‹ Contes du chevalier de BoufflersChapitre 7 sur 13 · DE GOLCONDE · texte numérisé non relu

DE GOLCONDE

e m'abandonne à vous, ma plume : jusqu'ici mon esprit vous a conduite; conduisez aujourd'hui mon esprit, et commandez à votre maître.

Le Sultan des Mille et une Nuits inteirogeoit Dinarzade; le géant Molînos, son Bélier; et on leur contoit des histoires : contez-m'en aussi quelqu'une que je ne sçache pas. Il m'est égal que vous commenciez par le milieu ou par la fin.

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8 Contes de Boufflers.

Pour vous, mes Lecteurs, je vous avertis d'avance que c'est pour mon plaisir, et non pour le vôtre, que j'écris. Vous êtes entourés d'amis, de maîtresses et d'amants; vous n'avez que faire de moi pour vous amuser ; mais, moi, je suis seul, et je voudrois bien me tenir bonne compagnie moi-même.

Arlequin, en pareil cas, appelle Marc-Aurèle, Imperator Romano, à son secours pour s'endormir : moi, j'appelle la Reine de Golconde pour me réveiller.

J'étois dans un âge où un univers nouveau se déploie à des organes à peine développés ; où de nouveaux rapports nous lient aux êtres qui nous environnent ; où des sens plus attentifs, où une imagination plus ardente nous fait trouver de plus vrais plaisirs dans de plus douces illusions; j'avois quinze ans, en un mot, et j'étois loin de mon Gouverneur, sur un grand cheval anglois, à la queue de vingt chiens courants qui ch'assoient un vieux sanglier : jugez si j'étois heureux. Au bout de quatre heures, les chiens tombèrent en défaut et moi aussi. Je perdis la chasse. Après avoir longtemps couru à toute bride, comme mon cheval étoit hors d'haleine, je descendis; nous nous roulâmes tous deux sur l'herbe, ensuite il se mit à brouter, et moi k dormir.

Je déjeunai avec du pain et une perdrix troîde, dans un vallon riant, tormé par deux coteaux couronnés d'arbres vens : une échappée

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de vue offroit à mes yeux un hameau bâti sur la pente d'une colline éloignée, dont une vaste plaine, couverte de riches moissons et d'agréables vergers, me séparoit.

L'air étoit pur et le ciel serein, la terre encore brillante des perles de la rosée ; et le soleil, à peine au tiers de sa course, ne causoit encore que des feux tempérés, qu'un doux zéphyr modéroît par son haleine.

Où sont-ils ces amateurs de la nature qui savent si bien jouir d'un beau temps et d'un joli paysage ? C'est pour eus que je parle; car, pour moi, j'étois alors moins occupé de cet objet que d'une paysanne en corset et en cotillon blanc, que je voyois venir de loin avec un pot au lait sur la tête. Je la vis avec un secret plaisir passer sur une planche qui servoit de pont au ruisseau, et suivre un sentier qui devoît conduire ses pas auprès de l'endroit où j'étois assis. En approchant, elle me parut d'une grande fraîcheur ; et, sans rien concevoir de ce qui se passoit au dedans de moi, je me levai ' pour aller à sa rencontre. Chaque pas que je faisois l'erabellissoit à mes yeux, et bientôt j'eus regret à tous ceux que j'aurois pu faire pour la voir plus tôt. La Géorgie et la Circassie ne produisent que des monstres en comparaison de ma petite Laitière, et jamais une créature aussi parfaite n'a voit orné l'univers. Nesçachant quel compliment lui faire pour entrer en conversation avec elle, je lui demandai à boire un

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peu de son lait pour me rafraîchir. Je lui fis ensuite quelques questions sur son village, sur sa famille, sur Tàge qu^elle avoit. Elle répondit à tout avec une naïveté et une grâce qgî rendoient ses paroles dignes de sortir de sa bouche. Je sus qu^elle étoît du hameau voisin, et qu'elle s'appeloit Aline. Ma chère Aline, lui dis-je, je voudrois bien être votre frère {ce n'est pas cela que je voulois dire). Et, moi je voudrois bien être votre sœur, me répondit-elle. Ah ! je vous aime pour le moins autant que si vous l'étiez, ajoutai-je en l'embrassant. Aline voulut se défendre de mes caresses; et, dans les efforts qu'elle fit, son pot tomba, et son lait coula à grands flots dans le sentier. Elle se mit à pleurer, et, se dégageant brusquement de mes bras, elle ramassa son pot et voulut se sauver. Son pied glissa sur la voie lactée, elle tomba à la renverse; je volai à son secours, mais inutilement. Une puissance plus forte que moi m'empêcha de la relever, et m'entraîna dans sa chute... J'avois quinze ans, et Aline quatorze : c'étoit à cet âge et dans ce lieu que l'Amour nous ■ attendoit pour nous donner ses premières leçons. Mon bonheur fut d'abord troublé par les pleurs d'Aline; mais bientôt sa douleur fit place  la volupté, elle lui fit aussi verser des larmes. Et quelles larmes ! Ce fut alors que je connus vraiment le plaisir, et le plaisir plus grand d'en donner à ce qu'on aime.

Le temps, qui sembloit avoir cessé d'exister

Céline, II

pour nous, suivoit sa marche pour le reste dé la nature; et le soleil, incliné vers Thorizon, rappeloit les bergers à leurs cabanes, et les troupeaux à leurs étables : Tair retentissait du son des cornemuses et des chants des travailleurs qui retournoient au repos. Il est temps que je m'en aille, dit Aline, car ma mère me battroit. Je respectoîs encore ma mère dans ce temps-là i je n'eus pas l'esprit de la désabuser du respect qu'elle avoit pour la sienne. J'ai perdu mon lait et mon honneur, ajouta-t-elle, mais je vous le pardonne. Allez, lui dis-je, vous êtes plus blanche que n'étoit votre lait, et le plaisir vaut mieux que l'honneur. Je lui donnai le peu d'argent que j'avois sur moi, et un anneau d'or que je portois au doigt : elle me promit de ne )amais le perdre. Nos visages, toujours collés l'un contre l'autre, se séparèrent humides de larmes et de baisers. Je remontai à cheval ; et, aprèsavoir suivi aussi loin que je pus des yeux ma chère Aline, je fis mes derniers adieux aux lieux consacrés par mes premiers plaisirs, et je revins au château de mon père, bien fôché de n'être point un petit paysan du hameau d'Aline.

J'avois bien résolu de ne plus aller à la chasse ailleurs que dans ce charmant vallon, et de faire grSce, en faveur de la belle Aline, à tout le gibier de la province ; mais ces projets, si chers à mon cœur, s'évanouirent comme un songe. J'appris en arrivant que des nouvelles

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■3 Contes de Bouffiers.

imprévues forçoient mon père à partir le letidemain pour Paris. Il m'emmena avec lui, J'embrassoi ma mèra en pleurant, mais c'étoit Aline que je pleurois.

Le temps ronge l'acier et l'amour : j'étois inconsolable en partant; je fus consolé en arrivant, A mesure que je m'éloignoîs d'Aline, Aline a'éloignoit de mon esprit; et la joie d'entrer dans un monde nouveau me fît oublier les délices de celui que je quittois. Le libertinage et l'ambition remplacèrent Aline dans mon cœur. Je Servis six pénibles campagnes, dans lesquelles je reçus de grandes blessures et de petites récompenses ; je revins à Paris me dédommager, dans le service des Belles, de tout ce que j'avois souffert au service de l'Etat.

Sortant un jour de l'Opéra, je me trouvai par hasard à côté d'une jolie femme qui attendoit son carrosse : après m'avoir regardé avec attention, elle me demanda si je la reconnaissois; je lui répondis que j'avois le bonheur de la voir pour la première fois. Regardez-moi 'bien, dit-elle. L'ordre n'est pas dur, répondis-je, et votre visage sçaura bien vous faire obéir; mais plus je vous regarde, plus je trouve de différence entre tout ce que j'ai vu jusqu'à présent et ce que je vois à cette heure. Puisque mes traits mêmes ne me rappellent point à votre souvenir, dit-elle, peut-être que mes mains seront plus heureuses. Alors, étant son gant, elle me montra l'anneau que j'avois jadis donné

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à la petite Aline; l'étonnement m'ôta la parole. Son carrosse arriva, elle médit d'y monter avec elle, je la suivis.

Voici son histoire :

Vous vous souvenez peut-être encore de mon pot au lait, et de tout ce que je perdis avec lui. Vous ne saviez ce que vous faisiez ni moi non plus; mais je sus bientôt que c^était un enfant : ma mère s'en aperçut aussi, et me chassa de la maison; je m'en allai demander l'aumône à la ville voisine, oti une vieille femme me retira. Elle me servoit de mère, et je lui servis de nièce; elle eut soin de me parer et de me produire : je répétois souvent par son ordre les leçons que vous m'aviez données; et comme vous aviez eu pour successeur immédiat le Curé du lieu, votre Jîls lui échut en partage. U en a fait depuis un très-joli enfant de chœur. Ma tante, espérant que ma beauté lui seroit encore plus utile dans une grande Ville, me mena à Paris, oti, après avoir passé par plusieurs mains différentes, je tombai dans celles d'un vieux Président ; une des premières personnes de l'État pour la dignité étoit une des dernières pour l'amour, et il se trouvoît réduit à bien peu de chose quand il était dépouillé de sa perruque, de sa simarre et de son portefeuille. Cependant le peu qui en restoit m'aima à la folie, et nous combla, ma tante et moi, d'argent et de pierreries. Ma tante mourut; j'en héritai : j'avois environ vingt înille livres de

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rente et beaucoup d'argent comptant : je trouvai le métier que j'avois fait jusqu'alors ennuyeux; je voulus faire celui d'honnête femme, qui a aussi son ennui. Pour deux louis que je donnai à un Généalogiste, je fus une allé d'assez bonne maison. Quelques liaisons que je formai avec des gens de lettres me valurent la réputation d'esprit, peut-être même un peu d'esprit. Enfin un homme de naissance, riche de plus de cent mille livres de rente, crut faiblement payer ma vertu en m'épousant, et la pauvre Aline est à présent pour le public la Marquise de Castelmont; mais pour vous la Marquise de Castelmont veut encore être Aline.

Et qui avez-vous le plus aimé, lui dis-je, de tout ce que vous avez connu ? u Pouvez-vous me le demander? me répondit-elle; j'étois simple quand vous m'avez vue, et je ne l'étois plus quand j'en ai vu d'autres. J'avoîs commencé à me parer, je n'étois plus si belle ; j'avois besoin de plaire, je ne pouvois plus aimer. L'art nuit à tout ; le rouge que nous mettons décolore nos joues; les semimens que nous affectons refroidissent nos cceurs. Je n'ai aimé que vous; et, quoiqu'il soit aisé d'être plus fidèle que moi, il serait impossible d'être plus constante : votre idée, toujours présente à mon esprit dans les infidélités que je vous faisois, en empoisoimoit presque toujours le plaisir. J'avouerai cependant qu'elle leur prêtoit de temps en temps des cbarmet. n

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J'eus une véritable joie de retrouver ma chère Aline ; nous nous embrassâmes avec les mêmes transports que dans ces temps heureux où nos lèvres n'avoient point encore rencontré d'autres lèvres, et où nos cœurs répondoient aux premières invitations de la volupté : nous arrivâmes chez elle; j'y restai à souper; et comme M. de Castelmont étoit absent, je survécus à toute la compagnie, et j'usai de mes droits. L'amour fuit les alcôves dorés et les lits superbes; il aime à voltiger sur rémail des prairies et à l'ombre des vertes forêts. Mon bonheur se borna donc à passer la nuit entre les bras d'une jolie femme; mais elle ne s'appeloit et n'étoit plus Aline.

Amants qui voulez connaître l'amour ou seulement la volupté, n'allez point en bonne fortune avec des lettres du Ministre dans votre poche, qui vous forcent à partir pour l'armée. C'est dans ces circonstances que je vis M"" de Castelmont, et j'y perdis beaucoup. Jusqu'à quand la trompeuse voix de la gloire rendrat-elle odieux ce doux repos et ces tendres plaisirs ? jusqu'à quand préférera-t-on la guerre à l'amour? Je ne faisois point encore ces sages réâexions : quand on est Brigadier comme je l'étois, on pense bien plus à devenir Maréchal-de-Camp que Philosophe; et, malgré toute la sévérité des Ministres, on en est ordinairement plus près. J'entrai donc dans ma chaise en sonant de chez M"* de Castel-

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mont, et je volai avec plaisir à de nouveaux

ennuis.

Après avoir été quinze ans loin de ma Patrie, après avoir essuyé à la fois bien des coups de fusil en Allemagne et bien des injustices à la cour, je passai aux Colonies en qualité de Lieutenant-Général.

Je laisse aux Poètes et aux Gascons le soin d'essuyer et de décrire des tempêtes. Pour moi, j'arrivai sans accident. Tout étoit calme à mon arrivée, et mon séjour dans les Indes ressemblait plutôt à un voyage de plaisir qu'à une commission militaire. N'ayant donc rien à faire, je parcourus les différents Royaumes qui partagent ce vaste pays, et je m'arrêtai en Golconde. C'étoit alors le plus florissant Etat de l'Asie. Le peuple étoit heureux sous l'empire d'une femme qui gouvernoit le Roi par sa beauté et le Royaume par sa sagesse. Les coffres des paniculiers et ceux de l'Etat étoient également pleins. Le paysan cultivoit sa terre pour lui, ce qui est rare, et les trésoriers ne recevoient point les revenus de l'État pour eux, ce qui est encore plus rare. Les Villes ornées d'édifices superbes, et plus embellies encore par les délices qui y étoient rassemblées, étoient pleines d'heureux citoyens, fiers de les habiter; les gens de la campagne y étoient retenus par l'abondance et la libené qui y régnoîent, et par les honneurs que le Gouvernement rendoit à l'agriculture ; les Grands, enfin, étoient enchantés à la

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Cour par les beaux yeux de leur Reine, qui sttvoit V&n de récompenser leur fidélité sans épuiser les trésors publics : an infaillible et charmant, dont les Reines usent trop peu à mon gré, et dont le Roi son époux ignoroit qu'elle se servît. J'arrivai à cette Cour, et j'y fus reçu avec tout l'agrément possible. J'eus d'abord une audience publique du Roi, ensuite de la Reine, qui, m'ayant aperçu, baissa son voile. Sur sa répuutioB, je l'avais soupçonnée de ne rien voiler : je fus très-étonné de cette réception; au reste, elle me reçut fort bien, et je n'eus à me plaindre que de n'avoir pas vu son visage, que je mourois d'envie de Voir, d'abord parce qu'on le disoit fort beau, ensuite parce que tout ce qui appartient à une grande Reine est fort curieux.

De retour chez moi, je trouvai un OfBcîer qui me proposa de me faire voir le lendemain le jardin et le parc qui environnaient le Palais ; j'acceptai la partie : nous nous levâmes avec le soleil ; on me mena, par de superbes allées, dans une espèce de bois touffu, où les myrtes, les acacias et les orangers méloient leurs odeurs et leurs feuillages. Nous trouvâmes un cheval attaché à un de ces arbres : mon guide sauta légèrement dessus; et, ayant sonné une fanfare avec une trompe qu'il portoit sur lui, il s'enfuit à toute bride. Je suivis la route oîi j'étois, trèsëtonné de la conduite de cet Oificier, et ne pouvant concevoir qu'il y eût un pays oU ce fût

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Tusage de mener perdre les étrangers au lieu de les mener promener. Mais quelle fut ma surprise, quand, arrivé à la lisière du bois, je me trouvoi dans un lieu parfaitement semblable à celui oU j^avois jadis connu pour la première fois Aline et l'amour ! C'étoit la même prairie, les mêmes coteaux, la même plaine, le même village, le même ruisseau, la même planche, le même sentier ; il n'y manquoit qu'une laitière, queje vis bientôt paraître avec des habits pareils à ceux d'Aline et le même pot au lait. Est-ce un songe ? m'écriai-je ; est-ce un enchantement ? est-ce une ombre vaine qui fait illusion à ma vue ? Non, me dit-elle ; vous n'êtes ni endormi ni ensorcelé, et vous verrez tout à l'heure que je ne suis point un fantôme. C'est Aline, Aline elle-même, qui vous a reconnu hier, et qui n'a voulu être connue de vous que sous la forme sous laquelle vous l'aviez aimée. Elle vient se délasser avec vous du poids de sa Couronne en reprenant son pot au lait : vous lui avez rendu l'état de laitière plus doux que celui de Reine. J'oubliai la Reine de Golconde, et je ne vis qu'Aline. Nous étions tête à tête, alors les Reines sont des femmes : je retrouvai ma première jeunesse, et je traitai Aline comme si elle avoit conservé la sienne, parce que les Reines sont toujours censées ne la perdre jamais.

Après cette agréable reconnaissance, Aline reprit ses habits de Reine, qu'un esclave de con-

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fiance, qui l'afoit suivie, lui apporta. Nous rentrâmes dans le Palais, oU je lui vis recevoir toute sa Cour, avec une grâce et une bonté qui charmoient tout ce qui l'approchoit. Elle regardoit les uns, parloît aux autres, sourioit à tous ; en un mot, elle avoit bien Tair d'être maitresse de tout le monde, mais elle ne paraissoit la Reine de personne.

Après le dîner, pendant lequel tout le monde mangea avec elle, je ia suivis dans une salle séparée où, m'ayant fait asseoir à côté d'elle, elle me conta ainsi ses dernières aventures :

a Le Marquis de Castelmont fu tué en duel environ trois mois après votre départ, et il laissa sa veuve éplorée avec quarante mille écus de rente pour toute consolation. Une partie de ses biens étoit en Sicile, et demandoit, disoit-on, ma présence. Je m'embarquai avec joie pour ce voyage. Mais un vent contraire força ma frégate de relâcher sur une côte éloignée, oU un vaisseau encore plus contraire la prit et l'emmena. Cétoit un Corsaire turc, dont le Capitaine fit à l'équipage tous les mauvais traitemens, et à moi tous les bons dont les Turcs sont capables ; il me conduisit à Alger, de là à Alexandrie, où il fut empalé. Je fus vendue comme esclave, avec toute sa maison, et tombai en partage à un marchand indien, qui me conduisit ici et me fit apprendre la langue du pays, dans laquelle je fis en peu de temps de grands progrès. J'avois connu la misère, mais point le

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malheur, et je ne pus supporter l'esclavage : je me sauvai de chez mon maître sans savoir ob j'allois ; je fus rencontrée par des eunuques qui, me trouvant belle, m'amenèrent au Roi. J'eus beau demander grâce pour ma vertu, je fus enfermée dans le Sérail ; et dès le lendemain je reçus de tout ce qui m'entouroit les honneurs de Sultane favorite, que le Roi m'avoli accordés pendant la nuit. Bientôt ta passion du Roi n'eut plus de bornes, et mon autorité n'en eut pas davantage. La Golconde, accoutumée à obéir aus arrêts que je dictois du fond du Sérail, me vit sans étonnement devenir l'épouse du Souverain, qui n'étoit depuis longtemps que mon premier sujet. Je me suis ressouvenue dans mon Palais de ce petit village où j'avois conservé mon innocence, et sunout de ce charmant vallon oli je la perdis ; j'ai voulu retracer à mes yeus l'image intéressante de mes premières années et de mes premiers plaisirs. C'est moi qui at bâti ce hameau que vous avez vu dans l'enceinte de mon parc ; il porte le nom de mon ancienne Patrie, et tous ses habitants sont traités comme mes parents et mes amis. Je marie tous les ans un certain nombre de leurs filles, et souvent j'admets les vieux d'entre eux à ma table pour me retracer le tableau de mon vieux père et de ma pauvre mère, que j'aimerois à respecter si je les possédois encore. Les herbes de la prairie ne sont jamais foulées que par les danses des jeunes garçons et des filles

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du hameau : la cognée respectera tant que je vivrai ces arbres imitateurs de ceux qui prêtèrent leur ombre à nos amours ; et mes habits de paysanne, conservés avec des ornemens royaux, ne cessent, au milieu de l'éclat qui m'environne, de me rappeler ma première obscurité. Ils me défendent de mépriser une condition dans laquelle j'aî été moins méprisable que dans toutes celles auxquelles je me suis élevée depuis ; ils m'apprennent à respecter l'humanité partout, ils m'instruisent à régner, d

O la charmante Princesse que celle de Golconde! elle étoit tout à la fols bonne Reine, bon Roi, bonne femme et bon philosophe; elle étoit encore plus : elle étoit bonne jouissance. Hélas! je ne le sçus que pendant quinze jours, ' au bout desquels je fus surpris avec elle par son mari lui-même, et obligé de sortir de son Royaume par la fenêtre de sa chambre à coucher. Je repartis peu de temps après pour la France, oti je parvins aux plus grandes dignités et aux plus grandes disgrâces, ne méritant ni les unes ni les autres, J'aî erré depuis sans fortune et sans espérance de pays en pays; enfin je vous ai rencontrée dans ce désen, où je compte me fixer, puisque j'y trouve une solitude et une société.

Mon lecteur a peut-être cru jusqu'à présent que c'étoit à lui que jecontois cette histoire; mais comme il ne m'en a point prié, il trouvera bon que ce récit s'adresse à- une petite vieille

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vêtue de feuilles de palmier, ancienne habitante du désert où je suis retiré, et qui m'avoit demandé de lui conter mes aventures les plus intéressantes. Elles ont pu ennuyer ceux qui les ont lues; mais elles furent écoutées de la vieille avec une attention singulière ; elle n'en perdit pas une parole, et, quand j'eus fini, elle médit : Ce qui me plaît le plus dans votre histoire, c'est qu'il n'y a pas un mot qui ne soit vrai. Qu'en sçavez-vous ! lui dis-je ; peut-être que je vous ai menti d'un bout à l'autre. Je suis sûre du contraire, me dit-elle. Madame se mêle donc un peu de magie? reprîs-je. Pas tout à fait, répliqua-t-elle; mais j'ai un anneau qui me fait juger de la vérité de tout ce que vous m'avez dit. Je ne connais, lui dis-je, que Panneau de Salomon qui puisse avoir cette vertu. Connaissez-vous celui d'Aline? dit-elle en souriant et en montrant sa main; Aline que vous avez foit monter sur le Trône de Golconde, et que vous en avez fait descendre ; qui, fugitive et proscrite, est venue chercher dans ces lieux éloignés un asile contre la colère de son mari, à laquelle vous échappâtes en sautant par la fenêtre ?

Quoi ! c'est encore vous?m'écriai-je; je suis donc bien vieux, car j'ai, si je m'en souviens, un an plus que vous; mais il es: impossible d'avoir un an plus que votre visage. Qu'importent, dit-elle d'un ton grave, notre âge et notre figure ? Nous étions autrefois jeunes et jolis : soyons sages à présent, nous serons plus heu-

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reux. Dans l'âge de l'amour nous avons dissipé au lieu de jouir ; nous voici dans celui de Pamitié, jouissons au lieu de regretter. Il n'est que des momens pour le plaisir, et toute la vie peut être pour le plaisir fixé; l'un ressemble à la goutte d'eau, et l'autre au diamant. Tous deux brillent du même éclat ; mais le moindre souffle fait évanouir l'un, et l'autre résiste aux efforts de l'acier. L'un emprunte son éclat de la lumière, l'autre porte la lumière dans son sein et la répand dans les ténèbres ; ainsi tout dissipe le plaisir, rien n'altère le bonheur.

Ensuite elle me conduisit vers une haute montagne couverte d'arbres fruitiers de différentes espèces; un ruisseau d'eau vive et claire descendait de la cime en faisant mille détours, et venait former un réservoir k l'entrée d'une grotte creusée au pied de la montagne. Voyez, me dit-elle, si cela suffit à votre contentement; voilà ma demeure; elle sera la vôtre si vous le voulez. Cette terre n'attend qu'une faible culture pour vous payer abondamment des soins que vous aurez pris. Cette eau transparente vous invite à la puiser; du haut de cette montagne votre œil pourra découvrir à la fois plusieurs Royaumes : montez-y, vous y respirerez un air plus vif et plus sain ; vous y serez plus loin de la terre et plus près des cieux; considérez de là ce que vous avez perdu, et vous me direz après si vous voulez le retrouver.

Je tombai aux pieds de la divine Aline, pé-

34 Contes de Boufflers.

nétré d'admiration pour elle et de mépris pour moi : nous nous aimâmes plus que jamais, et nous devînmes l'un pour l'autre notre Univers. J'ai déjà passé ici plusieurs années délicieuses avec cette sage compagne; j'ai iaissé toutes mes folles passions et tous mes préjugés dans le monde que j'ai quitté; mes bras sont devenus plus laborieux, mon esprit plus profond, mon cœur plus sensible. Aline m'a appris à trouver des charmes dans un léger travail, de douces réflexions et de tendres sentiments; et ce n'est qu'à la fin de mes jours que j'ai commencé à

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