‹ Contes du chat noir; le printemps. Préf. de Françisque SarceyChapitre 13 sur 22 · DU DANGER DE MONSTRER L ANGUILLE AUX DAMES · texte numérisé non relu

DU DANGER DE MONSTRER L ANGUILLE AUX DAMES

Pour messire G. Laffon j'ai espéciallement escript cestuy coyiie, afin qu'il puisse après son labour ardu, oublier un petit les tracas de la vie en compaignie des joyeulx drilles et des gracieulses damoiselles d'aultrefoys.

On baiiffcf bc monfttct CanQuiffc aiiv bamee,

u temps du bon Triboulet premier rov des folz et du joyeulx chevauicheur Françoys de Valois, seigneur de France, y avoit dans la rue de la Boucherie à Chastellerault, un escornitleur de poissons, hault de taille et vigoureux comme un lansquenet d'Unterwalden, lequel estoit de belle figure et gracieulx comme un gentilhomme, combien qu'il fust yssu du ventre marmiteux d'une humble saulcissière. Aussi son estai estoit-il bien achalandé de meschines au corsaige fleuri, de bourgeoises frétillantes, voyre même adorné de nobles et haultes dames, chacqune entre les grandes et petites n'aimant

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achapter qu"à lui seul la maigre nourriture que bons christians soûlent mangier le vendredy en soubvenir de la dolente passion du paouvre Nazaréen Nostre Seigneur.

Cestuy bon pescheux qui s'appeloit Luc Petit avoit une femme du nom de Catherine, laquelle estant d'amoureuse complexion et fort adextre aux mille petites chosettes de dessoubz le ridel, véoit d'une chère marrie, et d'un œil fasché les porteuses de cotillons qui soy pourmenoient alentour de son espoux ainsi que chattes emprcs d'un cocquemart plein de cresme, car Ja souventesfoys Tavoit-elle soupçonné d'aller despendre en d'estrangers logis sa menue monnoye de braguette, et bailler à d'aultres ceste dolce accoUade d'amour, qui se donne ailleurs que sur l'épaule comme sçavez bien et qu'elle eust souhaicté recepvoir plustôt dix fois qu'une petite en Tespace d'une journée.

Aussi le tenoist-elle de près, autant que le pouvoit-elle faire comme s'il eust été attaché à ses gippons, et lié par scel invisible à sa chemise.

Ce pendant arrivoit le doulx mois d'Avril qui faict croistre les arhryccaux et tiours de primevère et pousse es mains des bachelettes mitaines dedesyrs et leur boute aux pieds brodequins de lascivité. Adoncques un jour — le premier de ce dict mois qui est la feste des poissons comme nul n'ignore — dame Catherine estant au logis demourée, la femme de maistre Bonneau le tabellion, que d'aulcuns accusoient d'enguarnir vaillamment le chief de son mary. s'en vint devers la boutique de Luc Petit, auquel elle avoit moult comparé son chétif seigneur, ridé comme vieille pomme d'yver , et mignottement se mit à marchander poissons de Vienne disant :

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— Oh ! je n'aime mie ces petits goujons, ni ceste canaille de rivière bonne à nourrir les manants, mais combien me plaist ceste grosse anguille que vecy ; elle feroit venir l'eau à la bouche de Tabbesse la plus saige et resveigleroit la gourmandise de toutes les nonnettes de sainct Benoist.

— Vere, dist Luc, je cuyde que vous parlez icy avec-

ques plus de sapience que tous les docteurs coëffés qui font les marjolets à l'entour des cottes en parchemin de ceste vieille garce qui s'appelle Sorbonne, pour ce que les anguilles ont esté faictes par Dieu plustôt pour les dames que pour les hommes...

— C'est vray, dist la dame, plus libre en ses parolles qu'une ribaude à capitaines, — c'est vray depuis que le munde est sorti de l'œuf, et j'en sçais d'aulcunes qui sont plus savoureuses que viande, et si souëves qu'on les prendrait pour viande véritable ; et jouant ainsi de l'é-

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quivocque ils devisèrent un long temps disant des yeux, ce que les aultres n'avoient cure d'entendre et de sçavoir.

Adoncques adjouxta la dame : — 'Je vais achapter ceste icy; ainsle pescheur véant la meschine prendre Tanguillette pour la bouter es panier dist légièrement :

— Eh ! madame, j'ay grand desyr de parler un petit à messire Bonneau, au subject de certain procès qui m'est vencu du pays de Ghicquane, j'irai doncques vous la porter s'il vous plaist.

— Venez si voulez, respondit la dame, combien que je craigne fort qu'il n'en tombe pour vous grande pluie de cholères et d'injures de la part de vostre Catherine.

— Oh ! nenny, reprint le pescheur ; poinct ne le sçaura-t-elle pour ce qu'elle a tout ce jour-cy lessiveuses à guarder lesquelles s'occuperoient plustôt de la conscience d'autruy que des linceulx à blanchir, si elle les lairroit maîtresses de leur loysir.

— Bien, tist malicieusement madame la tabellionne,'car pour ma teste décollée, ou mon teint perdu ne vouldrois vous veoir soupçonne, pour vostre bonne grâce à me vouloir servir; surtout ne venez poinct davant quatre heures, pour ce que maistre Bonneau seroit alors à compter ses raves et sermonner ses choux en son clos, devers Sainct-Antoine.

La dame partie, bonnes langues tost d'aller leur train, envoyant à Luc Petit brocards et railleries de toutes couleurs; le dict Luc faisoit fort l'estommi, feignant ne rien comprendre à ces discours, mais les mocqueries tomboient sur lui drues comme grêle de mars, et les maulvois plaisants disoient que sa femme seroit contente comme une royne de sçavoir que les notaires lui vou-

loient du bien — veu qu'elle estoit fière de lui plus que Charlemaignc de son épée benoiste — et que pour ce elle lui feroit passer es paradiz de lin, une nuict de longue chevaulchée, à grand renfort de clochettes et de grelots... et s'esclafîoient parlant des dictz grelots, lesquelz asseuroient-ils furent jadis inventés par la trisaïeule de Madame Vénus pour esjouir les cavalcades amoureuses.

Ains sans s'émouvoir Luc les lairroit piailler à dextre et à senestre tenant teste galantement aux uns comme aux aultres.

Quand les sergents du guet furent veneus pour faire dévallerles marchands de par la ville, Petit emporta ses paniers à sa maison et dist à sa femme qu'il alloit à la rivière quérir une anguille pour la bailler à maistre Bonneau: puis l'ayant gentement accolée cmmy les drapels qui séchoient, ainsi qu'un Jouvencel sa mie, s'en alla joyeulsement, la lairrantqui ne se doubtoit de rien. Le tabellion jà s'estoit mis en route pour aller voir si les pommiers estoient bien en poinct, et faisoient bonne promesse de fruictz pour l'automne, aussi pour cueillir une petite salade tendrette, dunt il vouloit se refraischir les trippes chacque vesprée, si bien que son espouse avoit donné l'esbat aux clercs, leur disant qu'ils ne mangeoient pas plus que moinels et arundelles et qu'il leur seroit bon de s'aller pourmener un petit pour prendre de l'appétit. Ce qu'ils avoient faict de grand playsir, car ils avoient tous cil icy, cil là, une petite chambrière dont ils avoient grand faim plus que de souppe.

Adoncques en entrant nostre Petit fut receu par la dame à laquelle levant sa barrette il dist d'un ton raillarii : — Madame, m: vecy avecques mon anguille et je suis vostre féal serviteur.

— Oh! oh ! fist la dame soubriant pour monstrer ses ■dents qu'elle avoit albes comme du lait, je cuyde que ceste anguille a maulvoise mine; oh! la chère marrie! on diroit qu'elle n'est plus aussi gaillarde que ce matin; Tauriez-vous prinse pour une aultre de azar?

— Eh ! c'est qu'elle estoit faschée sans doubte de ne vous voir poinct, dist Petit, mais soubdainement allezvous lavoir frétiller comme lorsqu'elle se jecta dans mon iilet l'aultre hier.

Et treuvant la tabellionne rouge à poinct, les yeux brillants comme braise lucilerienne, la poulsa dolcement ■devers un grand escabel qui estoit là.

— Vère, dist la dame, qu'entendez-vous faire; seriezvous un maulvois homme et un mal apprins? Est-ce ainsi que debvez abuser de ce que suis seule en mon logis; me voulez-vous faire oultraige meshuy ? Oh! que dira maistre Bonneau, quand il sçaura qu'avez voulu me déshonorer... faut-il vous bailler toute ma chevance pour que me lairriezhonneste femme ainsi qu'ai toujours été depuis que, las! damoiselle ne suis plus?

Ains le pescheur hardi comme les paiges du duc de Bourgogne, lesquels furent en ce temps-là les plus hardis du royaulme de F'rance pour jouer la farce des chemises au vent, s'eschauffoit à la veue de la dame qu'il treuvoit miste, faictisse, et savoureuse plus qu'aulcune, et toujours éperonnoit l'anguille, si que la paouvre femme, sentant le dyable la guaigner. se print à poulser de grands soupirs, lairrant son corsaige se desclore, et dist d'une voix qui se mouroit d'aise :

— Ah' regret me vient d'avoir esté félonne, vecy bien la plus vaillante beste du munde et serois-je la plus dapnable femelle de la terre, si la déboutois encore.

Et ce dysant accola le pescheur pour le guerdonner de lui avoir faict gouster aussi doulx mets assaisonné d'aussi gente fasson, criant toujours qu'elle avoit grand faim et qu'elle vouloit festoyer jusqu'au lendemain.

Ce pendant advint que la Catherine embesoignée de ses drapels et lessiveuses ne se doubtant pas de cela

sortit de son logis pour aller quérir à boire, ses femmes ayant soif; lors, vit-elle venir près d'elle une sienne voisine qui lui dist : — Hé! ma mignotte, devez estre joyeulse, car vostre mary a receu grand honneur au marché, veu que madame la tabellionne lui a achepté sa plus belle anguille, et Va prié de venir en sa maison pour lui dire comment se fabricquent les saulces de ces besteslà. Aussi estoit-il rouge comme un chaperon de coq amoureux.

Ce qu'entendant Catherine sentit le mauldict feu de la jalousie lui arder de la teste au ventre, et entrant en

grande ire jura par la double auréole de madame la Vierge qu'elh; alloit aller escharbotter molestement les parchemins de ce vieil cocu griffonneur de chicquanes pour voir un petit ce que faisoit son grand dyable d'homme en cestuy maulvois nid de musaraignes.

Et incontinent desvalla-t-elle toute deschevelée devers le logis de messire Bonneau, lequel estoit toujours emmy ses choux, cherchant, sans doubte, le marmouzet qu'il avoit cuydé faire la prime nuictée de ses nopces.

Or, nos amoureux qui avoient oultrement mis en oubliance les conseils de Dame Prudence, tant estoientils absorbés en leurs occupations et menus labeurs, avoient lairré l'huys déverrouillé, si bien que Catherine, folle de maie raige, entra, comme renard en un camp de gelinettes, et vist ce que d aultres n'ont oncques veu que par le pertuis de la serrure et que vous devinez bien pource que vous avez l'entendement limpide en ces sortes de chouses.

— (3h I oh! fist-elle. mettant ses poings dessus ses hanches et levant le poulce comme font toutes marchandes de poissons depuis que poissons se vendent icvbas, oh! madame, il faut que vous soyez une gouge bien orde. une galloise bien détestable pour avoir ainsi mespris ! Aussi grande envie me vient de vous bailler du sabot par la teste; l'un cassera l'aultre si Dieu veult et ce sera une ribaulde de moins pour perturber le paouvre munde.

— Ne sçais ce que me voulez, meschante femme, dist la dame en se relevant; m'est advis que devriez aller quérir vostre raison chez qui vous l'a prinse, plustôt que de venir oultraiger une honneste bourgeoise. Besoin n'est pas que veniez mener icv vostre estrif! Ahl louez vostre

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patrone es cieulx, de ce que mes clercs ne sont céans meshuy, car vous aurois faict fouetter, comme oncques n'ont esté fouettées fesses de garce, depuis le jour où monseigneur le prévost tist bailler cinq cents coups de houssine à la sorcière de la rue Taupanne. Qu'avez-vous à besler et quel dyable vous a prins de cryerpour ce que Petit me monstre son anguille?...

Et ce disant la dame se mist à rire si fort qu'elle en pensa mourir par la rate, qu'elle avoit fort esveiglée et qu'elle en ploura comme une fontaine.

Et pendant ce temps-là, piteux et l'oreille molle s'en alloit le paouvre Luc poursuivi par sa femme qui cryoit à travers rues et ruelles qui menoient à son logis :

— Hé ! paillard, trousseur de robbes, colligeur de chemises, desboucleur de jarretiers, escornitieur de cocus! Hé, Petit, monstre doncques ton anguille à la dame !

Et de toutes les maisons grandes et petites sortoient gens tout estommis, lesquels véant le paouvre sire fuyr comme lièvre dont les chiens flairent la queue, entroient en grande joye et s'esclaffoient en long et en large maulgré la chère rebourse du p)escheur et cryoient aussi :

— Hé! Ohé! Petit, va doncques monstrer ton anguille à la dame !

Cestuy conte prouve par le menu, aussi bien qu'aultrement, qu'il ne faut oncques monstrer anguilles aux femmes de tabellions fussent-elles mistes et moelleuses plus que Venus, et les anguilles plus belles qu'aulcunes; pour ce que le Dyable et toute la confrérie dyabolicque qui aiment les dessusdicts notaires autant que leurs tilz

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les protègent jour et nuict et font persécuter, et mettre a mal par leurs femmes, les gallants qui viennent se pourmener emprès de leurs lits de parements et voir comment sont lamhroyssés leurs logis, pour gousier à leur chfvance amoureuse et chasser en leurs terres, la petite beste que vous cognoissez bien.

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