste et de suivre la bète ; deux gros rats noirs , que Jean Doyac fit sortir d'une cage, coururent efîarés autour de ta salle.

Aussitôt, quatre chats répondirent aux sons du eor, par des miaulements belliqueux , et s'élancèrent à ta poursuite des rats, qui cherchaient inutilement dans tous les coins une retraite, bondissant contre la muraille

icb/GoogIc

et fouillant le plancher. Le roi, plus échaufTé, plus haletant qu'un chasseur aux bois , redoublait ses fanfares et animait, de la voix et du geste, les chats dressés à rapporter le gibier. Un des rats, cerné par trois de ses ennemis grondants, tenta une héroïque résistance et riposta, par des morsures , aux coups de grilTes qui le terrassèrent; le vainqueur le traîna, en miaulant, jusqu'aux pieds de Louis XI , qui l'éventra, comme un veneur tue le cerf aux abois, mais l'autre rat, menacé d'un pareil sort, échappa d'un bond à la meute furieuse , et se réfugia dans les jambes du dauphin , qu'il mordit cruellement , avant de tomber mort sous les dents de ses deux bourreaux. La douleur avait arraché un cri et des plaintes au jeune prince, qui, sur un regard sévère du roi, les réprima aussitôt et s'efforça de rire , les yeux encore mouillés de larmes. Les chats s'étaient assis sur leurs pattes de derrière , auprès des cadavres sanglants dés vaincus , qu'ils contemplaient d'un air satisfait, en se léchant les babines.

« Pâques-Dieu ! s'écria Louis XI , d'un ton bourru , en s'adressant à son fils. Il ne sied pas à un roi de montrer à chacun ce qu'il souffre et ce qu'il sent. La morsure d'un rat vous met en émoi, monsieur le dauphin ? Qui nescit dissimutare nescit regnare. n

Le dauphin ne répondit rien et baissa la tête , mais , en se retirant d'une démarche chancelante, il se promit bien tout bas de mettre en usage la maxime de son père, qui lui permettait de séjourner au château du Plessis pour étudier les devoirs de la royauté, mais qui circonscrivait sa liberté à l'espace de la basse-cour, dans laquelle

icb/GoogIc

on l'avait logé, avec défense de franchir les étroites limites de cette prison.

Après une si belle chasse , la bise ayant cessé de souiller, Louis XI , que des tiraillements d'estomac et des crampes dans tous les membres avertissaient d'une crise prochaine , voulut respirer le grand air, que le vent du nord avait purifié , et descendit , dans son verger, en s'appuyant sur le bras d'Olivier le Dain, qui ne le quittait pas une minute , le jour ni la nuit : c'était toute la charge de ce vilain personnage.

« Oh ! oh ! dit gaiement le roi, lorsqu'il s'arrêta vis-àvis de ses poiriers du Bon-Chrétien : la rosée et le soleil ont bien fait, pour grossir c«s beaux, fruits; mais lesdils ' fruits sont toujours verts et ne mûrissent guère. Plaise à ma bonne Dame d'Embrun d'être leur jardinière !

— Diable ! reprit Olivier, on dirait les fruits de la Terre-Promise, et, si le serpent y était, l'Arbre du bien et du mal. On ne pourra cependant manger ces poires avant la Pàque prochaine : encore, mûriront-elles jusque-là?

— Pâques-Dieu 1 Olivier mon ami , penses-tu que les poires du Bon-Chrétien soient des pierres? J'espère bien y goûter, en ce mois d'octobre, et je n'en perdrai pas les pépins. Mais la bise en a donc abattu quelqu'une ? Je ne trouve pas le compte.

— Diable ! sire, n'en est-il plus vmgt sur les deux arbres? Comptons : seize, dix-sept et dix-huit... Les autres sont sans doute couvertes de feuilles?... Non , je ne vois, en tout, que dix-huit poires. En aurait-on cueilli deux, par votre ordre, sire?

icb/GoogIc

— J'aurais plutôt donné ordre de te pendre! Oui, maître Olivier , on m'a volé des poires!... Pâques-Dieu! Le voleur, en dérobantcesdeux poires, m'a enlevé deux années de ma vie. Si Je le découvre , je veux qu'il soit attaché aux branches!... Monsieur saint François de Paule excusez-moide blasphémer!... Oh, le méchant larronneau I c'est quelque malade qui aura voulu faire sa guérison, à mes dépens... Ah! qu'on ose maintenant s'aviser d'être bien portant , devant moi!

— Diable ! monseigneur, le voisinage de ce séjour est peuplé de gros oiseaux, qui se nourrissent de corps morts : depuis votre maladie , il se fait assez peu d^ exécutions : N'est-il pas possible que ces oiseaux s'en vengent sur votre verger ?

— Voilà une plaisante imaginationîEhbien, mon compère , pour effrayer ces méchants oiseaux , invente quelque épouvantail , et surtout fais en soile que le nombre de mes poires ne diminue plus, sous peine d'avoir les oreilles coupées, s

Olivier le Dain , qui était d'une intelligence fort gi-ossière , se persuada réellement que les corbeaux et les vautours des potences venaient dévorer les fruits du roi, et il ne trouva pas d'autre expédient préservatif, que d'aHer chercher, dans un champ de chènevis, un de ces mannequins habillés de couleurs éclatantes , qu'on appelait alors ^ouvantail de chhnevihre. Ce mannequin , qui représentait un Turc ou un Sarrasin , coiffé d'une girouette cliquetant à tous les vents, fut installé entre les arbres qu'il devait protéger, et Olivier, ne doutant point du succès, jura le diable, son patron, que les oiseaux

icb/GoogIc

s'approcheraient moios de l'épouvantail, que d'uoe pièce d'artillerie prête à faire feu au premier signal.

Le lenilemaiamatin/avantrAn^e/uSjColinet, qui s'était concerté la veille avec le dauphin, se glissa dans le verger , à la faveur du crépuscule , et remplit ses poches de six poires , qu'il vint déposer en triomphe sur le lit de Charles. Celui-ci se leva, sans bruit , alluma le poêle , en soufllant le feu avec sa bouche, et aida ensuite Colinet, qui se souvenait de son premier état , à faire cuire les fruits volés, avec de Teau-rose, du miel et des épices: les poires une fois cuites dans leur jus, ils se régalèrent, de complicité, sans remords, et dans l'espoir de dépouiller entièrement les deux poiriers. Il fut décidé entre eux, que le jour suivant Charles irait seul à la maraude, tandis que CoUnet apprêterait la cuisine. '

Une heure après V Angélus de midi , Louis XI , l'âme plongée dans une noire tristesse que sa maladie traînait avec elle, était assis devant la fenêtre, ouverte sur la campagne; sa tête, penchée et appuyée contre unebalustradede pierre, semblait lui peser ; lise cachait ainsi , de peur d'être vu par des pâtres et des bergères, que l'on faisait danser aux chansons, sous les fenêtres du château, pour le distraire de ses pensées de mort; il prenait ainsi plaisir aux accords des hautbois, aux danses champêtres de ces pauvres gens , si joyeux et si dispos , mais il s'enfuyait , comme un criminel , dès qu'il croyait avoir été aperçu. Il commanda qu'on le laissât seul avec son médecin.

« Jacques ! dit-il à Jacques Coctier, en le caressant : mon ami , ne veux-tu point me guérir ? Sans doute , je ne

icb/GoogIc

suis pas si mal que VOUS pensez; mais il m'eunuie de tant souffrir par tout le corps... Serai-je donc empoisonné?...

— Vrai, monseigoeur! reprit d'un air hargneux le médecin du roi, qu'avez-vous besoin de la médecine? Je vous louerais fort si vous aviez seulement confiance en Dieu, qui est le seul et vrai guérisseur des maux de l'humaine nature. Oui, certes, mon bon sire, la meilleure panacée, c'est la prière; mais il y a des fourbes italiens, qui vous vendent plus de reliquesqu'il n'est de saints au calendrier; sans doute, ces fausses reliques ne font pas tort aux reliques véritables, que j'honore et révère...

— Pâques<Dieu! interrompit Louis XI , ce sont là les remèdes qui me rendront la santé : les bons Dominicains de Troyes m'ont prêté les reliques de frère Jean de Gaud , qui fit beaucoup de miracles, j'ai envoyé deux mille écus d'or à monseigneur saint Jacques de Compostelle en Galice , pour lui demander sou intercession ; j'attends de Cologne les précieux corps des Trois Rois mages, que je tiendrai dans ma chambre, sous la garantie de ma couronne royale; j'ai toujours au doigt l'anneau de Saint- Johin de Marseille, et s,ur la poitrine un morceau de la . vraie croix de Saint-Lô...

— Vrai, sire! repartit Jacques Coclier avec impatience, vous avez tant de médecins dedans le ciel, que je vous engage à congédier ceux de la terre. Attendons patiemment les eflels si merveilleux de toutes ces belles choses, et mangez les poires du Bon-Cbrétien , pour vivre plus longtemps. »

Tout à coup, Olivier le Dain entra, si furieux et si consterné , que Louis XI , craignant une désastreuse nou-

icb/Googlc

velle, àta son bDnDetet baisa do grand cœur ses images bénites, avec des invocations si ferventes et si formidables, que les rondes villageoises, qu'on entendait tournoyer dans le préau et chanter aux. sons de la musette, se débandèrent avec effroi. Jacques CocUer, qui se disposait à tirer des coffres royaux une nouvelle donation , témoigna sa mauvaise humeur, par une affreuse grimace , à l'arrivée d'un importun , devant lequel il garda pourtant le silence.

« Par Notre-Dame d'Embrun ! s'écria le roi , en replaçant son bonnet sur sa tèle ; compère Olivier, tu semblerais moins perplexe et plus assuré, si mon cousin Charles de Bourgogne , dit le Téméraire , revenait d'entre les morts , avec une année de cent mille soudards?

— Diable, monseigneur! reprit Olivier en se frappant le front , le feu duc de Boui^ogne , qui mourut de maie mort au siège de Nancy, aurait beau ressusciter à présent, votre redoutable puissance empêcherait bien, malgré la chance de ses armes, qu'il me coupât les oreilles , ainsi qu'à un coupeur de bourse.

— Pâques-Dieu ! maître Olivier, recommande donc à Dieu notre souverain Seigneur tes pauvres oreilles, que Tristan mon compère coupera tout à l'heure, car sans nul doute on a volé de nouveau mes poires du Bon- Chrétien ! Çà , livre-moi le voleur, sinon tes oreilles?

— Je serais bien en peine de nommer le voleur; toujours est-il certain que les corbeaux, sont innocents et que l'épouvantail n'avait pas à faire mieux son devoir, car j'ai trouvé des pas d'homme auprès de l'arbre, où six poires sont absentes...

icb/GoogIc

— Six pcÀreslsix! répéta le roi, avec colère. Méchant gardien, sais-tu que je donnerais leur pesant d'or pour les racheter? Sais-tu que leur suc divin renferme la santé, que j'attends et que j'espère?... Ah, traître! tu conspires ainsi contre la vie de ton boa maître?... Holà! Tristan n'est-il pas encore levé? Qu'on s'en aille chercher Tristan l'Hermite!

— Voulez-vous que je l'appelle, monseigneur? répondit le médecin avec empressement : il Tait sa ronde quotidienne autour du ch&teau , et je l'ai vu tantôt confessant un pendu, vers le gibet du nord. Il s'en va venir tout à l'heure; il serait déjà ici, préparant ses instruments, s'il savait que le roi a besoin de son ofBce. Par ma devise de l'Abricotier! est>ce mon cousin Olivier, qu'il doit honorer d'un cottier de chanvre et inviter à la danse sans musique?...

— Tout beau! mon maître, tout beau! interrompit Louis XI, d'une voix menaçante. Qui vous a fait si hardi de juger mes jugements et de vouloir tenter mon autorité royale? Si ma main droite savait ce que sait ma main gauche je serais quasi sans pouvoir. Ne vous permettez donc jamais de pressentir ce que je ferai et veux faire!

— Sire! dit Olivier le Dain, qui était toujours prompt et habile à saisir les nuances de caractère du roi : je veux être élevé au plus haut grade dans l'ordre patibulaire de votre compère Tristan , si demain à pareille heure je n'ai pas découvert votre voleur de poires !

— Pâques-Dieu! Olivier, tu n'es pas médecin, et par conséquent tu n'es ni menteur, ni faux, ni vendeur de vaines paroles; ainsi, j'ai foi en toi» et te remets les

icb/GoogIc

oreilles coupées, à condition que demain à pareille heure le larron aoit livré, mort ou vif, à ma justice. »

Olivier alla rêver au plus sûr moyen de s'emparer du voleur incûnnu, et jura plus d'une fois le nom du Diable, son patron. Jacqnes Goctier, de son côté, alla préparer une de ces terribles et merveilleuses médecines qui faisaient plus de bruit que d'effet.

Louis XI, tristement préoccupé du vol de ses fruits, se souvint alors que son fits logeait dans la bassecoùr du château, et il le manda sur-le-champ pour l'interroger au sujet des poires du Bon-Chrétien. Charles de France avait encore son larcin pesant sur l'estomac et sur le cœur; il fut troublé et inquiet, lorsqu'il se trouva, seul à seul, en présence du roi, qui baisait les médailles de son bonnet et qui avait l'air de les consulter, de leur parler et de les écouter avecunsilencieux respect.

« Ouais , mon fîls ! dit Louis XI , en branlant la tête et eu examinant d'un regard scrutateur te dauphin, qui avait l'oreille basse et l'air confus. Notre-Dame de Cléry, ma bonne dame et maltresse, que je porte à mon chabeau, m'a conté tout bas de très-curieuses choses.

— Qu'est-ce, monseigneur? repartit le dauphin, en s'encourageant à observer le précepte latin du roi. Êtesvous de meilleure santé ce matin, et avez-vous reposé paisiblement cette nuit, ainsi que mes oraisons l'ont réclamé du ciel et de toute la cour céleste 7 • — Pâques-Dieu! interrompit le roi avec dépit, je me porte toujours bien , vous dis-je, et je dors mieux que vous ne faites. Mais ceci n'importe pas : il faut avouer,

icb/GoogIc

ms POIRES. 213

à l'instant même quel est celui qui a dérobé hier deux et aujourd'hui six poires du Bon-Chrétien, en mon verger?

— Vraiment, monseigneur, répondit le prince en prenant un ton cAlin et na'iT, j'ignore quelles poires et quel verger vous entendez ; je De suis point sorti du logis que vous m'avez assigné, et j'ai seulement, au déjeuner, mangé une pomme de calleville à demi gâtée et assez mauvaise, avec gros pain de seigle. . .

— Il ne s'agit pas de pommes, mais bieo de poires, monsieur, répliqua vivement Louis XI, qui n'avait pas quitté des yeux l'accusé , et si vous persistez à nier, je connais le moyen de Forcer vos refus. Pâques-Dieu ! je vous condamnerai à jeûner, au pain et à l'eau j en vous encageant dans une prison noire sous la terre.

— Oui-da, monseigneur, vous êtes le roi, et je n'ai pas la puissance de combattre vos volontés en aucune chose; donc, je subirai le jeûne, la prison, la gène, et toute autre peine, mais injustement, et je protesterai encore de mon innocence.

— Prends garde, enfant, que le mensonge lie ta langue, car je te punirais ensuite trois fois plus sévèrement, tandis que je te promets pleine et eptière rémission de ta faute si tu la veux déclarer... Notre-Dame de Cléry, ma chère maîtresse, aide-moi et conseille-moi, je t'en prie !

— J'étais certain, dit le dauphin, qui avait repris toute son assurance, j'étais bien certain que votré bonne Dame de Cléry n'aurait pas le courage de m'accuser ; je ne sais seulement pas de quelle couleur sont vos poires,

icb/GoogIc

et si je les rencontre quelque part, je vous tes rendrai, sans y avoir goûté...

— Bon! monsieur mon fîts, je suis aise que le voleur et vous ce soient deux; car j'avais fait un vœu secret à Notre-Dame d'Embrun, un vœu terrible, pour le cbàtiment du coupable. Maintenant, je le chercherai partout, ce coupable, et nePépargnerai pas, quel qu'il soit! s

IjOuîs XI fit semblant de croire «ux protestations du dauphin, qui s'était troublé plus d'une fois, qui avait rougi et pâli, aux menaces de son père, et qui se relira cependant tout fier d'avoir si bien profité de la leçon que le roi lui avait donnée ta veille. Il ne renonça point à ses expéditions secrètes dans le verger, et s'aguerrit d'avance à soutenir%n nouvel -interrogatoire accompagné de regards inquisiteurs; il railla même les craintes et les pressentiments de Colinet, qui le conjurait de renoncer à prendre ce qui restait de poires du Bon-Chrétien.

Le lendemain même, avant le jour, Charles, pourmieux tromper la vigilance des gardiens qu'on avait appostés dans la basse-cour, descendit de sa chambre, par une fenêtre basse; au moyen d'un liane levé droit en l'air comme une échelle, il se laissa glissa dans le verger, ou le guidait, de loin , au milieu de l'obscurité , l'épou' vantail blanchâtre, que le vent agitait au-dessus des arbres; il sentait son cceur battre, quoique Coltnet l'eût prévenu de la présence du mannequin , qu'il distinguait vaguement parmi le feuillage, et dont la girouette cliquetait en tournant sans cesse; il s'arma de courage, et craignant qu'on ne lui tirât un coup d'ai^iuebuse du haut des tours du ch&teau, il se mit à quatre pattes et

icb/GoogIc

arriva, en rampant, jasqu'aus deux poiriers du BoD- Gbrétien. ÂumomeDtoù il étendait la main pour prendre un fruit, cette main fut retenue par une autre main, froide comme glace , qui lui serra le bras, comme dans un étau; il eut pourtant la présence d'esprit de dompter sa frayeur, et de ne pousser aucun cri , qui pût donner l'alarme.

Hais , en se retournant avec efTroi , il se vit face à face avec l'épouvanlail, qui avait l'air de remuer la tête, en le regardant. Charles eût fait le signe de la croix si sa main droite eût été libre, car il se figura que le démon avait pri^la forme d'un vilain Turc, pour le pousser à commettre une mauvaise action : le turban des Infidèles , en effet, ne pouvait coiffer que Tesprit malin; il essaya de remuer son bras paralysé par cette étreinte glacée, il osa lixer les yeux sur les yeux, flamboyants de l'horrible fantôme, vêtu de lambeaux décolorés par la pluie et le soleil. Mais dès qu'il entendit retentir à ses oreilles UD ricanement cavometix , qui sortait de l'épouvanlail , il abandonna son bras à la main qui l'avait saisi, et baissa ses regards , de peur d'être aveuglé par les regards en feu de Satan.

c Ah, diable! murmurait une voix stridente et railleuse, quand il fera grand jour, mon ami le compère Tristan aura soin de vous attacher à ce poirier , pour remplacer les beaux fruits que vous avez emportés. Ne vous souciez pas du reste ; quand vous serez pendu , les corbeaux vous becqueteront le visage plus volontiers que cerises et raisins. Voilà quatre heures que j'attends votre venue, monsieur le voleur de poiros, et je suis à

icb/GoogIc

demi gelé de froid et d'impatience. Mais il û'est pas encore temps de rentrer au chAlel, et certes it ne Taut pas éveiller le roi notre sire, qui repose : ainsi donc, jevous prie , demeurons ici jusqu'à l'An^elus , comme deux petits saints dans une niche. Diable ! la bise a soufflé un peu rudement, et je plains les pauvres pendus qui, de nuit comme de jour, sont tourmentés et secoués par l'haleine du nord; je tremble et grelotte de n'avoir pas dormi , et monsangs'est Rgé en mesveines. Çà, compagnon, pour passer le temps , narrez-moi quelque bonne histoire , avant de clore le bec à jamais ?

— Morbieu! je suis bon d'écouter ces baiivemeries! s'écria le prince , qui s'était rassuré à la voix humaine de l'épouvantail. Holà! qui que vous soyez, je vous somme de me laisser sur l'heure, car je suis le dauphin de France !»

A ces mots, l'épouvantail IScha son prisonnier, qui s'enfuit en désordre et qui regrimpa dans les bâtiments de la basse-cour, par la fenêtre restée ouverte , qu'il referma sans songer à enlever le banc qui l'avait aidé à l'escalade. Olivier le Dain , car c'était lui-même qui avait joué le rôle de l'épouvantail, étourdi de cette fuite rapide, et mécontent de s'être dessaisi de sa proie, mais satisfait pourtant d'avoir reconnu le voleur, continua de monter la garde auprès des poires du Bon-Chétien ; les paupières larmoyantes , le nez rougi , les mains gourdes et le corps transi.

De grand matin, pendant que le dauphin racontaiten détail à Colinet la fâcheuse rencontre qu'il avait faite dans le veiner, et se flattait encore de o'étre pas décou-

icb/Googlc

LES POlftES. 217

vert, OD viQt l'avertir de se rendre auprès du roi, qui r attendait, les sourcils froncés et la menace à la bouche. . Charles, terrifié à l'aspect redoutable de son père, faillit éclater de rire au spectacle grotesque d'Olivier le Dain, encore affublé du costume de l'éponvantail de chènevière. <i Diable! monseigneur, lui dit cet épouvantai! en venant à lui d'un pas majestueux, apprenez au roi votre seigneur et père comme la bise a soufllé cette nuit , uoe bise de plein nord , piquante et glaciale? Dites , je vous prie , ne me reconnaissez-vous point , s'il vous plaît?

— Dieu m'en garde ! reprit le dauphin, jouant la surprise et s'empéchant de rire. Nous ne sommes point en carnaval, pour dresser une mascarade, messire? Vous nomme-t-ou Mardi-Gras ou Carême-Prenant? C'est offenser Dieu que de se vêtir de la sorte !

— Notre-Dame de Cléry vous inspire rameur de la vérité ! repartit Louis XI , d'un ton solennel ; écoutez l'accusation, monsieur mon fils : maître Olivier le Dain, ici présent devant nous , déclare qu'il vous a surpris, cette nuit à la maraude, en mon verger!

— Moi , je déclare et soutiendrai le contraire , répliqua le dauphin avec assurance, car je n'ai bougé de ma chambre ni de mon lit , où je dormais sans mauvaise pensée. Ce beau sire était ivre, ou bien il a rêvé, j'imagine.

— Diable ! mon bon seigneur, interrompit Olivier , vous nous la donnez belle! Quoi! la mémoire vous échappet-elle sitôt? Ne vous ai-je pas saisi et arrêté, au moment même où votre main s'avançait pour cueillir une poire du Bon -Chrétien?

Disiliz^cb/GoOglC

— Je ne sais ce que vous dites, si toutefois vous le .savez vous-même. Hier, le roi notre bon sire m'a fait une

querelle à l'égard de ces poires, que j'envoie à cent mille diables, et aujourd'hui vous venez m'importuner encore (le ces mêmes poires, que je n'ai jamais vues

— Pâques-Dieu! reprit le roi, en colère; monsienr, mon fils , si vous mentez et blasphémez, on vous percera la langue d'un fer chaud, selon mon ordonnance renouvelée de celle du grand roi saint Louis votre ancêtre. Voici maître Olivier, qui vous a vu , qui vous a pris , qui vousa parlé ? Il n'est plus temps ni pouvoir de nier...

— Diable! ne niez pas, monseigneur! ajouta Olivier, qui commençait à craindre pour ses oreilles : le banc est encore deboutcontre la fenêtre d'où vous veniez ; vos pas sont encore empreints sur la terre humide, et je vous rends enfin votre collier, que j'ai trouvé là-bas sous les poiriers du Bon-Chrétien.

— Par ma foi ! dit le dauphin, qui balbutia en recevant son collier et en feignant de l'examiner attentivement :1e voleur de poires avait donc aussi volé mon Ordre de Saint- Michel ? Je vous remercie , maître Olivier , de me te restituer; c'eàt été une grosse perte que j'aurais regrettée plus que le roi notre sire ne regrette ses poires...

— Pâques-Dieu ! je regrette fort, au contraire, mes poires, que je ne saurais retrouver ni pour or ni pour argent! interrompit le roi, dont le courroux était près d'éclater. Dépêchez d'avouer, monsieur le dauphin; c'est être trop audacieux , en vérité, que de prétendre ainsi abuser et fourber les gens!...

icb/GoogIc

— Sire, mon très-redouté seigneur, dit Charles, qui cbancelait dans sa résolution de nier avec efrronterie; s'il vous convient que je mente, en ce cas je me chargerai du vol des poires et du collier... Mais non, sire, je vous atteste que ce malin seigneur se joue et se moque de vous et de moi...

— Diable ! repartit Olivier , chancelant à son leur dans l'accusation qu'il avait portée contre le dauphin :je m'excuse de vous pousser à cette extrémité, monseigneur. . . Oh ! diable ! dit-il , en se ravisant et en changeant de visée : je commence à croire que monseigneur est vraiment innocent, mais je soupçonne le véritable larron , et celui-là , du moins, wra bon à pendre. »

Olivier le Dain , avec l'approbation du roi , ordonna d'amener Colinet, et il y eut un intervalle d'attente et de silence , pendant lequel Louis XI , Turîeux d'avoir si longtemps souffert que son fils lui tint tète et lui résistât, sentait s'aniasser et gronder sourdement sa colère , comme un orage lointain; il prenait à témoin chacune des images de son bonnet , que le voleur de poires avait bien mérité un châtiment exemplaire. Il manda son prévôt Tristan l'Uermite, qui arriva, une provision de cordes à la main , tout préoccupé de la besogne qu'il avait à Taire, ce jour-là. Colinet le suivit de près et vint , en frémissant , s'agenouiller devant le roi, qui le reconnut, lui sourit en clignantde l'œil , et qui conserva cette disposition bienveillante , tandis que son compère Tristan, sur Tavis d'Olivier, préparait un ncèud coulant, avec un calme solennel.

e. Pâques-Dieu! mon cher fils, dit gaiement Louis XI -à l'aocien marmiton, tu as donc abjuré les vœux de so-

icb/GoogIc

briété, depuis que je t'ai éloigné de la broche, que ta tournais de si gentille façon? Tu parles d'or, et tu trafiques de plomb? Il te souviendra d'avoir mangé mes poires , petit coquin. . .

— Ayez miséricorde, mon doux seigneur, répondit Colinet en versant des larmes; je n'ai mangé que des poires d'angoisse et d'amertume, depuis que je suis né, orphelin sans fortune et sans espoir. Je ne me reproche aucun méfait envers votre sacrée majesté ; mais la grande fureur que vous montrez contre moi me cause un grand chagrin !

— Par la croix où fut attaché le mauvais larron ! s'écria gravement Tristan l'Hermite , n'est-ce pas ce petit compère , qui se riait de moi alors que je menais un patient à l'échelle du salut ! Çà, mon mignon, je t'enseignerai bien à rire d'une autre façon.

— Vite et tôt confesse ton péché de gourmandise et de vol.' reprit vivement le rot , en lançant un regard irlité sur Colinet et s'agitant sur son siège; c'est toi qui cette nuit fut surpris par maître Olivier; c'est toi qui □surpas le nom et le collier du dauphin ; c'est toi qui Gs le coup?

— Hélas! mon doux seigneur, répliqua Colinet d'un air résigné, si mon gentil dauphin de France a déclaré que ce fut moi, assurément je ne le démentirai point; je me livre donc à votre justice et clémence; il en sera ce que vous voudrez!

— Merci , ma bonne Dame de Cléry ! tu m'as fait découvrir te voleur de mes poires et de ma santé l dit le roi , qui s'apaisa tout à coup. Oh l'abominable pécheur! il a pro-

ie b/Goo^lc

fané les Truite du Bon-Chrétien!... Tristan, mon compère, va-t'en pendre ce larron entre mes deux poiriers.

— Hélas! mon doux seigneur, reprit Colinet en s'agenouîllant devant Louis Xï, qu'ai je fait, pour être pendu? Néanmoins, je ne nierai pas le vol; oui, j'ai commis la feute qu'on reproche à mon honoré maître le dauphin ; j'ai cueilli, j'ai mangé les poires, qui, par ma foi! n'étaient pas trop mûres et succulentes. Mais cela vaut-il d'être pendu? N'est-il pas de moins rigoureuses peines? 0 mon redouté seigneur, faites-moi plutôt mourir d'indigestion?

— Dis, mécréant, répondit le roi, qui ne goûta pas la plaisanterie, es-tu complice de quelque ennemi de ma -couronne? Voulais- tu m'ôter la santé et abréger mes jours, en pillant ces saintes poires qui me doivent guérir? Dis, scélérat, ne veux-tu pas renoncer à ton butin , pour que je pardonne? Rends les poires, méchant, rends-les!

— Comment, monseigneur? disait le dauphin, luttant contre un aveu que devait entraîner le torrent de ses pleurs : est-il vrai que ce pauvre Colinet sera misa mort, comme nn assassin? Grâce pour lui et pour moi, sire! Le grand roi Charlemagne eût prononcé un jugement plus juste !

— Mon ancêtre le grand roi Charlemagne n'était pas malade, commejelesuis, répondit froidement Louis XI. Or çà, petit, ajouta-t-il en se tournant vers Colinet, les condamnés à mort n'ont pas droit d'être confessés et absous; mais je veux bien écouter ta confession et te donner mon bonnet à baiser, v

Colinet et Tristan croyaient, l'un et l'autre, que le roi voulait que l'arrêt s'exécutât. Le premier, toujours age-

icb/Googlc

nouille, se décidait à subir son malheureux: sort, plutôt que de dénoncer son ami , qui cachait un profond désespoir; le second contiouait tranqu corde, qu'il avait mesurée d'aboi vita Colinet à le suivre , Golinet , qui se recommandait à tous les saints du testant de sod iDnocence , te daupi arrêta son camarade , qu'on menait le genou devant son père :

(t Sire , dit-il d'un air modeste el an roi ne saurait permettre l'injus Colinet s'en aille sain et sauf, et qui plisse sur moi son ofBce, car je su vous certifie !

— Neoni, monseigneur, répliqu dans son dévouement à l'égard de s seul qui ai droit au châtiment, p poires et tes ai mangées en cachel gneur, ajouta-Mlens'adressantau i disputer ce qui m'appartient, attei être le seul coupable; donc, nevouscomme un vilain, aRn de me sauvei

— Colinet, cessez de mentir à vg pour vous la peine qui me revient.

sieur, et m'obéissez! Je veux qu'on me pende, et je serai pendu, ne vous déplaise, pour TobservaDce des lois du royaume.

— Pdques-Dieu ! s'écria le roi , en se pâmant de rire : j'ai deviné le véritable coupable et j'ai vaincu l'audacieux mensonge de monsieur mon fils. Tristan, mon compère, va

icb/GoogIc

Dig,l,z.cbyG0Oglc

Di„i„«b,Googlc

chercher d'autre besogne ailleurs ; c'est moi qui me charge de punir ces deux complices.

— Diable! monseigneur, remarqua Olivier, ce petit garçonnet s'est montré loyal et fidèle serviteur du dauphin. Certes, au besoin,'je me dévouerais de la sorte, pour votre majesté très-chrétienne. Je sollicite de vos bontés sa récompense...

— La vôtre, maître Olivier, interrompit le dauphin avec ressentiment, sera, tôt ou tard, dedevenir l'épouvantai! des criminels.

— Pâques-Dieu! Charles, mon ami, reprit le roi à qui cette saillie ne déplut pas, je ne te connaissais pas pareille science de menterie. Qui donc te gouverna si doctoralemontdans cette voie perverse?

— Vous-même, s'il vous platt, monseigneur; vos leçons m'avaient bien profité, et je me rangeais ainsi à votre Évangile : Qui nescit dissimulare nescit regnare.

— Holà ! monsieur, reprit le roi un peu confus, le précepte est beau et louable, en temps et lieu ; mais, pour le mettre en pratique, vous n'êtes pas encore roi régnant, ce me semble.

— Hélas! sire, dit Colinet, tremblant que l'éclair parti des yeux du roi ne rallum&t la Toudre : ces poires, que vous vantez tant, sont dures et de peu de suc; je vous conseille de les manger cuites, accommodées d'eau-rose, de miel et d'épices : vous pouvez m'en croire, puisque j'ai usé de la recette.

— La gourmandise est la lèpre de Tâme, reprit Louis XI en remettant son bonnet :jete renvoie cuisinier en mes cuisines, et te charge spécialement d'apprêter les

icb/GoogIc

poires du Bon-Chrétien ; mais auparavant , pour corriger le mensonge de M. le dauphin , j'ordonne que tu demeures pendant deux, jours sans boire ni manger , attaché à l'une demes jf/tet(es, danslacourduchàtel. »

Charles VIH, en succédant à Louis XI, l'année suivante, avait heureusement oublié le précepte latin de son père; mais il se souvint d'Olivier le Dain, qui fut pendu , haut et court, suivant la prophétie du dauphin.

icb/GoogIc

Di„i„«b,Googlc

Séparet le bon grain ie rirrait.

Dig,l,z.cbyG0Oglc

François I'' avait rapporté îl^Espagoe, où il resta dix mois prisonnier après la défaite de Pavie, des goûts moins belliqueux, mais non moins dignes d'un grand roi : son penchant pour les lettres et les arts sembla, en effet, se développer et se manifester avec plus d'éclat dans les seules années de paix ou de trêve que lui accorda Fem' pereur Cbarles-Qutnt, dont il devaitépouser la sœur, Éléonore d'Autriche, en 1530,commepourregretterdavantage sa première femme, la bonne et pieuse Claude de France, Il aimait.et cultivait la poésie; il encourageait les œuvres littéraires en tous genres, pensionnait les savants de tous les pays, augmentait de manuscrits précieux et d'éditions rares la célèbre Bibliothèque du roi, fondée par Charles V, et créait le Collége-Royal pour l'enEcignement des langues anciennes; mais sa protection, si favorable aux

icb/GoogIc

lettrés, était plus directe, plus intelligenle et plus généreuse pour les artistes, qu'il appelait d'Alieniag:Qeet d'Italie auprès de lui : le Rosso, le Primatice et Léonard de Vinci étaient ses peintres ordinaires; Benvenuto Gellini était son statuaire et son orrèvre. Il édifia, ou restaura, ou em> bellit, avec une incroyable magniGcence , unequantité de châteaux et de maisons de plaisance, où il tenait sa cour. De là est venu peut-être le fameux proverbe Bâtir âet châteaux en Espagne, pour rappeler les innombrables projets de b&timents que le roi avait rêvés durant sa captivité à Madrid. Mais de toutes ses résidences royales celle qu'il agrandit et décora de préférence, celle dont le séjour lui était le plus agréable , ce fut le château de Fontainebleau, situé dans la forêt de Bière, à quatorze lieues de Paris.

Louis VII avait dédié, enll69, unechapelle àla sainte Vierge, dans cet endroit sauvage, environné de forêts; Philippc-Augusteajoutaseulement àla chapelle une grosse tour, pour y loger, quand il allaitchasser dans le parc, clos de murailles. Saint Louis, en revenant de la croisade, ne manqua pas de visiter souvent le manoir de Fontainebleau : il y avait transplanté un couvent de religieux de la Rédemption des Captifs, et il se plaisait beaucoup dans cette solitude agreste, qu'il nommait ses déserts. Les rois ses successeurs imitèrent sa prédilection pour ce beau domaine, qu'on appelait alors Fontaine-fi/audou Fontainebelle-eau, àcause d'une source intarissable qui fournissait les plus belles eaux à Fornement du parc. François I" était fou de la chasse, et nulle part il ne trouvait à satis faire sa passion favorite , mieux qu'à Fontainebleau. Il

3vGooglc

renchéril donc encore sur la prédilection de ses ancêtres pour cette maison de plaisance; il la reconstruisit de fond en comble , et il lui douDa de tels accroissements, que le château devait contenir cinq appartements royaux doubles f chacun ayant sa galerie , son jardin et ses dépendances. Le Rosso, surnommé Maître Rotix, fut créé surintendant des bâtiments , et le Primatice eut la direction de tous les ouvrages de sculpture et de peinture. Pendant TeKpace de six ans, on ne cessa de bâtir, avec une incroyable activité , sans économiser l'argent ni les bras , de sorte qu'en 1 532 , vers la fin de septembre , ta cour vint s'établir, pour la première fois, dans le château à peine habitable, puisqu'on n'avait pas achevé tes travaux de décoration intérieure, qui furent continués sans interruption , sur les mêmes plans, jusqu'au règne de Henri IV.

Hebri de France, duc d'Orléans, accompagnait partout le roi, son père, qui le préférait à ses deux frères, heureux qu'il était de retrouver chez ce prince quelques brillants reflets de son caractère aventureux et chevaleresque. Le duc d'Orléans avait donc suivi François I" , qui emmenait à Fontainebleau les seigneurs et les dames, pour leur donner le plaisir de la vendange et de la chasse, et pour voir les embellissements qu'il avait fait exécuter à la fois dans les cours du Donjon et de la Fontaine. Le dauphin François, qui mourutquatreansplus tard, d'une manière tragique et mystérieuse , avait été couronné duc de Bretagne, au mois d'août précédent; Charles, ducd'Angoulëme,troi8ièmefllsduroi, et les deux princesses, Madeleine et Marguerite, étaient restés au château de Sain t-Germais-en-Laye, qu'on commençait à reconstruire à grands

icb/GoogIc

fi-ais, en mène temps que Chambord, Follembray et Villers-Cotterets.

Henri de France , né le 31 mars 1519, étant allé , avec son frère aloé , servir d'otage à Gharles-Quînt , pour remplacer le roi, prisonnier en Espagne, où ils furent retenus quatre années , son éducation avait été interrompue et tout à fait négligée durant ce long exil , mais il possédait, à l'instar de son père , un sentiment exquis et instinctif des beaux-arts. Malgré sa complète ignorance, malgré son insouciance naturelle , il composait de jolis vers et recherchait la société des poètes. Le maréchal Anne de Montmorency , qui avait été placé auprès de lui comme gouverneur, depuis son bas âge, lui avait communiqué l'émulation de la gloire, et s'était préoccupé surtout d'exciter son ardeur belliqueuse , en lui apprenant ta science des armes, par les joutes et les tournois. C'était donc pour Télève de ce grand homme de guerre une jouissance parfaite que de pousser un coursiar au galop, de mener un destrier à courbettes, de rompre des lances et des épées, de voir briller Tacier en éclairs et d'entendre le fer retentir contre le fer. Par suite de cette éducation bruyante et guerrière, le prince se voyait entouré d'une bande de jeunes gentilshommes, grands donneurs de coups, grands chercheurs de plaies et bosses, querelleurs et batailleurs, très-braves, du reste, mais très-méchants garçons; le danger de leur société résultait moins des mauvais conseils que des mauvais exemples, car le petit prince s'étudiait à les prendre pour modèles, et le plus débiuché, le plus téméraire , le plus indiscipliné de tous, Gilles Castelnau-Chalosse, d'une an-

icb/Googlc

cieDoe famille de Gascogne, était devenu son Tavori par cela seul qu'il lui orfrait sans cesse quelque nouveau sujet d'-étoaDement et d'amiralîon. La folie a plus de séductions que la sagesse, et le vice à la cour, pour se faire accepter et pardonner, emprunte tantôt des airs de grandeur, tantôt des déguisements frivoles ou ingénieux.

Casteinau trouvait un contraste austère et vertueux dans son émule et son compagnon d'armes, Gabriel de Lorges-Montgomery fils du sire Jacques de Lorges, capitaine de la garde écossaise, lequel prétendait être issu des illustres Montgomery d'Angleterre. Ce gentilhomme , âgé de vingt ans , avait autant de courage que Casteinau, mais avec plus de sang-froid et moins d'étalage; il était révenr et silencieux jusqu'à la paresse : l'été il passait la journée nonchalamment étendu sous la feuillée; l'hiver il ne bougeait du coin du feu; les railleries n'avaient aucune prise sur sa placide philosophie, et s'il écoutait volontiers, il ne répondait pas sans peine; cependant, à la sollicitation du roi, qui appréciait ses qualités solides , il s'était attaché à la personne du prince , qui l'estimait et le détestait à la fois, au point d'être jaloux de sa force et de son adresse dans l'exercice des armes-, bientôt cette jalousie se compliqua d'une espèce de rivalité.

Les gentilshommes qui composaient la maison du duc d'Orléans avaient la plupart atteint l'âge d'homme , et comme ils se piquaient d'être déjà fidèles aux usages de la chevalerie , ils s'étaient donné chacun une belle dame à servir, en s'eflbrçant de se faire remarquer d'elle et de se rendre digne d'obtenir sa main un jour. Henri de France, qui ne comptait pas encore quatorze ans, voulut

3vGooglc

238 LE T01IRN0[,

pourtant, à leur imitation, choisir aussi une dame, dont il portât les couleurs , et dont il se déclarât le serviteur ; c'était là un pâle et dernier reflet de la chevalerie du moyen âge, que le roi avait essayé de remettre en honneur sous son règne.

Le jeune prince jeta donc les yeux sur Diane de Poitiers , veuve de Louis de Brézé , comte de Maulevrier et seigneur d'Anet, grand-sénéchal de Normandie. Cette dame, dont la beauté extraordinaire avait longtemps fait l'admiration de la cour, était encore l'ornement de cette cour brillante, où le roi cheyalter se faisait un devoir de maintenir les lois et les usages de l'aDcienne chevalerie; mais ses trente-deux ans, qui n'avaient pourtant pas marqué leur empreinte sur son charmant visage, semblaient un obstacle propre à repousser un enfant, dont elle eût été la mère. Diane, par caprice, par ambition peut-être, se prêta de bonne grâce à ce qu'elle regardait comme un aimable badinage, sans portée et sans conséquence; elle parut flattée des sentiments qu'elle inspirait à un fils du roi et elle ne refusa pas de recevoir les hommages respectueux et tendres de ce chevalier de treize ans, que François I" lui-même encourageait à servir les dames. Cependant elle ne croyait pas pousser bien loin cette plaisanterie de cour, car elle n'attendait que la fin de son deuil conjugal pour épouser en secondes noces, malgré une grande dilTérence d'âge, Gabriel de Montgomery, qu'elle avait distingué, à cause de son mérite personnel plutôt qu'en raison de son rang et de sa fortune, entre une foule de prétendants plus nobles, plus riches et plus beaux.

LE TOURNOr. 233

Un soir, Henri occupé à rimer des vers en l'honneur de sa dame, d'après les leçons du célèbre poëte Clément Marot, se promenait lentementsur la terrasse, qui bordait la façade du cfaàleau, dans le grand jardin du Roi. La ressemblance du prince avec son père était déjà fort remarquable , mais il avait les traits moins forts et surtout le nez moins proéminent que François I"; d'ailleurs, sa figure maigre et pâle, où respiraient la douceur et la noblesse, n'était pas encore allongée par une barbe pointue. Ilavait seulement des moustaches naissantes, plus blondes que sa chevelure épaisse, lisse et parfumée, qui tombait droite a la naissance du cou. Son front, élevé et large, accusait une vaste capacité d'esprit; quant à sa taille bien prise, à son buste bien cambré et à ses autres avantages corporels, ils étaient mis en relief par l'élégance de son riche costume à l'espagnole : un chapeau de velours . noir, relevé des bords, lui couvrait l'oreitle gauche et balançait deux plumes blanches ondoyantes par derrière ; une fraise à petits plis empesés encadrait son cou et sortait de son pourpoint en satin noir, par-dessus lequel flottait un manteau de velours bleu, fourré d'hermine ; son haut-de-chausses, en tricot de laine blanche, ne s'arrêtait pas au genou , mais descendait jusqu'à ses bottines de cuir verni, comme pour faire mieux ressortir la perfection des formes de ses jambes, qui se dessinaient sous ce tissu souple et élastique. Les couleurs blanche et noire, qui caractérisaient le costume du prince Henri , étaient celles que portaient les veuves et par conséquent Diane de Poitiers; quant à l'azur et à l'hermine, ils formaient lesattributs distinctifs des enfants de France.

icb/GoogIc

« Par la morbieu 1 s'écria le prince , qui venait d'avoir ta main meurtrie par ud caillou qu'on lui lança d'un bocage voisin, c'est toi, Vilcouvio, qui me jettes des pierres? Attends, mon compère! je te vais donner une ample aumône de chiquenaudes et de nazardes!... Le traître nous assassinerait , mes frères et moi , pour être dauphin ! Prends garde à toi, Vilcouvin,je te ferai sur les épaules un manteau de pourpre, à coups de verges! Oh ! le méchant, qui n'ose faire le mal en face, et qui se cache toujours, de peur du châtiment ! j>

Les branches des arbustes s'agitèrent, comme au souffle du vent; mais Vilcouvin ne se montra pas. On entendit une voix qui chantait, en bégayant, sur un air plaintif et monotone : C'ett moi qui' suis le vrai dauphin. Henri lit taire, par ses huées , le chanteur invisible , qui s'éloignait rapidement.

Ce Vilcouvin était un orphelin, italien ou suisse, trouvé sur le champ de bataille de Marignan , au milieu des morts et des blessés. François I*^ à qui ses soldats victorieux l'avaient apporté tout couvert de sang, le fit élever près de lui ; mais la raison de ce pauvre enfant n'avait jamais été saine, car il se persuada qu'il était llls du roi : il répétait cela sans cesse, et tout le monde le regardait comme un fou malfaisant. François I*' avait poussé la bonté jusqu^à le doter d'une somme de' deux cent mille écus, et Vilcouvin en amassait la rente avec une sordide avarice. C'était une sorte de monomanie , qui le portait à compter sur l'héritage de la couronne de France, et l'astrologie judiciaire, à laquelle il s'adonnait avec autant de confiance qued'aveuglement,

icb/GoogIc

l'avait amené à ne plus douter de ses chances à la succession royale; voilà pourquoi il haïssait si tenacement les princes, et particulièrement le duc d'Orléans, qui lui avait d'abord témoigné une véritable amitié de frère.

a Monseigneur ! dit Casteinau , qui cherchait Henri de France et qui, du plus loin qu'il l'aperçut, lui lit signe d'accourir. Songez-vous à entrer dans l'ordre des Ermites? Quoi ! vous quittez la compagnie pour demeurer solitaire , à l'ombre du soir ! N'est-ce pas quelque pénitence que vous a imposée votre confesseur, monseigneur l'évèque de Mâcon ?

— Non, mon compère , reprit le duc d'Orléans , qui distribuait avec profusion le titre de compère aux plus grands aussi bien qu'aux plus petits; je suis venu ici pbur mieux composer une ballade, à l'intention d'une grande dame, queje ne nommerai pas, s'il vous plaît.

— Remettez la ballade dans le fourreau et dégainez l'épée, monseigneur. Mais éloignons-nous, pour empêcher qu'on ne nous entende conspirer, quoique sa majesté soit retournée à Paris ce jourd'hui même : descendons de la terrasse et allons vers les ormes?

— Oui-da , mon compère , il semble , à tout ce mystère, que vous avez un secret d'État à me révéler. De quoi s'agit-il, maître Casteinau? Serait-ce un beau duel à mort , que je désire voir, plus qu'un pas d'armes de cérémonie?

— Tronc de Dieu ! un duel à mort ne vous divertirait pas tant, je vous jure ! C'est aussi un plus merveilleux spectacle, auquel vous serez acteur vous-même, jouant de la lame et battant du fer. Vraiment ! on payerait cette

icb/GoogIc

comédie-là d'une pinte de bon sang ou d'un doigt de la main.

— Certes , mon compère , dit le prince , est-il question .de quelque chasse au sanglier ou bien au loup? Est-ce plutôt que vous auriez résolu de dresser une embuscade aux bandits qui s'assemblent d'ordinaire aux Pierres des Sablons? Je serais bien joyeux de tuer leur capitaine.

— L'entreprise est moins sinistre, tronc de Dieu! Les bandits sont des gens qui tuent et qu'il faut tuer. La rencontre sera moins périlleuse : nous allous en nombre, et sans musique, combattre et dévaliser les laquais, qui s'en reviennent la nuit des Pressoirs du Roi, à moitié ivres, chantant leurs prouesses, et prêts à ferrailler. »

Le duc d'Orléans avait entendu plus d'une fois raconter ces expéditions nocturnes des gentilshommes contre la valetaille, qui était encore en ce temps-là autorisée à porter l'épée. Il profila donc de l'absence du roi sou père pour se mettre de la partie avec les seigneurs les plus braves et les plus fous de la cour.

Les Pressoirs du Roi étaient situés au delà deMoret, de l'autre côté de la Seine , à une lieue de Fontainebleau ; quelques cabanes de vignerons y formaient un village, lorsque François I" passa l'eau, à cet endroit, pour suivre le cerf; il se trouva si altéré, qu'il goûta le vin du crû et lui accorda des éloges exagérés par la soif; en reconnaissance , il acheta , sur le bord de la rivière, trois cents arpents de vignes, qu'il eut la précaution de renouveler avec des plants de Grèce et de Gascogne , et Gt construire , par ses architectes , un grand bâtiment en pierre, orné de son chiffre couronné et de la salamandre.

3vGooglc

qu'il avait adoptée cornme emblème. Dans ce bâtiment fureat établis des pressoirs et des celliers; le vin des environs étant anobli pourainsidire, sans devenir meilleur, lescourtisansencouragèrent la culture du raisin, qui était excellent sur la treille, et plusieurs belles maisons de plaisance se groupèrent autour des Pressoirs du Roi; c'est ainsi que commença la vogue du raisin de Fontainebleau. Les vignerons du pays s'obstinaient à faire du vin, et les nombreux, domestiques, qui suivaient la cour, se donnaient rendez-vous, pour boire dans les caves, où l'absence de toute police amenait les plus grands désordres.

Les gentilshommes , qui s'en allaient en guerre contre les laquais, se dirigèrent, au nombre de cinquante, à cheval, vers le Port-à-l'Anguille, où était le bac qui servait à traverser la Seine ; vêtus d'habillements sombres et armés de bonnes épées, ils marchaient au pas, dans les routes étroites de la forêt, qui n'était pas encore régulièrement percée et aménagée; ils s'entretenaient, à voix basse, du plaisir qu'ils auraient à disperser et à poursuivre les buveurs effrayés. Le ciel était sans lune et sans étoiles ; les arbres séculaires, dont la puissante végétation n'avait jamais redouté la cognée, entremêlaient leurs branches touffues et formaient une voûte épaisse de feuillée.

Nos coureurs d'aventures s'arrêtèrent sur la lisièredu bois, attachèrent leurs chevaux dans les fourrés et se rangèrent en cercle devant un grand feu, qui jetait de vives clartés au fond des clairières, et rougissait de ses reflets le courant de la rivière. L'air froid et humide

3vGooglc

tle la Duit iour Qt maudiro une attente de trois heures, durant lesquelles ils n'eurent pas d'autre disti'acUon que des plaisanteries et des récits de duels et de bataille, au pétillement des branches sèches qu'ils jetaient dans le brasier Tumeux. Chacun contasesexploits, vrais ou faux; Castelnau eut les honueurs de ce défi de vantardise, en sa qualité de Gascon; Henri, seul, qui s'attristait de n'avoir pas encore à citer un éclatant coup d'essai de bravoure, se tint coi et muet.

Enfin, vers neuf heures du soir, de^ chants et des voix s'élevèrent de la rive opposée, où se promenaient les clartés jaunes et douteuses des fallots et des lanternes. A ce signal, on se hâte d'éteindre le feu et d'en cacher les dernières lueurs avec des manteaux; on abandonne sans bruit la lisière de la forêt; on s'enfonce en plein bois, on s'embusque derrière les broiissailles et les troncs d'arbres : chacun se prépare en silence àl'attaque. Cependant le bac, qui transporte d'un bord à Tàutre les joyeux compagnons de ta bouteille, vient d'être amarré par les bateliers, et sur une planche tremblante, les passagers s'élancent à terre , pèle-méle , avec des cris , des hoquets, des bâillements, des rires et des chansons; ils se rangent eu double file, avant de s'engager dans les bois, pour retourner au château de Fontainebleau, et les plus fier-à-bras, -mettant flamberge au vent, font mine d'éclairer la route et de protéger la compagnie ; ils s'avancent, d'un air délibéré, mais d'un pied peu sûr, en continuant leurs insolences et leurs propos bachiques. Tout à coup ils sont entourés, pressés, assaillis par des gens masqués, qui leur ordonnent de rendre les armes

icb/GoogIc

et de livrer leur bourse : c'est une raêiée, une cohue; mélange de provocations et de prières, cliquetis d'épées, clameurs de triomphe et d'eiïroi , fuite et poursuite.

<c La corde aux contrebandiers! criait à tùe-téte Castelnau , qui Taisait sauter les épées des laquais , avec une adresse singulière. C'est donc vous, méchants, qui saccagez le gibier du roi notre sire? Tronc de Dieu! Nous vous traquerons comme des bêlas féroces; nous vous égorgerons comme des veaux , nous vous dépouillerons, comme vous égorgez et dépouillez tes cerfs de la chasse royale. Lâches et vilains, il vous en coûtera de ceindre l'épée , qui n'appartient qu'à la noblesse !

— Messeigneurs, répétaient les valets, faites-Dous grâce! Êtes-vous des lansquenets ou des Égyptiens! Pour Dieu I ne nous tuez pas ! Nous avons la conscience plus chaînée de viandes et de vins , que d'indulgences ! . . . IVIais, si vous prétendez nous réduire au désespoir, nous ne céderons pas, sans coup férir et il y aura du sang versé. Par la livrée du diable! nous bataillerons jusqu'à demain!... Vous verrez bien que nous ixe sommes pas des braconniers, messeigneurs! Alarme! Que vous semble de cette escrime? A nous, les amis! la canaille sera du côté des vaincus : ferme , poussons ! j>

Un éclair de courage avait rallié seulement quelques laquais , qui , échauffés par la boisson , plus gueux et plus hardis que leurs camarades , s'appuyèrent contre des arbres et s'efforcèrent de résister aux agresseurs ; mais la plupart des ivrognes, qui avaient la bourse aussi pleine que l'estomac , songèrent à la sauver et se dispersèrent dans les taillis; ceux qui faisaient une résistance

icb/GoogIc

210 LE TOCRNOE.

obstinée se lassèrent de ferrailler et demandèrent quartier, en se jetant à genoux. On ne leur 6t aucun mal, mais on les soulagea du poids de leurs valises, de leurs escarcelles, de leurs ceintures et de leurs armes ; puis on les somma de s'éloigner, sans regarder derrière eux, bous peine de mort ; quelques-uns étaient légèrement blessés , et tous , dégrisés par la peur, se félicitèrent d'en être quittes à si bon marché , croyant avoir eu affaire à des voleurs, très-communs à cette époque, oîi des bandes de soudards étrangers désertaient l'armée et parcouraient les campagnes, pour détrousser les passants et piller les châteaux , en commettant toutes sortes de crimes.

Quand tes laquais eurent été renvoyés ainsi, honteux de leur défaite, les jeunes seigneurs itèrent leur masques de velours noir et se partagèrent le butin , avec de bruyantes acclamations. Le duc d'Orléans s'était jeté , comme un Uon , au plus fort du combat, et avait désarmé un grand, escogriffe de fauconnier, qui rapportait en triomphe une breusse on broc, rempli de vin nouveau; cette liqueur, que l'ivrogne avait longtemps et vaillamment défendue , avec la précaution d'en répandre le moins possible, fut aussitôt distribuée à la ronde, auprès du brasier qui enveloppait d'une fumée opaque les héros de la fête ; un jambon et une houlargue, espèce de saucisse farcie d'oeufs de poisson salé, se trouvèrent à propos parmi les dépouilles des vaincus et une collation frugale, animée de la plus folle gaieté , répara les forces des vainqueurs. Henri , qui pouvait se vanter d'avoir mis par terre au moins trois laquais y prenait plaisir à cette vie de hasards et de conquêtes. Le contenu des bourses.

icb/GoogIc

c'est-à-dire quelques testom d'argent, quelques écus d'or, beaucoup de patars et de menues monnaies de cuivre, les armes, les boucles, et même les capes, les chapeaux et les gauls , tombés au pouvoir des gentilshommes, avaient été tirés au sort, comme des trophées de victoire : te duc d'Orléans lui-même se montra tout 6er de porter la ceinture d'un maraud qui était trois fois plus gros que lui , et se coifTa d'un bonnet gras surmonté de trois vieilles plumes qui n'avaient plus d'autre couleur que celle d'une affreuse saleté.

Tout à coup un chien, que Castelnau tenait en laisse, se mit à hurler et à s'agiter; il rompit sa chaîne et s'élança vers UD buisson, où des plaintes humaines se joignirent à ses furieux aboiements. Les gentilshommes s'imaginèrent naturellement que quelqu'un s'était caché là pour les reconnaître, et, irrités d'avoir été épiés, ils proférèrent à haute voix de terribles menaces , qu'ils feignirent de vouloir exécuter, tandis que les plus notables d'eatre eux remettaient leurs masques ou restaient à leur place , en se couvrant le visage avec leurs mains. Les premiers, qui allèrent en avant, dégagèrent un homme, quelechiea avait terrassé et saisi àla goi^e; les refletsde la flamme du foyer permirent de distinguer le personnage qu'on venait d'arracher à la mort. Ce n'était pas un laquais, carilporlaitleshabitsd'un soldat, sans armure; onle tinta distance desseigneursqui environnaient le duc d'Orléans , pour empêcher que le prince ne fût reconnu , et quand on eut tiré cet homme de la position critique où il se trouvait, on l'interrogea sur les motifs de sa pr<^seace mystérieuse en cet endroit : il refusa de répondre.

icb/GoogIc

8 TroDC de Dieu ! cria de loin Castetnau , si ce malotru ne veut pas nous satisfaire d'une parole honnête, il faut le condamner à un silence perpétuel. Pendez-le , enfants ! c'est un tratneur de rapière, un oiseau de nuit ; pendezle, sans procès! Voici l'arbre , voilà la corde!

— Oui, ma foi, répondit une voix enrouée, pendezmoi , messires , pendez ! Nous saurons demain le beau supplice qu'on vous rendra, pour la peine. Oli! vraiment, messires, je voudrais me voir pendu, pour vous apprendre à vivre !... Faites donc à votre aise, et pendezmoi!

— Par le ciel ! dit un gentilhomme qui n'aimait pas la raillerie, c'est un audacieux brigand , qui nous défie de le payer, suivant ce qu'il vaut! Messieurs , je suis d'avis de le satisfaire et de lui accorder la pendaison, qu'il demande.

— Pendez! Je ne Tempècherai pas, repartit l'inconnu; je me moque d'être pendu , pourvu que vous le soyez aussi en représailles ; alors on verra qui de vous ou de moi fera la plus laido figure au gibet. Çà , messires , essayez comment on pend un homme de ma naissance , je vous prie ! »

Cette voix éraillée et sourde n'était pas étrangère à la plupart des seigneurs, qui l'écoutaient en se concertant tout bas; quelques-uns d'entre eux, que le faux soldat étonnaitparsonarrogante assurance, voulurentau moins l'effrayer et lui passèrent une corde au cou , en se cachant pour rire; mais l'imperturbable inconnu, qui prenait la chose au sérieux, insistait pour qu'on le pËndil, par curiosité, disait-il , et se réjouissait presque, d'avance.

icb/GoogIc

LE TOURNOI. 2i3

do l'embarras qu'il léguerait aux exécuteurs de sa pendaison. Castelnau, impatienté de l'eDlétement de cet original, qui se fût laissé mettre à mort plutôt que de décliner son nom, se glissa par derrière et reconnut Vilcouvin sous ce déguisement. Il n'osa pas exercer des rigueurs contre un favori du roi, et lui ayant bandé les yeux avec un mouchoir, il le lia au pied d'un arbre, et commanda la retraite en silence; les gentilshommes brûlèrent une partie du butin, qu'ils ne voulaient pas emporter, puis remontèrent en selle et rentrèrent au château.

« Oh! vous voulez savoir qui Je suis? criait Vilcouvin, attaché à son arbre ; par le corbieu ! vous le saurez oui, vous le saurez j messires, je vous jure! Mais que ne me pendiez-vous, s'il vous plait?On vous eût appris à pendre les gens de ma condition : je suis le vrai Gis du roi votre sire! ■

Le lendemain matin , Diane de Poitiers , qui revenait de visiter la maison qu'elle Taisait bâtir à Élampes , vis-àvis l'église Saint-Basile, voulut aller faire ses dévotions à la chapelle d'un vieil ermite qui vivait dans la forêt de Fontainebleau depuis plus d'un demi-siècle; elle avait été forcée de quitter son coche , lourde voiture de voyage qui ne pouvait passer dans les sentiers de la forêt ; elle était montée à cheval, et, suivie de ses gens, qui marchaientà pied autour d'elle , l'épée ou le bâton à la main, elle Gt une longue traite, qui la conduisit, à son insu, du côté des Pressoirs du Roi. On s'était trompé de route et l'on se trouvait bien loin de l'ermitage.

On entendit, à distance, des cris plaintifs sortir des halliers; Diane envoya ses serviteurs à la découverte :

.vGoogIc

ils raDieaèrent VilcouvïD , tremblaot de Troid et de ièvre. Celui-ci raconta , en détail , à sa libératrice , par suite de quelles circonstances il avait passé la nuit dans les bois , où les gentilshommes l'avaient abandonné; il oublia les transes qu'il avait éprouvées et tes dangers qu'il avait courus, pour regretter qu'on ne l'eût pas pendu , comme on avait osé Ten menacer ; il révéla te guet-apens dont les laquais avaient été victimes , et il s'appesantit beaucoup sur ta participation du duc d'Orléans à ces actes de violence coupable. Diane excusa de sou mieux le jeune prince, en rejetant tous tes torts sur tes gentilshommes qui l'avaient entraîné; elle obtint, à force de prières, que Vilcouvin ne demanderait pas justice au roi et garderait un secret aussi grave; ta promesse qu'elle lui fit d'une grosse somme d'argent triompha de la haine et de la vengeance. Vilcouvin espérait bien retrouver l'occasion de prendre sa revanche.

Montgomery, qui ta veille au soir avait cherché inutilement le duc d'Orléans daustous les coinsdu château, s'était douté de quelque nouveau tour de Castelnau ; il ne tarda pas à connaître la cause de l'absence du prince , qui ne rentra que dans la nuit. Les laquais, qui revenaient des Pressoirs du Roi, en assez triste état, savaient bien à quels adversaires ils avaient eu affaire ; mais ils n'osèrent pas se plaindre d'avoir été battus et volés par des princes et des seigneurs, car le prévôt de l'hôtel, qui exerçait une autorité arbitraire sur tous les commensaux et habitants du château, n'eût pas manqué de les punir d'abord de leurs débauches , en tes condamnant au fouet ou à la prison.

icb/GoogIc

Montgomery était très-affligé de la conduite désordonnée et imprudente du duc d'Orléans ; il s'irritait surtout contre les conseillers et les compagnons de ses fautes. Il jugea inutile de lui faire des reproches, que le prince ne daignerait pas écouter, mais il eut la pensée de ne pas soustraire le coupable à la sévérité de son père. En attendant le retour du roi , qui ne devait revenir que le lendemain , il se coucha bien chaudement et dormit d'un trait jusqu'au grand jour. Â son réveil , après avoir médité sur l'oreiller la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du duc d'Orléans, il sortit du lit à regret et s'habilla lentement, regarda par la fenêtre le temps qu'il faisait , se précaulionna contre le froid et s'achemina vers la chapelle du château. Cette chapelle , fondée par Louis VII , avait été rebâtie par François I" à la même place , au milieu de la cour du Donjon.

Montgomery rencontra le prince, qui se rendait aussi à la messe , et , l'ayant salué avec froideur, il l'attira doucement, sans lui parler, sous la voâte de la porte Dorée qui communiquait de la cour du Donjon à celte de la Fontaine.

<c Dieu vous garde , mouseigneurl dit-il d'un ion lent et compassé. Ètes-vous bien fatigué des travaux de la nuit ? Avez-vous conquis de belles dépouilles ? Sur ma foi ! on ne peut qu'admirer votre courage invincible contre des laquais et des palefreniers.

— Qu'est-ceà direPmon compère! répliqua Henri, en rougissant; vous n'étiez point des nôtres , cette nuit , ce me semble? Maudit soit le traître compagnon qui a révélé les mystères de cette folle entreprise! Je vous

3vGooglc

246 LE TOURNOL

somme, monsieur, sur votre lonaeur, delà taire à tous... — Certaioem^nt, je la tairai, monseigneur, par crainte de diminuer le respect qu'on vous doit. Je jure Dieu que vous avez agi en Gis de voleur, plutôt qu^en fds de roi! Oh, la belle chevalerie! Après ce glorieux, coup, ne restiluerez-vous pas du moins l'argent et les bardes aux pauvres laquais?

— Tout beau! messire, interrompit le prince avec liauteur, vous n'êtes point mon pédagogue, etàpeiue votre barbe compte-elle plus de poils que la mienne. Or, apprenez que je me soucie peu de vos bons avis, et ne les demande point : lorsque j'en aurai besoin. . .

— Vous croyez donc , monseigneur, que la conduite des prioces est exempte de blâme, quoiqu'ils Tassent de mal? Pour moi, je ue sais que Dieu qui soit de sa nature infaillible et qu'il faille s'abstenir de remettre à la raison.

— Vive Dieu! mio compare, dit vivement le duc d'Orléans,jesuis le maître de mesactions, et je ne reconnais à personne le droit da les corriger, sinon à mon père notre bon sire. Ainsi, retenez un peu mieux votre langue , oubliez tout à fait C3 que vous savez, par le fait d'un mécliant rapport.

— Sans doute , monseigneur, je ne veux pas vous déplaire en ceci, ni en rien, mais je me reprocherai toujours de ne pas apprendreà sa majestéces baaux faits d'armes ; comptez donc sur ma discrétion ; toutefois, en cas de récidive, je verrai ce qu'il convient de faire. Ainsi, monseigneur, je vous supplie de fuir la dangereuse compagnie des débauchîset surtout les malins conseils de

3vGooglc

Casteloau. Un prince du sang, qui peut être appelé un jour à régner, est tenu de s'exercer d'avance à Tétude de la sagesse et au métier de roi...

— Merci de vos sermODS, compère; on m'a dit que vous étiez partisan des doctrines de Jean Huss et de Luther; vous sentez d'une lieue l'hérésie et le fagot : Dieu vous en garde ! Mais , souvenez •vous-en , si vous découvrez à personne au monde ces folies de mon jeune âge , par ma foi ! je vous appellerai en combat singulier. j>

Le duc d'Orléans entra dans la chapelle , où ne te suivit pas Montgomery, qui resta longtemps à la même place, paresseux et indécis : ce qui pouvait conGrmer le soupçon de luthéranisme, qu'il laissait planer sur lui ; puis il s'éloigna silencieusement et alla sa cliâufTer, dans le parc, au soleil de midi.

En sortant de ta messe , le duc d'Orléans était soucieux et troublé des réprimandes que lui avait adressées le froid et austère Montgomery , ce vieillard de vingt ans, que les jeunes courtisans lui représentaient comme un espion de son père ; il s'achemina seul vers l'Orangerie , jardin délicieux planté des arbres à fruit les plus rares de tous les pays; il se promena quelques instants avant de monter à la Bibliothèque du roî , vaste corps de logis où les livresoccupaientseulement le dernier étage. Les Bains et les Étuves composaient te rez-de-chaussée ; la galerie de François V" régnait dans toute l'étendue de l'étage supérieur et justifiait son nom, par les chiffres, les devises, les armoiries et te portrait de ce roi, qui l'avait fait construire et décorer en 15âd. Cette galerie, plus soUtaire que la galerie d'Ulysse et celle de la Reine ,

3vGooglc

n'était fréquentée que par les personoes qui se rendaient soit aux Bains , soit à la bibliothèque ; il est vrai que celle-ci , quoique Tormée par les savants avec un zèle désintéressé, accrue sans cesse des beaux exemplaires que les libraires et les imprimeurs y déposaient en of- Trande au roi, riche en précieux manuscrits grecs et latiDsachetésjusquedansl'Asie, attirait moins de monde et moins d'empressement que les Étuves ou bains de vapeur, dont Tusage était alors habituel dans toutes les classes de la eociété française.

Diane de Poitiers, qui demeurait à la cour depuis qu'elle avait obtenu en 1523 la grftce de son père, le seigneur de Saint- Vallier, condamné à mort dans la conspiration du connétable de Bourbon, s'était bien gardée de se retirer dans son château d'Anet, après la mort de son mari. Elle se trouvait seule , assise , au fond de la galerie de François \*', quand le duc d'Orléans y entra; ils se rencontraient souvent ainsi tous les deux, sans témoins, comme si leur rencontre eût été convenue et préméditée. Henri s'avança vers cette belle dame , qui se leva pour venir au-devant de lui ; quand ils furent à quelques pas l'un de l'autre, ils se saluèrent, en souriant.

Diane, qui a joué sous le nom de duchesse de Valenlioois un rôle politique considérable au milieu du seizième siècle, est restée surtout populaire par le souvenir de sa prodigieuse beauté , qu'elle eut l'art de conserver inaltérable, malgré les années et les soucis. Ses chiffres et le croissant, qui était son emblème, existent aujourd'hui encore, sculptés ou peints dans tousieslieux qu'elle habita ; on les retrouve partout dans les demeures

3vGooglc

royales construites ou restaurées sous le règne de Henri II. Ou peut dire que ce roi, qui Taimait et qui l'estimait pardessus tout, aurait laissé moins de traces qu'elle danslesédidces qu'il fit bâtir avec tant de magnificence, s'il n'avait pas eu l'idée de faire accoler partout l'initiale de son nom à celle du nom de Diane. Les grâces et les charmes de cette femme célèbre ont été loués à Tenvi par les historiens, qui parlent d'elle pour la diviniser. Ils ne sont pourtant pasd'accord sur la couleur de sa chevelure, que les uns disent noire, les autres blonde. Ses portraits authentiques la représentent alternativement avec ces deux couleurs différentes de cheveux : on est donc autorisé à croire qu'elle tes teignait tantôt blonds et tantôt noirs , selon la mode du temps ; mais tous les contemporains, poètes et chroniqueurs, s'accoixlent à vanter l'éblouissante blancheur de sa peau , l'élégance et la noblesse de sa taille , l'émail nacré de ses dents et ta - forme merveilleuse de ses mains qui n'avaient pas leurs égales en perfection; son sourire et son regard étaient aussi au nombre de ses enchantements. Quant à son instruction, à son jugement et à son esprit, c'était là ce qui constituait sa supériorité sur toutes les femmes les plus remarquables de la courdeFrançoisl"*.

Depuis la mort du comte de Maulevrier, décédé en i531 , Diane ne quittait guère son costume de veuve, qui relevait l'éclat de son teint : elle le portait du moins ce jour-là, où elle apparut plus gracieuse que jamais aux yeux du duc d'Orléans : sa robe à jupe ample, à corsage plat, à manches boufTantes, était de satin noir, à crevés de satin blanc ; sa toque, mî-partie de

3vGooglc

velours blanc et noir, s'ombrageait d'une plume d'autruche; une sorte de mantelet en hermine , qui couvrait ses épaules et se croisait sur sa poitrine, n'était pas un simple ornement et pouvait passer pour un emblème. Cependant, autrefois la pelleterie tenait te premier rang parmi les objets consacrés à la toilette des dames, qui l'employaient à profusion dans leurs vêlements d'hiver ou d'été ; les lois somptuaires défendaient même l'usage de certaines fourrures, que se réservait exclusivement ta noblesse. Enfin, Diane, ainsi parée comme une reine, sans autre joyau d'orfèvrerie qu'un bracelet de veuvage et de deuil, avait dans sa démarche majestueuse une gracieuse analogie ave'c la déesse mythologique dont elle se glorifiait de porter le nom.

« Madame, lui dit Henri en l'abordant avec un air à la fois respectueux et sombre , votre patronne , la déesse Diane, qui luit au fîrmament , ne m'a pas trop favorisé, cette nuit... Je suis insensé! reprit-it , craignant d'en avoir trop dit : voilà que votre vue m'enlève la raison !

— S'il 'en est ainsi, monseigneur, répondit Diane tristement, je m'en vaisparlir sur l'heure et me confiner en mon manoir d'Anet ou me rendre à ma maison de plaisance d'Étampes, car .je ne prétends pas nuire à votre chère personne.

— Hélas! ma chère dame, comme vous sembtez chagrine !J'ai psnsé, en vous voyant de loin , que vous pleu< riez ? Qui donc vous cause cette tristesse ? Dites-le moi, je vous prie ; nommez votre ennemi , s'il en est, afin que je lui ôte de sang ce qu'il vous coûte de larmes.

— C'est vous-même, qui me donnez de l'ennui, monsei-

icb/Googlc

^eur: c'est pour vous que 'je pleure et gémis !... N'en soyez pas étonné, car votre bonne renommée m'est plus précieuse que la mienne.

— Moi! ma très-honorée dame, vous raillez certainement ou vous avez ta fantaisie de m'éprouver?... Mais non, déclarez- moi l'auteur de votre ennui, et je jure Dieu qu'il sera puni demain , Tût-il seigneur ou prince de sang royal.

— Merci de votre bonaa volonté, mon33ign8urj mais n'agissez point contre vous-même et gardez vos serments pour une meilleure occasion; caries dames estiment Tort les prouesses de guerre , mais non pas les brigandages.

— Comment! s'écria le prince, honteux et décontenancé : on vous a rapporté les jeux, de cette folle nuit?... Était-il donc des traîtres et espions, parmi nous ?... Vive Dieu! je devine de quelle part vous tenez mon secret, et je ne tarderai point à en prendre une signalée vengeance.

— N'en faites rien , monseigneur : trois de mes gens que vous avez poussés l'épée dans le dos et pillés jusqu'au chapeau, m'ont instruit de votre échappée; ils proclament, du reste, votre terrible ardeur, et se plaignent seulement que vous frappez trop, et trop fort.

— Nenni , madame , vous m'abusez sans doute : ce ne sont pas vos gens qui vous ont fait ce beau rapport, mais bien Montgomery, qui s'est rais à votre service et que vous traitez aussi en féal serviteur?

— Sur ma foi! monseigneur, je n'ai pas vu Montgomery depuis plusieurs jours, et ne l'attends pas même aujourd'hui...

icb/GoogIc

2S2 LE TOURNOI.l

— Vous parlez ainsi pour distraire mon ressentiment , madame; c'est Montgomery, vousdis-je, et voici que je le hais davantage , s'il est possible !

— Vous avez tort de n'apprécier pas à sa valeur ce brave gentilhomme , qui vous donnera toujours d'honnêtes conseils et ne vous conduira jamais à votre honte ni à voire perte.

— Oh ! madame , ne le louez pas devant moi , je vous prie , car si je t'aimais , je crois que mon amitié tout de suite finirait en vous l'entendant louer de la sorte.

— Le sire de Montgomery est , d'ailleurs , de race ancienne, et surpasse la vertu de ses aïeux ; il excelle en chevalerie et au métier des armes ; il servira bien le roi , et fera la guerre non moins gentiment que son père , le bon capitaine de Lorges. . .

— Vive Dieu! madame, vous souhaitez entrer, par mariage, dans cette antique et vertueuse famille... Sans doute les Montgomery sont vaillants et hardis; mais le capitaine des Lorges , s'il vous en souvient, a blessé jadis à la tête, d'un tison lancé d'une fenêtre, mon révéré père le roi notre sire , et j'augure que' le fils , dont vous faites si pompeux éloge, me deviendra fatal aussi quelque jour , puisqu'il vous a choisie pour dame et pour épouse !

— Je mesouviens, ilestvrai, qu'au tournoi deSaint- Germain-en-Laye il me pria de l'accepter pour chevalier : ce que je fis à cause de sa gentillesse et de sa bravoure ; mais apprenez-le ici , monseigneur, si vous ne le savez : veuve je suis, veuve je resterai! Je n'ai donc jamais songé à me remarier, et n'y songerai jamais.

— Je vous remercie de ce franc aveu , qui me met la

icb/GoogIc

joie au cœur, madame... Je vous sollicite de m'accorder la mâme Taveur qu'à MoDtgomery, c'est-à-dire de permettre que je prenne votre devise et vos couleurs, en quelque tournoi , où je serai votre chevalier.

— Volontiers, et je m'en tiendrai bien honorée, monseigneur; mais vous n'êtes pas d'âge encore à combattre en lice et à rompre des lances; le jeu est trop périlleux pour des enfants...

— :Je nesuisplusenfantije vous jure^madame, puisque je vous aime et révère autant et plus que ne fait Montgomery ! Mais çà , pourdevenir votre chevalier servant , je veux faire de belles armes , et peu m'importe le danger qu'ilyauraità soutenir vingtassauts, en un champclos, si j'ai la chance de recevoir de vos mains le prix de la journée, une enseigne ou un joyau, une écharpe, pour m'encourager à conquérir vos bonnes grâces, au prix de tout mon sang! Voici justement ce que disait le roi , mon père , à madame Anne de Pisseleu , duchesse d*Estampes , qui certes n'est pas aussi belle que vous l'êtea.

— Alors, monseigneur, si tant est que vous soyez résolu à mériter mes bonnes grâces, abstenez- vous de tenter désormais telles misérables aventures contre des laquais !... Le sire de Montmorency, votre gouverneur, vous enseignera l'art de la guerre, et quand vous aurez assez d'âge et de force , vous prendrez l'empereur Charles-Quint pour adversaire , en lui adressant un cartel, pour venger l'honneur et la prison du roi votre père. Oh, la haute victoire que je prévois alors!...

— Je jure Dieu , madame , que je me conduirai d'après

icb/GoogIc

ÎS4 LE TOL'RKOI.

VOS honorables instructions ; je m'efforcerai d'être toujours digne de votre gracieuse indulgence; accordez- moi tant seulement un joyau que vous avez porté ^ afîn de donner unprélexteauxjoutes, où je soutiendrai, envers et coatre tous , que ma dame est sans rivale , et que ma fidélité pour elle égale celle de Phœbus à l'égard dePhœbé. »

Diane de Poitiers, pénétrée qu'elle était des idées et des sentiments de la chevalerie qui llorissaità la cotir de François I"', ne refusa pas d'entretenir dans cette exaltation prématurée le jeune duc d'Orléans; elle détacha son bracelelde jaïet ou jais, entremêlé de croissants en or ; Henri le saisit avec transport , le porta plusieurs fois à ses lèvres et le pressa sur son cœur.

<: Grâces vous soient rendues, belle et bonne dame ! lui dit-il d'un accent attendri. Me voilà fait votre chevalier, el ce bracelet ne me quittera jamais, vivant ou mort !»

Dèsce moment, Diane de Poitiers, qui venait d'exalter au plus haut degré la passion chevaleresque de son jeune serviteur, sembla oublier que le duc d'Orléans sortait à peine de l'enfance; elle ne put se-défendre d'élre sensible à cet attachement si sincère et st profond , que justifiaient d'ailleurs les idées du temps en matière de galanterie rafGnée. La question d'âge n'existait pas, pour ainsi dire, dans les hommages tendres et délicats qu'on rendait aux dames. Cette galanterie, toute française, dont François I" fut le type le plus brillant, n'était, à l'égard des femmes, qu'une forme élégante et gracieuse du dévouement, du respect et de l'admiration.

Diane se disait sans doute qu'elle serait une seconde

icb/GoogIc

mère pour ce prince , qui lui témoignaU tanldeconfiaDce et d'affectioD. Elle pouvait , suivant les mœurs de la cour , lui servir de conseil et de guide. Elle se promit de faire de lui un chevalier accompli. C'était , à son'insu, affirmer l'intention de rester veuve , quoiqu'on eût beaucoup parlé de son prochain mariage avec Montgomery, qui n'avait fait aucune démarche personnelle pour contracter une alliance aussi avantageuse et qui s'endormait dans de vagues espérances, fondées sur une parole bienveillante du roi.

a H faut vous remarier bientôt, belle dame, avait dit, un jour, François I" à Diane, en présence du duc d'Orléans, qui faillit s'évanouir de douleur. Voici Montgomery,-que je. vous donne pour époux. Si j'en savais un plus digne, je vous Tirais quérir jusqu'en Espagne.

— Il n'est que faire d'en chercher d'autre ! répondit Diane, en rougissant. Je le prendrai volontiers de votre main, sire, mais seulement en cas queje puisse ou veuille me remarier, n

Le ducd'OHéans, en quittant sa dame, se promena dans les jardins , pour rêver encore à ce tournoi ^ où il se flattait d'être vainqueur; il examina le bracelet , comme un talisman, auquel il devrait ta victoire. Il marchait au hasard, sans but et sans dessein. It ip s'arrêta pas longtemps dans le grand jardin, au bord de la fontaine du Tibre, devant le parterre bigarré de fleurs, sous les arbres chargés de fruits. Quand il arriva dans te jardin de l'Étang, il aperçut de loin, au bord de la pièce d'eau, Montgomery, qui debout, en plein soleil, s'amusaità regarder les énormes carpes , au:t rellets argentés , passant

3vGooglc

et repassant SOUS tes ondes transparentes. Il sentit, à l'aspectde ce rivât, renaître une poignante émotion de jalousie : animé parles souvenirs de son entretien avec Diane et composant sa figure pour tui donner une expression qu'tt croyait redoutable, il s'approcha vivement du gentilhomme paresseux et distrait. Celui-ci, trop plein de sa contemplation pour se retourner au bruit des pas sur le sable, était tout occupée suivre des yeux une mère carpe , entourée de ses carpillons. On eût dit , à le voir immobile , une de ces statues coloriées à teintes plates , comme on les faisait en France dans le goût de l'imagerie du moyeu âge.

« Vive Dieu ! mon compère , s'écria le prince en le touchant au bras, je suis satisfait de vous rencontrer à cett e place, et nul ici ne troublera notre entrevue.

— La satisfaction et l'honneur sont de mon côté , repartit Montgomery en se découvrant. Je pensais à part moi, monseigneur, que ces carpes sont bonnes à manger cuites dans te vin blanc ou sur le gril... Je vousapprouve fort, monseigneur, ajouta-t-il nonchalamment, d'aller ainsi en promenade, au chaudsoleitde septembre : voyez donc le Ireau ciel pur?

— -Ramenez votre esprit du ciel sur la terre , monsieur de Montgomery, et faites-moi raison de votre injure !

— De quelle injure parlez-vous, monseigneur? reprit, sans s'émouvoir le gentilhomme , qui n'avait pas l'air de comprendre celte provocation.

— Il n'est besoin , répliqua le prince avec une colère concentrée, de témoins ni de parrains; vous avez votre épée et j'ai la mienne : cette allée d'arbres sera notre

icb/GoogIc

LE TOUHNOi. 2S7

champ clos , et le bon Dieu noua jugera. Vite, dégainez et ferraillez de votre mieux; c'est ici duel à outrance.

— Je m'en excuse, monseigneur, dit avec le plus grand calme Montgoraery, qui crut être invité à une partie d'escrime; je m'en excuse, parce que vous n'avez ni cuirasse, ni casque, ni plastron, et que le jeu ne serait pas sage en ces conditions-là ; demain , je vous enseignerai , s'il vousplaUjUnbeau coup d'estoc et de taille

— Gardez-le pour en faire usage contre moi , interrompit Henri, qui avait l'épéeà tamain,etsoagezà vous bien défendre ; car je suis intéressé à vous tuer, sans miséricorde, commerivat et comme ennemi. Allons ! voilà de vos lenteurs, monsieur de Montgomery !

— Merci de moi ! vous voulez que je tire l'épée contre vous! Ce n'est point uneleçon d'escrime que vousoherchez ? Oh ! monseigneur , vous n'y avez pas pensé ! . . . Jen'acceptcrai jamais pour champion, en combat singulier, ni le fils du roi, notre cher et vénéré seigneur, ni un enfant !...

— Vive Dieu! il est des enfants qui valent des hommes! s'écria le duc d'Orléans, un peu confus et troublé. Écoutez-moi, reprit-il sans emportement. Vous me devez réparation , Montgomery , pour avoir trahi mon secret, en instruisant madame Diane de la bataille des laquais... Ne jouez pas ainsi Tétonné !... Oui , mon compère, je vous forai confesser, te pied sur ta gorge, que vous avez mal agi contre moi et parjuré déloyalement votre promesse.

— Dieu m'en garde ! monseigneur , dit Montgomery avec une noble fierté; Fût-ce pour me sauver du plus affreux supplice , je ne fausserais point ma foi. Je n'ai donc

icb/GoogIc

neo publié de cette vtlaioe arTaire des laquais, je vous

— N'importe ! j'ai à cœur de me venger de vous , qui songez à épouser celle que j'ai nommée ma dame, et dont je suis désormais le chevalier; les armes décideront entre nous lequel des deux, continuera de servir la belle Diane de Poitiers. Certes, je suis inférieur à vous en âge et en force , mais non en courage et en amour, comme bien vous verrez ?

— Adieu, monseigneur! Ordonnez-moi autre chose que je puisse faire ; mais n'espérez pas que je réponde à vos défis. Vous êtes mon maître , et je vous dois obéissance, sinon dans le cas où vous commanderiez mon déshonneur; mais je me couperaiâ la main plutôt que d'attenter jamais à votre personne sacrée !

— Votre désaveu me suffit, mon compère, dit le duc d'Orléans en remettant son épée dans le fourreau, et je vais chercher ailleurs ceux qui ont mal gardé mon secret. Tenez pour vrai , Montgomery, que je vous aimerais d'avantage si vous étiez moins expert dans les armes et aussi moins estimé de celle qui est ma dame. . . Oh ! j'en ai le pressentiment, nous combattrons ensemble, tôt ou tard In

Le duc d'Orléans , dont la colère s'était calmée en présance de la respectueuse froideur de Montgomery, lui tendit la main et te laissa s'étendre oisivement sur la pelouse, qui encadrait l'étangaux carpes, et s'abandonner au courant de ses rêveries. Telle était l'insouciance de ce gentilhomme, qu'il ne s'occupa point des obstacles que le prince avait pu susciter à son mariage avec ta veuve

icb/GoogIc

LE TOURNOI. SSfl

du comte de Maulevrier , et il oublia Diane , à la première carpe qui miroitait au soleil.

Henri ^ rassuré par tes avantages qu'il avait obtenus et par ceux qu'il comptait obtenir sur Montgomery auprès de Diane de Poitiers , alla consulter son ami Castelnau , pour savoir quel était le meilleur moyen d'honorer sa dame. Castelnau se prit à rire de cette confidence , car il n'avait guère l'esprit tourné à la chevalerie : il reprocha au prince de s'être engagé à renoncer aux expéditions nocturnes , comme indignes de son rang , et il essaya de l'entraîner, te soir même, à un nouveau guet-apençcontreles buveurs des Pressoirs du Roi. Leduc d'Orléans refusa de prendre part à ses dél>aucbes, et persista dans la proraesse qu'il avait faiteà sa dame. Ce ne fut peut-être pas sans regret , mais il se consola , en projetant de célébrer une espèce de tournoi en l'honneur de Diane , et il chargea Castelnau de faire disposer les lices, les armes, les coursiers , pour le jour convenu, qu'il attendit avec impatience, en s'exerçantà diverses évolutions à pied et à cheval.

François I" était encore absent deFonlainebleau , pendant que son second fils préludait ainsi à la renaissance de la chevalerie, qui devait un jour lui être si funeste.

Dans un carrefour de ta forêt , sur la route de Paris, on se trouvait une table de pierre massive qu'on appelait ta Table du Roi , et autour de laquelle les vassaux et les fermiers des tiefs voisins venaient, chaque année, au premier jour de mai, jurer foi et hommage à leurs seigneurs féodaux; on avait établi une lice, longue de quarante pas et large de vingt ; cette lice , formée de pieux

fichés dans la terre et de pièces de bois transversales , était sablée avec soin, des échafaudages en gradins s^élevaient aux deux extrémités, et des tentes d'étofTes , ornées des armoiries de Diane de IVoitiers et des armes de la maison de France, devaient abriter les spectateurs contre te vent , la plaie et le soleil , auxquels les championsdu tournoi seraient exposés sans abri.

Une tribune, plus haute mais plus étroite que les autres, fermée de tapisseries et décorée de devises, de chiffres , de trophées et de croissants d'argent , avait été réservée pour ta reine de la fôte , qui sacriBa dès lors entièrement Montgomery à un enfant , prince du sang de France. Des hérauts d'armes , vêtus de leurs cottes de velours armorié, annoncèrent , à son de trompe , le tournoi ; et les jeunes seigneurs , qui voulaient y figurer et y combattre, s'empressèrent d'aller toucher les écussons, que le duc d'Orléans avait fait suspendre aux arbres de la forât : il avait choisi cinq lenanls, qui, portant comme lui les couleurs de Diane, soutiendraient avec lui le choc de tout venant, à la lance, à t'épée et à l'assaut d'un bastion. Les dames furent invitées à ce spectacle guerrier, qu'on préférait alors à des plaisirs plus pacifiques, malgré les accidents terribles qui ensanglantèrent souvent un divertissement aussi dangereux ; les dames , il est vrai , qui n'avaient pas peur de voir couler le sang , se complai~ saient dans tes émotions fortes et ne tremblaient pas devant les images de la guerre; elles étaient , d'ailleurs, intéressées personnellement à ces lances rompues, à ces épées en éclats , à ces armures brisées , à ces exercices d'adresse, de force et de vaillance, puisque le tournoi se tenait tou-

icb/Googlc

joursen leur présence elquec'étailà elles seules qu^appartenait le droit de couronner les preux ou les vainqueurs.

Le jour solennel des joutes arriva enfin , favorisé par le plus admirable temps d'automne. La cour, que François 1" avait Taçonaée à la belle galanterie sous l'influence ■ des femmes, s'étant empressée de répondre à l'invitation, se répandit, vers midi, dans la forêt , qui retentissait du bruitdes trompettes, et couvrit les échafauds, comme une éblouissante cascade de vdours , de satin , d'or et d'argent. Les plus jolis visages, les plus riches toilettes, les plus nobles armoiries attiraient çà et là les regards, qui ne savaient où se fixer de préférence ; mais cette indécision cessa dès que Diane de Poitiers parut sur son trône , aussi majestueuse qu'une reine, adressant des sourires, à la ronde et recevant le tribut admiratif de chacun , avec cette confiance calme et fîère qui semble inséparable de la beauté et qui en est un des attributs. Son diadème de pierreries et sa robe d'azur brodéede turquoises, ressemblaient aux insignes d'une nouvelle royauté ; elle vint s'asseoir, au milieu d'un murmure flatteur, qui l'avait accompagnée jdtsqu'à sa place, et aussitôt un page, portant au bout d'une lance le bracelet qu'elle avait donné au duc d'Orléans, flt le tour de la lice, aux sons des instruments de musique.

Le roi d'armes monta sur une estrade , avec un secrétaire, chargé d'enregistrer, au fur et à mesure, les hauts faits des tournoyants. Le signal donné, les barrières furent ouvertes à chaque extrémité de la lice, et les deux premiers champions se présentèrent, à l'appel des hérauts , qui criaient : largesse, noblesse! C'étaient le duc d'Orléans

icb/GoogIc

et Montgomery, tous deux armés de pied en cap , la visière baissée et la tance à la main. L'armure du prince, en acier poli avec des reliefs et des damasquinures , ciselées par Benvenuto Cellini, le célèbre statuaire et sculpteur - florentin , répercutait les rayonsdu soleil , et flamboyait de mille éclairs; son heaume ou casque d'apparat , eo argent repoussé, ofTraQt le monogramme des chifTres de Henri et de Diane , avait pour cimier un croissant, sous une aigrette de plumes noires. Quant à Montgomery, il montrait sa négligence habituelle dans ses armes de fine trempe, mais faussées et rouillées en plusieurs endroits. Les adversaires , après s'être salués courtoisement , abaissèrent leurs visières et marchèrent à la rencontre l'un del'autre, avec leurs grosses lances en arrêt. Ces lances, faites en bois léger, étaient creuses, suivant l'usage des tournois , et le moindre choc pouvait les mettre en morceaux, mais elles résistaient, en pliant, si on se bornait à les pousser droites contre une cuirasse. Au momentoùle prince et Montgomery allaient se joindre, un cri de femme les empêcha de commencer l'assaut.

Diane de Poitiers avait poussé ce cri de (erreur à l'apparition d'un homme étrange, qui se dressa tout à coup devant elle, en la touchant de sa baguette. Ce personnage, qu'on ne reconnut pas d'abord, était de petite taille, et ses épaules contrefaites montaient au niveau de ses longues oreilles. On distinguait sa figure grimaçante et malicieuse , quoique ses yeux de loup-cervier se cachassent sousd'énormes besicles, et que la moitié du visage fût couverte par une barbe épaisse. Il portait une toge noire, parsemée de signes cabalistiques découpés en drap rouge , et

3vGooglc

.UD bonnet poiolu ea étofte rouge , orné de fleurs de lis et d'étoiles d'w. Il agita sa baguette , et décrivit des cercles dans l'air , en prononçant des paroles magiques. Le prince et Montgomery restaient là en suspens , leurs lances tendues en avant, comme si la baguette de cet enchanteur les eût frappés d'immobilité; les assistants, inquiets de cefâcbeirs: présage, attendaient la ûa et l'explication de l'aventure; tout le monde gardait un silence attentif.

K Très-noble dame, dit l'opérateur, qui grossissait sa voix en s'adressant à Diane de Poitiers , selon les usages du temps jadis, on consultait les astrologues et les magiciens, avant d'ouvrir un tournoi. Or, sansétreappelé, je suis descendu de mon laboratoire céleste, pour vous informer de l'avenir, annoncé par l'aspect des planètes et les influences des étoiles.

— Au diable les planètes , les étoiles et l'astrologue I s'écria Castelnau, qui était maréchal du camp et juge souverain des lices. Holà 1 ce bélître prend-il nos lances pour deslunettes et nos épées pour des compas? Arrière, courtisan des constellations! Va-t'en comme un chien galeux, rentre dans ton repaire , retourne à ton grimoire, sinon je te lierai à un poteau pour servir de but aux flèches des arbalétriers, tronc de Dieu !

^^ Ne maltraitez point de la sorte les sciences divinatoires , repartit Diane , qui semblait disposée à prêter l'oreille aux prédictions de cet inconnu. Quant à moi, je serais fort curieuse de savoir mes destins bons ou mauvais.

— Ainsi soit faitàvotre volonté, madame! dit le duc d'Orléans, qui, sans lever la visière de son casque, in-

icb/GoogIc

vila du geste l'astrologue à parler. Mais je promets de. couper la langue à ce faux prophète s'il ose présager quelque chose de funeste à la reine du tournoi.

— Ma langue n'a rien à craindre de la menace, répondit l'aslrotogue en ricanant dans sa barbe. Je n'ai que de beaux horoscopes à Tégard de la très- belle et très-bonne madame Diane de Poitiers, comtesse de Maulevrier, qui règne dans ce tournoi, comme elle doit régner un jour, par ses bons conseils , sur les destinées d'un grand royaume ; les astres ont clairement manifesté l'avenir, car le Soleil , entrant dans la ifiaison de la petite Ourse , sous le signe du Capricorne, annonce qu'un prince de sang royal , ayant choisi, pour sœur d'alliance , certaine grande dame, dont il est épris déjà et que nulle n'égale en ce monde sublunaire , réglera sa politique d'après les avis de celte vertueuse dame. Or, une si haute et inespérée fortune sera la récompense de celle qui, par grande humanité, a délivré de mort et d'angoisse le propre Qls du roi, mis à mal par des bandits, dans la forêt de Fontainebleau. x>

Cette prophétie désignait assez clairement Diane de Poitiers , pour que tous ceux qui l'entendirent en comprissent ainsi le sens; mais Diane seule connaissait la circonstance à laquelle le prophète avait fait allusion , en rappelant la délivrance de Vilcouvin dans la forêt ; elle ne douta donc plus quecefAtlui qui jouait le rôle de l'astrologue , et elle s'abstint de l'interroger, pour ne pas lui donner l'occasion de se compromettre par quelque nouvelle folie.

« Je demande , reprit Diane , que , selon les usages de la chevalerie, on fasse largesse à ce maître astrologien ,

icb/GoogIc

LE TOURNOI. ses

et je lui ferai payer, pour ma part, vingt écus d'or, après le tournoi. Mais qu'il s'éloigne, et nous laisse à nos jeux!

— Et moi, reprit Castelnau , qui se souvenait d'avoir fait attacher Vilcourin à un arbre de laforèt, je payerai le viu à ce diseur de sornettes s'il nous fait savoir quelle sera l'issue d'un beau mariage à conclure entre la petite Ourse et le Capricorne.

— La veuve restera veuve ! repli qua le devin , qui ne daigna pas relever la plaisanterie de Castelnau; mais elle sera sœur d'alliance du roi régnant, commemadameThomasine Spinola, génoise , futjad is intendio ou conseillère du bon roi Louis douzième, n

Malgré la confiance qu'on avait alors dans l'astrologie et daQ»-ies astrologues, chacun pensa que Diane payait celuiKii et lui dictait ses impostures, pour exercer plus d'influence sur le prince qui s'était déclaré son chevalier. Oa crut remarquer un air de satisfaction et de triomphe sur le visage de celle à qui les astres promettaient de si grandes destinées et qui était devenue dès lors un objet d'envie pour ses rivales. On murmurait autour d'elle ; on se demandait à voix basse quelle était la mission secrète de cevendeur d'oracles; Le tournoi se trouva it interrompu ; Montgomery restait immobile à la même place , et le duc d'Orléans , qui pouvait interpréter, au profit de ses espé-^ rances, l'horoscope de Diane de Poitiers, s'approcha de l'astrologue, pour obtenir des explications plus précises au SQJet de cette prophétie.

« C'est parler, cela, mou compère ! dit-il gaiement, en soulevant un peu sa visière . Que ceux qui ont des oreilles entendent! Je remercie le Sort de m'avoir choisi pour ac'

icb/GoogIc

complir votre balle prédiclion et pour rendre contente une si chère dame, doDtjesuisle chevalier. Çà, vous plairait-il de m'appreadre quelle sera ma chance dans ce tourDoiquej'ai entrepris pour l'amour d'elle ? Remporterai-je le prix ! Enfin suis-je prédestiné à vivre longuement et beureusetnent ?

— En vérité , le Ciel ne vous est guère propice ! répondit l'inconnu, en promenant sa baguette autour du prince, qui avait rabaissé sa visière pour n'être pas reconnu. Peut-être aurez-vDus l'honneur et le prix de cette journée-, mais, plus tard, vous serez frappé à mort...

— ■ Vous vous trompez certainement! s'écria Diane, effrayée de ce sinistre augure. Oui-da, mon maître, vous ignoriez que le duc d'Orléans , le second fils du roi, était caché sous cette visière fermée !

— C'est bien le duc d'Orléans qui mourra , repartit solennellement l'astrologue, etquandjesaislire au firmament leschoscs futures, ne vous étonnez pas que je puisse voir à travers la grille d'un casque quel est celui qui le porte.

— Bon ! J'accepte l'avis queje mourrai ,jeuneou vieui! dit en riant le prince, qui avait levé sa vi.sière. Le roi Charlemagneet monseigneur saint Louis sont morts aussi, ce me semble ! Mais ce n'est pas , du moins , en un tournoi , que je recevrai le coup qui me fera sortir Tâme du corps ?

— Ce sera dans un tournoi, je vous assure, répliqua ce prophète de malheur, et je vois d'ici celui qui donnera le coup !

— Voilà un impertinent personnage ! s'écria Montgomerj', qui laissa retomber lourdement la hampe de sa lance sur les pieds de l'astrologue. Je te prédis, moi>

icb/GoogIc

maître fourbe et insolent menteur, que tu auras plus de coups qu'il n'est de cheveux dessus ta tète !... Mes seigneurs et, vous, Mesdames, dit-il en se tournant vers l'assemblée, je propose que ce baveur et bavard soit accusé d'avoir jeté ses sortilèges et maléfices contre monseigneur le duc d'Orléans et madame Diane dé Poitiers , auxquels il devra faire amende honorable.

— Oui! oui! cria-t-on de toutes parts. A genoux, l'astrologue! Qu'il fasse amende honorable !

— Vraiment! à genoux ! ditavec indignation Vilcouvin , oubliant son râle d'astrologue et n'hésitant plus à se découvrir. Pensez-vous que je sois de ceux qui font amende honorable ! Fi donc ! On ne me verra jamais à genoux que devant Dieu et devant mon seigneur et père. Oui , je le veux bien , qu'on m'accuse, qu'on me juge et qu'on me punisse ! Nous verrons qui m'osera condamner; les gens de justice y perdraient leur latin et leur bonnet; car je suis le vrai fils du roi ! »

Les huées éclatèrent , lorsque Vilcouvin , irrité qu'on n'eût pas plus d'égards pour lui , en raison de sa naissance, arracha sa barbe postiche, enleva ses besicles et se montra dans toute sa laideur et sa difformité , déployant sa taille exiguë, haussant la télé et dardant des yeux enflammés; il déclina de nouveau ses noms et qualités, et défia tes plus hardis de porter la main sur le vrai fils du roi. Diane de Poitiers essaya en vain de le calmer par des paroles caressantes et par de généreuses promesses : Vilcouvin ne voulait rien entendre et tenait tête à tous. Les rires et moqueries redoublaient, et Casteinau , comme maréchal du camp , chargé de la police

du tournoi, ordonna de chasser ce maltre-fou , ce troublefSte , qui se cramponnait aux sergents d'armes , en invoquant le roi son auguste père , en maudissant ie duc d'Orléans, son frère, en invectivant rassemblée, en vociférant des prophéties telles que la folie et la colère les lui suggéraient.

a Cest moi qui suis le vrai Sis du roi ! criait-il , en jetant au vent ces propos décousus , pendant qu'on l'entratnait de vive force. Montgomery, vous tuerez le roi ! Un tournoi, une lance l... Le coup sera mortel !... Ce coup me venge et me réjouît !... Voilà mon frère Henri

couché dans la lice ! 0 mon bon seigneur et père 1

0 mon cher sire, ne viendrez-vous pas me secourir ?... Toi , Castelnau , tu ne verras point sa mort ? Madame Diane, vous deviendrez quasi-reine de France et serez deux fois veuve... Mais je vous laisse pleurer la perte de votre chevalier! »

Vilcouvin , écumant de rage , à l'instar de la Pythonisse sur son trépied , prononçait des phrases incohérentes et semblaitétrel'échoinconscient du démon qui le possédait. Diane recueillait ces paroles sans suite, et cherchait à en saisir le sens , car elle avait foi aux devins , et l'on était généralement convaincu, à cette époque, que l'avenir se reflétait dans le cerveau des fous , qui avaient ainsi le don de seconde vue. Vilcouvin était fou, et, comme tel, il pouvait passer pour prophète, mais, en réalité, il n'était inspiré que par son ressentiment contre le duc d'Orléans. On ne saurait donc s'étonner qu'il ait rencontré juste dansses prédictions, qui n'étaient que des évocations de haine et des vœux de vengeance; on s'ep

icb/GoogIc

souvint plus lard , après L'évéoement qui sembla les avoir réalisées. Prophète ou fou, le pauvre Vilcouvin, qui ne se faisait paà faute d'invoquer le nom du roi , pour menacer tout le monde, fut emmené hors des lices, après une lutte obstinée , et le tournoi commença , au milieu de TémotioD que le faux astrologue avait laissée dans l'assemblée.

Henri s'était donné un adversaire bien difficile à combattre T puisque cet adversaire avait été son maître el que tout ce qu'il savait du métier des armes ne lui venait que des leçons de cet habile instituteur. Monigomery ne voyait en cet essai de tournoi qu'une excellente occasion de perfectionner son jeune élève dans ce qu'on appelait a les expertises d'armes v ; cependant ' les flatteurs ne manquaient pas, qui annonçaient d'avance la victoire certaine du prince, et tous les (ourmyants se préparaient à faire bon marché de leur défaite. Mais Montgomery était trop franc et trop loyal pour se prêter à une pareille concession ; il se disposa seulement à faire valoir et à mettre en relief la vigueur, l'adresse , l'impétuosité du duc d'Orléans; en conséquence, dans le combat à pied, il se tint sur ta défensive, loin d'user de sa force, laissant le prince s'épuiser en efforts superflus, pour le faire reculer ou le renverser à terre ; il ne faisait aucun osage de sa propre lance , el se contentait de présenter sa cuirasse à la lance adverse, qui pliait ou se brisait, sans l'ébranler; les éloges, qu'il adressait à haute voix au jeune champion, indignaient son rival . a Bien , monseigneur ! disait-il tranquillement à chaque rencontre ; vous avez profité de mes conseils ; ne

:b'yGOOglC

VOUS ralentissez pas : poussez votre lance au défaut de mon armure; ayez soin de ne toucher qu'à la tète ou dans la poitrine , selon la coutume de bonne chevalerie. Bien! voilà un beau coup ! C'est la dixième lance que vous flvez rompue... Merci de moi ! vous me surpasserez bientôt... Allons , essayez de briser mon bois, prenez du champ et courez sus! b

Le prince, confus et impatienté de la résistance que Montgomery lui oppos^ait , en présence de Diane , résolut d'y mettre fîn , par un effort désespéré; il lui semblait que son redoutable adversaire prenait plaisir à se jouer de son impuissance; il recula donc de quelques pas, et, baissant la tête, pour mieux mesurer son coup, il s'élança, d'un bond imprévu, la lance en avant. Montgomery se détourna, par un brusque changement de position, pour* éviter le cboc; mais sa lance, qui était restée tendue et immobile , emporta le cimier et la visière du prince ; celui-ci n'avait percé que l'air avec sa lance et, ne rencontrant pas d'obstacle, alla tomber sur le sable, où il demeura sans mouvement.

Au retentissement de son armure , dans cette pesante chute, se mêla un cri d'effroi que Diane avait jeté, en levant les bras au ciel; elle crut que le duc d'Orléans n'existait plus , et les témoins de l'accident le crurent comme elle ; une rumeur sourde et gémissante circula dans l'enceinte. Toutes les mains et tous les regards se dirigeaient vers un groupe serré, qui s'était formé autour du prince et qui s'épaississait à chaque instant. Le duc d'Orléans n'était pas même blessé ; il revint de son évanouissement, et voulut recommencer le combat; maisles

icb/GoogIc

seigneurs l'empêchèrent de rentrer dans la Uce, jusqu'à ce qu'il fât remis de cette rude secousse : il était d^une pÂIeur mortelle, et sa chevelure, souillée de poussière, se rougissait de quelques gouttes de sang. On le conduisît soua sa tente, pendant qu'on ramassait les débris de sa lance et de son casque, épars dans l'arène. Monigomery, ému du malheur qu'il avait causé involontairement, restait à la même place et frémissait de douleur, en songeant que le fer de sa lance avait eflleuré le front de son jeune maître : il réfléchit alors à la prédiction récente de Vilcouvin, prédiction qui avait failli s'accomplir! On le fuyait avec horreur.

ec Monsieur de Lorges, lui dit en passant Casteluau, si votre lance avait porté deux pouces plus bas, vous auriez eu le prix du tournoi, savoir la tête tranchée par le bourreau.

— Monsieur de Castelnau , reprit Montgomery indigné de celte insulte, si ma main eût été profanée de ce parricide, jeseraisdès maintenant mon propre juge et exécuteur j mais, Dieu merci! le mal n'est que la peur, et dorénavant monseigneur le duc d'Orléans , averti par ce qui s'est passé tout à l'heure, se gardera de ces folles et téméraires attaques , où l'assaillant se jette à corps perdu , sans espoir de revenir à la charge, en cas de défaite.

— Tronc de Dieu! je vous admire dans vos doctes instructions de précepteur d'armes ! Savez-vous , monsieur, que, le prince tué ou blessé , je vous aurais, sans dire gare, planté monépée dans le ventre.'...

— Halte-là, maître Castelnau! répliqua dédaigneusement Montgomery. Qui vous a établi mon régent? Sachez,

icb/GoogIc

à votre tour , qu'il eût mieux valu que le prince fût blessé de mes maias, parmégarde , dans un tournoi hoDorable , que de le voir jouer misérablement sa vie contre les bâtons et les rapières des laquais !

— Jecomprends ce que vous voulez de moi, monsieur! reprit Casteinau , qui alla droit à lui d'un air menaçant et qui lui toucha le bras : je ne vous le refuserai point; patientez seulement jusqu'à la fin de ce tournoi, pour fixer le jour, le lieu et les armes d'un beau duel à mort. 9

Cette querelle particulière ne fui pas remarquée, au milieu du désordre qui succédait à un grave événement, d'un intérêt plus général. Montgomery, qui se voyait poursuivi de regards haineux et de reproches injustes, s'éloigna un instant du thé&tre de cette fatale catastrophe et s'enfonça dans la forêt. Cependant l'inquiétude de la cour se calma par degrés , et le prince était en état de reparaître au tournoi , lorsqu'une musique lointaine de tambours, de fifres et de hautbois, annonça l'approche du roi, revenu de Paris à Fontainebleau. On se hâta de dissiper les derniers nuages de tristesse , en apprenant que le prince allait avoir sa revanche contre MoDtgomery, et les trompettes sonnèrent de nouvelles joutes. Monigomery, qu'on cherchait et appelait de tous côtés, n'ayant pas reparu, le duc d'Orléaas. que les soins attentifs et les douces prévenances de Diane eussent guéri d'un plus sérieux malaise , se présenta en armes , un peu confus, il est vrai, aux applaudissements unanimes des spectateurs, et ses prouesses eurent bientôt effacé sa rougeur : il soutint plusieurs assauts à la lance, avec beaucoup de fermeté; ses adversaires n'avaient garde de lui

icb/GoogIc

«b,Googlc

«b,Googlc

disputer l'avantage et mettaient quelque complaisance à se laisser vaincre.

François I", averti de la fête que son fila Henri donnait aux dames, s'empressa de venir y assister, au débotter, c'est-à-dire en descendant de cheval, et après avoir remplacé son costume de voyage par un brillant costume de cour. Il était impatient de voir le duc d'Orléans gagner ses éperons dans un tournoi ; il se fit conduire aux lices. Charmé du courage de cet enfant chéri, il ne souflrit pas que les joutes fussent interrompues, par le cérémonial d'une réception, et, saluant les dames avec up noble sourire, il prit place auprès de Diane, à laquelle il baisa les mains, en s'inclinant d'un air respectueux, tandis que le prince mettait un genou en terre devant elle, car les femmes, sous le règne de la chevalerie, participaient, en quelque sorte , au caractère sacré de la divinité.

Le jeune Henri, qui avait été vainqueur dans plusieurs combats à la lance, alla au-devant de son père, qui l'applaudit du geste et de la voix.

François I", de qui la figure belle et régulière était empreinte d'une aimable majesté , malgré la longueur historique de son nez aqutlin, conservait encore la bonne mine et l'élégance de la jeunesse; son habillement , éclatant d'or et de pierres précieuses , semblait resplendir davantage par la manière gracieuse dont il le portait; il y avait dans toutes ses manières, comme dans sa physionomie, un charme indéfinissable^ que ses quarante ans et sa barbe grise ne détruisaient pas

icb/GoogIc

Î7* LE TOURNO

a Foi de gentilhomme! dit-il à son fils, Monsieur d'Orléans Je vous loue rortd'imiterlebonchevaliersaDS peur etaansreproche, Pierre du Terrail , qui dès l'âge de quinze ans fit de belles armes dans un tournoi , à Lyon , en [tfésence du roi Charles huitième.

— Sire, c'est vous-même que j'imiterais plutôt en affaire de chevalerie, repartit Henri , avec cette aisance et cet aplomb que les princes acquièrent naturellement de très-bonne heure. Vous platt-il de remarquer aussi que le sire de Bayard n'avait pas sans doute une si belle dame à servir, ni un si fameux modèle à suivre ? n

Les courses à cheval commencèrent, çt le duc d'Orléans eut encore tous les succès qu'on lui . laissa remporter, CD secondant ses victoires faciles; car les tournoyants, qui se mesurèrent à l'envi contre le jeune prince, évitaient de le pousser trop et surtout de le forcer; c'était à qui l'aiderait à rompre des lances ou à détacher des casques : les plus grands et les plus forts s'étudiaient à paraître les plus faibles. Ce mauvais courtisan de Montgomery n'était plus là, pour se permettre de tenir tête à son maître ; il eut pourtant l'imprudence de reparaître, et le prince, qui, enivré de ses triomphes, voulait avoir sa revanche contre lui, le pria de se mêler encore aux combattants. Montgomery, qui n'avait pris qu'à contre-cœur une part active dans ces jeux d'enfants , eût préféré qu'on le laissât se reposer et se rafraîchir, au lieu de le contraindre à figurer encore dans le tournoi.

Il ne restait plus, pour clore les joutes, que le siège et la prise de la basliUe, qui devait être attaquée par le prince et défendue par les gentilshommes : une espèce de

.vGoogIc

forteresse en bois et en toile tut apportée, au centre de la lice-, une partie des tournoyants s'enFerma derrière ces murailles peintes, et les Autres exécutèrent un plan stratégique, inventé par le duc d'Orléans. Celui-ci fit approcher sa petite armée ea bon ordre, distribua les postes , envoya un parlementaire sommer les assiégés de se rendre, el prépara l'assaut.

Montgomery, nommé gouverneur du fort, était chargé de diriger la défense; il se tenait debout, sur la plateforme, et regardait distraitement Diane de Poitiers. La troupe du duc d'Orléans vint, au bruit des clairons, planter ses échelles au pied du rempart, et le prince y monta le premier, sa bannière fleurdelysée à la main, en face de Montgomery, dont le rôle se bornait à simuler quelque résistance; mais, à peine Henri atteignait-il le créneau, qu'on le vit chanceler, embrasser l'échelle, essayer de s'y retenir, et tomber, d'une hauteur de plusieurs toises, sur le sable, sans que personne l'eût touché. Il restait étendu par terre et ne se relevait pas. On craignit une seconde fols pour ses jours ; une seconde fois, aussi, on crut que Montgomery était l'auteur de ce grave accident.

Le cri de terreur, qui s'était élevé dans l'assemblée à lachute duduc d'Orléans, fut suivi d'un morne silence, pendant lequel les compagnons du prince accoururent , tout émus, et l'emportèrent sans connaissance et blessé au front. On se rappela qu'il avait la visière levée , en montant à l'assaut, et quelques-uns prétendirent que Montgomery l'avait frappé de son épée, par mégarde, en faisant mine de le repousser du rempart. Le docteur

.vGoogIc

Akakia, inédecin du roi, examina la plaie ouverte audessus de l'œil droit, et donna du poids à cette injuste présomption, en attribuant la blessure à un coup d'arnie tranchante ; mais il déclara pourtant que ce coup , quel qu'il fût, était moins grave que la chute, qui pouvait être mortelle. La cour se déchaînait en clameurs de réprobation contre le prétendu coupable , qui , blême de douleur, se voyait abandonné de tout le monde, excepté de Diane , qui avait pris sa défense , et ne trouvait pas même d'espoir dans son innocence; Casteinau tira sa dague pour venger son maître , et aussitôt Montgomery se vit entouré de furieux, qui répétaient, en le menaçant de leurs armes : Tue! lue ! Le roi lui sauva la vie, en ordonnant qu'on ramenât devant lui.

a Foi de gentilhomme! lui dit-il d'une voix terrible, Lorges, tu as, par maladresse, sinon par méchanceté, atteint et navré mon second fils, ton seigneur et maître! Jadis , ton père faillit , dans un jeu militaire, commettre aussi sur ma personne le crime de lèse-majesté...

— Sire, mon cher sire! interrompit Montgomery, dont la nonchalance ordinaire s'écbauffa d'indignatioD; je jure Dieu et tous les saints du paradis , que je n'ai point porté le coup 1 Monseigneur d'Orléans me rendra cette justice...

— Malheureux! Plaise à Dieu que la victime puisse encore dire une parole !... Enfin, n^attends pas que je sache qui je dois plaindre et punir; va-t'en, éloigne-toi de ma vue; autrement, jeté livrerais à mon prévôt de l'hôtel, et rien alors ne te sauverait du supplice... Mais, non, redoute le père , fuis le roi ! Ne reparais plus en ma pré-

sence, ne reste pas daas mon royaume, sous peine de mort infamante! »

Montgomery voulut répliquer et se défendre par de nouvelles protestations, et par des serments qui n'eussent convaincu personne; mais, sur un signe de François I", les arcbers de la garde le repoussèrent rudement et le firent sortir de la lice, pendant que, sur l'ordre de Castelnau, juge et maître de camp, le roi d'armes prenait l'épée du banni et la brisait eu quatre tronçons. Le duc . d'Orléans était toujours évanoui, dans sa tente, entre les mains du docteur Akakia.

c Foi de gentilhomme ! madame, dit le roi en se tournant vers Diane de Poitiers, qui pleurait, les larmes sont un peu tardives et inutiles ; elles ne ressusciteront peut-être pas le plus vaillant apprenti chevalier de ma famille ! .. . Je sens une terrible envie de vous accuser de cette lamentable aventure, comme étant seule cause et seul objet de . ce tournoi ridicule ! . . . Les enfants de son âge , madame , doivent s'instruire de la chevalerie dans les livres, et non pas en action ... je vous prie donc de retourner dans vos terres et d'y demeurer jusqu'à votre second mariage. >

Diane de Poitiers, que ces réprimandes publiques affligèrent profondément , rouge et décontenancée , se mit en devoir d'obéir à l'ordre sévère de François I". Elle s'était levée pour sortir de sa tribune , et personne n'osa lui faire honneur en l'accompagnant; elle put remarquer, sur son passage, plus d'un sourire malveillant, plus d'un regard de jalousie satisfaite parmi ses rivales. Montgomery, qu'elle rencontra dans la forêt, où il attendait de meilleures nouvelles du blessé, la suivit jusqu'au château,

iCbyGOOgIC

et il se consola presque de partir le soir mëaie , avec elle, pour l'exil.

CepeDdaDt le duc d'Orléans avait rouvert les yeux, dans les bras du roi, qui l'interrogeait doucement et le baignait de larmes; aussitôt qu'il eut repris connaissance il appela madame Diane de Poitiers; il parut surpris et inquiet de son absence, qu'on ne lui expliqua point; il s'en émut, par pressentiment, et ne se calma qu'avec la promesse de revoir bientôt sa dame, qui devait, aisai^il, lui donner, de sa propre main, le prix du tournoi.

Pendant qu'on transportait en litière le blessé au château, et que la cour se dispersait silencieusement, composant sa tristesse muette d'après celle de François I*'', qui n'était pas encore rassuré sur les suites de l'accident de son fils, deux paysans du village d'Avon se présentèrent à l'entrée des lices gardées par les hérauts d'armes , en disant qu'ils voulaient parler au roi et remettre entre ses mains un homme , qu'ils avaient garrotté avec, le licou de leur âne. On n'eût point obtempéré à leur demande s'ils ne se fussent adressés au roi luimême, Sans le savoir. Leur prisonnier n'était autre que Vilcouvin encore revêtu des oripeaux de son costume d'astrologue.

K Sire, s'écriait le captif en grinçant des dents, n'estce pas que je suis le vrai fils du roi? Ces manants verront' bien leur mécompte, quand vous les ferez fustiger comme ils le méritent; je voudrais qu'ils m'eussent traité plus mal, pour les rendre encore plus confus. . — Monseigneur, dit un des villageois, nous avons

icb/Googlc

arrêté dans la forêt ce mystérieux personaage, qui s'enfuyait, parmi les halliers, une fronde à la main, comme un braconnier; il s'est déclaré , en effet, vrai fils du roi.

— C'est toi, Vilcouvin? reprit François I", en le scrutant du regard. Quelle mascarade est-ce là? Pourquoi courais-tu ainsià belles jambes? Fuyais-tu quelque loup, quelque vipère, quelque brigand? Pourquoi teuais-lu cette fronde à la main.

— Monseigneur , ajouta l'autre paysan, nous le sommâmes de répondre à des questions semblables , et il ne sot que dire ; seulement , il demanda plusieurs fois si notre très-bonoré duc d'Orléans était mort de sa blessure , et si Ton soupçonnait qui l'avait tué ; ce qu'entendant , nous l'avons chargé de liens; il nous offrit d'abord de grosses sommes , pour être relâché, et ensuite se recommanda de son titre de vrai fils du roi. »

Vilcouvin pAltssait à ce témoignage; mais soutenait hautement la prérogative de sa naissance, en répétante demi-voix : te Vrai fils du roi! » François l", qui l'avait observé dans les plus minutieux détails de sa contenance, renvoya les deux villageois, en leur faisant donner la récompense que Vilcouvin leur avait offerte, quant à ce dernier, le roi le foudroya d'un coup d'oeil et l'ayant fait délivrer de ses entraves , il ordonna qu'on le laissât seul UD moment avec lui.

c Caïn a tenté de tuer Abell dit-il d'un ton solennel. Foi de gentilhomme! monsieur, vous avez bien mérité la peine du talion, et j'oublierai toutes les bontés que j'ai eues pour vous, depuis qu'on vous trouva, quasi mort, h

icb/GoogIc

280 LE TOURKOI.

Marigoan : je m'en vais vous livrer aux geas de mon parlement , comine si vous étiez le deroier des gueux et et des truands.

— Sire, grâce et merci ! s'écria Vilcouvin , eHrayé de cette menace; ce n'est pas m'oi, certainement, qui ai fait le coup ! Pensez que jesuis le vrai Sis du roi, monseigneur ? Aussi bien , monsieur d'Orléans Fût-il défunt de ce coup , je demeure pour le remplacer. . .

— Va, méchant ! j'abjure l'adoption que j'avais faite devant Dieu, pour le remercier de ma victoire. Tu devais être un bon chevalier, un brave capitaine...

— Oh ! sire, je sens, à l'ardeur qui me brûle de régner, je sens que je suis vrai fils du roi ! Je vous en sup< plie, rendez-moi les honneurs qui me sont dus, puisque vous m'avez adopté sur le champ de bataille ! . . .

— Je ne te pardonnerais point, malin garçon si tu avais la raison plus saibe et l'esprit plus rassis; mais il faut bien te traiter comme un pauvre fou que tu es : va-t'en à toujours de ma cour et de mes États! Je consens que le coup de fronde , qui fut de ta part un véritable assassinat, reste un mystère entre nous deux, puisque mon cher fils Henri est assuré de vivre. . .

— Les gentilshommes en auguraient tout à l'heure d'autre sorte, dit Vilcouvin en se parlant à lui-même, car le coup a porté dans la tête, et la blessure est mortelle... N'importe! sire, je suis vrai fils du roi, et la pierre de ma fronde n'a été lancée que contre un oiseau , je vous jure; je m'excuse d'avoir atteint unbutdiflérent, auquel je ne visais pas, mais, je suis et resterai vrai fils du roi, malgré tout.

— Insensé, j'ai compassion de ta folie! murmurait François I*' en se frappant le front avec douleur. Certes, méchant fou , je suis bien puni de ma charité à ton endroit!... Demain, monsieur, ajouta-t-il, vous partirez, pour la ville de Constantinople , avec une mission particulière auprès de Tempereur turc , Soliman deuxième du nom; vous ne reviendrez pas, avant qu'on vous le dise, sous peine de subir la prison perpétuelle, n

L'ambassade que François I" envoyait en Turquie , sous la direction du seigneurde Saint- Blancart , était prête à partir sur un navire tout chargé de tapisseries, de faïence, d'armes, d'étoffes et d'autres présents destinés au sultan. Vîlcouvin, qui devait rejoindre celte ambassade à Marseille, fut forcé de monter à cheval , avec une escorte de vingt archers , auxquels il apprit , durant la route , sa qualité de vrai fils du roi , c'était là son refrain étemel, et il en fatigua jusqu'à sa mort tous les échos de la Porte-Ottomane.

Le soir du tournoi, le duc d'Orléans, qui se ressentait de sa double chute plutôt que du coup de pierre reçu au front, était couché dans la grande chambre de Saint-Louis, ainsi nommée parce que Louis IX Tavait occupée lorsqu'il eut fait édifier les bâtiments primitifs du château : le blessé avait eu des moments de délire, et laôèvrequis'étaitem'parée delui, s'augmentait, à chaque instant, du trouble de ses idées. Un grand nombre de seigneurs et dames étaient venus le visiter, avec le roi; mais Diane de Poitiers avait manqué parmi cette at- Ouence de visiteurs, et le prince ne cherchait qu'elle, n'appelait qu'elle. Le roi, voyant le chagrin et l'irritation

3vGooglc

que t'absence de Diaoe produisait dans l'esprit du jeune malade, fut sur le point de contremander le départ de cette dame; mais sa fierté naturelle l'empêcha de rétracter ses ordres , sans avoir l'air de céder aux prières de son fils. 11 remit donc sa décision au lendemain, tout ea se disant qu'il avait été injuste à l'égard de Diane et de Monlgomery. Cependant, les médecins tinrent conseil et déclarèrent solennellement que le duc d'Orléans, après tant de secousses successives, avait besoin d'un repos absolu : on fit alors retirer tons les importuns, et Gaslelnau eut seul la permission de passer la nuit à côté du lit où le pauvre blessé gémissait d'être retenu peut-être pour longtemps.

a Gasteinau, mon compère! criait le duc d'Orléans, dont le cerveau était exalté par la fièvre, fais sonner la charge ! . . . Admire comme je sais jouer de l'épée à deux mains... Vive Dieu! mon armure est de bonne trempe, pour n'avoir pas été rompue!

— Monseigneur, répondit Gaslelnau , qui ne le contrariait pas dans ses rêves de malade, vous êtes expert en chevalerie ; vous connaissez le maniement de toutes armes, vous triompherez de tout venant...

— Ghut , mon compère, ce malotru de Vilcouvin s'aventure à prophétiser... Ce sont mensonges et impertinences, que ces prédictions : il annonce que je p^irai inopinément dans le triomphe d'un tournoi, et que Monlgomery me tuera, par maladresse...

— Tronc de Dieu I monseigneur, je prévois que- Montgomery sera tué auparavant, et je sais un brave gentilhomme qui, l'ayant provoqué en duel, ne lui fera pas

3vGooglc

grâce ; quant à Vilcouvio le prophète , il est parti , ce soir , pour Constantinople , capitale des Turcs, et je ne crois pas que jamais il en revienne.

— Diane, hélas! ne viendra-t-elle pas? dit tristement le prince, dont les idées s'embrouillaient de plus en plus. Mon compère, je suis plus offensé qu'affligé de sa lenteur à venir... Ne serait-ce pas qu'elle est mécontente de ma conduite et de mes faits, en ue malencontreux tournoi? Plutôt est-ce que Montgomery l'épouserait aujourd'hui? Vive Dieu! qu'il s'en garde!

— Ne vous inquiétez de ces imaginations, monseigneur... Madame de Poitiers est empêchée sans doute à sa toilette , ce qui est la grande affaire des femmes; au sortir du tournoi, elle s'en est allée au bain, puis elle aura soupe de bon appétit ; il se peut que, de lassitude et desouci, elle soit couchée à présent, mais demain...

— Oh! demain, vivrai-je! murmurait le malade, en proie à une agitation croissante. Ces excuses, mon compère, me semblent frivoles et malhonnêtes... Eb bien, je veux être certain de la vérité , et je vais me lever pour chercher madame Diane jusqu'en son appartement... J'ai combattu pour elle et veux combattre encore...

— Tronc de Dieu ! ne vous levez pas, je vous prie ! s'écria Gasteluau , en lui faisant violence pour le retenir au lit', non, demeurez, car vous suez la fièvre... Vous prendriez une pleurésie?... Je vous défendrai bien de Eortirde vos draps chauds , puisque le roi , votre très-révéré père, m'a remis ses pouvoirs sur vous... Au nom du ciel, monseigneur, ne commettez pas cette imprudence...

— Vive Dieu ! je suis bien maître de me lever, d'aller

icb/GoogIc

et de venir, ce me semble ? dit le prince. Casteloau , je te bannis de m on service , si tu m'oses résister. . . . Écoute , ajouta-t-il tout bas et d'un air mystérieux, je te prie de ne me rien céter; je soupçonne quelque chose de fâcheux : madame Diane est-elle ici?

— Vous me contraignez à tout dire , monseigneur, au risque de la grosse colère du roi : madame de Poitiers a quitté tout à l'heure Fontainebleau , par ordre de sa majesté ; elle se rend en exil, dans son château d'Anet, sinon en sa maison d'Étampes.

— Oui-da, ma dame est exilée ! repartit le duc d^Orléans , en éclatant de rire. C'est une moquerie , Casteinau ? Pourquoi mon très-honoré père aurait-il exercé cette rigueur contre cette belle veuve?. . . Bah ! mon compère , vous savez bien que madame de Poitiers Tait bâtir une maison dans la ville d'Étampes?...

— La fauteen esta vous, monseigneur, si je révèle les secrets du roi : sa majesté , vous croyant mort ou à peu près , entra en véhémente fureur contre madame de Poitiers , comme ayant été Tunique cause de ce tournoi oii vous fûtes blessé, et la bannit de la cour, en la renvoyant dans ses domaines; elle pleura...

— Elle pleura? interrompit le prince, dont les yeux, se remplirent de larmes. Casteinau , c'est pour moi que ses pleurs ont coulé! La chère dame est trop punie de ma blessure ! ... Oh ! je ne puis croire qu'on l'ait fait partir de céans , à mon insu ; elle eût -certes avancé ma guérison , par son aspect bienfaisant. Hélas! je veux qu'on me la rende... Et Montgomery^ oii est-il?

— Il a dà s'en aller en exil avec madame de Poitiers;

icb/GoogIc

car sa majesté l'a chassé pareillement , pour le mauvais coup qu'il vous donna au siège du bastillon; ce bannissement est juste et approuvé de tous. J'ai ouï conter, en outre, qu'il emmenait madame Diane, afin de se marier avec elle...

— Se marier avec ma dame ! s'écria le priace, hors de lui. Vive Dieu! il ne le fera pas , je te jure... Maintenant, tu ne m'empêcheras plus de me lever et de courir après eux... Vois-tu, je suisbien remiset j'ai recouvré mes forces, car ma fièvre s'est changée en rage! Aide-moi donc à m'habiller et à m'armer. Des chevaux ! je vais poursuivre les fugitifs et je saurai bien les atteindre !

— Cela est impossible, mon cher seigneur; ils sont partis ensemble depuis plus de deux heures. Abandonnez ce dessein de les suivre; ils ont déjà fait deux heures de route... N'y songez pas, monseigneur; comment supporteriez-vous le trot du cheval? D'ailleurs, pouvez-vous révoquer l'ordre de sa majesté , qui a pris à témoin sa foi de gentilhomme, en bannissant de la cour madame Diane et Montgomery ?

— Il n'importe, Gasteinau; je mettrai ordre à tout, pourvu que je les joigne! Ainsi donc, ne m'oppose plus aucun obstacle ni retardement. Conseille-moi, secouremoi plutôt, mon ami; je te payerai au centuple ce boa service!... Ça, moD masque, mon épée, mou cheval! Allons! J>

Gasteinau vit bien qu'il n'aurait pas le pouvoir de retenir cette fougue de jeune homme et de prince ; il réfléchit que , dans l'intérêt de sa fortune à venir , mieux valait seconder tes desseins de son maître, que de les

icb/GoogIc

contrarier. Il le supplia seulemeot de prendre toutes les précautions nécessaires, en raison de son état de santé ; il le força de se couvrir d'un manteau Tourré et de se coirTer d'une kuque ou capuchon de oouleur sombre , qui le rendait d'autant plus méconnaissable que le duc d'Orléans avait prisun costume d'archer de la garde du roi. Ensuite, îl lui recommanda la plus grande prudence dans utie tentative audacieuse, qui aurait les caractères d'un enlèvement et dont lui , Castelnau , acceptait la responsabilité. Henri , touché de voir que son favori négligeât les volontés du roi pour exécuter les siennes , le combla de caresses et promit de le récompenser royalement. Tandis que Castelnau conduisait cette entreprise avec toute l'habileté et la ruse qu'il eût déployées pour son propre usage, le prince oubliait la fièvre ardente qui faisait bouillonner son sang.

Les préparatifs achevés , le malade laissa dans son lit , à sa place , un simulacre de dormeur , fabriqué avec des coussins sous les draps, et quitta sans bruit la chambre. Henri et son complice, tous deux déguisés en archers de la garde, avec le chapeau à plumes, la cuirasse légère, les chausses de laine serrées, le manteau jeté sur l'épaule et la hallebarde à marteau, sortirent du château , sans être reconnus. Un vieux concierge , à moitié aveugle, qui leur ouvrit les portes et à qui ils demandèrent , de la part du roi , quelques renseignements sur la sortie de Diane de Poitiers, leur apprit que cette dame était à cheval , escortée d'un seul cavalier armé, et qu'elle devait se rendre , disait-on, en sa seigneurie d'Anet , où ses gens Tiraient retrouver. Castelnau , comme chasseur infa-

3vGooglc

tigable, connaissait parraitemeDt le labyrinthe de la forêt, qui comprend encore aujourd'hui plus de trois mille arpents de taillis et de haute-futaie, et qui avait alors une étendue bien plus considérable,- il se dirigea sans hésiter, malgré Tobscurité des bois , vers le lieu désigné à ses domestiques; il y trouva deschevaux, denouveaux. déguisements , de nouvelles armes, et dix hommes équipés de pied en cap. Le prince remercia Casteinau de tant de prévoyance ; il se réjouissait d'avance de ramener bientôt avec lui la belle fugitive , etse faisait fort de la remettre dans les boones grâces du roi , qui n'aurait rien à lui refuser, en le voyant guéri. On se mit en marche , et Cas* ' telnau , qui était chef unique de l'expédition , gagna deux heures , en évitant de faire un détour de trois grandes lieues de forêt , pour arriver le premier au bas du Mont- Pierreux , par lequel passeraient inévitablement Diane et son guide. Il s'arrêtait, de tempsà autre, l'oreille au vent, pour écouter dans le lointain les pas des chevaux ; le duc d'Orléans écoutait aussi , avec anxiété , mais il n'entendait que les battements de son cœur.

Diane de Poitiers et Montgomery chevauchaient tristement, depuis deux heures , par un chemin troué d'ornières et coupé de Daques d'eau; un beau clair de lune favorisaitleur voyage , dontMelun devait être la première étape ; ils s'entretenaient de choses vagues , et plus souvent gardaient le silence , car Montgomery se laissait aller, comme d'habitude, à sa paresse, qui prenait les apparences de la rêverie ou de l'abattement ; il avait tout à fait renoncé à son union avec Diane , quoiqu'il l'aimât ; mais il se sentait incapable de disputer le cœur et la main d'une femme

icb/GoogIc

à un rival qui n'était autre que le fils du roi ; il éprouvait , en outre, une sorte de répugnance à reprendre ua projet qu'il avait une fois abandonné.

Diane , irritée de sa disgrâce , avait voulu , avant tout , échapper aux regards et aux propos railleurs des gens de cour, qui n'eussent pas manqué de lui Taire cortège , pour jouir de sou dépit et de son embarras ; elle s'était donc déterminée à partir, à la dérobée, sous la sauve-garde d'un homme de cœur; mais lorsqu'elle se vit, à cette heure avancée de la nuit au milieu de la forêt, que les loups et les voleurs ne rendaient pas trop sûre , elle se repentit tout bas d'avoir affronté des dangers véritables, plutôt que des chagrins d'amour-propre. Elle tremblait à chaque pas , soit que le reflet de ta lune glissât dans les clairières , soit que les ombres mobiles du feuillage dessio^sent des formes vivantes, soit que les arbres s'agitassent avec des bruits plaintifs au soufOe de la brise nocturne ; elle conduisait son cheval de manière à le tenir le plus près possible de celui de Alontgomery, qui , tout indifférent à ces terreurs de femme, se souciait peu d'une feuille sèche qui tombe, d'une branche morte qui se brise, d'un oiseau qui crie, d'une bète qui erre; il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse aux circonstances singulières qui avaient signalé le tournoi du duc d'Orléans, et surtout à la blessure faite au prince par une main invisible.

a Messire, lui disait Diane pour se rass.uror au son d'une voix humaine , l'horoscope de Vilcouvin a de quoi vous effrayer , à l'avenir : n'a-t-il pas hautement annoncé que vous étiez prédestiné, par votre étoile, à répandre UD sang royal?

53111.. bïGoogIc

— Madame , répondit MoDtgomery avec mélancolie , je fais volontiers le sacrifice de mon sort , pourvu que le vôtre s'accomplisse aussi radieux, aussi triomphant, qu'il vous semble promis. Au surplus, si ce Vilcouvin n'est pas un mécréant, qui vend son âme et sa langue au diable, c'est un sot imposteur, qui s' est joué de nous...

— Ne le croyez pas; Vilcouvin est fou et dix fois fou ; mais, comme fou, il a le privilège de lire dans le livriedes destinées. Il s'occupe aussi d'astrologie, et les astrologues ne sont point assez estimés parle temps qui court... Je voudrais être reine , pour les protéger , comme ils le méritent!... Quandj'étais petite, à la cour du feu connétable de Bourbon , en la ville de Moulins, où m'avait fait venir M. de St-Vatlier, mou père , un savant astrologueur m'a prédit une insigne fortune , pour l'âge de trente ans

— Vraiment, madame! interrompit distraitement Montgomery, vous êtes encore loin de cet âge , qu'on ne vous donnera jamais , en vous voyant si fraiche et si belle !... Ce n'est pasrhoroscope de Vilcouvin, qui m'importune; mais la blessure que monsieur le duc d'Orléans a reçue , en la tête , et si proche de la tempe , qu'il est en danger de mort!...

— Le Ciel me préserve de suspecter votre bonne foi , messire! dit en soupirant la veuve dn comte de Maulevrier; je démens, au contraire, ceux qui vous accusent d'avoir fait le coup par trahison ; je croirais plutôt que cette blessure au front du prince vient d'une pierre lancée ou d'un trait d'arquebusade , comme le bruit en a couru.

— Pour moi, madame, j'ai eu cette même opinion.

icb/GoogIc

car les laquais que le priuce a battue et pillés par guetapens , aux Pressoirs du Roi , sont gens à se souvenir de leur défaite ; je me rappelle aussi , à l'attaque du bastiilon , avoir ouï siffler dans l'air comme le caillou d'une fronde, et aussitôt monseigneur, qui déjà était sur l'écbelle, vis-à-visdemoi,chutà terre, où il demeura évanoui ! . . . Pourtant , ai-je la main ensorcelée , car peu s'en fallut que, dans ce fatal tournoi, ma lance ne fendit le crâne du pauvre cber enfant!... Je vous te dis en vérité, madame, je ferai quelque grand malheur, comme j'en ai le pressentiment ! »

Il parlait encore, que Diane de Poitiers lui montra du doigt une masse noire , qu'on voyait se mouvoir au pied du Mont-Pierreux, cette partie de ta forêt ttiute hérissée de roches et de sapins ; ils étaient , en ce moment , à micôte d'une route assez rapide, encaissée entre des buttes de sable et des bancs de pierre calcaire; une végétation maigre et rabougrie couvrait tes flancs de ce monticule sauvage. Montgomery avait ralenti le trot de son cheval, au geste de sa compagne effrayée ; il distinguait en efîet , à cent pas au-dessous de lui , une petite troupe de cavaliers ; il put croire qu'il était tombé dans une embuscade de brigands. Il supplia Diane de rester en arrière et de prier Dieu pour lui , pendant qu'il irait seul à la rencontre de ces gens-là , pour connaître leurs intentions. Il piqua des deux vers cette troupe , qui avait fait halte , tandis que deux cavaliers s'en détachaient, pour venir à lui; it avait son épée au poing et son poignard dans la manche; tes deux cavaliers s'arrêtèrent simultanément à une demiportée de pistolet; il s'arrêta comme eux.

icb/GoogIc

LE TOURKOI. 291

a Par le sang! cria-t-il d'une voix de steotor, n'avancez pas, qui que vous soyez! Loin d'ici, et livrez- moi passage ! J'ai en ma garde une noble dame , et je vous somme de me laisser passer sans encombre : autrement, vous me criblerez de coups et me laisserez pour mort avant que je trabisse mon devoir. Ainsi, écartez- vous; sinon , il vous faudra combattre !

— Tu n'es pas en force de combattre contre nous , repartit une voix qui ne lui était pas inconnue et qui le fit tressaillir de colère *, ainsi donc , rends-toi et dépose tes armes , ou plutôt , sans résister davantage , tourne bride et remets en notre pouvoir la dame que tu conduis ; dépèchetoi de partir , ou bien recommande ton âme à Dieu , car tu es UQ homme mort!...

— Voilà un insolent et lâche maraud! reprit Montgomery, en poussant son cheval en avant pour joindre l'agresseur; je ne m'informe pas du nombre des ennemis, car le bon Dieu vient en aide à la meilleure cause! Ëtesvous deux ou dix , chevaliers de la nuit ? Voyons si mon épée est plus longue que les vôtres, malandrins!

— Monsieur de Montgomery ! disait une autre voi?c , plus douce et moins impérieuse, qui arriva jusqu'aux oreilles de Diane , mais que ta frayeur ne lui permit pas de reconnaître. Nous n'en vouions pas à voire vie , je vous jure, et vous nous obligerez beaucoup en l'épargnant; mais' rendez-nous cette belle dame s'il vous platt, sans querelle ni violence , mon compère ? »

Montgomery n'avait pas cependant reconnu cette voix, qui renouvelait en termes moins injurieux une sommation qu'il devait regarder comme une insulte pour Diane

icb/GoogIc

et pour lui : en entendant son nom prononcé par an de ses premiers adversaires , il pensa qu'il aurait afTaire à quel> ques-uns de ces geiUïlshommes de la cour qui avaient choisi la forêt pour théâtre de leurs exploits nocturnes. Il ne songea plus à en venir à un accommodement avec ces mauvais sujets; et il ne daigna pas même écouter des paroles de conciliation , que l'un d'eux essayait de lui adresser avec une sorte de bienveillance ; it fondit sur les deux cavaliers, qui n'eurent que le temps de dégainer pour soutenir une furieuse attaque ; pourtant , ils n'appelèrent à leur aide aucun des leurs, en comptant bien avoir bon marché d'un seul ennemi.

Le plus petit et le plus faible des deux était le plus redoutable; Montgomery s'étonnait qu'nn pareil champion le tint si longtemps en échec, carie courageux inconnu avait ordonné à son compagnon d'armes de le laisser combattre seulàseul, et le combat, quoique inégal, continuait avec acharnement de part et d'autre ; enGn , Montgomery eut l'avantage, fît reculer son adversaire, qu'il ne ménageait plus, et leva le bras pour frapper; aussitôt, le second cavalier , qui était resté à l'écart en adressant force prières à son ami , qu'il eàt voulu défendre et protéger, se précipita au-devant du coup destiné à celui-ci, et reçut ce terrible coup en pleine poitrine ; il ne poussa qu'un soupir douloureux , se renversa sur la croupe de sa monture , et tomba raide , les jambes dans les étriers et la tête sur une roche.

a Montgomery , qu'as-tu fait? cria une voix éplorée, que le vainqueur reconnut teulement alors. A moi, enfants, à moi ! Montgomery a tué Castelnau !... Hélas I le

icb/GoogIc

pau\Te Castelnau m'a dérobé le coup qui m'appartenait!

— Grand Dieu ! s'écria Diane , qui accourut ta première en retevaul son voile, et qui se trouva face à face avec le duc d'Orléans. Quoi! c'était vous, monseigneur? Vous, que l'on disait au lit et grièvement blessé l... Que veniezvous faire, à cette heure, en ce lieu désert?

— Ah , madame ! répondit te prince , pleurant à chaudes larmes , votre éloignement me tourmentait plus que ma blessure !... Oui, je venais vous enlever, vous reconduire à Fontainebleau , vous prier d'y séjourner, vous réconcilier avec le roi mon père!... Mais, hâlas! voici que mon compère Castelnau est tué !

' — Je vous le disais, au moment même, madame, ajouta IHontgomery au désespoir , je suis prédestiné à causer de grands malheurs... Dieu fasse que ce premier soit le dernier, n'en déplaise aux astrologues! »

Tout à coup , la forêt s'illumina et retentit de voix * d'hommes et de pas de chevaux : on aurait dit que la Chasse infernale, cette superstition populaire de tous les pays, si répandue parmi les gardes forestiers de Fontainebleau , remplissait les grands bois de ses meutes , de ses animaux et de ses veneurs fantastiques; la lueur des torches luisait, dans toutes les directions, à travers les arbres. C'était François I", qui s'était mis en personne à la poursuite du duc d'Orléans , sans soupçonner le sujet de son évasion; il l'aperçut, il courut à lui, il le pressa contre son sein, avec une émotion paternelle, car il l'avait pleuré comme mort, en apprenant qu'on ne l'avait plus retrouvé dans son lit. C'est en vain qu'il interrogea son Gis et Diane , pour savoir ce qui s'était passé ;

le prioce ne répondait que par des sanglots étoufl'és; Diane s'efl'orçait de le consoler, en pleurant elle-même ; mais quand le roi aperçut Montgomery, une épée sanglante à la main , quand il recueillit les témoignages vagués et confus des assistants , il saisit la vérité , dans leurs aveux incomplets; ilayait, d'ailleurs, sous les yeux le cadavre inanimé de Castelnau.

s Montgomery, dit-il en soupirant, vous êtes un rude jouteur; je vous enverrai à l'armée, où vous ne tuerez pas, du moins, nosamis. Madame, ajouta-t-il ens'adressant à Diane de Poitiers avec des marques de grande estime et de profond respect, je vous sollicite de revenir en ma cour, où vous serez un parfait modèle de beauté, de grAce et de vertu , afin que monsieur mon fils perfectionne son éducation de gentilhomme dans la compagnie desplus honorables dames, car il deviendra, je le prévois, le flambeau de la chevalerie. Pauvre Castelnau! dit-it en contemplant à ses pieds ce corps ensanglanté , je regrette que tu ne puisses plus entendre mes reproches et mes éloges, car, d'une part, tu induisais à mal ce royal gentilhomme, et de l'autre part, tu as généreusement sacrifié ta vie pour le salut de la sienne : ainsi, tu perdais son âme et tu gardais son corps ! i>

François I" était descendu de cheval; il baisa la face pâle du mort, et ôla son propre collier de l'ordre de St- Michel , pour le lui mettre au cou , après cette récompense funèbre, il embrassa de nouveau le duc d'Orléans, avec effusion , en manifestant sa joie de le voir sain et sauf, quoique couvert du sang de son dévoué serviteur.

Les horoscopes de Vitcouvin furent justifiés, par un ca-

icb/Googlc

price du sort : Henri ayant succédé à son père , comme roi de France, le 31 mars 1547, Diane de Poitiers, sa dame et son amie, régna auprès de lui, plus et mieux que la reine véritable; quant à Montgomery, il blessa mortellement te roi, d'un coup de lance dans t'œil, au tournoi du 26 juin 15ë9.

icb/GoogIc

«b,Googlc

Di„i„«b,Googlc

ui qai souffnnt pertécntiou pour U jastîM.

«b,Googlc

Henri II, en mouraDt , laissa ta couroane à l'ainé des quatre fils qui lui restaient, François II, âgé de dix>sept ans, et marié à la fille du roi d'Ecosse, la belle et iuforluuée Marie Stuart; mais ce jeune prince, qui cachait une âme faible dans un corps débile , ne fut pas plutôt sur le trône, qu'il sentit trembler sur sa tète la couronne , tiraillée en tous sens parles intrigues de la cour et les luttes des factions contraires; son règne d'une année fut plus agité et plus funeste à la France, qu'un règne dix fois plus long, car il y avait alors dans l'État plusieurs chefs rivaux; tandisque le géant de la Réformation, retranché dans Genève comme dans un fort inexpugnable , étendait ses bras robustes par toute la France, et travaillait à déraciner l'édifice séculaire du catholicisme dans te royaume des rois très-chrétiens.

3vGooglc

La reine mère, cette Catherine de Médicis qui devait, malgré son génie politique , donner Texeinple de tous les vices et de tous les crimes , essayait déjà ses noirceurs italiennes , et faisait un sanglant despotisme de son pouvoir de régente; elle était secondée, dans cette œuvre d^astuce, par ses deux complices, le duc de Guise le Balafré et le cardinal de Lorraine , qui avaient habilement mis à pro6t leur parenté avec la jeune reine d'Ecosse et de France, et qui se vantaient de descendre de Charlemagne , pour s'attribuer par degrés les droits héréditaires de cette royale généalogie. Les princes du sang Antoine de Bourbon , roi de Navarre , Charles de Bourbon , cardinal , et Louis de Bourbon , prince de Condé, formatent entre eux une ligue fraternelle contre les Guises; le roi de Navarre et le prince de Condé, moins insouciants et plus ambitieux que le cardinal de Bourbon, se servaient volontiers de l'appui des calvinistes, qui, multipliés par la persécution , commençaient à devenir redoutables, et comptaient dans leurs rangs Oandelot et l'amiral de Châtillon , neveux du vieux connétable Anne de Montmorency : de grands événements se préparaient.

François II , gouverné par les catholiques romains , qui confondaient le fanatisme avec la religion, croyait gagner le Ciel , en inondant la terre de flots de sang hérétique ; il se conformait en cela aux volontés de Henri II , qui , à la fin de son règne , avait juré d'exterminer l'hydre de la Réforme ; des édita cruels furent publiés contre ceux que l'on nommait Huguenots, à cause de leurs prêches nocturnes à la porteHugondela ville de Tours; tes bûchers et tes

icb/GoogIc

échafauds s'élevèrent partout : le martyre religieux ne trouva que des victimes inaccessibles à la crainte et à la douleur. Une voix expirante , professant la foi nouvelle , pourqui ta mort du juste était un tribut, avait plus de retentîssementetdepuissance,que l'éloquence des ministres de Luther et de Calvin. C'était un aveuglement féroce des bourreaux : la condition, l'âge, ni le sexe, n'avaient aucun droit à la pitié; on interprétait l'Ëvangile par la vengeance et Tassassinat; le père accusait ses enfants, la femme son mari. Toutes ces horreurs avaient lieu au nom d'un Dieu de paix et de miséricorde.

Les malheureux religionnaires n'avaient opposé d'abord à ces rigueurs que patience, larmes et prières; ils pratiquaient la morale de Jésus-Christ : le pardon des injures; mais, en6n, ces indignes traitements qu'on infligeait à leurs plus respectables apôtres les poussèrent au désespoir ; la condamnation du conseiller Anne Dubourg, modèle de vertu et de grandeur d'âme , fut comme le tocsin qui appela les réformés aux armes.

Il y eut à la Ferté-sous-Jouarre, dans une maison appartenant aux Coligny, une assemblée des principaux calvinistes, qui résolurent de s'emparer de la personne du roi, de changer son conseil et de mettre en accusation les princes Lorrains devant les Étals du royaume. Les agents des princes de Bourbon promirent aux conspirateurs le concours de ces princes plus ou moins attachés à la religion protestante, et l'assemblée ne se sépara qu'après avoir choisi des hommes adroits et entreprenants , pour mener à bien cette insurrection , à laquelle coopérèrent les Églises réformées de France, d'Angleterre

icb/GoogIc

et d'Allemagne : l'exécution du complot fut retardée jusqu'au 6 mars suivant.

Le 4 mars 1 560 , la jeune reine donnait à ses oncles de Guise un bal et une mascarade. La cour de France, qui était au château de Btois , s'endormait dans la mollesse, dans les plaisirs, que Marie Stuart avait axés autour d'elle ; pendant que les villes et les campagnes, livrées à toutes lesviolences de l'inquisition religieuse, étaient rempliesde terreursetde gémissements; leséjour du roi retentissait du joyeux tumulte des fêtes, où les accords des voix et des instruments se mêlaient aux échos de la danse et aux délices de la poésie; la clameur vengeresse des opprimés n'arrivait pas jusque-là , et François II , que dévorait une espèce de lèpre incurable, s'acheminait lentement vers le tombeau, à travers les distractions du luxe et de la bonne chère. Ce pauvre roi, d'un caractère doux et inofTensif, était craint et abhorré parmi le peuple, car on le soupçonnait, comme on avait soupçonné Louis XI, de se baigner, dans le sang chaud des petits enfants, pour se guérir de son affreuse maladie, et cette calomnie, qui s'était répandue partout, subsista longtemps à Blois, où disparurent alors beaucoup d'enfants, enlevés sans doute par les Huguenots, qui les envoyaient à Genève pour les faire instruire dans la doctrine de Calvin.

Le ch&teau de Blois, b&li hors de la vilte sur un roc, avait été l'ancienne habitation des comtes de Blois, qui étaient grands feudataires de la couronne de France et qui jouissaient de certaines prérogatives souveraines, telle que celle de battre monnaie . Les seigneurs de Champagne et de ChâtiUon furent les premiers fondateurs de ce châ-

icb/Googlc

teau, qui avait eu d'abord l'aspect et la destiaatioQ d'une forteresse, avec ses grosses tours, ses murailles épaisses , et ses abords impraticables. Mais Louis XII, qui édiSa les bàtimentsdumidi et de l'orient , François I", qui acheva ceux du nord , et Henri II , qui restaura et décora ces superbes constructions de différentes époques , ne pensèrent qu'à rendre le château plus habitable et à TagrandireD même temps , de manière à pouvoir y loger leur suite nombreuse : aussi cette résidence royale devint-elle la plusagréabledetoutescelles que le roietlacouroccu paient à tour de rôle. Une belle route , qu'on avait rendue accessible aux chevaux et aux voitures, malgré la roideur des pentes et la fréquence des détours , fut taillée dans le roc vif, pour mettreea communication te château avec la ville ; quant aux jardins , qui s'élevaient en terrasses sur le coteau, ils se ressentaient des inconvénients de leur situation dans un terrain pierreux et aride; mais Louis XII y avait fait creuser un puits; d'une largeur et d'une profondeur extraordinaires , qui , au moyen de pompes et de machines hydrauliques , fournissait de l'eau à tous les canaux et à toutes les fontaines, pour suppléer à Téloignement delà Loire, qui couleà cent toises au-dessous du château. Dans l'avant-cour, la vieille église de Saint-Sauveur dominait de son clocher carréet massif tous tes édifices environnants; la statue équestre de Louis XII, en bronze , surmontait la grande porte de la cour d'honneur, entourée de corps de logis où se confondaient tous les genres et tous les styles d'architecture, en pierres et en briques : donjons, tourelles, galeries, voAtes, ogives, pignons, créneaux et plates- formes. En ce temps-là les chiffres, les mono-

icb/Googlc

grammes, les inscriptions et tes statues prêtaient, en quelque sorte, un langage historique aux monuments.

Dans la grande salle d'Anne de Bretagne , que cette reine avait fait orner de ses armoiries ducales, peintes sur les lambris , sur le plafond et même sur les vitraux, la cour assistait donc à ce bal, dont Marie Stuart était le plus bel ornement : des guirlandes de roses et de lys, dont la floraison avait devancé le printemps , pendaient aux frises dorées, au milieu des lampadaires et des candélabres , surchargés de lampes et de cierges ou chandelles de cire ; une atmosphère embaumée de parfums enivrants enveloppait celte folâtre réunion; des bandes tie chanteurs et de musiciens d'Italie faisaient entendre des airs mélancoliques et tendres , des rondeaux vifs et badins ; une aimable liberté favorisait les discours et les regards; les danses françaises, allemandes, écossaises et italiennes, se croisaient , avec une riaotevariété de figures et de costumes.

Le roi , pâle et bouffi , les yeux inertes et la physionomie immobile, était assis sur une estrade, et regardait sans voir; sa taille et son apparence étaient celles d'un enfant arrêté dans sa croissance et amaigri de langueur. A ses côtés passait et repassait, plus fraîche et plus charmante que jamais, sa jeune épouse, dont le teint, les yeux , la bouche et les cheveux ont été chantés , comme autant de merveilles; par tous les poètes de son temps; la beauté et la grâce étaient accompagnées, chez Marie Stuart , de toutes les séductions de l'esprit : elle savait plusieurs langues, excellait dans l«s arts et joignait à la finesse délicate d'une femmela science solide et profonde

icb/GoogIc

d'uD docteur. Un essaim d'abeliles du Parnasse , suivant l'expressioD d'un contemporain , composaieot leur miel , à ses pieds : Du Bellay, Ronsard, Baïf, Desportes, trouvaient en elle leur rival et leur juge ; il n'y avait , auprès d'elle , que des admirateurs et des adorateurs ; le plus passionné , le plus assidu de tous , le triste Chatelard , soupirait sans cesse en la contemplant. .

On remarquait, dans le bal, la reine mère, Catherine de Médicis, encore belle, malgré ses quarante ans; elle portait toujoursledeu.il de son man, quoiqu'elle ne l'eât jamais aimé et qu'elle n'eût pas lieu de le regretter; elle ne marchait qu'environnée de jolies filles d'honneur, merveilleusement parées, qui'servaient aux mystères de sa politique ; ses regards altiers , ses lèvres minces , et ses traits étaient en harmonie avec son caractère superstitieux, faux, cruel et rusé; c'était l'âme de Louis XI dans un corps de femme : on peut dire qu'elle régna seule , sous les règnes de ses quatre Qls.

Les trois frères de François II , à qui les deux premiers succédèrent , étalent déjà bien différents l'un de l'autre, dans un âge où tous les enfants se ressemblent : Charles, qui fut Charles IX, avait un regard oblique et sournois, dans lequel on aurait pu deviner la Saint- Barthélémy ; Henri, qui fut Henri III, accusait, dans sa toilette, une recherche ridicule et efféminée ; François , qui ne régna pas et qui mourut duc d'Aiençon, était jaloux de tout le monde dès l'âge de six ans , et s'indignait de n'être pas né dauphin de France.

Des six frères de Guise, deux seulement s'étaient emparés du maniement des affaires de l'État ; les autres, le

icb/GoogIc

cardinal de Guise, leducd'Aumale, le marquis d'Elbeufel le grand-prieur de France , proStaient tranquillemenl du crédit et de la puissance, que te duc de Guise et le cardinal de Lorraine avaient mis au service de leur famille et qu'ils augmentaient de jour en jour. Le cardinal de Lorraine était un grand homme sec, au visage, jaune et sévère sous le chapeau rouge; dissimulé, remuant, éloquent, une espèce de soudard à grandes moustaches. Le duc de Guise, au contraire, d'un physique plus trivial encore , avec sa figure ridée et balafrée , ses gros sourcils saillants et sa barbe hérissée de chat-tigre, avait les qualités d'un officier de fortune; libéral, hardi , actif et fier; il quittait peu son armure dàmasquinéeen or , et était toujours prêt à montera cheval, parce qu'il s'attendait toujours à une surprise de la part de ses ennemis. Ce soir-là, il s'occupait, au milieu du bal , à parcourir des dépêches qu'on lui apportait à chaque instant , et à surveiller les seigneurs de son parti , qu'il appuyait exclusivement sur la royauté et la religion.

Des trois frères qui représentaient alors la maison de Bourbon-Vendôme, le prince de Condé était seul présent à ce bal ou plutôt à ce triomphe des Guises, le roi de Navarre et le cardinal de Bourbon ayant trouvé prétexte de s'éloigner de la cour ; mais le prince de Condé , entouré d'espions et tourmenté dans sa retraite, avait obéi au roi, qui le mandait; il était donc venu se remettre prisonnier, à la merci de ses rivaux qui lui faisaient bon visage et cherchaient une occasion de l'enfermer dans une plus dure prison. Ce prince, de taille médiocre , de faible complexion et de figure spirituelle , possédait toutes lesver-

icb/Googlc

tus propres au sang des Bourbous : magDanimité, bouté , ardeur, loyauté et courage; sa haiue pour les Lorrains l'excitait à se déclarer contre leurs projets apparents ; mais, incertain de ses véritables amis, et se défiant de tout le monde à la cour, il attendait le moment de tirer Tépée du fourreau, en donnant le signal d'une guerre de religion ; on travaillait sous main à grossir un parti autour de son nom , qui était , ea quelque sorte, le mot de ralliement des Huguenots ou des religionaaires.

Tout à coup, au milieu du bal , un maître des cérémonies vient annoncer la mascarade ; les sons rauques du cornet à bouquin avertissent les spectateurs de se ranger autour delà salle; la musique et les quadrilles sont suspendus; on fait place et silence.

Une femme, vêtue à l'antique avec une toge d'azur à fleurs de lis d^ or, etvoiléed'uu long crêpe, entre, en pleurant; deux pages estropiés, un brasenécharpe, tiennent la queue de sa robe; un monstre fantastique, à six tètes humaines, sur un seul corps de dragon , la poursuit , et, malgré ses prières, ses lamentations et ses efforts , s'assied sur son ventre et lui dévore les entrailles, comme le vau> tour de Prométhée. Lascène change ensuite : un Goliath , armé de toutes pièces , ayant sur son écu la double croix de Lorraine, roule, au moyen de ressorts cachés, dans la salle , où Ton murmure tout haut le nom de Guise ; un jeune garçon masqué , figurant le personnage de David , vêtu d'une tunique verte semée de balles de paume blanches et noires, parait, tenant un livre, en guise de fronde; il lance ce livre contre le géant , qui tombe de tout son poids et se brise en morceaux : le géant n'était qu'un

.vGoogIc

308 LE SECRET D'ËTA-T.

mannequin artificiel, le livre était une Bible française imprimée, et le David s'est enfui, afin d'échapper aux périls de sa pantomime emblématique « qui n'est un mystère pour personne, excepté pour le roi. On s'étonne, on murmure, on crie, mais on n'ose pas rire.

« Madame Marie , dit François Ilenb&iilant, voilà une singulière mascarade; vous, qui êtes si savante et bien apprise , expliquez moi cette comédie, où , j'imagine , notre sainte religion n'est point ofîensée ?

— Sire, répondit la reine en riant, je demande grâce . pour l'inventeur audacieux de cette farce allégorique :

la Dame, qui versait des larmes et qui fut dévorée par un monstre, me semble être la France, et l'Hydre, à six têtes, n'est autre que la maison de Guise, avec ses six chefs; le Goliath , par suite de cet emblème , représenterait le duc de Guise, mon oncle, comme on le voit à ses armoiries, et le David, qui combat contre lui, la Bible à la main , figurerait quelque seigneur calviniste , mon cousin de Ck)ndé, par exemple. Qu'en pensez-vous? Que vous eu semble?

— Je pense , ne vous déplaise , que cette mascarade est impie et hérétique; j'ordonne que madame la France et le dragon à six tètes, ainsi que messires Goliath et David, soient appréhendés au corps , emprisonnés , interrogés et condamnés , s'il y a lieu.

— Mon cher fils , repartit Catherine de Médicis , suivant vos désirs, je ferai rechercher et prendre les auteurs de ces allusions insolentes, et s'ils ont la main ou la télé gangrenée d'hérésie , j'aurai soin qu'ils n'en gâtent pas d'autres.

icb/GoogIc

— Sire , dit le duc de Guise , encore ému de surprise et de méconteutement, cette malhonnête mascarade n'était pas ordonnée pour nous divertir; j'ignorais vraiment que les huguenots eussent l'esprit tourné à la raillerie !.. On a trouvé les automates et les machines, mais non l'homme, qui s'est enfui , en jetant bas son habit de David.

— Foi de mot ! dit le prince de Condé à l'oreille de la IVousse, prévôt de l'hôtel du roi , un de ses amis secrets. Matigny s'expose trop ouvertement; il n'a pas de patience ni de sagesse ; s'il est découvert, adieu nos beaux desseins d'aprèa^emain !

— Maligny nous perdra , par trop de fougue et d'ardeur, reprit la Trousse à voix basse ; il n'a demandé conseil à personne, pour agir ainsi. Le diable emporte sa mascarade ! Il fallait plutôt assoupir les défiances , puisque, cette nuit même , nous devons nous assembler dans la tour de Chftteau-Renaud.

— Par la croix de Notre-Seigneur, s'écria le cardinal de Lorraine , en frisant sa moustache : on sait à qui s'adresser , pour connaître l'inventeur de cette comédie ! Est-ce que ma cousine Marguerite aurait deviné ce mystère? Elle est blôme et toute troublée.

— En vérité , mon père répliqua la princesse avec assurance, j'ai cru que cette pauvre Dame éplorée s'en allaitmourir réellement desesblessures, et que ce pauvre Goliath était tué, sans confession... Dieu merci! ce ne sont que des images mécaniques, faites et dressées avec beaucoup d'art. »

Marguerite de France avait pourtant reconnu, sous le déguisement de l'homme à la Bible, le sire de Maligny,

icb/GoogIc

secrétaire du prince deCoodé, et son parent; elle ne voulut pas en convenir, de peur d'attirer une fâcheuse aflaire à cegentilhomme, qu'elle afTectionnait particulièrement, malgré la disproportion d'âge, qui existait entre elle et lui. 11 était plein de préveuances et de complaisances pour cette jeune princesse; il lui racontait des légendes et des chroniques; il lui apprenait par cœur les Saintes Écritures traduites en français; il lui dessinait des sujets pieux et des portraits de Calvin ; il la suivait , dans les jardins et les galeries. La princesse , dont la reconnaissance n'était pas encore de la coquetterie , distinguait Maligny entre tous les gentilshommes de la cour , quoiqu'il ne fût ni le plus beau , ni le mieux fait; par un sentiment de gratitude analogue, elle aimait avec dévouement le cardinal de Lorraine et le prince de Condé , qui , en lui parlant et en l'écoutant, lui accordaient une importance qu'on refuse d'ordinaire à l'enfance. C'était politique chezle cardinal, c'était bonté chez le prince. Marguerite, âgée de huit ans à peine, ne pouvait apprécier tes causes diverses de leur bienveillance à son égard et savait gré également à l'un et à l'autre de leurs sourires et de leurs attentions , qu'elle attribuait à son personnel mérite. Maligny, encore jeune et naïf, n'avait pas moins remarqué chez elle une intelligence précoce, un esprit naturel, un abandon affable, et peut-être les prémices d'une beauté, plus surprenante que régulière.

La princesse, en effet , promettait déjà tout ce qu'elle tint plus tard ; son front était d'une hauteur extraordinaire ; ses traits auraient pu être plus parfaits en détail , mais leur ensemble ne laissait rien à désirer : un teint éclatant ,

iCbyGOOgIC

des cheveux d'un beau noir et des yeux charmants. Quant à sa taille, qui allait prendre toute la dignité de celle d'une reine , elle n'était encore que soupçonnée , et les avantages qu'elle emprunta depuis aux ressources inépuisables de la toilette n'ajoutaient pas encore un charme de plus à ceux de la nature. Marguerite avait la chevelure bouclée, et portait une toque à plumes ; sa collerette tuyautée à deux rangs de dentelle, sa robe de satin jaune, à jupe plissée, à corsage plat et ouvert par devant, à manches bourrantes et Froncées, avec une ceinture pendante de grosses perles, lui donnaient l'apparence d'une des filles d'honneur de sa mère; elle tenait à la main ces gants musqués que Catherine |de Médicis ût admettre dans les modes de la cour de France, tout envahie par les senteurs et les parfumeries d'Italie.

Maligny avait cependant auprès de Marguerite un rival , plus jeune et plus noble que lui : c'était Henri de Guise y prince de Joinville , fils du Balafré ,• et âgé de dix ans , que la jeune princesse faisait semblant de détester tout haut, pour mieux l'aimer tout bas; Henri de Guise montrait déjà quelques-unes des qualités et surtout quelques-uns des défauts, qui devaient composer son caractère. Il prenait à tâche de commander et de soumettre les volontés des autres à la sienne ; .c'était plus que de l'entêtement dans sa conduite : il savait résister avec fermeté et courage; dans ses jeux et ses amitiés d'enfant, il révélaitses instincts chevaleresques, ambitieux et intrépides. Sa physionomie exprima de bonne heure ce qu'il devait être.

Marguerite de France , déjà dissimulée , même via-à-vis

icb/GoogIc

de son père Henri II, qoi l'interrogeait en riant sur ses amours, la veilledutournoioùil fut blessé, lui avaitdéclaré qu'elle préférait le marquis de Beaupréaa au prince de Joinville , .parce que ce dernier faisait toujours du mal et voulait être maltrp partout. Ce fut un sentiment de dépit passager, qui prêtait à la princesse ce langage , que désavouaient ses rapports ordinaires avec le petit prince, son compagnon de plaisir, son confident et son ami. Ces relations journalières amenaient toutefois, entre tes deux enfants, des querelles et des brouilles qui allaient jusqu'aux injures.

Marguerite, affligée de la hardiesse de Maligny, qui n'avait pourtant pas été découvert ni arrêté, prétexta le sommeil et la fatigue, pour sortirdu bal, que l'étrange mascarade avait refroidi et désorganisé. La musique française et italienne était impuissante à égayer des fronts chaînés de soucis, et le murmure des entretiens particuliers usurpait la place des symphonies de Jacquemin; on voyait dans les groupes errer les mouches et mouchards de la reine mère : c'est ainsi qu'on avait surnommé les espions des deux sexes, que Catherine de Médicis dressait elle-même et entretenait à ses frais pour tout voir et tout savoir. Le prince de Condé avait jugé la retraite prudente, et la plupartdesgentilshommes suspects de protestantisme n'avaient pas attendu qu'on épiât leurs pensées sur leur visage. La princesse Marguerite ne fut pas plus tôt rentrée dans sa chambre qu'elle renvoya ses femmes, pour prier et rêver sans témoins. Il était minuit.

La chambre, qu'elle occupait seule, était au second étage d'une tour avancée, qui faisait l'encoignure occi-

iCbyGOOglC

dentale du château; cette tour, où logeaient les frères et sœurs du roi, avait été habitée aulrefoîspar François I", qui pouvait communiquera volonté avec les autres parties du château , par des détours cachés, des escaliers dé* robes et des passages secrets , que lui seul connaissait et qui depuis sa mort n'étaient connus de personne. Cette tour, inaccessible au dehors, à cause du rocher à pic qui en défendait les approches s'élevait vis-à-vis la grosse tour de Château-Renaud , ainsi nommée parce que ses souterrains aboutissaient , disait-on , au manoir féodal de Château-Renaud, situé à plus de six lieues de là en Touraine; elle n'avait pour hôtes, depuis longtemps, que des hiboux et des corbeaux. Cependant, quoique cette tour fàt abandonnée et tombât en ruines , une grande salle circulaire, décorée de trophées de guerre et de chasse, se trouvait encore, au rez-de-chaussée , à peu près dans l'état où l'avait laissée Thibaut IV, onzième comte de Blois, du temps de Philippe-Auguste. Des fenêtres de cette salle, garnies de vitraux en couleur à demi brisés, on découvrait, dans un large horizon , les plaines fertiles du Blésois, arrosées par le cours de la Loire.

Marguerite se promenait lentement dans sa chambre, tapissée de (leurs et d'oiseaux sur un fond vert et or, les sons mourants des flûtes et des violes de la fête de cour ne faisaient que raviver en son esprit le souvenir de la mascarade , qui avait causé tant de scandale et tant de trouble dans le bal. Cette mascarade satirique, elle la comprenait mieux que personne, et elle s'attristait à l'idée du danger que courait Maligny, attaché au parti de la Réforme, en s'exposant ainsi à être cité devant le

icb/GoogIc

tribuDStl do l'inquisition. Elle savait, d'ailleur», quelles étaient ses opinions religieuses et politiques; elle l'avait averti quelquefois de ne pas se compromettre, et sa perspicacité à cet égard était éveillée par le dernier épisode du bal , qu'elle rattachait à d'autres indices. Elle soupçonnait l'existence d'uo complot des réformés, et elle voyait ses amis plus ou moins compromis ou menacés dans ce complot : le cardinal de Lorraine et le prince de Coodé, le prince de Joioville et Maligny.

Elle s'approcha plusieurs fois de la haute fenêtre qui dominait la campagne, et dont elle avait ouvert un panneau de vitre pour respirer l'air de la nuit. De là ses regards plongeaient au pied de l&tour de Château- Renaud. Elle avait remarqué comme des ombres qui se glissaient le long des murailles et disparaissaient tout à coup : elle crut d'abord que c'étaient des soldats qui faisaient des rondes , et ne s'étonna pas des précautions que devait réclamer la garde du château de Blois , dans des circonstances aussi critiques ; mais au moment où elle se disait , pour se rassurer, que des sentinelles étaient inutiles audessus d'un précipice inabordable, elle s'imagina voir briller par. intervalles une lumière, dans la salle du Comte- Thibaut; ce pouvait être un rayon de la lune baignant les flancs de la tour; elle ne donna donc pas plus d'attention à cette lumière, qui avait bientôt disparu, et, refermant la fenêtre , avant de se mettre au lit , elle s'agenouilla devant un prie-Dieu en bois d'ébène, incrusté d'ivoire, d'écaillé et de nacre.

Elle priait distraitement, ce soir là, et sa main, errant sur les reliefs du prie-Dieu , rencontra un léger obstacle ,

icb/GoogIc

qui céda aussitôt à la moindre pression : elle avait touché par hasard ud ressort caché , et une petite porte déguisée , s'ouvrant soudain vis-à-vis d'elle, au moyen d'un contrepoids, lui montra une issue étroite, noire et tortueuse. Marguerite se leva d'un bond , avec une terreur que ta rédexioa eut bientôt dissipée, taudis qu'un air humide, tel que celui d'une cave , s'exhalait par cette ouverture longtemps fermée et ignorée. L'œil fixe et retenant son haleine , elle écouta , penchée sur. l'abtme qui s'enfonçait dans les ténèbres. On entendait au loin un murmure vague, qui se plongeait et se répercutait, sous des voûtes profondes. La curiosité chez elle était plus forte que le sentiment de la peur et du péril; elle se rappela le passage fréquent des ombres qu'elle avait vues passer et s'évanouir sur la lisière de rochers , au bas de la tour de Château-Renaud, et, sVmant d'une résolution téméraire, elle entra dans le labyrinthe, un flambeau à la main.

Après avoir suivi des détours pratiqués dans l'épaisseur des murs , descendu plusieurs escaliers tournants , et parcouru un chemin en pente rapide, qui semblait la conduire sous le château, elle se trouva dans un carrefour souterrain, ofi venaient aboutir dix routes différentes qui se perdaient dans l'ombre ; elle s'arrêta , pour reprendre haleine et apaiser les battements de son cœur. Des bruits sourds et confusarrivaient jusqu'à elle, et allaient se croisant d'écho eu écho, sans qu'elle pût reconnaître leur origine etleur direction. Quand son sang fut un peu calmé dans ses artères, et que sou attention se dégagea de ce tumulte intérieur qui semblait l'environner, elle distîtagua des voix, puis des paroles, puis la rumeur

3vGooglc

316 LE SECRET D'ËTAT.

turbulente d'une grande assemblée. Quelle était cette réunion d'hommes qui venaient du dehors et qui avaient obéi sans doute à un mot d'ordre mystérieux? Elle résolut de le savoir. Le bruit augmentait et semblait s'approcher : elle ne s'enfuit pas cependant et persévéra dans sa courageuse entreprise. Elle cacha son flambeau allumé derrière une masse de pierres éboulées , qui fermaient une galerie devenue impraticable , et elle s'avança lentement, à t&tons, du côté des voix, elle suivit, à distance, UQ homme qui, en passant près d'elle, avait eflleuré ses vêtements , et se guida dans les ténèbres , en touchant de la main les parois moites du souterrain. Le personnage , qui la précédait d'une marche plu? assurée, en allant vers ud but désigné par une route connue , parvint au terme de sa course , et une lueur douteuse s'infiltra soudain à travers cette obscurité opaque.

« Maligoy ! c'estMaligny ! répétèrent plusieurs voix. — Eh bien, dit une autre voix qui devait être celle d'un chef qu'on écoutait avec déférence, monseigneur le Prince viendra-t-il parmi nous?... Eh quoi! nousievons le bouclier de la révolte après-demain , et il refuse de nous voir ! Nous trahirait-il? Far l'Évangile! s'il nous trahissait!...»

Marguerite reconnut alors la voix de Maligny, sans pouvoir saisir ses paroles ; elle comprit, toutefois, qu'il rendait compte d'une mission accomplie, devant une assemblée, qui devait être fort nombreuse , autant qu'on en pouvait juger d'après les murmures que provoquait le discours de roraieur; elle voulut savoir, par ses propres yeux, de quelle nature était cette assemblée, et elle rampa, sur les mains et sur les genoux, jusqu'à l'enldroit

3vGooglc

OÙ s'était éclipsé Maligoy ; là elle atteignit le seuil d'une porte basse , et put cootempler , eflrayée , à la clarté des torches, le spectacle qu'elle avait sous les yeux.

C'était une immense salle circulaire , dont la voûte à plein cintre se divisait en arceaux multiples, reposant sur de gros piliers, dont chacun se composait d'un faisceau de colonnes reliées ensemble par leurs bases et leurs chapiteaux arrondis. Cette salle n'avait pas d'autres ornements que de vieilles armes etde vieilles armures , accrochées aux murailles et accompagnées des armoiries peintes des anciens comtes de Blois ; çà et là , au-dessous des panoplies, quelques simulacres de chevaliers , à pied et à cheval , cuirassés et bardés de fer et d'acier, avaient Tair de veiller encoresur cet arsenal, couvert de rouille et de poussière, où figuraient toutes les variétés d'armes offensives et défensives en usage au XII* siècle : les haches , les lances énormes, les fauchards ou hallebardes à triples cisailles , les maillets ou marteaux hérissés de pointes , les haubertsou cottes de mailles , les épées à deux mains , les grands boucliers , les lourds épieux , les larges coutelas et ces casques aux formes étranges , dont le poids écrasait le guerrier le plus robuste. Une foule de gens silencieux et rébarbatifs, en costume sombre, étaient debout, pressés , au fond de la salle, et ces gens-là paraissaient plus immobiles que les mannequins armés , dont ils étaient entourés, lorsqu'un de leurs chefs, moitié prêtre et moitié soldat, leur adressait quelques exhortations. Il était facile de reconnaître, à première vue, un conciliabule de Huguenots ou partisans delà Réforme. La jeune princesse , ■ craignant d'être surprise par les allantset venants, àl'en-

icb/Googlc

trée du corridor sombre , se glissa dans la salle même ,

où se tenait l'assemblée , et se blottit derrière un trophée ,

conquis sur les Sarrasins, dai

Pierre-l'Hermite de Blois. En

d'éteindre les torches, dont la

çue du dehors dans la lour de G

vait inhabitée. La lune, dans i

Page 1