LE DERVICHE
CONTE ORtBKTAL
'ÉTorr pendant le règne
du Sultan Akbar, dont
le nom doit être à jamais
cher i la mémoire des
hommes; Akbar, le plus
vaillant des guerriers, le
plus clément des vain»
queurs; jamais il n'avoit
craitit un ennemi, jamais
iln'avQÏt repoussé un suppliant-, juste, humain,
libéral, tolérant, affable, toutes les vertus se
disputoient son grand cœur, qui pouvoit i
;a Contes de Boufflers.
peine les contenir, et leurs excès étoient ses seules imperfections. Aussi Pa-t-on vu téméraire à force de courage, prodigue à force de générosité, confiant jusqu'à l'imprudence, compatissant jusqu'à la faiblesse ; heureux défauts, puisque Thomme ne sauroit être exempt de re> proche, et qui rendoient Â^bar plus aimable encore que s^il eût été parfait. Combien de troubles, de révoltes, de factions ont exercé le grand cœur d'Akbar! mais, semblable à l'or pur que le frottement ëdaircit, ses vertus en recevoient sans cesse un nouvel éclat. Enfin, après trente ans passés à triompher et à pardonner, Akbar jouissoit du calme du monde, et son génie, égal à son courage, avoit une seconde fois enchaîné ses conquêtes par la sa* gesse et la douceur de ses lois. Déjà la sécurité, fille de la paix, ramenoit partout Pabondance et la joie, et la belle Asie reflorissoit comme un fertile jardin après de terribles orages I... L^ monde reposoit; Akbar lui-même reposoit,rassa«é de gloire, et savourant, suivant l'expression du poète, les fruits de ses travaux. Il avoit choisi la ville d'Agra, surnommée le Diadème de la Terre, pour y établir le siège de son vaste empire ; depuis trente ans, quatre cent mille captifs ne cessoîent d'y travailler sur les magnifiques plans du grand Roi ; il l'avoit enrichie des^trésors du monde, des prodiges des arts, des trophées de la victoire, et il se proposoit d'y passer le reste des jours <{WAda-
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risto (le Destia) lui gardpit, à protéger, à cultiver les sciences et les lettres, qu'il avoit nommées dans un de ses poèmes (car Akbar étoit poète aussi) les Houris de k pensée, et sans lesquelles il disoît que les héros ne sauroient que faire de leur gloire, ni les hommes de leur existence.
Déjà les ordres d'Akbar n'avoient plus besoin du secours de ses armes ; le monde étoit heureux de lui obéir, et la volonté d'Akbar étoit le vœu des nations. L'armée victorieuse, devenue inutile à Jorce de triomphes, fut réduite à la moitié : soldats, fantassins, cavaliers, Officiers, Omrahs, Émirs, Licenciés, reiournoiem gaiement chacun dans leur pays pour y jouir des richesses que le Roi des Rois leur avoit généreusement réparties ; et tous goûtoient d'avance en idée les charmes du repos, dont le guerrier se fait une image si douce dans les camps, et dont il se lasse si vite dans ses foyers.
Dans le nombre de ces braves voyageurs qui couvroient tout l'Indostan de leurs caravanes, suivant chacun la direction qui lui convenoit, étoit une troupe composée de quelques-uns des Éniirs les plus distingués de l'armée, qui avoient pris leur -route vers la ville royale; ils voyageoient à petites journées avec une suite nombreuse et de gros bagages, emportant presque tous avec eux un riche butin, et puissant dans la route de toutes les commodités de la vie en ' même temps que des agréments de la société.
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j4 Contes dt Bouffiers.
ToBS ces Émirs étoïent venos, pour la plupart, de pays trés-élo ignés entre eux pour se ranger sous les ^ndards du plus grand des Rois; la différence des cultes ne les avoit point arrêtés ; Akbar les protégeoit tous. Ennemi des persécutions que ses prédécesseurs ezerçoient depuis tant de siècles, il ne suivoit de l'Alcoran que les maximes propres à rendre les hommes meilleurs ; les religions diverses lui paraissoient des trésors de morale ; il les regardoit comme autant de vases de différentes formes, tous remplis d'une liqueur céleste. Gardons-nous donc bien, disoit-il souvent, de les briser, et garantissonsles même de se beuner entre eux. Nos Émirs, en apprenant la guerre sous un pareil maître, avoient en même temps appris la tolérance; d'ailleurs, un même métier, une longue réunion sous les mêmes drapeaux, des périls communs, des services rendus et reçus, et surtout une grande habitude les uns des autres, les avoient ta- quelque sorte assimilés, et l'armée entière avoit fini par avoir à peu près la même opinion ainsi que le même langage. On ne s'informoit plus si un tel étoit Musulman, Guèbre, Iiidou, sectateur de Zoroastra ou de Confucius ; l'Indou mangeoit du bœuf, le Musulman du porc, ainsi du reste ; on oublioit les jeûnes, on ne célébroit que les fâtcs, et l'eau, bannie dea repas, étoit réservée pour les ablutions ; liberté de conscience, pourvu qu'on en eût une^ Du reste, tous reconnaissoient un même Dieu au-
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dessus^ de tons les Dieux ; tous scrvoient un mâine Roi au-dessus de tous les Rois; tous avoient la gloire pour idole et l'honneur pour loi ; tous étoient de la religion des -braves gens.
11 ne faut donc pas s'étonner si, à chaque station, quantité de cuisiniers marchant toujours à l'avant-garde étoîent continuellement occupés ^ préparer de leur mieux les mets lés plus délicats, soit qu'ils fussent permis ou défendus ; si les meilleurs vins de Shiras, d'Yerd et même d'Europe y couloient comme les ondes salutaires du Gange, et si l'on passoit une partie de sa vie à table, car, après toutes les privations et toutes les fatigues d'une longue guerre, c'est là qu'on se délasse le mieux. Là, point de cérémonie, point de réserve; point de secrets; la franchise règne entre les braves : ib ne craignent pas plus leurs amis que leurs ennemis ; et, soit qu'on fît durer le repas pour continuer la conversation, ou la conversation pour allonger le repas, c'était le moment que chacun choisîssoit de préférence pour entretenir la compagnie des projets qui l'occupoient. Tantôt c'étoit un bon Mingrélfen qui décrivoït avec enthousiasme la chaîne des rochers escarpés qui entourent l'étroite, mais fertile possession de ses pères; là, il a laissé dans une habitation riante une jeune femme et de tendres enfants, auxquels il n'a point songé tant qu'il a gardé sa cuirasse, parce qu'alors, comme dit un poète d'Europe,
jô Contes de Boufflers.
il «voit le cœur environné d'un triple acier. II y pense maintenant au bout de huit ou dix années de distraction; quelle joie! quelle fête quand. il va les revoir I Les enfants sont déjà grands, la temme est sûrement encore belle; aucune inquiétude sur les enfants, aucune même sur la femme : les coeurs généreux n'y sont pas sujets. Son parti est pris : il a donné sa jeunesse au service du Sultan, il va se mettre au sien, et ce n'est pas trop de toute sa vie pour se reposer de sa jeunesse. Mon cher Abufar, lui dit Koramed, au premier bruit de guerre, vous demanderez à marcher pour vous reposer de votre repos. Moi, disoit un autre, grâce au grand Roi, j'ai à ma suite un joli petit chameau chargé d'or :
c'est plus qu'il ne m'en faut, il ne me reste plus qu'à joutri J'ai de belles campagnes autour de mon habitation; mais elles sont pour ceux qui s'y promènent, je n'en ai pas encore vu un épi. Ah! mon ami, crois-moi, reprend un brave Tartare, on ne fait jamais de plus belles récoltes que dans le champ de l'ennemi. Un autre parle de changer une vingtaine de superbes captifs qu'il traîne avec lui, contre cinq ou six belles Circasslennes qui le désennuieront pendant la paix, pourvu qu'elle ne dure pas ; mais il se promet bien, au premier bruit de guerre, de les changer à leur tour contre autant de chevaux arabes de la première noblesse, et qui lui seront d'un meilleur usage. C'est ainsi qu'ils s'entre-disoient tout ce qui s'offroit à leur
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pensée, hormis un seul qui depuis le départ, ne s'étoit encore mêlé d'aucune conversation, et que rien ne pouvolt tirer de sa mélancolie ; son nom de guerre étoit Mohély : on ignoroit son vrai nom, il n'étoit connu dans l'armée que par son costume extraordinaire, son courage et ses vertus; du reste, on ne savoît qui il étoit : toutes les questions qu'on avoit pu lui faire sur sa famille et son pays n'avoient rien appris; son visage même étoit en quelque sorte un secret ; on ne l'avoit jamais vu qu'à moitié, toujours sous les plis d'une ample mousseline dont il s'enveloppoit avec soin à la façon des femmes de Candahar. Étoit-ce quelque difformité naturelle? étoient-ce les suites fâcheuses de quelque blessure qui l'obligeoient à cette espèce de déguisement? C'est un mystère qu'on avoit inutilement essayé de percer et qu'on respectoit.
Mais cette mousseline, i^emblème de sa modestie, cachoit à la fois un brave et un sage; on l'avoit toujours vu l'exemple de tous, Tami de chacun, le rival de personne, disant quelquefois que l'humanité doit suivre le guerrier jusque dans la mêlée, qu'il ne doit faire que le mal nécessaire et s'en consoler en faisant tout le bien possible. Simple volontaire dans l'armée avec le rang d'Émir, il n'avoit jamais commandé, mais toujours combattu ; accourant d'ordinaire à ses compagnons dans les occasions les plus périlleuses, les aidant de ses conseils dans les dispositions, de son bras dans l'action, et ne
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prenant jamais sa pan de leur gloire. Mais dans le commerce ordinaire d^ la vie 11 voiloit auunt son esprit que son visage, et laissoît d'ordinaire parler les autres Émirs, qui se pcriB«ttoiem rarement de le 'tirer de ses rêveries. Cependant, au milieu de cette conversation oti il étoit question de ce que chacun méditoit pour l'avenir, un des convives, nommé Goulam, qu'un peu moins de sobriété rendoit moins circonspect, lui adresse la parole. Et toi, brave Mohély, dit-il, qu'est-ce que tu comptes faire après ceci ? Ce que chacun fait ici bas, répond Mohély, attendre et chercher. Ecrivez, dit Goulam, qu'il a parlé. Mais, en effet, dit à son tour Koramed, tu plains beaucoup plus tes paroles que ton sang; car il n'y a pas un de nous, à commencerpar moi, quetu n'aiesguidé comme UD Génie : beaucoup te doivent d'être encore BU monde. Il est vrai aussi, dit un autre, que beaucoup de l'autre côté lui doivent de n'y être plus. Mais, reprend Goulam, tout cela se fait i la muette : il combat, il sabre, il tue sans mot dire, et, quand son homme est par terre, notre ami n'en est pas plus gai. — 11 n'y a pas de quoi, dit Mohély. — Sitôt que tu apercevoîs quelqu'un de nous en péril, on te voyoit voler à lui, ftissem-ils vingt sur son corps, tu le délivrois, et puis tu rentrois tranquillement dans le rang, comme si de rien n'étoit; hors cela, tu n'as jamais défié personne au combat. — Le Sultan, i^pond l'Émir, a plutôt besoin d'un guerrier de
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plus que d'un ennemi de iikhiis, puisque tous SCS ennemis ont fini par devenir ses sujets. — Tu dis Trai, reprend Goulam, il n'y manquoit que la façon. Mais, coniînue le bon convive, il faut surtout voir comme dans l'occasion ce < brave homme-là régale ses amis : je n'oublierai pas une ceruine panie de plaisir dans le désert, non plus qu'un certain verre d'eau que j'ai trouvé si bon. — La rareté donne du prii à tout, dit quelqu'un. — C'est, dit uo autre, une petite infidélité passagère qu'il a faite à son régime, mais qu'il a bien réparée. — Par MabometI dit Goulam, il faut que je le raconte. —Conte-nous autre chose, dit Mohély.— Non, je veux qu'on sçache un traii qui nous fait honneur k tous les deux, puisque, toi, tu as sauvé la vie d'un homme, et que, moi, j'ai bu deux verres d'eau. — Laissons cela, dit Mohély; on diroit que tu les as toujours sur le cceur. — Vous sçaurez donc, reprend Goulam, que l'Émir et moi, pendant que l'armée prenoit quelques jours de repos sous les murs de Damas, nous étions allés ensemble à la chasse dans le désert, et là, cherchant toujours et ne trouvant rien, nous finissons par nous égarer : voilà que l'inquiétude nous gagne; nos provisions sont consommées, la chaleur nous étouffe, la soif nous dévore; en vain nous promenons au loin nos regards sur cette mer de sable ardent, nous ne voyons que du sable et toujours du sable. Déjà nous smtions la fin de nos forces, et nous atten-
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dioDS «Ile de notre vie, lorsqu^enân nous croyons apercevoir confusément i Thorizon quelque chose qui s'élevoit un peu sur cette étendue uniforme; nous nous y traînons à tout hasard : c'étoit un dromadaire tombé mort à cette place, et qui sembloit nous annoncer notre sort; sa charge étoit encore sur lui, et deux petits barils qui en faisoient partie avoient roulé l'un d'un côté, l'autre de l'autre dans le sable; nous espérons qu'ils peuvent contenir quelque boisson, et nous convenons d'avance de nous en tenir chacun à celui que le hasard nous aura présenté. Hélas ! dans le mien je ne trouve que de l'or, et qu'est-ce que de l'or dans le désert? Il y avoit eu de l'eau dans celui de Mohély; mais à peine en resioit-il de quoi remplir deux fois une tasse de coco telle que nous les portons à la chasse, Mohély, plus pressé de ma soif que de la sienne {voilà, dit Koramed, comme il est avec tout le monde), m'appelle de son côté et m'invite à remplir d'abord ma tasse; mais, en la portant à mes lèvres, je tombe de faiblesse; la tasse m'échappe, et l'eau se perd. Mohély, au lieu de boire la sienne, m'en jette une partie au' front pour me rappeler à la vie, et me force ensuite à boire ,1e reste. Le Prophète le vit sans doute, car presque aussitôt un nuage bienfaisant vient fondre sur nous et nous rend avec usure toute l'eau que nous avions perdue. Chacun applaudissoit, et l'Émir, embarrassé de leurs éloges, en faisoit des reproches à Gou-
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iam. — Tu as beau te fâcher de son histoire, dit Malvear, tu ne m'empêcheras pas de conter la mienne. Te souviens-tu de la belle fille de Luknouti ? — Par Mahomet! je doute qu'il y en ait une là-haut à lui comparer. Un régiment entier l'entouroit : tous la respectoient, contre l'usage, parce qu'on ëtoit convenu d'en faire hommage au Sultan, qui l'auroit magnifiquement payée," II y avoit là un vieux barbon qui ne la vouloit point lâcher, qui se disoit son grand-père, qui pleuroit, qui hurloit, et qui ne sçavoit à qui faire ses supplications; on alloit, comme de raison, le tuer, et voilà Mohély qui se jette entre eus et les soldats; il prend le vieillard et sa fille sous sa protection, les fait entrer dans la maison la plus voisine, y place une sauve-garde et chasse tous les curieux. — Ils étoient bien bons de s'en aller, dit Goulam; si j'avois été là, non! j'en jure par mon sabre, par ma lance! — Dis aussi par ton verre, dît Koramed. Eh bien! qu'est-ce que tu. jures?
Est-ce que tu n'auroîs pas marché comme les autres.au commandement? — Je ne dis pas cela','mais, par la mort! la fille auroit marché avec moi; Ici Mphély hausse les' épaules, et, à travers les moustaches qui enveloppent son visage^ laisse entrevoir un signe de pitié. — Eh quoi I continue Goulam en se versant une rasade^ quand le Prophète a bien voulu jeter un coup d'oeil favorable sur un brave homme, sur ua vrai Croyant, et qu'il lui envoie une belle
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ifs Contes de Boufflers.
fille comme un i-compte sur son Paradis, et qu'il ne s'agit, pour s'en saisir, que de tuer ua vieux païen, n'estnie pas une impiété que de la laisser aller? — Chacun a sa doctrine, répond froidement le guerrier; j^ai toujours regardé le sang des vieillards, des femmes et des enfants comme une tache au glaive. — Il a raison, dirait tous les Emirs k la fois... Par Mahomet) par Indra ! par Foé ! par tous les Prophètes I par tous les Génies 1 il a raison ; l'homme qui parle peu parle bien ! Et au même instant toutes les coupes sont remplies et vidées en l'honneur de l'homme qui parle peu. Les bons convives n'en parlent que davanuge : la gaieté, toujours un peu bruyante, la confiance, toujours un peo verbeuse; les santés portées de droite et de gauche à grands cris ; cinq ou six histoires contées et contestées à la fois; de longs éclats de rire d'un côté, des battements de main de l'autre ; le tapage, en un mot (qu'on me passe le terme à propos d'une si noble compagnie), alloit toujours croissant; et déjà l'on ne s'entendnt plus, lorsque, à portée de la tente, une voix qui couvrait toutes les autres leiir Imposa tout i coup sUence : c'étoit' un flne qui s'étoit mis à braire; et comme aucun des chefs n'avott un tel coursier parmi ses chevaux de bataille, obt se tait, on s'étonne, on se regarde, et, se livrant de plus belle à la gaieté du festin, chacun demande : Est-ce toi? est-ce toi? cit-ce toi? Mais voilà tout & coup le rideau de la tente qui
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s'entr'ouvre, et qui laisse paraître un saint personnage, un Dervictie, dont l'air vénérable fixe l'anention de toute l'assemblée. A cette apparition si peu attendue, le facétieux Coulam fait mine de se lever, et d'emporter avec lui coapes et flacons, craignant, disoit-il tout haut, que ce ne fût quelque espion de la police du grand Prophète, qui ne manqueroit pas de les dénoncer, — Arrêtez, Messeigneurs, dit le Religieux en souriant, et ne vous troublez pas plus pout l'homme qui vous salue que vous n'avez coutume de le faire pour ceux qui vous combattent. — Tu promets donc, continue Goulam, de ne rien dire à Mahomet? — Je serois trop tnal venu, répond doucement le Religieux, & vous accuser devant lui ; car, si j'ai bien lu son histoire, je lui crois un peu de panialité «a faveur des braves. Au reste, je n'ai point été élevé dans sa loi ; je serois fâché que ce fût un démériteauprèsde vos seigneuries; mais croyez, . Messejgneurs, que, ai Mahomet fait des héros, Brahma fait aussi des hommes vertueux. — Brahma, dit le guerrier silencieux, et il s'incline respectueusement ; puis, relevant la téie et regardant le Derviche : Saint homme, dit-il, votre loi ne vous défend point de prendre place parmi nous. — Notre loi, répondit-il, nous ordonne la fraternité avec tous les hommes. — En ce cas-là, sois le bien arrivé, dit Goulam, du moment que tu ne viens point ici pour nous prêcha' la sobriété. — La guerre, dit le Der-
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riche, a dû vous tenir lieu à tous de Ramazan ; elle a ses moments d'abstinence et vous dégage du jeûne pour le reste de vos jours, — Vous nous {>ermettrez donc de continuer, dit Mobëly, en lui faisant une place. — Malheur à moi, dit Hautrc, s'il m'arrîvoit de troubler vos fétcs; et que ne puis-je plutôt en partager la gaieté ! mais les plaies de l'âine lui laissent peu de bons moments... Cependant, vous le diraî-je, Messeigneurs, depuis de longues années je ne me suis pas senti intérieurement autant de disposition à la joie et même au bonheur. Du plus loin que j'ai entrevu cène tente, je ne sçais quoi m^a donné le désir de m'y présenter; j'ai aussitôt demandé à Brahma ia faveur dY être bien reçu; tl me l'accorde, et je vous en rends grâce, ainsi qu'à lui, nobles Émirs. Au momem même où j'écartois ce rideau, il me sembloit écarter en quelque sorte les nuages de mon esprit, et je ne concevols rien à l'agréable émotion qui changeoit tout à coup Tétat de njon âme. — Puisse im si bon pressentiment a'étre pas vain I dit Mohély. Allons, saint homme, oubliez peines et fatigues : il me semble que j'en fais autant ; et délassez-vous avec nous. Esclaves, ajouta-t-il, ayez soin de la monture du saint homme. — Oui, reprend Goulam en riant, il faut que nos chevaux apprennent la politesse, et qu'ils invitent l'étranger à leur râtelier. — Ai I Messeigneurs, c'est trop de gloire pour le pauvre Derviche et son âne, ils ne
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sont accoutumés ni l'un ni l'autre à tant de civilités. — Cela doit vous étonner moins que personne, dit Koramed, vous qui croyez à la métempsycose, et qui pensez que le bien qu'on fait aus bètes revient tôt ou tard aux hommes.
— En effet, dit le Derviche, le Dieu Wishnou a résolu, dans sa sagesse et dans sa bonté, de prendre successivement toutes les formes des créatures, pour juger par lui-même comment les âmes se trouveroient dans les différents corps que Brahma leur a destinés; nous croyons donc qu'il s'intéresse même aux bétes, même aux plantes, car ce sont autant de logements préparés pour des âmes ; et tout ce que nous faisons, même en secret, pour elles, s'écrit de soi-même là-haut sur la grande table de diamant ; Wishnou le lit et nous en tient compte.
— Eh quoi ! dit un zélé Mahométan qui l'entendoit, vos Dieux s'amuseroient à ces misèreslà, au lieu de penser de préférence à ces braves qui lavent leurs fautes dans le sang de leurs ennemis, et qui prodiguent le leur pour la gloire de leur Pays et de leur Roi 7 — Rien n'échappe aux regards des Dieux, répond le Derviche, maisils s'en reposent sur les hommes pour admirer, pour célébrer ces grandes actions qui portent leur gloire avec elle, comme le rubis porte sa pourpre, et ils se réservent la connaissance des actions secrètes qu'eux seuls peuvent récompenser ou punir ; ils voient les pensées que la prudence cache ; ils entendent
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les soupirs que la crainte étouffe ; la charge leur çn est donnée par le Maître commun, par Celui qui est le Dieu des Dieux, comme Akbar e$l le Rpi des Rois. — Brave Derviche, tu parles comme ua Prophète, dit Goulam, tenam un flacon à la main; tends-moi ta coupe, sites amis invisibles, te le permettent. — Les nobles Esprits, dit ie Brahmane, à qui les Dieux ont conflé la conduite des choses dUd-bas, aiment mieux les hommes que les hommes ne s'aiment eux-mêmes ; ils sourient à nos plaisirs comme àes pères et des mères aux jeux de leu^s tendres enfants, et ne nous défendent que de nous, nuire; puis, tendant sa coupe d'un air gai, il la laisse emplir , et, prêt à la vider : O Wishnou ! dit-il, ô Mahomet! 6 Mithras! ô Foé 1 et s'il est encore d'autres grands serviteurs du Maître suprême, invoqués par des lotions que j'ignore, daignez arrêter vos regards sur une chétive créature qui adore Celui que vous adorez ; plus vous êtes au-dessus de moi, plus je croirois. vous offenser en vous supposant jaloux du peu de bons moments que notre condition nous permet de goûter dans ce lieu de passage; ah ! plutôt, laissez-moi tirer un bon augure de ce plaisir, trop fugitif sans doute, mais depuis si longtemps inconnu à mon cœur. Il boit ensuite avec Papplaudissement des convives, et, quand la coupe est vidée, pour se conformer à l'usage des festins militaires, il en recueille sur son ongle la dernière goutte. — Tu le trouves
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donc bon? dit Goulam. — Seigneur, s'il n« t^étoit pas, répond le DeP'iche, vous ne le verseriez point, et même, ajouta-t-il en s'égayant, vous ne le boiriez sûrement point avec autant de plaisir. — Sçais-tu d'oti îl vient? — Sûrement d'un bon canton, — Je parie que tu ne pourrois pas le nommer. — Seigneur, il ne siéroit même pas à un pauvre Derviclie d'être si grand connaisseur. — II est tiré de la cave du gouverneur de Lultnouti. — Ville malheureuse !
s'écrie le vieillard en soupirant. — N'importe, répond Goulam, cela n'empêche pas que le vin ne soit bon ; je l'ai acheté de nos soldats, à qui le bon homme en avoit fait cadeau. — Seigneur, oserois-je vous demander, dit le Derviche, dans quelle occasion ? — Eh ! par Mahomet ! quand ils l'ont jeté par les fenêtres de son palais. — Seigneur Émir, dit le Derviche attristé, votre Prophète ordonne de vaincre, et en cela vous lui obéissez, mais il n'interdit sûrement pas la pitié pour les vaincus ni le respect pour les morts; et quel brave oseroit continuer la guerre contre de tels ennemis? A ces mots, prononcés d'un ton à la fois ferme et touchant, il règne dans toute l'assemblée un silence expressif, où l'un des deux pouvoit trouver une leçon, et l'autre un hommage.
Bientôt après, la conversation recommence sur d'autres sujets, et la plupart des discours s'adressent au nouvel hôte ; îl répond à tout avec sagesse, et se prête même quelquefois à la
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gaieté générale, autant que son âge et son habit le lui permettent; mais, tout en rendant ce quHl devoit à chacun, on le voyoît se retourner toujours du côte de Mohély avec un air de prédilection et de confiance qu'il étoît aisé de remar* quer; le Derviche les jugeoit tous par leurs paroles, et sembloit trouver dans celui qui parîoit le moins ce qu'il désiroit de tous les autres. On suppose facilement que les entretiens de cette société toute guerrière rouloient en grande partie sur des histoires dont on avoit recueilli provision suffisante; car une longue guerre en fournit à chaque brave pour le reste de sa vie. 'Fais de belles actions, dit un Pandit indou, tu l'en souviendras toujours, et tu ne t'ennuieras plus. Pendant ces récits divers, le Derviche observoit curieusement jusqu'aux moindres impressions qui se laissoient entrevoir sur ce visage à demi voilé; ilvoyoit l'Émir indifférent pour les frivolités, mais attentif aux choses sérieuses, tantôt froncer le sourcil et marquer franchement son improbation, s'il entendoit raconter quelque action licencieuse ou sanguinaire, tantôt se dérider à chaque trait de courage, de désintéressement ou de compassion ; le saint homme avoit surtout été frappé de l'intérêt et de la satisfaction que l'Émir avoit laissé . apercevoir en l'écoutant parler de ces êtres invisibles qui tiennent un registre exact des actions secrètes dont ils doivent rendre un compte fidèle à la suprême justice ; et il jugeoit
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avec raison qu'il n'y avoit que la vraie vertu qui pût se complaire ainsi dans cette pieuse pensée.
De son côté, l'Émir silencieux ne se lassoit point de considérer son voisin, et lui trouvoît quelque chose de mystérieux qui l'inquiétoit et le charmoît tout à la fois : ces cheveux blancs, cette barbe flottante, ce visage auguste dont les rides n'ont point altéré la beauté, cçtte physionomie tranquille, quoique abattue, cette raison forte et modeste, cette sainteté indulgente, cette sagesse amicale, rendue plus touchante encore par une certaine empreinte de tristesse que ^ l'envie de plaire effaçoit quelquefois... tout pénétroit l'Émir d'un sentiment dont son cœur s'étonnoît; c'étoît une curiosité respectueuse, une vénération mêléede pitié. Doux tribut qu'en pareille circonstatice l'homme vertueux aime à payer dans l'âge de la force, et à recevoir au déclin de ses ans. Hélasl c'est du moins une ombre de piété filiale qui semble reconnaître dans la vieillesse une image de la paternité ; et, s'il en faut croire le poète, c'en est assez pour la dédommager de tout ce qu'elle perd sur la descente de la vie.
Néanmoins les Émirs, qui avoient rarement entendu M ohély parler autrement que par monosyllabes, s'étonnent de le voir s'entretenir longtemps de suite à voix basse avec le Derviche, et leur en font amicalement des reproches à tous les deux. L'Émir convient du tort qu'il
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fait à ses compagnons, et cède à son ami Kocamed le droit d'entretenir te sage Ranger, en lui recommandant de le faire parler, disoit-il, pour l'instruction et le plaisir de toute l'assemblée.
Digne ami du Ciel, dit Koramed à haute voix, ces belles et modestes actions dont vous nous parliez tout k l'heure d'une manière à nous y exciter, doivent malheureusement être plus rares dans les armées qu'ailleurs ; car les exploits B»nt la parure du guerrier, et l'on ne se pare point pour se cacher. — Je conviens, réptmd te Derviche, que le guerrier ne regarde pas toujours le Ciel à travers la visière de son casque; 'ce seroit trop lui demander, ajouta-t-il avec douceur ; mais qu'il se souvienne quelquefois 4u moins que le Ciel le regarde et le juge... Cependant, braves Émirs, ce beau désintéressement de la gloire, que par modestie sans doute vous regardez comme si rare, n'est point à beaucoup près sans exemple dans votre noble profession : je pourrois en offrir pour preuve l'action sublime de ce guerrier demeuré jusqu'à présent inconnu qui a sauvé le Sultan dans les vallées de Platila : il y a de cela quattH^e ans; mais la chose est toujours présente à la mémoire du grand Akbar, qui n'a jamais oublié que des torts. 11 a, dans le temps, inutilement cherché son défenseur ; il commande aujourd'hui de nouvelle^ recherches, et son intention est qu'elles soient faites, s'il est possible, avec
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encore plus de soin que les premières, parce qu'un service resté sans récompense est un poids sur sa grande âme, et qu^il se croiroît vaincu par le mortel avec qui il seroit en reste. -^ Je le reconnais là, dit Koramed, les plus généreux sont les plus reconnaissants ; mais, ajouta-t-il, je crains fort que le Sultan ne- soit pas plus heureus dans ses recherches qu'il ne l'a été d'abord. Le sage Mohély peut vous dire que nous avons tous autant d'intérêt que le Sultan lui-même à connaître et à honorer le guerrier ; car, si Akbar lui doit la vie, nous lui devons Akbar. Au reste, croyez-moi, bon Derviche, il n'y a rien dans cetttc affaire-là qui ne passe la ponée humaine, et le Ciel y est pour tout. Si le guerrier est un envoyé d'en haut, c'est un prodige qu'Akbar méritoit entre tous les hommes; si c'est un habitant de la terre, et qu'il ne se soit pas fait connaître, le prodige est encore plus grand. Qu'en pense Mohély ? — Je pense, dit Mohély, que, si l'action est comme on l'a racontée, celui qui l'a faite en est plus que payé par le salut d'Altbar. — Quoi qu'il en soit, dit le Derviche, on sait dans la ville royale que le Sultan a fait faire une relation exacte de ce grand événement, et qu'elle va être publiée dans tout l'univers ; on ne désespère pas même, je ne sais ïrop sur quoi fondé, de trouver le guerrier. — ■ Qu'on le trouve, ou qu'on îe manque, dit Goulam, c''est toujours un brave homme. Buvons à sa santé ! — Buvons tous à
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sa santé ! répète le Derviche, le Prophète même y boiroit. A ce cri unanime, le vin coule à grands flots dans toutes les coupes, hormis celle de rÉmir taciturne, qui n'est remplie qu^à moitié. — Allons donc, Général, disent les Émirs en gaieté; on diroii que vous n'aimez pas le Sultan. — Sur ce point-là, dit l'Emir avec un geste expressif, je défie son armée; mais j'aime mieux garder ma raison pour le servir que la perdre pour le célébrer. - — Brave Émir, dit le Derviche, celui que cherche le Sultan n'auroil pas mieux répondu. — Eh ! dit quelqu'un, quelle récompense lui promet le Sultan s'il se présente ? — 11 ne lui en doit point, reprend vivement Mohély. Qui ne fait que son devoir ne mérite j>as plus de récompense que de punition. — Émir, Émir, disent loua les autres, vous appelez cela ne faire que son devoir? — Moins que son devoir, dit l'Émir, puisquVn pareille occasion faire à son maître un rempart de son corps et une arme de son bras est un premier mouvement aussi naturel que de garantir son œil avec sa main. — Heureusement, noble Émir, reprend modestement le Derviche, que le grand Altbar n'en juge pas de même, car Vos Seigneuries seront à peine dans la ville qu'elles entendront proclamer un firman de Sa Hautesse qui promet un Royaume au guerrier et une charge d'or à celui qui le fera connaître. — Astu vu le firman ? dit un des Ofïîciers. — Je l'ai vu, dit le Derviche ; il est parvenu jusque dans nos
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saintes demeures ; et comme, à la faveur de notre habit, on parcourt le monde en sûreté, nos supérieurs ont ordonné à plusieurs d'entre nous de lâcher de découvrir quelques traces de cet homme si différent de tant d'autres. — Espères-tu en trouver? dit Goulam. — Pas plus, dit le Derviche, que des poissons, qui à cette heure-là même se jouoîent dans les eaux du Gange ou de l'Oby. — Eh bien ! dit Goulam en le regardant avec une certaine assurance que donnent le vin et la gaieté, la charge d'or est à toi. ^Comment cela? dit le Derviche en souriant agréablement. — Oui, bon Derviche, la charge d'or est à toi, et îe Royaume est à moi ; il y a plus : c'est que je te fais mon grand Vizir, et que tu peux, dès ce moment, entrer en charge. — Daignez m'explîquer ce mystère, dit le Derviche en continuant à sourire. — Tu cherches l'homme, dit Goulam, et tu en es tout près. Regarde bien, tu vois celui qui a fait l'action, — Seigneur Émir, je vous crois capable de la faire, dit le Derviche, mais vous ne l'avez pas faite. — Eh! qui te l'a dit. Vizir, pour oser me donner un démenti ? — Seigneur, répond le vieillard, pendant que le guerrier combattoit autour de Sa Hautesse, son casque s'est défait, et le Sultan a distingué sur une des joues de son défenseur une tache exactement figurée en fer de lance. — Es-tu bien sûr de ce que tu me dis? — ^.Oui, Seigneur, à telle enseigne que la tache est couleur de pourpre ; et la pourpre que
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je vois sur vos joues, ajouta-t-il, vous la devez à ta boisson qui vous égayé. Tome l'assemblée applaudit au Derviche ; et, pour la première fois, depuis le départ de la caravane, on vit te sourire éclaîrcir le visage de PEmir silencieux. Puis, reprenant la conversation : Crois-mot, Derviche, dirent-ils presque tous, les uns après les autres, l'homme que tu cherches et à qui le Sultan destine un Royaume depuis quatorze ans n'est plus de ce monde ; en pareil cas, il nY a qu^un mort qui ne réponde pas à l'appel, — Quoi qu'il en soit, Messeigneurs , continue l'homme de bien, un pareil dévouement peut rester sans gloire, puisque les hommes ea ignorent l'auteur, mais non sans récompense, puisqu'elle a eu les Dieux pour témoins. Si le guerrier n'est point encore parmi eux, ils le voient ici-bas avec complaisance, et le plus cher ■de ses vœux sera comblé. — Vous le croyez, saint homme? dit Mohély avec émotion. — Ah ! digne Émir, répond le Derviche, comment douter de la justice divine ? — C'est une superbe action sans doute, répond un des convives, très-zélé pour ta loi de Mahomet, malgré te vin qu'il venoiï de boire; mais à quoi sert au guerrier tout son mérite, s'il n'est point serviteur du Prophète ? — Cela n'empêchera pas, répond le Derviche, que le Prophète lui-même ne soit son patron, parce qu'il ne voit rien de plus beau sur la terre que le courage et la vertu, — Mais, dit un Indou qui les écoutoit (car il y
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avoit là, comme on le sait, des hommes de différentes religions), si le grand Indra, du haut de son trône, a laissé tomber un regard sur l'exploit de ton héros, crois-tu qu'il lui en tienne compte, car il ne protège que les saints pénitents qui viennent pleurer dans la solitude sur les péchés du monde. — Le commun des hommes, répond le Derviche, peut avoir besoin de l'intercession de quelques âmes pieuses qui leur servent comme de bouclier contre la colère du Ciel, et dont les larmes éteignent la foudre souvent prête à les frapper ; mais le brave dont nous parlons n'a pas besoin de protecteur : le corps céleste du grand Indra est parsemé d'yeux innombrables dont les regards lancent la vie avec la lumière ; et ces regards attendent quelquefois, pendant mille siècles, qu'un monel les réjouisse par une action épurée de tout intérêt humain. — Hélas ! dit un Persan qui se méloit aussi de théologie, que je plains tant de vertu, si elle n'est point éclairée des purs rayons de la doctrine de Zoroastre, si bien nommé le Soleil des pensées ! car ton guerrier, tout brave, tout généreux que tu nous le montres, ne conversera jamais ni avec les Péris ni avecles Génies, et il languira dans les cachots d'Arimane jusqu'à ce que l'Ami du bien, Oromase, ait achevé son temps d'épreuves. ■ — Quelque part que soit le juste, réplique le Derviche avec dignité, il est heureux ; sa récompense est partout, parce qu'elle est en lui. L'homme qui fait une grande action sans
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aucun motif d'orgueil ni d'intérêt croit â un Dieu qui l'approuve, ou porte en lui un Dieu qui l'inspire. Celui-là peut ne connaître ni Mahomet, nî Zoroastre, ni Brahma, ni les autres; mais il est connu de Celui qu'ils ont adoré chacun à sa manière, et qui sait tout ce qu'il faut aux grandes âmes. — Sage et pieux Derviche, dît Mohély, ne craignez-vous pas de donner trop de prix à des actions humaines pour lesquelles il sufRt d'écouter le cœur qui bat au-dedans de l'homme, et qu'on rougiroit -de n'avoir pas faites si l'on avoit pu les faire ? -^ Ce mouvement-là même, illustre Emir, n'appartient point à beaucoup près à tous les mortels; mais il prouve du moins qu'il y en a parmi eux qui répondent, sans le savoir, à la Divinité qui leur parle secrètement, et qui lui obéissent en croyant suivre leur propre nature. Heureux celui qui ne s'étonne point de sa vertu ! Cependant, Seigneurs Émirs, le trait que Je viens citer n'est pas unique, et si je ne craîgnois d'abuser de la complaisance dont on m'honore... — Ne crains rien, saint homme, lui crie-t-on de toutes pans. — J'oserai donc vous raconter un fait ignoré de presque toute la terre, mais qui sans doute n'en est pas moins écrit là-haut. Ce n'étoit point un glorieux Sultan qu'il s'agissoit de sauver, c'étoit un homme, et rien de plus, — C'en est bien assez, dit Mohély. — 'Vous vous souvenez sûrement, reprend le Derviche, de ce funeste jour oti la superbe Luknouti, emportée d'as-
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saut, périt dans les flammes de ses édifices et dans le sang de ses habitants, et disparut de la terre comme un météore léger de la surface d'un marais! ~- Ah! Derviche, s'écrièrent plusieurs Emirs à la fois, quel souvenir tu nous rappelles ! — Oui, Messeigneurs, dans ces moments de désolation, un de vos compagnons d'armes {puisse-t-il vivre encore!) voit, au déclin du jour, venir à lui un infortuné qui rimplore au milieu du tumulte et du carnage, et qui lui présente un sac rempli de diamants ; le guerrier, attendri {je crois le voir), s'arrête, jette son large manteau sur les épaules de ce malheureux, lui tend la main, l'aide lui-même à s'asseoir derrière lui sur la croupe de son cheval ; puis, se laissant guider par l'infortuné qu'il protège, ils traversent tous les deux cette déplorable enceinte livrée au pillage, au massacre, à l'incendie, foulant aux pieds du coursier qui les porte des amas confus de meubles fracassés, de tables, de coupes, de vases précieus, de tapis magniffques, entre des chapiteaux et des tronçons de colonnes qui rouloient pêlemêle avec des débris d'autels, avec des membres de Dieux mutilés et semés de toutes parts dans une fange sanglante, comme autant de pièges sous leurs pas. Le plomb couloit ; des toitures en feu, des pans entiers de murailles s'écrouloient avec fracas, entraînant quelquefois de longues poutres enflammées qu'il falloit franchir sur d'énormes tas de décombres. Mais le
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péril n'dtoit rien en comparaison de l'horreur. De tous côtés, des monceaux de corps palpitants de tout Age et de tout sexe; ici, Tadolescent expiroit aux pieds de son père qu'il tcntoîi en vain de défendre; près de là, une mère tomboît percée sur la faible créature qu'elle cachoit au glaive ; ailleurs, des vieillards et des matrones demsndoient la vie, ou bien des vierges éplorées invoquoient la mort ; plus loin, c'étoient les voix mourantes d'une troupe de captifs que des soldats altérés de sang et rassasiés de pillage immoloient stupidement pour s'épargner la peine de les conduire... Cependant le bienfaisant guerrier poursuit sa marche entre les lamentations des viaimes et la joie plus attristante encore des vainqueurs, obligé souvent de se faire jour, les armes à la main, à travers une soldatesque effrénée et devenue sourde au commandement. Sortis enfin de ce théâtre d'horreur, ils arrivent, par des chemins connus du suppliant, à l'entrée d'une ancienne galerie de mines qui traverse une montagne peu distante de la ville, et qui a son issue au côté opposé de la montagne. Ici, le Derviche s'arrête, et la plupart des Émirs ne savent quels éloges donner à la noble compassion du guerrier. Goulam seul n'en parait point ému. Par la mort ! s'écrie-t-il avec le mépris d'un buveur pour toute autre chose que le vin, quel désintéressement! mais le bon homme n'avoit-i) pas un petit sac de diamants à la main? — C'est la vérité, répondj
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le Derviche. — Eh! vive Mahomet! reprend Goulam, à ce prix-là le plus dévot sauverait la vie au Diable. — Le sac a été offert, dit le bon Derviche, mais refusé. Garde tes diamants, a répondu le pieux Émir, et qu'ils te servent à de bonnes œuvres. Hélas, quelque part que tu ailles, tu trouveras des malheureux, car les hommes ne s'aiment point. — Au nom du Ciel, à qui vous êtes cher, dit Tétranger, apprenezmoi à qui je dois le reste de mes jours. — A un homme, dit le guerrier, un homme qui a senti un vrai plaisir à te servir, et qui sent une vraie peine à te quiljer. Mais adieu, mon devoir me rappelle. Puis, laissant tomber son manteau pour que l'autre eût de quoi se garantir de Tair humide du souterrain, il disparaît. — Voilà bien des détails, saint homme, dît Koramed ; tu connais donc l'homme au sac de diamants !
' — Hélas ! Messeigneurs, il est devant vous, voyant peut-être son libérateur, mais ne pouvant le reconnaître. — A la santé du Derviche ! s'écrie vivement Mohély lui-même, et, au lieu de ne toucher à sa coupe que du bout des lèvres, comme il avait fait jusqu'alors, il la vide tout entière; puis, serrant afTectueusement la main du Derviche : Saint homme, dit-il, puisse le Ciel continuer à vous' protéger ! — Eh quoi ! dit Koramed, vous ne pourriez point vous rappeler les traits de votre sauveur. — Hélas ! dît le Derviche, le soleil n'étoit déjà plus sur l'horizon, et dans ces moments de con-
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fusion et de larmes... Ah I si le Ciel me le représeotoit, je croirais voir un fils. — Quoi ! il a persisté à ne pas vous dire son nom. — ■ J'ai encore osé le lui demander à l'entrée du souterrain. A quoi te serviroit de l'apprendre?
m'a-t-il dit. Eh quoi ! repris-je en continuant à lui présenter mon tribut, ne pourrai-je savoir quel mortel recommander au Ciel dans mes prières? Recommandez-lui tous les hommes, dit-Il en continuant à repousser mon offre; ils ont plus besoin de vos prières que de vos diamants. Pendant qu'il parloit ainsi, j'élevois mes regards vers les habitants des hautes demeures pour les remercier d'une aussi heureuse rencontre ; je veux ensuite me tourner vers lui, il avoît disparu. Ah! sans doute, quelque part qu'il soit, il est heurebx, continue le Derviche en essuyant ses yeux pleins de larmes, ou il le sera; il trouvera ce qu'il cherche. — A la bonne heure, dit Goulam; mais toi, bon Derviche, si tu cherches un bon verre de vin grec, adresse-toi à moi; allons, à la santé du Père ! — Ah ! Messeigneurs, per- ' mettez, répond le Derviche avec modération, que je m'en tienne là; le régime des camps n'est pas tout à fait celui des couvents. — Eh bien I saint homme, reprend Koramed, vous pouvez vous racheter par une histoire, — Hélas ? Messeigneurs, répondit- il humblement, peut- être qu'à la longue la conversation d'un Derviche ne vous conviendrait guère plus que son régime ; et en
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effet, que raconter à ceux de qui on aura tant à raconter? — Trêve d'humilité, dit Koramed.
Vous avez dû voir avec quel intérêt nous vous écoutions, et le sévère Mohély même nous en donnoit l'exemple- — Personne ici n'en avoit besoin, reprend Mohély; mais vous, bon Derviche, laissons là, si vous m'en croyez, les faits de guerre, qui n'apprennent rien à nos compagnons, et, en votre qualité d'homme de paix, cherchez vos exemples ailleurs qu'au milieu du fracas des armes : le monde les a déposées aux pieds du grand Akbar; une nouvelle vie commence pournous, il nousfaut de nouvelles mœurs.
« Eh bien ! nobles Guerriers, dit le Derviche, je me soumets à vous comme le reste de l'Univers, et, puisque vous l'ordonnez, j'oserai vous raconter un trait particulier d'un homme de paix, d'un sage qui n'existe plus, si Ton appelle ne plus exister vivre d'une vie meilleure. La chose n'a par elle-même aucune importance, et paraîtroit ne convenir que pour amuser des enfants; mais, comme dît !e Pandit de Morani, les petites choses peuvent en renfermer de grandes ; la prunelle de l'œil du contemplateur est petite, et tout le ciel y est peint.
« Il y avoit, loin, bien loin d'ici, un vieillard savant dans toutes les doctrines, dans toutes les lois et, ce qui vaut encore mieux, dans toutes les venus; doux, facile, hospitalier, aimé de tous ceux qui le connaissoient, aimant ceux mêmes qu'il ne connaissoit point, et persuadé,
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qu'ïd-bas les hommes de tout rang, de tout pays, de tout âge, sont au service les uns des autres ; il avoit coutume, quoique infirme et cassé, d'aller, à certains jours marqués, de sa demeure à un temple pour se rapprocher de la Divinité par la méditation ; car, si nous en croyons le pieux Arjown, la méditation tire, pour un moment du moins, l'âme humaine de sa prison, et lut fait respirer Tair céleste. Il alloit à pied ; la distance étoit à peine d'une heure de marche pour un homme encore dans sa force, il en falloît trois au vieillard; mais on eût dit que pendant ce temps les Deutas, les Péris, les Mounissourers conversoient avec lui pour abréger le chemin. Or, un jour qu'il revenolt tranquillement du temple à sa demeure, tenant ses deux gams dans une main et n'ayant pas songé à les mettre, absorbé qu'il étoit dans la prière et la contemplation, il sent le premier froid du soir, et songe à s'en garantir ; mais il s'aperçoit qu'un de ses gants lui manque : le gant ne pouvoit pas être loin ; le vieillard revient sur ses pas pour le chercher; il l'aperçoit bientôt à la clarté de la lune, et, quand il en est près, il se met en devoir de le ramasser ; mais son corps enroidi et ses reins douloureux ne lui permettoient pas de se baisser autant qu'il le falloît pour y parvenir. Après deux ou trois tentatives inutiles, il lui fallut renoncer à l'entreprise et reprendre sa route ; mais à peine at-îl fait quelques pas, qu'il revient encore à
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l'endroit où étoit tombé le gant, non pour essayer de nouveau de le relever, mais pour y déposer l'autre. — Bon Derviche, tu radotes, dit GouUm en continuant à boire. — Tais-toi, Goulam, dit Moliély avec un ton d'empire et d'indignation qu'on entendoit pour la première fois, et respecte l'étranger ; puis, portant la main à son canglar et regardant fixement l'Émir, respecte-le comme mon père. 11 se retourne ensuite vers le Derviche, et dit avec douceur : — Continuez, saint homme, continuez, et malheur à ceux que vos récits n'intéresseroienf point ! — Où en étois-je ? dit le Derviche. — Le digne Brahmane , dit Mohély, vient de laisser tomber son autre gant à côté du premier. — Oui, reprend le Derviche ; il avoit dit en lui-même : Si je ne rapporte qu'un de mes gants chez moi, à quoi me servira-t-il ? et à quoi servira l'autre au passant, quel qu'il soit, qui le ramassera ? Au lieu qu'en plaçant celui-ci, qui me devient à peu près inutile, à côté de celui-là, que je ne puis relever, l'homme qui les trouvera tous deux ensemble pourra s'en promettre quelque usage, et il en rendra grâces à son Génie, L'ob- ;et sans doute est de peu de valeur; mais c'est toujours quelque chose qu'un homme puisse éprouver quelque joie, n
Goulam, toujours buvant, et qui, à travers les fumées du vin, ne voyoit pas bien clairement le mérite de l'action, recommence à rire, et voudroit y engager ses voisins. Mohély fronce
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de nouveau le sourcil, et en impose encore ; mais, craignant de faire moins d'effet à mesure que le vin en fait davantage: » Sortons, dit-il à l'oreille du Derviche, laissons nos convives achever gaiement le sacrifice du reste de leur raison, et, si vous le voulez, nous irons, au delà de ce plant de bananiers, chercher un endroit commode, oii l'on ne vienne point troubler nos entretiens, s Ils sortent ensemble du pavillon, traversent les bananiers, entrent dans un petit bois, suivent une route sinueuse qui les dérobe à la curiosité des convives ; et, pai^enus à La lisière du bois, ils ne tardent pas à trouver la place qu'ils cherchoient.
C'étoit au pied d'une de ces vertes et riantes collines qui régnent au loin à l'entour.de la ville royale ; un triple rang de palmiers, de dattiers, de cocotiers, en couronnoitla cime inégale; plus bas étoient çà et là des plants d'arbres fruitiers, des touffes d'arbustes odorants, des champs de roses qui laissoient entre eux une belle pelouse, où d'heureux troupeaux se jouoiem en liberté. La colline a pour base un entablement de rochers, semblable à un mur que la nature s'est plu à tailler en demî-voûte ; il suit toutes les irrégularités du terrain qu'il supporte, et ses divers enfoncements présentent plus d'un asile aux bergères et aux pasteurs. Sula crête du mur croissent à volonté des buissons âeuris, dont les branches élancées au dehors ajoutent par intervalle la fraîcheur de leur
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ombre mouvante à la fraîcheur du lieu ; elle y est sans cesse entretenue par mille petits jets d'une eau vive qui se font jour par les fentes du
roc, et vont se réunir à un bassin tranquille, au bord duquel des pierres aplaties et couvertes d'une mousse épaisse invitent nos deux amis à se reposer. Là, tous les objets qui viennent de les charmer, ce beau paysage, cette verte colline, ces palmiers qui la décorent, ces arbres dont elle est parsemée, ce gazon, ces troupeaux, cette grotte, ces sièges de mousse, et euxmêmes reparaissent à leurs yeux fidèlement dépeints dans cette onde calme comme dans un tableau entouré d'une bordure de fleurs. A ce riant aspect se joint une harmonie qui le rappelle encore ; le mugissement des génisses, le bêlement des agneaux, les chansons des pasteurs, le bruit léger des feuilles agitées, le murmure des sources, le ramage des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, tout parloit à l'âme d^nnocence et de paix; tout disoitau contemplateur en extase : Arrêtez-vous Ici, nulle autre part vous ne serez aussi bien.
« Camdebo (Esprit d'amour)! Camdebo!
s'écrie le Derviche hors de lui-même, ta bonté surpasse encore ta puissance; tu as préparé dans tes desseins paternels tout ce qu'il falloit aux hommes. Et ils ne sont pas contents ; est-ce ta faute ou la leur? Pourquoi leur offres-tu un bonheur qui n'excite point leurs désirs? ou pourquoi leur as-tu laissé concevoir des désirs
Dni.tizc-ctyGoOglC
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qui ne les mènent point au bonheur, et qui, semblables à la flèche pointée trop haut, dépassent le but sans l^atteindre 7 Les hommes t'ignorent sans doute, puisqu'ils ne te cherchent point ; mais encore une fois d'où vient qu'ils t'ignorent? Tu leur as donné des yeux, ne peux-tu donc les dessiller ? Tu as allumé en eux la lampe secrète de leur entendement, ne peux-tu la rendre plus vive ? Tes bienfaits sont pour tous, pourquoi ne sont-ils connus que du sage?... Mais non, je ne te blasphémerai point ; que ne puîs-je plutôt sonder la profondeur de tes motifs? Tu as voulu que la plus noble des créatures terrestres, l'homme, fit son bonheur lui-même, afin qu'il fût plus heureux ; tu as voulu le traiter selon sa dignité ; tu as voulu qu'il trouvât le bonheur dans le mérite, et le mérite dans le bonheur... Puis, s'agenouîllant sur la pierre où d'abord il ëtoit assis : O Mounis, ô Péris ! ditil, ô Deutas, ô Messinguez ! et toutes, tant que vous êtes, Divinités du lieu, du haut des airs oii vous habitez, dans les demeures transparentes que l'œil de l'enfant de la terre ne sauroît distinguer, protégez-moi ; je me mets sous votre garde, et je vous remercie du premier rayon de sérénité que vous faites luire au dedans de moi. Mais, s'il n'est point téméraire de demander encore plus, si un humble pénitent, jusqu'ici accablé de regrets et de douleurs, est quelque chose devant vous, voyez-moi, et lisez dans mon cœur, » Après ces derniers mois,.plu-
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sieurs fois répétés, le Derviche, devenu comme étranger à tout ce qui Penvironne, élève les yeux et les mains vers la voûte céleste, et cesse de parler. L'Émir, inquiet de ce silence et de cette imtaobillté, ose interrompre sa méditation. « Relevez-vous, mon père, lui dit-il; pendant que votre âme est dans le ravlssemEnt, votre corps est dans la contrainte. Asseyez-vous ici, la mousse y est plus molle et plus épaisse, et daignez me permettre, avec vous, une confiance dont j'ai vraiment besoin. — Parlez, mon fils, dit le Derviche en revenant à lui, parlez, tout se tait en moi pour vous écouter, et mes pensées appellent vos questions, n
Us s'asseyent donc l'un à côté de l'autre sur le même banc; Mohély se tourne avec respect vers le Derviche; il lui prend affectueusement la main, la serre dans les siennes, et le regardant fixement : Saint homme, dit-il, croyez-vous à la .sympathie? — Ah! mon fils, répond le Derviche, il n'y a que sympathie dans le monde eï dans ce moment, oui, dans ce moment surtout, comment n'y croirois-je pas? — Sachez donc, saint homme, que votre abord a soudain fait naître en moi je ne sais quel trouble intérieur, je ne sais quelle confusion d'émotions, qui ne laisse pas d'avoir, po,ur mon âme, un charme inexprimable, et dont vous avez pu vous apercevoir. — Généreux Emir, répond le Derviche., je m'en serois mieux aperçu, si .je l'avois moins senti ; mais mon trouble
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m'empéchoit de voir te vôtre. — Eh bien ! mon père (c'est un nom que j'aime à vous donner), vous me pardonnerez donc la hardiesse que vous m'inspirez... étes-vous vraiment un pénitent? — Mon fils, tout homme doit l'être; où est la vie sans uche? — Il me semble, 6 mon père! que vos pleurs ne peuvent couler que sur les fautes d'autrui. — Hélas ! dit le Derviche, je n'en verserai peut-être jamais assez pour effacer les miennes, et en même temps celles d'un fils que je cherche par toute la terre. — Un fils f vous, bon Derviche! — Hélasloui, cher Émir; et quel fils, grand Dieu ! Non, je ne le méritols point. Imaginez, réunies dans une même créature, toutes les perfections que d'ordinaire le Ciel panage d'une main avare entre quelques mortels favorisés : la bonté, la raison, la grâce,
la force, la beauté — Faut-il en croire un
père? dit l'Emir. — Oui, sur ses pleurs, répond le Derviche. Malheureux! et c'est moi... c'est moi qui ai changé, qui ai arrêté, qui ai tranché peut-être le cours de ses beUes destinées!
Pardonnez, continua-t-il , vous connaîtrez peut-être un jour les illusions d'un père ; pujssiez-vous n'en jamais connaître les chagrins! Encore une fois, Émir, pardonnez mes larmes.
' — Ah ! donnez, donnez-leur un libre cours, bon Derviche, et puissent les miennes, qui s'y mêlent, en adoucir l'amertume ! Mais que vons avez dû souffrir l'un et l'autre ! vous, privé d'un fils tel que votre amour se plaît à le dépeimire ;
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Et lui, privé d'un père tel que je vous vois, ten> dre, humain, indulgent, offrant, dans tous vos discours et dans toutes vos manières, des leçons d'amour et de paix, et portant, comme tin autre Brahma, tout le genre humain dans votre cœur. — Oh t mon ami, je n'ai pas toujours été celui que votre belle âme se figure. Ma vie s'est passée à lutter contre mes défauts, et trop souvent avec désavantage. Ce n'est pas que mon esprit n'ait toujours cherché la vraie justice; mais plus d'une fois je me suis égaré, môme en la cherchant. Ma raison, trop faible et trop lente, n'a pas toujours su prévenir en moi les brusques élans de la passion; et s! aujourd'hui ces élans paraissent comprimés, hélas! c'est l'ouvrage du temps et du repentir... Oui, mon digne ami , du repentir ; et depuis dix-sept ans j'expie trop de rigueur envers le moins imparfait des enfants des hommes. — Dix-sept ans! s'écria Mohély en levant les mains au ciel; puis, revenant à lui avec l'embarras d'un homme qui se reprocheroit trop de vivacité ou qui craindroit d'avoir commis une imprudence : Continuez, dit-il, bon Derviche, votre ami promet de ne plus vous interrompre. Et cependant il répétait à voix basse, et comme malgré lui : dix-sept ans! — Oui, mon ami, il y a dix-sept ans que mon fils, le plus tendre et le plus aimé des fils, a fui du toit paternel, emponant avec lui notre joie, et laissant le deuil dans nos murs. Rien ne m'eût
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retenu; mais j'avois encore un père : un père! et je sçavois trop ce que c'étoît que d'être abandonné d'un âls. Je ne voulus donc pas abandonner mon père; je restai prés de lui, déplorant en secret ma faute, mais prenant sur moi pour lui donner des consolations dont je n'étois pas susceptible. Au bout de deux ans, il fallut le pleurer aussi, et à peine lui eus-je rendu les derniers honneurs, que je ne songeai plus qu'à chercher mon fils par tout TUaivers; je renonçai à tout, et je donnai la liberté k mes esclaves, pensant que tous les genres d'infortune sont autant d'ennemis invisibles qui planent sur toutes les classes des mortels, et que mon noble fils, désormais en butte à tant de hasards, pouvoit aussi être tombé dans l'esclavage. Frappé de cette idée accablante pour un père, je rassemblai tout ce que je pus de diar mants, de rubis et d'autres pierreries, pour avoir avec moi Je moyen de racheter ce précieux enfant, si le Ciel, que Je ne cessois d'invoquer, me le faisoit rencontrer dans cet état indigne de l'homme. — Noble et tendre père! s'écrie Mobély en lui pressant la main. — Ou pour ajouter, continua le Derviche, ce médiocre trésor â sa fortune, si quelque Amadya, quelque Génie conducteur d'une brillante étoile, a daigné faire luire sur mon fils un rayon de sa faveur. — Ah ! bon Derviche, dit l'Emir en levant les yeux au ciel, les véritables Génies protecteurs des hommes sont des pères tels que celui que je
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Le Derviche, j)i
yois. — ' Ces premières dispositions une fois faites, reprend le vieillard, je partis au milieu de la nuit, seul et caché sous l'iiabit que vous me voyez, A la faveur duquel je pouvois librement traverser les camps amis ou ennemis qui couvroient alors l'Iram et le Touram; et, après avoir passé, sans être reconnu, le fleuve qu'on ne repasse point, je parcourus différentes régions, n'ayant que l'inspiration pour guide. — Noble résolution, interrompt Mohély, et comme elle prouve bien que le courage ne s'éteint pas dans l'âme d'un vieux guerrier! — Mais vous avois-je dit, Mohély, que j'eusse autrefois été guerrier? — EH ! bon Derviche, comment le saurois-je autrement? et qui, d'ailleurs, ne le jugeroit pas à votre intrépidité ? combien il en faut pour parcourir ainsi de vastes régions seul et sans défense ! Je ne puis y penser sans frayeur. — Mon ami, les Dieux sont une bonne escorte pour ceux qui s'y confient, — Mais les brigands dont l'Asie est infestée? — Les brigands ne s'adressent guère aux Derviches. — Vous aviez cependant de quoi les tenter, ce sac... de peau de tigre, s'il m'en souvient. — Je me ressouviens très-bien, dit le Derviche étonné, de vous avoir parlé à table d'un sac rempli de diamants, mais je ne me souviens pas de vous avoir dit qu'il fût de peau de tigre. — Eh ! bon Derviche, dit encore l'Emir, comment le sauroiswje autrement? — N'importe, cher Émir; ce sac dont nous parlons me rappelle
sa Contes de Bouffiers.
tous les jours la première origine de nos malheurs, car nous les devons en grande partie, cet iofortuné jeune homme et moi, à sa passion immodérée pour la chasse, qui nous a fait oublier un moment, à lui qu'il étoit mon hls, k moi que j'étois son père, — Ah! cet oubli-là, répond Mohély, a sans doute été bien réparé?
— Vertueux Guerrier, si je ne me reprochoîs à tout moment d^abuser de cette attention touchante qui mêle une volupté secrète aus. douleurs que Je vous confie — Eh bieni mon
pèreî — Jcreprendrois les choses de plus haut; mais je craindrois de payer trop de borné par trop d'enaui. — Mofi père, dit Mohély d'un ton de voix altéré, lisez sur mon visage si l'ennui peut troyver place entre vous et moi. — Sçachez donc, reprend le Derviche, que jamais créature vivante n'a donné aux siens autant de joie, autant d'espérance, autant d'orgueil que celui que je Toudrois vous peindre : tout sembloit surtuturd dans cet enfant; sa beauté, sa douceur, sa grâce, sa force, son intelligence, tout présageoit en lui Tes plus hautes destinées; Ixora, sa tendre mère, en eut la première annonce dans un moment de délire, ou plutôt de ravissement céleste, qui précéda sa délivrance ; et voici comment le jour même elle me l'a raconté : B Je ne dormois pas, maïs, tout occupée à me figurer l'avenir de celui que je portois encore dans mon sein, tous les objets qui m'entouroient avoient disparu de devant moi, et je
me suis sentie transportée tout à coup, je ne sais par quel enchantement, au milieu d\in vaste jardin rempli de mille sones de fleurs que je voyois éclore k mesure que je les regardois. Pendant que j'admirois ce prodige, une harmonie délicieuse que j'entendis soudain résonner au-dessus de ma tête me fit tourner mes regards vers le ciel, et je crus voir toutes les Divinités protectrices des hommes qui descendoient vers moi. L'éclat de leur beauté avoir fait disparaître toute autre lumière, et des nuages, diversement colorés, qui leur servolent de palanquins, les déposoient doucement entre les touffes de fleurs qui germoient de toutes parts; toutes ces Déesses portoient un arc d'or à, la main, mais l'expression de leurs traits et la grâce de leur maintien annonçoiem tant de bienveillance , que leurs arcs ne m'inspîroient aucune crainte. Bientôt elles se dispersent çà et là, et chacune d'elles choisit une de ces âeurs mystérieuses et l'ajuste comme un trait à la corde de son arc; puis, tout à coup, se disposant en cercle, elles tirent en même temps sur une faible plante qui paraissoit poindre au milieu de ce beau jardin. Tous les traits partent et frappent à la fois, et, en un clin d'ceil, je vois la jeune plante transformée en un arbre prodigieux qui se couvre A l'instant de toutes les fleurs qui viennent d'Être décochées. Les Divinités remontent aussitôt sut leur nuage, regardant l'arbre avec amour, et lui disant :
«M. Contes de Bouffiers.
Bel arbre, tu tMIèveras jusqu^aux deux, car
nous veillerons sur toi. «
Ma pieuse épouse, coaiinue le Derviche, trouve, en revenant de sa vision, un enfant dont )a naissance ne lui a coûté aucune douleur, et sur qui tout ce qu'elle avait vu en figure parut s'&re réalisé. Sa beauté charma d^abord tous les regards ; mais de plus précieuses faveurs du Ciel nous étonnèrent bientôt après : nous vîmes luire l'aurore de sa raison, comme on voit les sommets des monts les plus élevés éclairés longtemps avant le reste des campagnes. Avide d'apprendre et de comprendre, il fut bientôt initié, comme par magie, à plusieurs connaissances qui, chez presque tous les hommes, exigent de longues études ; et chaque mois, dans le champ de Saris-Ouaty (la science), était marqué chez lui par des progrès qu'un autre enfant eût été heureux de faire dans une année entière. Indifférent pour les plaisirs de son âge, il ne vivoit en quelque sorte que dans son esprit; tout autre soin que ceux de l'étendre et de l'orner lut paraissoît au-dessous de lui, et son corps lui étoit devenu comme étranger. — Encore une fois. Derviche, dit PÉmir en souriant, faut-il s'en rapporter entièrement à des yeux paternels? ~ Hélas! je n'en ai point d'autres, dit le Derviche; mais des yeux plus clairvoyants que les miens, ceux de mon respectable père, me furent d'un grand secours. a Vous êtes fier de votre Idalmen, me dit-il un
Le Derviche. pj
jour; mais soq ïntérêi devroit vous être plus cher que votre gloire : croyez-moi, si tous voulez le conduire au point où il peut arriver, changez de route, et n'allez pas plus vite que le temps. Le premier âge a plus besoia de jeux, que d'instruction; craignez que cette vie studieuse, qui a tant d'attraits pour cet aimable enfant, n'altère sa santé, car le corps doit avoir imeg^amle part à nos premiers soins, pour être ensuite plus en état d'obéix à l'âme : craignez qu'une manière de vivre trop délicate [c'est le malheur de nos pareils] ne le conduise bientôt à la mollesse, qui a trop besoin des secours des autres, car l'habitude d'être aidés nous ôte les moyens de nous aider nous-mêmes. Voyons toujours l'avenir de notre Idalmeo : craignons les caresses et les applaudissements qu'on a tant de plaisir à lui prodiguer; ils pourroient lui donner à la longue le pire des défauts, l'orgueil. Oui, mon âls, l'orgueil, qui dans les hommes ne nous montre point nos semblables; l'orgueil, qui fait qu'on n'est pas aimé et qu'on n'aime pas : deux choses dont l'homme a tant de besoin! Laissez donc là pour quelques années, condnuoit moapère, les livres elles docteurs : votre fils touche à peine à sa dixième année, il aura le temps d'y revenir. Formez-le, si vous m'en croyez, aux exercices d'adresse et même de force, qui font vraiment d'un enfant un homme. Dans quelque rang que le sort nous ait placés, l'habitude des travaux nous
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ramène, sous quelques rapports du moins, au niveau du reste des monels ; elle prépare nos corps à mille assauts qui nous menacent, tous tant que nous sommes et quels que nous soyons, dans le tumulte des choses; et du moins elle fait que, sans dépendre des services d'autrui, comme tant d^étres efféminés,' nous trouvons dans nos propres membres d'utiles serviteurs. Songez, de plus, ajouta le vertueux vieillard, que, diaprés les saintes lois de notre patrie, notre Idalmen est destiné, non à l'état de Santon ou de Brahmane, mais à celui de Guerrier, car, hélas i il en fisut, puisqu'il y en a; et procurezlui de bonne heure ce qui peut assurer ses jours et sa gloire. »
Ainsi parla mon père, et sa dernière pensée entra dans mon esprit. Je ne vis plus dès lors dans mon Idalmen qu'un être voué par Adaristo (le Destin) à l'immortalité des héros, et toutes mes leçons et tous mes soins n'eurent plus d'autre motif ni d'autre objet. Je lui mis entre les mains toute espèce d'armes ; je prenois soin de les proportionner à sa taille, et je me plaisois à lui en apprendre l'usage. — J'admire, dit Mohély en regardant le Derviche avec des yeux attendris, comme tout le fil de la vie d'un fils se déroule d'avance dans la pensée d'un père. — Cette seconde éducation, reprend le Derviche, ne fut pas moins heureuse que la première; on eût dit qu'en ce genre aussi mon Idalmen avoit reçu en naissant plus que les
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autres n'acquièrent. Il atteignoit les daims et les gazelles dans les forêts ; il s'élançoït sur les chevaux les plus sauvages au milieu de leur course; il terrassoit les taureaux en saisissant leurs cornes de ses mains encore enfantines; sa flèche obéissoit à son œil, et l'aigle, presque invisible à d'autres regards, tomboit percé du haut des nues à ses pieds. Son cœur cependant ne s'endurcissoit point à de pareils jeux; il s'y exerçoit surtout dans la vue du bien qui pouvoit en résulter un jour, non pour la société (une telle conception étoit encore trop au-dessus de son âge), mais pour sa famille, mais pour moi, dont il espéroit, disoit-il, être le soutien au déclin de mes ans. Ce n'étoit pas qu'il fût indifférent au plaisir que i'bomme atucbe naturellement à tout ce qu'il fait bien ; au contraire, l'arc et la fronde, où il excelloit, devinrent pour lui des passions. Il en avoit fait ses amusements favoris jusqu'à l'âge de douze ans, et je le voyois ciiaque matin revenir chargé des victimes de son adresse. Un jour cependant il rentra les mains vides, je lui en demandai la cause : il venoit de lire dans un Pandit indou un vers qui avoit fixé son attention; le voici :
Sur tout être qui vit rbuuunité s'écead. .
Et — le croiriez-vous, bon Émir? — de ce moment il résolut de renoncer à toute autre chasse qu'à celle des animaux féroces ; il rcgar-
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doit ceux'là comme les ministres de Shiryen (le Génie desiructeui^, et, dans ses jeunes idées, il lui paraissoit juste de leur faire la guerre pour la défense du reste de la création.
Bientôt un sentiment d'orgueil vint encore troubler ses plaisirs : Idalmen avoit achevé dans la nuit la lecture d'un autre Pourana, et il y avoit remarqué cette maxime, faite à la fois pour élever Tâme et pour l'adoucir :
A vaincre «ans péril on triomphe suu glcùre.
Dès lora, tourmenté du premier aiguillon d'une noble ardeur qui contmençoit à bouillonner dans ses veines, il se persuada que l'homme ne s'élève réellement au-dessus de sa condition que par une audace utile au monde, qui, d'un être vulgaire, fait un être protecteur; tourmenté de cette pensée, il rougissoit de n'avoir employé la force, l'adresse et la ruse qu'avec une parfaite sécurité : bientôt rien de ce qui étoit sans danger n'eut plus d'attrait pour lui. Il ne m'en parla point d'abord; mais il faisoit à mon insu divers essais qui lui ârent connaître sa force et son courage; et, toujours brûlant de se surpasser lui-même, il méditoit à toute heure de nouvelles entreprises.
Un jour, continua le Derviche, il entendit parler d'un tigre qui faisoit de grands dégâts dans un canton voisin du nôtre ; aussitôt le jeune homme ordonne en secret une chasse
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pour le lendemaÏQ ; il dispose d'avance les meutes, assigne aux archers et aux lanciers les postes qu'ils doivent garder ; et quand tous ses ordres ont été donnés pour le lendemain à la pointe du jour, il part au milieu de la nuit comme à son ordinaire, et devance la troupe.
Je ne sçais s'il étoit ambitieux d'avoir à lui seul tout rhonneur de l'action qu'il méditoit, ou bien (et j'aime à le penser) s'il craignoît d'exposer des hommes à ses périlleux plaisirs. Déjà il avoît dérobé ses traces par plusieurs tours et détours dans cette vaste et sombre forêt qu'il avoit cent fois parcourue, et qu'il connaissoit comme les jardins de son père : il poursuit, et, pendant que toute sa 'suite, inquiète et trompée, le cherche dans toutes les places où il n'est point, il examine jusqu'aux moindres indices et ne tarde pas à reconnaître de larges traces toutes récentes qui lui annoncent l'ennemî qu'il cherche ; aussitôt, pour ne pas exposer même son cheval à ses périls, il descend, l'attache à un palmier, et, se faisant jour au travers des broussailles épineuses, il aperçoit le terrible animal qu'il cherche arrêté à la lisière du bois. Déjà mon hls étoit près de lui sans en être a[>erçu; déjà il apprêtoit sa hache d'arme pour le frapper, lorsque le tigre, attiré par un troupeau de brebis qu'il avoit découvert au loin dans la plaine, s'y élance comme une flèche. A peine commençoit-il à déchirer sa première victime, qu'ldalmen,aussi agile qu'au-
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dadeuz, lui décharge sur la tête un coup de sa hache d'arme, qui Toblige à lâcher prise, et fait jaillir une partie de sa cervelle. Le monstre, prêt à succomber, n'en devient que plus féroce ; il se dresse avec rage, et cherche, dans ses dernières convulsions, à saisir mon âls entre ses affreuses griffes; lui, sans s'effrayer, en (ait tomber une d'un coup de sa hache ; mais déjà l'autre griffe, profondément enfoncée dans la joue du jeune homme, en emportoit un lambeau, lorsque le tigre, épuisé de sang et de force, tombe roide mort aux pieds de son vainqueur.
Cependant la troupe des chasseurs, que leur jeune commandant avdit devancée, n'a vu le combat que de loin, et ne peut arriver qu'au moment de la victoire ; mais dès qu'ils virent cette horrible blessure, les cris de joie se changèrent en lamentations. Mon fils leur rend le courage ; il se félicite de n'avoir exposé personne, fait envelopper sa plaie, remonte à cheval, et retourne gaiement à la maison paternelle.
Moi, de mon côté, j'étois resté chez moi, où je feignois d'ignorer ce projet, ces préparatifs et ce départ, voulant, par une sorte de délicatesse paternelle, laisser à mon ambitieux Idalmen ce plaisir si doux, si cher à l'adolescence (toujours un peu présomptueuse] de tout ordonner par soi-même. Cependant, au bout de quelques heures, je ne sçais quelle inquiétude me
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force à tout quitter pour aller le chercher au fond des forêts ; bientôt les chants de triomphe, les fanfares, les hennissements des chevaux, les aboiements des chiens m'apprennent où je le trouverai ; et voilà ce malheureux enfant qui vient au-devant de moi avec la tête enveloppée à peu près comme je vois la vôtre en ce moment. Car, mon ami, je dois vous le dire, lorsque j'ai entr'ouvert le rideau de votre tente, il m'a semblé revoir mon fils comme je le vis alors; et vous me l'avez rappelé, autant qu'un homme de votre taille et de votre âge peut retracer un enfant de douze ou treize ans. Mais, pour achever ce que j'avois commencé à vous raconter, du plus loin que je découvris mon jeune chasseur ainsi déguisé, je ne sçus d'abord qu'en penser, et je m'avançai vers lui, plus étonné qu'alarmé ; c'étoit son air toujours serein, sa contenance toujours assurée : je l'en-. tendoîs même parler à ses compagnons avec une vivacité, une gaieté peut-être affectées (car de quoi son amour n'étoit-il point capable?). Cependant sa démarche, plus lente que de coutume, commençoit à m'inquiéter; mais bientôt je vis la tristesse et la frayeur peintes sur tous les visages; et puis cette pilleur, si nouvelle sur celui de mon Idalmen, et ce sjing qui perçoit tous les plis et replis du voile... Ah! cher Émir, quelle vue pour un père que le sang d'un fils ! N'importe, je prends sur moi comme il avoît pria sur lui ; j'examine la plaie avec un sang-
loa Contes de Boufflers.
froid affeaé ; j'y mets de ma main un premier appareil, et je ramène l'enfant au petit pas vers sa bonne mère, la tendre et sainte Ixora : j'avois eu soin de la faire prévenir un moment d'avance ; mais elle n'en est pas moins tombée, à rapproche de son Idalmen, saisie d'un tremblement universel. Nous examinons de nouveau la blessure ; elle étoit plus effrayante que dangereuse : instruit comme je l'étois dans les arts conservateurs de l'humanîté, je jugeai que les chairs encore fraîches, avec un sang aussi pur que celui de ce bel âge, ne seroient pas difficiles à rapprocher: elles reprirent en effet en peu de jours, au moyen des sucs dont j'avois la connaissance, et laissèrent seulement une cicatrice qu'il portera toute sa vie. (Hélàs! pourvu qu'il la porte encore!) Ah! si jamais son père la revoyoit!,.. — Vous la reverrez, bon Derviche; oui, vous la reverrez. — Émir, vous prenez plaisir à me flatter ; vous ressemblez au Génie consolateur qui me la montroit encore cette nuit en songe ; je l'ai revue effectivement; mais ce n'est qu'un songe, et comment y croire ? — Saint homme, dit l'Émir, les méchants qui sont livrés aux mauvais Génies n'en reçoivent en dormant que des avis trompeurs ; mais il n'en est point ainsi des bons Génies qui veillent sur le sommeil du juste. — Eh bien! cher Mohély, vous allez voir ici mon cœur dans toute sa faiblesse. — Dites sa bonté, sage Derviche. — Lorsque, après la guérison
de notre Idalmen, nous regardions cène tache qui le distinguoit entre tous les mortels, mon épouse pleurolt la perte de la beauté de son fils, jusqu'alors le plus ciiarmant des enfants des hommes. Moi, au contraire, j'en étois glorieux; Je la considérois toujours avec une nouvelle admiration, et je voyois d'avance mon Idalmen marqué du signe des héros. Cette idée, si âatteuse pour un père, m'a toujours soutenu depuis que j'ai cessé de le voir, et, au milieu de mes chagrins, elle luit dans mon esprit comme une faible étoile entre de sombres nuages. — Les Dieux sont ingénieux à consoler ceux qui les servent. Ils ne vous abandonneront point, excellent père. — II y a une chose que je ne puis vous confier qu'en rougissant; mais riotérêt avec lequel vous semblez m'écouter m'est doux comme le plaisir rêvé dans la douleur. — Parlez, parlez, bon Derviche, lui dit l'Émir d'une voix altérée, jamais mon âme (et vous la voyez dans mes yeux) ne s'est sentie aussi délicieusement agitée par le respect, par la tendresse, par je ne sais quelle émotion incompréhensible que je suis fier de vous voir partager. — Eh bien! Émir, vous allez lire dans le fond du cœur d'un père, vous allez voir jusqu'où sa raison peut s'égarer. Lorsque le grand Akbar, revenu de ses conquêtes, s'est de nouveau rappelé ce guerrier dont le secours miraculeux avoit sauvé ses jours, et que le Sultan l'a désigné par une marque absolument
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pareille à la cicatrice de mon Idalmeo, mea entrailles ont tressailli : je tne suis rappelé sa froide audace, et j'ai osé penser que, seul entre les guerriers (noble Emir, ne vous en offensez point), il avoit pu être choisi par le Ciel pour un aussi grand exploit. Déplorable illusion ! reprend le vieillard avec un soupir douloureux, et que me confirmeroit encore la perte de mon 61s ; car, si le guerrier exîstoit, le monde le connaitroit ; tous les guerriers, tous les hommes âseroient leurs regards sur cette marque si reconnaissable, qui, au milieu de tant de përils,a frappé les yeux du grand Akbar, ô Idalmen !
et ton père la verroit. Mais c'est en vain que ses yeux la cherchent : Idalmen n'est plus, continua-t-il en sanglotant... — Bon Derviche, reprit l'Émir, rien n'est impossible au Ciel, et quelquefois c'est du milieu des plus durs chagrins qu'il fait naître la joie, comme la source vive qui jaillit du rocher. Espérez donc, espérez toujours : le désespoir des mortels offense leurs amis invisibles. Vous-même, sage vieillard, n'auriez-vous pas cru votre fils perdu pour votre amour, si vous aviez été instruit plus tôt de ce combat que vous me contiez tout & l'heure en frémissant; et cependant vous l'avez revu, ce fils, et il est venu à vous, tout blessé qu'il étoit, déposer à vos pieds la dépouille de ce tigre... ■ — En effet, dit le Derviche, il est venu me l'apporter ; mais je ne croyois pas vous l'avoir dit. — Eh ! bon Derviche, répond l'Émir comme il
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ravoitdëjàfaitfCommentlesaurais-jeautremem?
Vous imaginez bien, dit le Derviche en reprenant son récit, que je me défendis toute espèce de reproche ou même de leçon à faire à mon jeune fîls jusqu^à sa parfaite guérlson : je le connaîssois si prompt, si impétueux, et en même temps si sensible, si soumis, que, dans de tels moments , la moindre marquede mécontentement de ma part auroit pu mettre sa raison et même sa vie en danger. (Hélas! pourquoi n'ai-je pas toujours eu la même prudence 7] Enfin, quand, sa mère et moi, nous fûmes hors de toute inquiétude, je lui fis une sévère réprimande ; je le condamnai à être trois choubers (trois lunes) sans aller à quelque chasse que ce fût, et je lui défendis celle du léopard et du tigre pendant deux ans entiers, sous peine d'encourir ma malédiction. — Ah! Derviche, quel mot dans la bouche d'un pèrel — Je ne le sçaîs que trop, mon fils I c^est- un tonnerre, mais qui frappe plus sûrement encore celui qui le lance. — Efa bien ! Derviche. — Eh bien ! cher Émir. Mais où trouverai-je la force de vous raconter le reste "r Six mois, dix mois, un an s'écoulent : mon âls, au lieu de passer les jours et les nuits dans les forêts à la poursuite des animaux sauvages, les passoit tranquillement à cultiver sa raison, ses pensées, k chercher la vérité sous les illusions qui la défigurent et les emblèmes qui la renferment. Avec quelle douce satisfaaion je le voyois gagner tous les jours quelque mérite de
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plus, et passer en quelque manière de la nature sauvage à la nature céleste ! étudiant sans cesse les Pouranas, le Védam, les Philosophes qui ont deviné l'énigme du monde, et se plaisant surtout à cultiver la douce et sainte poésie, qu'il regardoit comme la langue du ciel. Les Dieux la parlent, disoit-il, et les hommes peuvent à peine la bégayer.
Mais un jour... jour fatal ! je me promenois entre mon épouse et mon vieux père, dans un bocage voisin de notre demeure, lorsqu'une famille ëplorée vient se jeter à nos pieds, et nous conter qu'un lion d'une grandeur démesurée, non content de dévorer les troupeaux, attaquoit aussi les hommes avec encore plus de fureiir ; qu'on ne sortoit plus des habitations qu'en tremblant; que, depuis une lune, douze victimes avoient péri ; que toute communication particulière étoit interrompue ; qu'on ne marchoit plus qu'en troupe ; qu'on tenoit jour et nuit des feux allumés devant toutes les portes pour écarter l'ennemi; enfin, quetousles environs sont en alarme, et qu'on me supplie, au nom de tous les pères et de toutes les mères du canton, d'y envoyer une troupe de hardis chasseurs, commandée par mon brave Idalmen, dont la renommée avoit publié les derniers exploits. J'élois chef, et j'étois homme ; je connaissois trop bien les devoirs de l'humanité, et en même temps ceux de l'autorité, pour ne point accueillir une prière aussi juste; et, sans
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m^expliquer au suj«t de mon fils, je renvoie ces infortuoés avec la promesse d'un prompt secours. Ce trop cher enfant étoit, dans ce moment-là, plus près que je ne le croyois, assis au pied d'un dattier ; occupé, comme k son ordinaire, à la lecture d'un Pourana, mais placé de manière à pouvoir nous entendre sans être vu de nous. La troupe suppliante, en me quittant, passe par hasard à portée de lui : on s'arrête, on se prosterne, on se jette à ses pieds, comme on avoit fait aux miens, on les arrose de larmes ; on l'appelle un second Wîshnou sur terre, et d'avance on le remercie de la sécurité qu'on va lui devoir. L'excellent Idalmen, touché de leur douleur, ilatté de leurs hommages, passionné, comme je vous le disois, pour la gloire d'être utile, peut-être aussi fatigué du long repos auquel je l'avois condamné, conçoit pour la première fois le projet de se dérober à ma surveillance ; il commence par différentes questions sur tout ce qu'il lui Importe de sçavoir, sur la position des lieux, les refuites du lion, les heures et les endroits où il se fait voir le plus souvent ; puis, quand il a une fois rassemblé tous les renseignements qu'il désire, il se travestit en simple chasseur, et part seul, au milieu de la nuit, sans même donner connaissance de ses projets à ceux qu'il vouloït servir, et qui attendoient prudemment le retour du jour pour se joindre à nos chasseurs et marcher avec plus de sûreté.
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Cependant l'heure de la retraite arrive, elle passe, elle est passée depuis longtemps, et Idal' men n'a point paru. Où est-il? où est-il? se disoit-OD les uns aux autres; on attend, on écoute, on s'inquiète, on s'agite, on appelle, on crie ; tous les jardins, tous les portiques retentissent du nom d'Idalmen; cent flambeaux allumés sont promenés curieusement de tous les côtés; pas une place, pas un recoin, pas un buisson qui n'ait été vu et revu ; enfin, après beaucoup de mouvements inutiles, j'arrive au pied de l'arbre oii mon fils avoit fait sa lecture: je trouve encore le livre ouvert, et noté de sa main à une stance qu'il lisoit sans doute au moment oti l'on étoit venu l'implorer ; la voici : Si tu entends le cri de Finfortuné, sois sourd pour tout le reste.
Hélas ! pendant que nous le cherchions à la lueur de tant de feux, Idalmen marchoit seul dans l'obscurité de la nuit et dans l'épaisseur des forêts, ne songeant pas plus à son repos qu'à ses dangers. Il arrive au point du jour dans le canton qu'on lui avoit indiquë'Ia veille, et voit tout ce que peut la terreur sur la raison. Deux enfants et leur mère venoient d'être dévorés pour n'avoir pas sçu, dans leur trouble, trouver l'entrée de leur cabane. C'étoit une consternation générale; on n'entendoit que des gémissements dans toutes les maisons, des prières dans toutes les Pagodes; une douleur insensée égarait les plus courageux. Idalmen frappe
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à une porte, on croit entendre le lion, et, au lieu d'ouvrir, on se renferme avec plus de soin ; il insiste, on se barricade; il interroge au travers d'une petite ouverture, et il obtient avec peine qu'on lui réponde : le monstre, à les en croire, est autre chose que ce qu'il paraît ; c'est quelque Magicien, quelque Azour, quelque Génie malfaisant que Sîrvhen (le Dieu de la destruaion) a chargé de dépeupler la contrée. Rien ne l'arrête, rien ne l'effraye; il a renversé toutes les palissades; îl a déchiré tous les filets; il attaque de front les hommes armés; il les dévore avec leurs carquois et leurs javelots : les plus habiles archers, les frondeurs les plus adroits n'ont pu seulement l'atteindre ; les pierres, les Aèches, lancées tontre lui de toutes parts, sont tombées sans force à ses pieds. . .
Tel étoit le délire de cette peuplade affligée ; mais jusqu'oii ne va pas l'ignorance aidée de la superstition ! Déjà l'on faisoit des prières, des invocations au monstre, et l'on |e proposoit de lui abandonner tous les jours une génisse avec une brebis pour se le rendre propice, Idaltnen, enflammé du désir de rendre à ces infortunés le calme et la raison, avance fièrement au milieu de la bruyère où le lion avoit coutume àe se montrer tous les matins ; il ne tarde pas à l'entendre, et, sans le voir encore, il le mesure à ses rugissemenU. L'ennemi paraît tout à coup ; il voit mon fils, et s'arrête un moment comme frappé de cette contenance flère à laquelle les
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iio Contes de Boufflers.
timides habitants de la contrée ne l'avoient point accoutumé ; puis, rugissant et se battant les flancs pour allumer sa fureur, il prend son élan vers le jeune champion, qui, de son côté, lui épargne la moitié du chemin. Alors le combat commence aux yeux, aux acclamations, aux applaudissements d'une foule de speaateurs montés sur tous les toits du hameau. Idalmen s'étoit débarrassé d'un large cafetan, dont 11 s'étoit enveloppé dans sa marche ; il le teaoit à sa main gauche, rassemblé en plusieurs plis, à dessein, et Poppose, comme une molle égide, aux premiers assauts de son terrible adversaire : l'animal furieux reste immobile et comme honteux de n'avoir déchiré que de l'étoffe, puis il revient plus impétueux à la charge. Idalmen, sans se troubler, déploie adroitement le manteau, le jette tout entier sur les yeux du lion, et profite du moment pour lui passer sa lance au travers du corps. Le monstre aux abois se roule sur la terre; dans les convulsions delà mort, il brise, en se débattant, le bols delà lance qui le traversoit, mais il en emporte le reste dans ses entrailles, et se traîne lentement jusqu'à un antre voisin, oU il va mourir.
Pendant que tout cela se passoit à notre insçu, cette même inquiétude qui, l'année d'auparavant, m'avoit conduit sur les pas de mon fils m'y ramène de nouveau. Mon épouse, la tendre Ixora, quoique enceinte et déjà dans sa neuvième lune, voulut m'accompagner (une mère.
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en pareille circonstance, ne s'en âe pas même à un père) ; et déjà nous entrions dans la grande route de la forêt, lorsque, au moment où nous nous y anendtons le moins, nous voyons arriver à toute course un cheval effaré; c'étoit celui d'Idalmen, que les fortes épines qu'il avoit traversées avoient mis en sang. Cette fuite, ce désordre, ce sang élèvent en nous de tristes pensées : la malheureuse mère, presque au terme de sa grossesse, n'a point la force de les soutenir, et, à cette vue effrayante, elle tombe évanouie dans mes bras. Mon fils alors étoit loin sans doute de penser aux angoisses qu'il nous causoit. On m'a conté depuis qu'enivré de sa viaoire, comme on pouvoit l'attendre de son âge, il s'étoit pressé d'aller rassurer les familles encore tremblantes qui l'avoient implore. Déjà des cris de Joie, prolongés et répétés de proche en proche, grossissoient autour de lui une multitude reconnaissante ; bientôt tout le voisinage, étonné du retour de la sécurité, vient à sa rencontre ; hommes, femmes, enfants, vieillards s'avancent, marchant deux à deux, dans l'ordre d'une solennité religieuse, et lui portoient, comme à un Dieu libérateur, les simples dons que leur pauvreté leur permettoit de lui offrir. Le trop sensible jeune homme, attendri jusqu'aux larmes de son propre bienfait, les remercioit à son tour, et, distrait de nos alarmes par leur joie, il consentit à s'asseoir entre eux au festin champêtre qu'on lui avoit préparé.
lia Contes de Bouffiers, '
Émir, pardonnez-moi tous ces <!étails ; souvenez-vous que c'est un père qui vous parle de ■ son fils, — Eh ! bon Dervïciie, comment pourrois-je l^oublier ? — J'ai quelque plaisir à me .. peindre à moi-même ces instants de joie pour ' monidalmen: le reste sera si triste! — Poursui-: vez, mon digne ami : toutes vos paroles s'écrivent dans le cœur de votre amil — Je vous ai' ■■ dit que j 'a vois envoyé des chasseurs; j'en avois doublé le nombre : ils étoient arrivés à la place indiquée, et déjà la bande commençoit à se diviser et à s'étendre au loin dans les plaines et dans les bois. Dispositions inutiles ! Le lion, comme je vous l'ai dit, étoit allé mourir au fond d'un antre : on le cherche en vain, maison trouve le tronçon de la lance de mon iils, avec son manteau déchiré et souillé de sang. A ces indices trop frappants, une douleur égale s'empare de tous les chasseurs : ils pleurent tous leur cher Idalmen, et n'ont plus d'autres soins que de, se répandre çà et là pour en retrouver les restes.
Cependant, sa mère et moi, nous étions allés à sa rencontre sans rien sçavoir de ce qui se passoit, et nous nous perdions en mille conjeaures, qui se détruisoient entre elles ; mais, depuis le retour du cheval, nos terreurs étoient balancées par bien peu d'espérance. J'essayoîs ce- . pendant, autant que je le pouvois, d'en concevoir ou plutôt d'en donner; et, soutenant mon épouse affaiblie, nous suivions au hasard les
Le Derviche. iij
routes <te la forêt, quand, aux derniers rayons
. de ce triste jour, nous apercevons de loin des chasseurs qui revenoient à pas lents avec une contenance morne et dans le silence d'un cortège funèbre. Cette lenteur, ce silence nous paraissent d'un sinistre augure; mais lorsqu'en approchant nous entendons s'élever des gémis-
. sements et des- sanglots; lorsque nous reconnaissons les deux plus âdèles serviteurs de ce fils si tendrement aimé, portant, Pun, ce vêtement sanglant, l'autre, ce débris de son arnje ; lorsque nous les voyons se prosterner à nos pieds et les inonder de pleurs... non, cher Émir, non, je ne puis vous dire ce qui se passa au dedans de nous : l'unique souvenir qui m'en reste,, c'est que je me trouvai transporté, comme par prodige, au pied d'un lit, où l'on avoit déposé la déplorable Ixora; j'essayai de lui parler, elle ne répondit que par ces mots : J'ai trop vécu; et aussitôt l'ange de la mort, qui planoit sur elle, vint s'emparer à la fois de la mère et de l'enfant.
Mais quoi! vous pleurez, généreux guerrier 1 mes peines deviennent les vôtres ! Ah ! ne vous en cachez point; la compassion est l'ornement du courage. Laissez-les, laissez-les couler, mon ami, ces larmes si précieuses; elles me soulagent comme si je les versois. — Poursuivez, bon Derviche, je n'ai que la force de vous écouter. Je ne vous peindrai point, cher Emir, les pleurs, les cris, la consternation, le funèbre
114 Contes de Soupers,
tumulte qai régnoit dans cette maiif)»,' si subitemsnt affligée de tmt de plaies- à la fois : peiïdant qu'on alloit et venoit ae tous câtës sans sçavoir où ni pourquoi, et que, moi, stfl& action, sans mouvement et presque sans pensée, je restois au pied du lit de ma trop chère ixora, Tesprit absorbé dans les plus ténébreuses contemplations, pleurant à la fois yr 1^ mère, qui cessoit de vivre, sur l'enfant 'condamné par le son à ne point connaître la vie, et sur celui qui me les coûtoh tous les deux, . . tout à coup on frappe*, o% redouble, on appelle i la porte de l'appartement où mon Izora venoit d'être déposée : c'éuit mon fils. Mon fils 1 Eh ! le croiriez- Tous, digne Emir? ce ne fut pas pour mot une consolation. — Malheureux père ! s'^ria Mohély en soupirant. — Jusqu'à présent, dn le Derviche, vous n'avez vu que sa faute; ici commence mon frime. Hélas I je l'entends encore, ce trop regreitaUe jeune homme, sous les portiques de mon habitation, criant à plusieurs reprises : Mon père, ma mère, voici votre fils. Tous les domestiques, dont il étoit adoré, se * précipitoient au-devant de lai, muets d'étonnement et de joie; je les écarte, je marche moimême à la pone, je l'entr'ouvre; et, saisi à ra vue d'une fièvre qui troubloit toutes mes petisé«Sj-fe m'aqrête sur le seuil en lui ipontrant sa mère étendue sur son Itf funèbre... Contemple ton ouvrage, fils rebelle, lui dis-|e alors d'un ton bieo nouveau pour son oreille ; la mon de ta ^
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Le Derviche. ny
mère, U'pene de son enfant, la tristesse de ton aieul, le désespoir de ton père, le deuil de ta famille : voilà, voilà les fruits de ta désobéis» sance. A. cette vue et à ces discours, l'infortuné, comme frappé de la foudre, demeure sans mou- * vement et sans voix ; mais, moi, que la douleur avoit rendu féroce': Que t'avoit fait ta mère, ajoutai-je, ^ue ja as fait mourir? que t'avoit fait l'innocente créature que tu précipites avec elle dans la tombe? que t'a fait ton père et le vénérable père de ton père, dont la vie ne sera plus qu'un long gémissement ? Va, fuis Icûn de moi, repris-je avec plus de force; et, comme puisant à chaque instant une nouvelle fureur dans mes propres paroles : Fuis, parricide (en lui montrant encore sa mère], et porte au loin avec toi la malédiction paternelle.
A cet horrible mot, dont je ne seatois pas encore toute la cruauté, je referme brusquement la porte, et, rentré dans cette funeste salle, je tombai, m'a-t-oti dit depuis, dans de longues convulsions, qui, pendant plusieurs heures, ont ■ ' éloigné de moi tout sentiment et toute mémoire. Mais à peine ma raison est-elle revenue', que le remords l'a suivie : je frémis alors; je'jn'étonnai d'avoir pu les articuler, ces paroles (Jétestables, dont le son retentissoit au dedans de moi co«ime une voix ennemi*. La fm^eur avf^t fait place à la douleur ; la douleur même! étoit devenue de rattendrissement. O mon fils ! ,,1,0 mon Ittalmenl disois-je, ob es-tu? Qu'on le
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n6 Contes de- Boufflers.
cherche partout ; qu'on me le raméqe : reviens, 6 Idalmen ! ton père et le mien te rappellent; ^ ^ -ne leur reste que toi : reviens pleurer ta mère ' avec nous ; tu demeures seul entre la jnort et ta Emilie. Cette malédiction, Idalmen, tu ne Pas point reçue ; elle est tombée tout entière sur ton ' père coupable : toi seul peux conjurer la vengeance des Dieux.
Émir, continue lé Derviche après une coune pause, j'aurois dû penser que tout cela vous étoit indifférent. — Indifférent, bon Derviche! — J'avois comme oublié que c'est à vous que je parle ; il me semble toujours voir mon fils à votre place : eh ! grands Dieux ! ob est-elle sa place? et en a-t-il une? — Remettez-vous, excellent père, et pensez que les Dieux ont des prodiges en réserve pour ceux qui les invoquent. Votre fils étoit coupable, votre colère étoit fondée, votre douleur ejftrème, votre rigueur excusable. — Ah ! si les Dieux avoient été aussi indulgents que vous, bon Émir, je serois maintenant avec mon fils; mais toutes les recherches ont été vaines : il avoit disparu dans l'obst^- ■ rite de la nuit avec la rapidité de l'étoile qu'on voit fuir d'entre ses compagnes pour s'abîmer dans les profondeurs célestes, et nulle trace n'en est restée. A ces tristes nouvelles, j'aurois voulu m'enfuir moi-même pour le chercher,' comme je le fais aujourd'hui, dans toutes les régions du monde. L'idée seule de mon père, je vous l'ai dit, je crois, m'a retenu : abandonné
Le Derviche. 117
que j'étois de mon fils, je n'en étois que plus
' 6bligé de ne pas abandonner mon père. — Cet aimable vieillard, dit l'Émir, qui a rapponé un de ses gants près de celui qu'il ne pouvoit
, ramasser, afin qu'un passant en profitât. — Celui-là même, dit le Derviche; mais, mon ami, vous avois-je laissé entendre que c'étoit mon père ? — Eh ! bon Derviche, comment le sçaur rois-je autrement? — Ce Brahmane vénérable a pleuré son petit-fils pendant les deux années qu'il lui restoit à vivre; mais, plus patient que moi, sa douleur a pris pitié de la mienne, et jamais un reproche ne s'est mêlé à ses soupirs. Eht qu'elle est belle aux yeux du Ciel, la douleur qui s'oublie pour la douleur d'un autre! mais tant d'efforts à chaque instant répétés ont usé le peu de moyens qui lui restoient, et, quoique très-avancé dans la vie, ce n'est point de vieillesse qu'il est mon. Oui, Mohély, je lui ai fermé les yeux; et, croyez-moi, la mort du sage est une grande et consolante leçon. Je me les suis toujours rappelées avec une jouissance secrète, ces dernières heures paisibles, où son âme, prête k remonter au. ciel plus pure qu'elle n'en étoït descendue, osa croire, non sfiQS quelque raison, qu'elle pourroît- implorer une derpière grâce auprès des puissances invisibles à qui le Père des Êtres a confié la conduite des choses inférieures, Parsonn, disoit-il, et vous, Satoa, et vous, Brahma, qui, sur vos ailes de feu, portez les prières des justes auprès du
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ii8 Contes de Boufiers.
grand trône, s'il est vrai que )t n'aie cessé ua moment d'nspïrer à passer, après ces temps d'^ . preuve, de meilleurs jours arec tous dans le monde inconnu aux humains, voyez votre serviteur prêt à vous rejoindre; ne -souffrez pn qu'il pone au milieu de vos hymnes et de vos fjtes l'empreinte des chagrins de cette vie humaine, et faites que mes yeux, avant de se fermer, voient luire un rayon d'espoir daas rame de mon fils... A ces mots, l'auguste vieillard s'endort, mais non encore du dernier sommeil; il s'éveille au bout de quelques instants^ et me fait signe de lui apporter un Véda ; puis, l'ouvrant comme au hasard, et me regardant d'un air inspiré, il promène un doigt tremblant sur les premières stances qu'il rencontre; moB ceil suit son iloigt, et je lis ces deux vers : Je ne rejette point la prière du juste en faveur 4u pénitent (observe! que, dans le Vëda, c'est Brahma qui parle) ; puis,toumam brusquement la feuille, comme dans ces convulsions qui accompagnent les derniers adieux de l'ftme el du corps, le même dogit s'arrête de nouveau sur ce passage mystérieux, qui semUojt s'adresser paniculiërement k moi : Ame eontrisîée, sois attentive à mes discours; tu pleures qui te pleure, tu cherches qui te cherche... Ils se rencontreront sans se cormaUre, et leurs cœurs battront; ils chercheront encore, et je /erai qu'ils se connaissent, afin que l'un meure dans la paix, et que l'autre vive dans la gloire.
Le Derviche. ' 119
Ejièn }e doigt, «« «kraDgeant de nouveau, ce pl«.ce au bas de la feuille sur ces dernières paroles : Ame souffrante, ne demta^de rien ie plus. D^à les yeux du mourant s'étoient fermés pour ce pljis se rouvrir, et sou esprit avoit franchi l'espace qu'il a plu au Maître de laisser entre la terre tumultueuse et le ciel tranquille : je pleurai pour moi, mais jç me réjouis pour lui; car le prodige annonçolt qu'il étoit attendu au ciel. — Eh bien! bon Derviche, interrompit l'Émir, depuis ce moment l'espérance doit toujours habiter au fond de votre cœur : plus vous avez attendu, moins vous avez à attendre; car les paroles de Brahma ne sont point vaines comme celles des hommes ; et aussi qui méritoit mieux sa faveur que ce di^e vieillard, qui lui avpît bâti une Pagode? — Il l'a bâtie en effet, dit le Derviche; mais je ne me souviens pas de vous en avoir parlé. — £h ! bon Derviche, comment le sçaurois-je autrement?— Uest bien vrai, dit le Derviche, que les consoladons de Brahma sont ineffables; nous lui devons l'espérance, qui est à l'esprit inquiet comme le murmure de la source cachée est & l'oreiUe du voyageur dévoré par la soif dans les déserts du Kurdistan. Sans l'espérance, la vie de l'hoqïme serait une mon qu'il sentiroit jusqu'au dernier moment.
A ces mots, la conversadon est suspendue de pan & d'autr« ptV de pieufes réflei^icHis,; puis, après quelque instants 4e ^ence : Je p<3Qse i
lao ' Coftes de Èouffieys'' . '
présent, reprit -l'Émir, à «ette stance si Vetnarqtiable : ■ Ils se fcnconlreront sans se connaître, et leurs cœurs battront, s — 'Oui, répond le Derviche, ce sont les propies paroles du Véda.
— Répondez-moi, cher Derviche; ^otre cœur a-t-il jamais battu, dans quelque occasion,' d'une tnanière bien sensible ? — Il bat en ce moment même, -cher Émir, plus fort que jamais, pijt^que, pour la première fois depuis quinze longues années, je parle de mon fils, et qu'en vous parlant je m'enivre de son idée; *
. .car c'est comme si l'aimable Déesse des illusions se présentoir toujours i la pensée de son père. .
— Je sens tout ce que je vous dois, bon Derviche, pour une si flatteuse réponse ; mais rappelez-vous, si vous pouvez, la suite des împres-
■sions que vous avez éprouvées depuis ce temps, et parlez-moi comme si je vous étois, comme pi vous m'étiez indifférent. — ^' Il m'en coûterait trop, dit le Derviche; mais, le croiriez-vous, cher Émir ? à cette mémorable catastrophe de
Luknouti vous y étiez peut-être ? — Oui, bon
Derviche, j'y étois. — Lorsque je ne sçavots de quel côté fuir, au milieu dq bouleversement, du pillage, des massacres et de tous les excès d'une soldatesque effréiiée, moi, pauvre voyageur inconnu k tous, en butte à tous les mépris, à toutes les insultes, e^ chargé du trésor que mon amour promettoit à mon fils.,.. — Ah! Derviche, je frémis encore des périls que vous avez courus. — Alors même, cher Émir, quand je
Le "Der^ich^.' ' , lai
retitffntraî ce héro» Compatissant dont je vous entretenois à table, un sentiment, un frémissement Inconcevable de joie et de tendresse s'empara soudain.de moi, en quelque sorte malgré nv>i, au point que je' me reprochois une ombre de plaisir au milieu de tant de maux; mais lorsque cet envoyé du Ciel (car )e ne puis le nommer antrement), au lieu de dédaigner, comme je m'y attendbîs, les prjèras'.'d'un homme de la foulé, me jeta son manteau pour m'en couvrir, et me chargea sur son superb'e cheval, je me sentis un mouvement d'orgueil qu'à peiQf le Sultan lui-même aurott pu connaître au plus beau moment de tous ses triomphes. Je me ressouviens toujours des douces paroles de ce vertueux protecteur pendant le chemin assez long qu'il nous fallut parcourir pour "arriver au souterrain où je trouvai mon salut : j'essayois, comme vous devez le penser, de lui exprimer tout ce que je sentois.C'est plutôt à moi, disoit-il, homme de bien, à te remercier de m'avoîr offert l'occasion de me sanctifier par une œuvre qui n'estvue que desinvisibles: on ne sçaura jamais combien j'ai besoin de leur faveur. — Encore, disois-je, si, au lieu de moi, c'étoit un Vizir, un Rajah qui pût recorinaître dignement un pareil service! mais un pauvre vieillard, étranger, fugitif, un inconnu, saBs distinction, que vous
rencontrez dans l'obscurité — Ah! mon
ami, reprend le guerrier, le vieillard que je rencontre dans la nuit est peut-être mon père.
ISS Contes 4e Bûuffiers. '■•
— Obi oui, noble Émir ; Axes paroles inmcDdtics et qu'il pronençoit d'un son de voix que
■ j'entends ejKore,' mes entrailles- ont trefisaïUi; puie, quand nous fûmes une foisarrivés 4Ja caverne, et qu'il a refuse ce don que je desdapis à celui que je cherchois, mais qu'alors j'offrei? au guerrier d'un aussi grand cœur que je l'eusse hit à mon fils lui-même, j'en resseatis quelque chagrin; mais en même temps j'admirois sa venu, et je la demandois à Brabma pour mon fils. -^'Jt sens tout cela, bon Derviche; mais qu'il fut à plaindre ce guerrier, lorsqu'il lui a fallu vous abandonner devant cène cayeme, et qu'il vous a seulement dit en vous quittant : Adieu, mon père, puissé-je un jour te revoir!
— Il me l'a dit en effet, répond le Derviche avet un air surpris et pensif... Ouï... U me l'a dit... mais je ne croyois pas vous l'avoir conté. — Et à cela l'Émir répond comme à son ordinaire :
Eh I bon Derviche, comment le sçaurois-jc autrement? — Voilà plus d'une fois, dit le Derviche, que je me surprends à de pareilles absences; peut-être que le vin qu'il m'a fallu boire avec vos aimables compagnons m'aura fait dire, sans y penser, des paroles qu'il m'aura depuis fait oublier; je le crains d'autant plus, que je me sens en ce jnonient la tête appesantie. — Ne vous refusez pas au sommeil, bon vieillard, c'est un don que Brahma aime mieux faire aux bons qu'aux méchants. — Ah I mon cher Émir, dit le Der-
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Le Derviche. 133
vidic en s'endormant, que vos parole* me foiU de btea!
L'Émir, 'qui le- voit appuyé d'une maDière incDmmode' contre le roc iTumide, lui soulève (j tête avec précaution, et, détachÉst son turban âhisi que la pièce de mousseline dont il svoit toujours soin de s'envelopper, il en fait bn coussm qu'il passe doucement entre le roc «t la ' tête du saint homme pour qu'il repose pliK,i «on aise; alors il s'assetnt auprès de lui, se pen- « che vers son oreille, et, le voyant bicrf endormi, il lux dit à demi-vois : AbuJiar, la prophétie de ton père est accomplie, ton fils est à tes c6tés. Le Derviche ae s'est pas réveillé au discours de l'Émir; mais une expression visible de joie s'est manifestée sur ce visage, quoique endormi, et l'Émir a pu juger que ses paroles, confusément entendues, ont pénétré jusqu'à l'âme du vieillard sous la forme d'un rêve agréable.
Cependant, comme il craint toujours que cette Ame, trop abattue et trop sensible, ne suffise point à l'émotion qui l'attend, il continue de 'Son mieux à la disposer, afin d'y verser, comme dit Je Pandlte, l'essence du bonheur goutte à goutte, de peur que le vase ne déborde; il s'approche donc de l'autre oreille, et prononce encore à demi-voix : Ton âls est heureux, il a trouvé son père; Idalmen est à côté d'Abulw. Le Derviche, étonoè, s'agite, prononce quelques mots sans ordre, se frotte les yeux, et prend siHi réveil même pour un rêve. £n effet, l'Émir
124 Contes de Bouffiers.'-' •>
était près de lui, attentif à ses moindres mou-' vements ; et dès q^'il lui a vu les ygux dhvens : O le plus re|[ysctabte et' te plus désiré des pères, lui dit-ijFen^e jetant "ï ses pieds,- souvenez-vous de ^(s ville eipbrasée, et reconnaissez « celui que* Jâ nature méme'^ous indiquoit. — Est-« ■ vraiment toi? est-ce 'mon Idalmen? tiit le.'Jtsrvidie. O Brahma! 6 Indra! 6 Arjouari! ^tous tant que vous êtes. Dieux bienfaîsariw'' • qui nje le rendez, puissiez-vous jouir d'un bon,-' heur égal à celui que je vous dois ! Mais, toi, toî, malheureux enfant, -comment pouvois-tu croire à la malédiaion d'un père ? Ah ! si tu l'es jamais, tu sauras combien, dans ces cruels moments, il y a loin de la parole à la pensée. — Pardonnez-moi aujourd'hui, bon père, de ipY être trompé; mais, à la vue des suites de ma désobéissance, le regret, la honte, la haîne de moi-même, comme trois Divinités ennemies, s'étoîent emparées de votre fils : fuyant au hasard et seulement pour me fuir, j'arrive jusqu'au dernier sommet de la roche Mugani,dont vous sçavez que la dernière pointe se courbe vers la mer. La nuit étoit atfreuse ; un tonnerre continuel sémbloit me répéter ma sentence, et, dans les rugissements des flots qui battoientde pied de la roche, il me sémbloit distinguer fis voix des Esprits infernaux, qui m'appeloîent hors de la vie ! Eh bien I voilà votre proie, hi'écrioi-je, et je m'élance au milieu des vagues en furieux qui brûle de périr. Mais, recueilli bien-
■ f £tf Derviche. laj
' •tôt qpr^ par un navire persan, je fus rendu i la raisQQ en même temps qu''à l'existence ; alors je demandarpardop -de mon attentat sur moimême hfix. Dieux> qui seuls ont ^ droit de nous
. ôter la vie qu'ils nous ont coriHjp pour l'utilité commune, et j^eçohnus que ftos cialheurs personnels ne nou»dégagent point du service du monde. '-,.
^ *^ous ne tardâmes pas à être attaqués par d^ pirates; nobs combattîmes : on fut content dé 4n'oi, et leclief du bâtiment, qui m'avoitpris ea amitié, me fît connaître, sous le nom deMohély,que je m'étols donné, à un des premiers officiers du grand Akbar; c'étoit ce brave Koramed, que vous avez dû remarquer entre tous pendant le repas, et qui joint tant de politesse et de prudence au talent et au courage. Koramed est aimé du Sultan, qui se connaît en mérite; il obtint pour moi un grade honorable, où je me conduisis de mon mieux, cachant soigneusement ma cicatrice sous mon casque ou sous le voile qui vous a frappé. — Eh! trop cher fils, pourquoi ce soin, pourquoi ce voile? — Hélas ! bon père, afin ne n'être point reconnu, si par hasard il se trouvoit dans l'armée du grwd Akbar quelques ofBciers ou quelques soaats du pays de Romanancor. Mon enthousiasme pour les grandes qualités d'Akbar m'a depuis retenu sous ses drapeaux sans être connu; et cependant (je puis ici tout avouer) il
. semble que le hasard se soit toujours plu à me
ia6 Contes de Boufflers.- .
donner quelç^ue part signalée à ses victoires. — Et ton malheureux père, interrompis I*- I^crvi" elle d'un ton de Toix humble et doux, ion père, cher Idalmen, tu ne lui pardonitois pas? — ^J'at-' tendois son pardon, 'et au botft de trois années, espérant que mes larmes avoîent lavé tns foute aux yeux du Jug^ des coeurs, tt sunout à ceox d'un père plus affligé sans doute qu^rité, je profitai d'un intervalle de paix, et, sous l'habit d'un simple soldat, j'osai franchir la distance qui me séparoit du toit paternel. 0(i est le sagJ .Abukarî disoîs-je à tous ceux que je rencontrois, et tous me répondoient avec chagrin :
Les Mounis (les Génies) le sçavent, nous l'ignorons r.pussî pourquoi a-t-il paSsé le fleuve? pourquoi s'est-il dénoncé lui-même comme out- Chout au Roi des Rois ? Nous aurions encore un père, et vous-même, jeune étranger, si vous venez vivre 4)armi nous^ vous auriez un père aussi, car il aimoît l^h'anger presque autant que son peuple; le tendre Kamadebo (l'Esprit de paix et d'amour) avort soufflé sur son âme
àl'heure de sa naissance; mais des chagrins
Hélas! bon jeune homme, les Émirs, les Rajahs même n'en sont point exempts, s A ees mots, le père et le fils s'embrassent en sai)^,tant. — Poursuis, cher Idalmen, reprit le-ifrviche, — Eh bien ! mon père, quand je vis que je ne pouvois recevoir aucune lumière des hommes, je voulus tq obtenir du Ciel, h passai la nuit entière prosterné à l'entrée de notre
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chère Pagode; j'invoquai tous nos lïieax et futeg nos Çéesscs : j'osai m'adresser k WisbnoD Ini-méirie, dont- tous les Dieux ne sont quel» 'Minis'tres, et je lui promis de faire à mes semblaUes tOQt le bMn que je'pourrois, persuadé 'que de tous les vcèux c^étoit le ptuâ agréable au ■■ Père ei à -l'Ami dv monde. A* peine fut-il prononcé ceVceu si cher & mon Cceur, que je sentis Tespoif (c'étoîi .sans doute un premier bienfait de la Divinité), oui, dis-je, je sentis l'espoir (fen recevoir un joQr la seule récompense que j'en pusse désirée. — Et quelle récompense, mon ami ? — Vous te demandez, mon'pére ? — Et puis, cher Idalmen* — J'abandonnai de nouveaux les lieux qui m'étoîent devenus étrangers ; je m'éloignai de ces murs, dont Tatpea sembloit me reprocher nos calamités, et oti mes yeux h%mide$ croyoient toujours lire en lenres de sang la semence douloureuse qui m'en avoit exilé. Je revins donc augfès du Roi des Rois, qui marchoit alors contre le Roi de Platila, le perfide Hussein, auquel il avoic déjii pardonné deux fois. La cause d'Akbar me sembloit juste, et sa gloire m'étoit chère. Quelques premiers succès me firent de nouveau remarquer sous le n^ de Mohély; Akbar me combla de ses doi^li^ti prévenu en ma faveur par Koramed, il voulut me donner un des plus braves corps de son armée à commander. Je refusai, disant que je pféférois d'être simple volontaire, pour , ne pas laisser échapper une occastoif de prouver
ia8 .Contes rf^ Boufflers.
au Sultan mon zèle .pour sa gloire et mon dévouement pour sa personne par un service absolument désintéressé. Ma âerté plut à. son grand cœur, et la journée de Platîla — De
' Platila, dis-tu, mon fils? — Oui, mon père, dit l'Émir en baissant la voix; à cette mémorable journée, votre fils' eut le bonheur dç pouvoir joindre l'effet, à^Ia promesse. Le Sultan ne l'a jamais sçu, et' j'espère qu'il ne le sçaura jamais. — Quoi I mon fijs, c'est toi que le Roi des Rois fait chercher paf l'Iram et le Touram ! c'est le plus généreux des guerriers, le plus vertueux des hommes que le plus fortuné des pères embrasse en ce moment ! Mais pourquoi ce long silence ? pourquoi pendant quatorze ^qs entiers garder le secret de ta gloire? — Eh! bon père, on s'en passe si aisément : le témoignage de la conscience sufHt, les applaudissements sont de trop. — Mais, trop vertueux mortel, Indra luimême n'a pas dédaigna la gloire. — Sans doute, mon père; mais plus elle a de prix à se^ yeux immonels, plus j'espérois que le sacrifice lui en seroit agréable quand je le lui offrols en expiation. Mon espoir ne m'a point abusé, convenezen,. mon père, dit-il en souriant, et cette joiu*née-ci en est la preuve. Dans les temps de douleur qui l'ont précédée, qu'auroit-ce été que ce frivole éclat pour un proscrit frappé de la malédiction paternelle? et, dans ce moment
. si doux, qu'est-ce que cette fumée en comparaison de la joie de reconquérir un père?
• Le Dertit'che. 139
L'heureux vieillard, imn au delà de ses forces, ne pouvait ni respirer ni parler; 1] tenoit les mains de son Sis collées contre sa houche, et les arrosoit à la fois de larmes de joie et de repentir. Dès qu'il eut recouvré la parole : O mon fils, dit-il, ^oublions, s'il se peut, l'uitet l'autre, cette longue interruption de ' notre vie; montre-toi ce que tu «es : la gloire d'un fils est le. trésor d'un père; ne me la ravis point. Tu le dois à ton père,- que tu as trop puni; tu te dois au Roi des Râis, qui, dans sa cour et dans son camp, cbercheroit vainement un ami aussi digne de lui. Mon fils, que te dirai-je encore danî mon ravissement? tu te dois au monde entier, qui a tant besoin des exemples des justes, des services des braves et des conseils des sages. — Si vous persistez dans votre volonté, ô mon père, répond modestement Mohély, elle deviendra la mienne; mais daignez à votre tour écoute» les prières d'un fils, ce fils que votre amour redemandoit à toute la terre : les Dieux, pour son bonheur, daignent aujourd'hui vous le rendre; votre mission est remplie, votre pèlerinage est achevé; quittez donc ces humbles vêtements, et ne m'enlevez pas à moi-même l'éclat dont je suis le plus jaloux en continuant à cacher à tous les mortels l'illustre Rajah de Romanancor.
A ces mots, le modeste Mohély, redevenu le noble Idalmeii, s'éloigne quelques moments, et revient suivi de deux esclaves fidèles qui
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apponoient au vieillard des habits conveaables à sa dignité. Comme le père et le tîls étoieot tous les deux d'une taille également majestueuse, également proportionnée, la métamorphose ne fut point dilHciU : le bon vieillard croyoit rajeunir sous les habits de son tîls, et rÉmtr s'enorgueiliissoit de joindre ses soins à ceux des serviteurs qui habilloient son père, lorsque tout à coup ils sont frappés d'un grand bruit de trompettes, de timbales, de cymbales, de tamtams, de toutes sones d'instruments de musique guerrière, qui ne pouvoiem venir que de la ville royale, dont on n'étoit qu'à très-peu de distance. Tous les deux sont curieux de savoir de quoi il s'agit; et, pensant que ce pouvoit être un avertissement public ou un fîrman du Sultan, ils approchent sans être aperçus-: bientôt, à travers les derniers rangs des bananiers et des papayers qui les cachent, ils voient toute la caravane rassemblée autour d'une troupe de musiciens magnifiquement vêtus et montés sur des chevaux superbes. La musique cesse, un héraut d^armes, placé au centre de l'orchestre, tire d'un étui d'or une feuille revêtue du sceau royal, il la porte à son front ; puis, après avoir imposé de la main silence à toute l'assemblée, il Ht à haute vois :