‹ Contes du chevalier de BoufflersChapitre 9 sur 13 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

DANS ee petit ouvrage^ que des amit, trop mdtdgents sans doute^ ont désiré voir publier ^ jt ne puis me vanter d'avoir tout à fait ni le mérite de la vérité ai celai de l'invention; mûis, si la bonne intention peut être regardée comme un mérite^ c'est celui-là que j'ambitionne. Le fait que j'entreprends de conter est arrivé; je le tiens de la bouche d'une personne aimable^ qi^ il vaudrait mieux entendre que de me lire : elle j^avoit pas besoin de changer comme mcà le lieu de la seine ni les noms des personnages pour prêter de Pintirêt et du charme à son récit, La vérité lui suffisait : si f avais pu retenir ses paroles, si favois pu noter ses accents, je serais sans inquiétude; mais la délicatesse^ qui a tant de pouvoir sur le sentiment^ laisse peu de traces dans la mémoire : la grâce tient à si peu de chose! Et ce pea de chose, si important, est en mime temps si fugitif , si volatil, que, lorsqu'on cherche à se le rappeler, on ne se ressouvient que de l'émotion qt^on en a reçue, sans pouvoir espé'

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rtr dM la trmtmtllre. ïl y a, iPaûleurs, des choses de ce genre qui sont le partage exclusif des femmes, et) si f avais essayé de conter le fait comme je l'ai entenduj faurois bientôt reconnu combien le langage d^un sexe est intraduisible pour l'autre. Obligé de recourir â if autres moyetts, fai changé le lieu de la seine, fai déguisé les personnages, j'ai imaginé des àreonstanees qià niant semblé devoir répandre phu ^intérêt sur la suit» de l'histoire.

L'oecasiott /est présentée pour moi de tracer en passant une esquisse légère des maurs, des opinions, des entretiens d'une société de guerriers réunis depuis longtemps sous les mêmes drapeaux, et entre qui l'honneur, l'enthousiasme, l'intérêt commun, les périls même ont établi plus de cordialité qu'on tien voit parmi des gens ttaucuite autre profession : j'ai lâché de peindre ce que j'ai vu et ce qu'an voit mieux sous hs lentes que partout ailleurs, cette eonfiane» noble, celte politesse franche, cette humanité consolante qui /ollieEl d'ordinatre à la vraie bravoure, qui l'épurent, qui l'embellissent encore des traits de la générosité, qui £une qualité en font une vertu : et j'ai en même temps pris plaisir â montrer les hommes vraiment supérieurs (tels que l'histoire indienne nous présente le Sultam Àkbar) comme les plus vrais amis de tout mérite, les plus éloignés de la perséeuao», les plut

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stmiblet à la rtconamssaïKe et les plus patsionnéi pour le bmlxeur universel.

Mais tout cela n'est qi/èpisodique f mon véritable but, en écrivant j étoii de faire vibrer, si je le pouvait^ dans tous les caarsj deux sentiments, dont l'un est en quelque sorte la contre-Jpreuve de l'autre : la piéti filiale et l'amour paternel, qi^oapeut regarder comme les deux pivots dx la soeiiti} comme les deux anneaux de la grande chaîne qui lie tous les êtres. En effet, que deviendrait le monde, si la perpétuité du genre humain tenait seulement à la reproduction des inâi' vidiu, et si l'Esprit d'harmtaie, le tendre Camadebo (comme disent les ludous), ne planait point sur notre sphère ? Que deviendrions-nous tous, s'il liy avait point des êtres raisonnables, chargés par la nature mime d^aimer des êtres faibles qui ne peuvent point encore aimer, et si ces mêmes êtres, si faibles dam' leurs commencements, r^étoient pas obligés, dont l'âge de la raison et de la force, à un cuire d'amour et de reconnaissance envers ceux qui les ont aimés si tôt et sigratuitemenl? Je me reprends Savoir dit que la nature nous y oblige; elle ne fait malheureusement que nous y engager, et la preuve en est qi^on y résiste quelquefois f c'est pour cela que tous les écrivains, chacun dans son genre et selon ses moyens, doivent s'efforcer Rajouter, s'il se peut, quelque

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charme à cette exhortation de la nature, ou, pour mieux dire, de la montrer dans tout son charme. Quel plus bel emploi de son art que d'aider la nature , que de concourir d ses vaet, que d'aimanter encore, en quelque sortCj sackalne magnétique^ et défaire ainsi des sentiments ianis une première Ugislaiion irrésistible! Entreprise d Jamais louable, qui, si elle réussissait, rendrait toutes les lois plus sacrées, plus faciles et en même temps moins nécessaires; car, si le monde étoit rempli de bons pires et de bons fils, que resterMt-il à désirer ? La sagesse amunanderoU, l'amour obéiroit; la raison de l'âge mûr deviendrait la règle des actions de la jeunesse, et les vieillards croiraient renaître dans les jeunes observateurs de leurs sages maximes ; la jeunesse, d son tour, ne se lasserait pas tPhoaorer ces vénérables divinités domes- "" tiques à qui elle devrait tout le bonheur de son enfance, et l'on craindrait de les voir disparaître de l'intérieur de chaque foyer, comme on craint de voir /éteindre la lampe qui vous éclaire.

On a cru longtemps, surtout en France, que les poèmes, les drames, les romans ne pouvaient pas se passer d'amour; on a fait de l'amour un agent univa-sel, un mobile tout-puissant de toutes les actions des hommes ; mais, à force de l'employer, ce ressort a perdu son effet; et même, si l'on veut se rappeler

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toutes Its imolions que les différentes compositions de ce genre ont excitées, oit conviendra qu'à pea d'exceptions près. Us plas fortes ont été produites par d'autres sentiments que celui de l'amour. Oreste et Pylade se disputant lequel des deux mourra pour l'autre ; Nisus conjurant les ennemis de lancer sur lui tous les traits qui menacent Euryale; Philoctile réclamant les droits de l'humanité, et redemandant Us armes qui le nourrissent; Priam prosterné aux pieds d'Achille pour racheter les restes inanimés de son fils... ont tiré plus de larmes de tous Us yeux que la plupart des amants dont les poètes nous ont peint les transports et Us chagrins. Quand les Grecs et les Latins, nos maîtres à tous dans l'art démounùr, ont entrepris de peindre l'amour. Us Font montré dans toutes ses fureurs, dans toute sonénergie ; c'est Phèdre en butte à la vengeance des Vieux, qui cède à unpouçmr que l'amour n'exerce point en France; c'est Vision, que Vénus et Junon, réunies une fois par leurs intérêts coruraires, livrent sans défense à l'amour dont elle meurt. Mais quand ces Grecs et ces Romaitisnous peignent l'amour arec une aussi effrayante vérité, remarquej que c'est pour en détourner ; au lieu que, dans notre littérature moderne, il est aisé de voir que c'est presque toujours pour y inciter, El quarrive-t-U? C'est qu'on se blase sur ce quidevroit émouvoir ; c'est que les cciurs s'amol-

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Uisent au lieu tU /attendrir; étst ipiH n'en rituln ni pliu de douceur dont les maurs, niplui d'ilivatiott dont les esprits, ni plus de sagesse dans la conduite; éest tnjtit que, dans l'âge oà l'on peut encore apprendre quelque chose, les Jeunes gens n'appreantui que la galanterie, qui, assurément, de toutes les sciences, est la nknns nécessaire. A Dieu ne plaise néanmoins que Je la condamne t ee serait écraser de propos déli' béré les plus belles fieurs du champ de la vie, et tant de sévérité me conviendreil moins peui-4tre qi^à personne. Il n'en est pas moins vrai que tout écrivain qui voudra, eonme Os y sont tous appelés, contribuer pour sa part, quelle qu'elle puisse être, au perfectionnement de la société, doit essayer d'y répandre quelques semences de vertu qui geimeront quand elles pourront : or, cet écrivain lia aucun besoin pour cela de faire entrer l'amour dans set leçons ; Patnour riest rien moins que désintéressé, rien moins que social; il ne cesse tPaspirer d une récompense et de solliciter un privilège exclusif. Mais il y a Concours au fond de la pensée de l'homme Je ne sais quoi de grand, de généreux, qui attache plus d'estime, et par conséquent plus de prix, à la peinture ifun sentiment absolument épuré de tout intérêt, comme Pamiiié, la fidélité, la piété, le patriotisme, comme Itnis ces beaux mouvements enfin qui élèvent l'homme au-dessus de l'homme,

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il qui ttmhïeroient le dégager de tout let lient qui Feachaînent à la naiure animale.

Enfin la littérature a tes devoirs; plaire r^en est pas un : car il n'y a de vrais devoirs que ceux qiicn est toujours maîtres de remplir. Eh! qu'on serait keu' reux^ si plaire itoit du nombre ! plaire n'est que notre premier intérêt, qu'un mayen nécessaire pour devenir atUe, car on ne persuade point si l'on ne plaît ; mais lorsque la persuasion découle de la plume <tun écrivain comme des livres de Nestor, elle doit ressembler à ces eaux transparentes qui portent néanmoins avec . elles des principes salutaires pour ceux qui veulent s'y désaltérer. J'en reviendrai donc toujours à penser et à dire que celui de tous les écrivons qui aura le mieux rendu et le plus encouragé tous les sentiments qui tiennent à la paix, à la justice, à la compassion réciproque, à la bienveillance universelle, qat celui-là, dis'je, aura le mieux senti, le mieux rempli les obligations que le talent même impose à tous les hommes de lettres. Je me vanterai moins que personne cty avoir réussi : l'esprit n'a point la connaissance de sa mesure, mais il a la conscience de son motif.

B seroit plus qu'inutile de prévenir mes lecteurs et de solliciter leur indulgence au sujet de la marche que j'ai suivie ou plutôt négligée dans It cours de mon récit : foi toujours supposé qu'il n^y avait pas

JO Contei de Boufllert.

plus de règles pour de pareille! bagaielles que pour des riveij mais qu'il mSisoit de se laisser aller au cours de ses pensées ei de les saisir à mesure qu'elles naissent les unes des autres; car ee n'est pas nous qui devons les chercher^ ce sont elles qui dmvent venir à nous, et c'est bien assej du soin ^imaginer el de choisir les traits et les couleurs gui peuvent les représenter d peu pris comme elles nous sont apparues.

On verra trop facilement que je n'ai point parcouru l'Àsiej où cependant J'établis le théâtre de mon actitm, et que je n'aipas même fait beaucoup de recherches sur la position des lieux dont il est question dans mon ouvrage^ non plus que sur leurs noms, leur histoire, leur aspect et autres choses qu'il vaudrait sans doute mieux savoir qu'ignorer : J'ai parlé aukasardj comme tant d'autres j pensant que Je nefaisals ni une histoire^ ai un traité de géographie, ni une statistique, mais tout bonnement un Conte; espérant que mes erreurs en ee genre ne tireraient à aucune conséquence, que la plupart de mes lecteurs, si j'en ai, voudraient bien prendre PAsie comme je la leur présente, et qtèon daignerait étendre Jusqu'à moi le beau privilège qu'Horace lui-même accorde à tous ceux qui se mêlent de peindre ou d'écrire :

Picloribuj atque poelù

Quitllibet audeiidi semper fuit cqua potettu.

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