‹ Contes du chevalier de BoufflersChapitre 8 sur 13 · LE LAC DES PENITENTS · texte numérisé non relu

LE LAC DES PENITENTS

COtTTE INDIEN

A fille de Therma Rajah (le bon Roi) étoit en méditation sur le sommet de Richi-Sombo, le mont des Contem- ^ plateurs. Indra, qui regarde à la fois toutes les choses et chaque chose, observoit la pieuse Monghir, au pied de l'arbre saint, planté par Ardjown sur

D=;,t,:cct,G00gIC

28 Contes de Bouffiers.

le sommet du mont, pour servir d^appui aux saints personnages exténués par le jeûne, et pour ombrager le lac de Tamara, qui n^est formé que des pleurs des pénitents. Ses eaus, bien que plus transparentes que l'air serein, ne représentent point les traits de ceux qui viennent s'y regarder ; mais, par un prodige de celui qui peut tout, ce sont les âmes qui s'y peignent elles-mêmes sous des formes expressives et avec les symboles de leurs vertus ou de leurs vices. Honneur et gloire à Brahma, le père et l'ami des âmes !

Monghir étoit depuis trois Jours assise au bord du lac, le dos appuyé contre l'arbre, jeûnant, priant, grossissant le lac de ses larmes ; elle tenoit ses mains pures élevées vers le ciel, qui voit tout ; et tous les yeux du ciel qui s'arrétoient sur Monghir paraissoiem briller d'une douce compassion.

Monghir étolt belle aux regards qui lisent dans les âmes ; le grand Indra lui-même la distinguoit entre les créatures humaines ; et Chacta, la Déesse de la Vertu, habitoit l'âme de la pénitente; la noble Sarisotani, la conservatrice de toutes les belles pensées, lui avoit infusé la science; Satya, la vénérable Déesse de la Vérité, avoit fait luire en elle cette lumière ineffable dont les moindres reilets conservent encore trop d'éclat pour des yeux mortels; et l'esprit de Monghir, porté sur les ailes des bons Génies entre k région des nuages et celle des

Tamara. 39

astres, pouvoît tour à tour admirer la sagesse du Créateur et les merveilles de la création. Les habitants des plaines de la lumière, les Péris, les Névis, les Vritraspati conversoient avec la sage Monghir, et lui révéloient des choses que les monels ignorent. Les hommes, les femmes, les sages même, et jusqu'aux Prêtres et aux Prétresses de Brahma auroient pu envier les dons célestes de Monghir, et cependant Monghir n'était pas heureuse.

Monghir méprisoit les richesses et les grandeurs qui plaisent aux âmes ordinaires; deux filles dignes d'elle, Pravir et Méva, étoient les seuls biens terrestres qu'elle daignât priser; elle les aimoit également ; mais elle n'étoît pas sûre d'en être également aimée, et son âme, sainte comme les eaux du Gange, étoit en proie à une douleur qu'elle ne pouvoit déposer que dans le sein de ses amis invisibles. Brahma, touché de sa peine, a inspiré à la belle Pravir, la allé trop froide d'une mère trop tendre, la pensée, d'aller <i trouver Monghir. Oh! ma mère, dit-elle d'un son de voix enchanteur (mais qui paralssoit plutôt venir d'un instrument mélodieux que d'un cœur ému), ma mère, ily abien longtemps que tu n'as réjoui les yeux de ta fille. — Hélas ! dit Monghir, plus longtemps peut-être pour moi que pour toi. — Mais, ma mère, quel plaisir ton âme trouve-t-elle dans la solitude ? — Ma fille, en quittant les humains, on trouve les Dieux. Heureuses les i^e'roners (les

byGoogIc

jo Contes de Boufflers,

âmes dévotes) qu^ils daignent accueillir ! — Mais à quoi te sert ce long jeûne qui te consume ? — Le jeûne peut aâaiblir le corps ; mais il nourrit l'Âme. — Voilà tojijours les Mayas (les illusions] de notre mère... et ces bras que tu tiens étendus doivent succomber à la fatigue. — Je les tends vers les Génies du ciel, et les Génies de Tair les soutiennent. — Encore les Mayas de notre mère. — Non, ma iille, je m'adresse à Celui qui entend les plaintes muettes, et qui lit d'en haut les vccus que l'homme n'a pas encore achevé d'écrire dans les replis de son cœur. — Et qu'est-ce que tu lui demandes, ma mère? dit la belle Pravir d'un air dédaigneux. — Je lui demande une fille, dit tristement la belle Mongbîr. — Eh ! ne nous as-tu pas toutes deux, Méva, qui suffiroit seule à ton amour, et moi que voici ? — Hélas! il m'en manque une, et c'est toi. — Y pensestu, ma mère ? — Oui, toi : m me fuis, ma allé, — ■ Eh quoi ! ma mère, tu dis que je te fuis quand je viens â toî. Non, ma mère, ta fiUe sait son devoir. — Venir par devoir n'est pas venir à moi, allé trop aimée ; le devoir n'est pas le désir : il t'amène comme autrefois ta nourrice apponoit mon enfant dans mes bras.

— Tu m'accuses, ma mère, et tu veux me voir coupable. — Te voir coupable I moi qui laverais, si le grand Indra le permettoit, la moindre de tes fautes avec mon sang pour te montrer aussi belle aux Dieux que tu le parois aux mor-

byGooglc

Tamara. 31

tels. Mais pourquoi cet air pensif, sombre, inquiet ? qu'as-tu, ma fille ? — Rien, ma mère ; tous les jours ne sont pas sereins. — La douce confiance les éclaircirolt. — Encore une fois, je n'ai rien. — Lorsqu'on sent quelque ennui secret, on dit toujours qu'on n'a rien. — Il me semble encore plus naturel de le dire quand on n'a rien. — Je crois cependant voir... — Les Dieux mêmes, avec qui tu te vantes d'avoir un commerce si étroit, ne sauroient voir ce qui n'est pas. — Non, mais ils voient ce qu'on leur cache ; et moi, malheureuse, tout mon pouvoir se borne à connoitre que tu te caches de moi. Chttté funeste ! l'aveuglement vaudroit mieux. — Que je te plains de tes soupçons, ma mère ! par où les ai-je mérités î j'en appelle à ta justice. — La justice, ma fille I elle est pour les indifférents ; mais entre une mère et une fille... ^Ilmesemblepourtant,ditPravir, qu'elle vaudroit encore mieux que l'injustice. — Ma fille, ma fille, tu accuses ta mère ; tu prends plaisir à confondre son esprit déjà troublé par le chagrin. — Non, ma mère, tant de pouvoir ne m'appartient pas. — Je retrouverai toujours dans ma iille cette humeur aussi difficile à plier que Tare dugéant de la guerre. — Eh bien ! ma mère, si l'entreprise est au-dessus de vos forces, pourquoi la tenter ? — Je l'aurois pu quand ma Pravir, l'enfant de mon amour, ne s'élevoit pas encore au-dessus des fleurs destinées à parer nos Temples. Mais une folle tendresse m'arrétoit.

3J Contes de Boufflers.

Faible mare I je craignoîs de troubler le fleuve de ton bonheur à sa source, je pensois que tu avancerois dans le champ de la vie, comme le palmier se redresse en croissant ; j'espérois que leMaitre des douces affections, le tendre Kama, t'apprendroit k payer d'amour Tamour de ta mère... mais, au lieu de cela, ton esprit s'est ouven aux Thias, aux A^^ours, aux ennemis de nos bons Génies, aux Maîtres de l'orgueil. Ils t'ont fait rougir de ta bonne Monghir ; ils t'ont persuadé que sa tendresse n'étolt qu'un artiâce pour te subjuguer, pour faire de toi une esclave. Mon esclave ! hélas ! c'est moi qui suis la tienne, et je n'en rougis pas; mais tu me repousses.

— Moi, repousser ma mèrel — Tu lui caches ton secret. — Mon secret, c'est que je n'en ai point. — Et pourquoi donc ce mystère qui, dans ce moment même, veille comme un espion invisible sur tes paroles, sur tes gestes, jusque sur les moindres mouvemenu de ton beau visage, et qui cherche à me fermer l'accès de ton âme ? — Tu vois ce que tu veux voir, ma mère. '— Ah I s'il étoit vrai, ma tille, que je serais heureuse ! Mais comment f>ouiTois-je me dissimuler ce soin trop visible d'échapper à mes regards ; ce voile ténébreux dont l'esprit de ma fille s'enveloppe devant le mien ; ce besoin de te dérober aux caresses, aux empressements de celle qui t'a donné la vie et qui te donneroit encore la sienne ? Crois-tu que j'aie été la seule à remarquer ton indifférence, ton éloignement pour

Tamara. 3)

ceux dont la bienfaisaate SMva t'avoit environnée dans les projets de son amour pour les rendre heureux par eux ? Tu ferois notre gloire et nos délices, et tu fixerois tous nos regards comme ce diamant doué de pensée qui ferme la ceinture delà Reine des Périt, et qui entretient un commerce éternel de lumière avec toutes les étoiles du ciel. Mais non ! tu te refuses à notre amour ; le bocage que tu embellis de tes diarmes est devenu comme une lie où nous n'abordons qu'avec peine ; tous ceu< que tu aimes k rassembler autour de toi nous deviennent étrangers, et, pour te plaire, 11 fâutnous fuir... Descends en toi, ma fille, et juge-toi. Que diroîs-tu de la fieur qui essa^eroit de se séparer de la tige qui la porte et des feuilles qui l'accompagnent? et, séparée une fois, que deviendroit-eile ? — Ma mère, je ne te comprends pas. — Essaye de te comprendre toi-même, — Mais, ma mère, cette fleur k qui tu daignes comparer ta iîlle doit perdre sa beauté en s'éloignam de M tige, et, si j'en crois tes louanges, je conserve la mienne : une môre doit-elle se contredire ainsi dans ses discours? — Ma fille, il existe d'autres yeux que ceux des mortels : cenx'là voient la vérité, tandis que les autres s'en tiennent à l'apparence. Ces traits ravissants, cette grâce, cette lumière de beauté qui te distïnguem entre toutes tes compagnes, tout cela n'étott que des symboles. Tes beaux traits étoient destinés à représenter, etHîicn ïmparMtement encore, ta brfle

34 Contes de Boufflers.

âme dans sa paix, dans sa douceur, dans sa bienveillance native, et telle qu'elle est sortie du souffle de Bratima. Tant que ton ânue a été tranquille et tendre, elle s^est montrée, elle s'est mirée dans ta beauté ; mais lorsque cette pais a été troublée, le trouble a paru malgré toi jusque sur ton visage, comme on voit la rose des bosquets resserrer ses feuilles délicates au soufflé du Dewatas. — Tu me vois donc bien affreuse, ma mère ? — Ma fille, ta mère ne te perd jamais de vue ; tantôt ses regards s'arrêtent au dehors, et je me réjouis ; tantôt je regarde au dedans, et je pleure : toi-même tu crains, quand je te regarde, que je ne voie au delà de l'apparence; tu ne veux pas que mon ceil pénétre jusqu'à ta pensée; et, pendant que je te parle, tu commandes à toute ta personne de me dissimuler ce qui se passe dans ton âme. — Et qu'aurois-je à te dissimuler, ma mère? — Ton ennui, ton dépit, ton projet de ne plus t'exposer à de pareils entretiens, ton espoir d'inventer tous les jours des prétextes plausibles pour excuser tes négligences et tes froideurs. — Et, quand celaseroit, ma mère, que t'importe? Tu crois lire dans mon âme ; crois-tu que je ne lise pas dans la tienne ? Non, non, je sais trop bien qu'au moment de ma naissance une main invisible, celle de Brahma lui-inéme, a écrit sur mon front que je ne serois point aimée de celle qui me donnoitle jour',que toutes ses préférences attendoient cette Méva, cette sœur qui m'ctoit destinée ; que c£lle-là réu-

Tamara. jj

niroit tous les dons, toutes les faveurs que le Ciel peut prodiguera une fille de la terre; qu'elle seroit élevée à tous les honneurs des Péris et des Néris; tandis que moi, toujours désagréable aux yeux maternels, jevivroîs humiliée, méconnue, accusée de l'indifférence, de la jalousie, de l'aversion qu'on sentiroit pour moi. Tu voulons de la sincérité, ma mère, en voilà... Mais que vois-je ? Ma mère ! ma mère ! éveille-toi ! ■ En effet, en écoutant le discours de Pravir, le sang de la triste Monghir s'était arrêté soudain comme le torrent de la montagne au souffle du démon des frimas, a Ma mère, éveille-toi ! » répétoit à grands cris Pravir, effrayée, et Monghir ne s'éveilloit point. Idma, le Dieu du Sommeil consolateur, avoit étendu sur tous les sens dé Monghir ses ailes protectrices; et, pendant que son corps pâle et froid paraissoit privé de vie, le secourable Arjown avoit porté l'âme de cette mère infortunée au pied de l'escarboucle ffamboyante qui sert de trône au Dispensateur de la lumière. Le Dieu qui éclaire les choses hors de nous et les images des choses au dedans de nous, le clairvoyant Indra, jette un regard propice sur Monghir : « Qui t'amène ici ? ■> dit une voix (c'éioit celle d'Indra). Qui t'amène ici âme pieuse et triste? — Le chagrin, répond Monghir. — Et que viens-tu chercher? — La consolation. — Je ne la refuse point aux âmes pieuses, dit encore la voix : ainsi parle avec confiance.- — Seigneur, ta bonté encourage ton

36 Contes ,4s Boufflers.

«scUvc trembUntei accorde-lui son humble prier*, répands sur Pravir ce jour qui n'est pas fait pour des yeux mortels, et dont les rayom dardept jusqu^au fond de la pensée : fais en sorte que les couleurs pures dont ta lumière se compose traceat pour elle un tableau qui lui montre ce qui sq passe dans son âme, qui lui dévoile ses funestes illusions, qui démasque à sa vue les Daytas et les Azoura, qui la séduisent, comme les feux trompeurs qui entraînent les voyageurs égarés vers les marais, où ils s'enfoncent pour ae plus reparaître. Tu en as le pouvoir, Sambeau vivant; tu en sçaia les moyens : tOD esclave soumise attend de toi son remur à la vie et à la félicité, n Elle dit, et déjà son âme, ramenée par Arjown tui-oiéme au corps demeuré sans chaleur et sans mouvement, commence à lui rendre le sentiment de l'air et la clarté des deux. Son oeil et son oreille ont retrouvé les objets et les sons : elle voit, elle entend sa <^ra Pravir; Manasidja, l'invisible Vainqueur des voloméa, étoit auprès d'elle.

Ma mère, ma mère, disait la tremblante Pravir d'un accent qui auroit attendri le diamant, ma mère, sauve u fille du noir fantôme qui la poursuit et qui l'eft^ye t -t^ Je ne vois rien, dit la tendre Mourir. — Et, toi, qui es-tu?

disoit Pravir en s'adressam au fantôme qu'elle voyait toujours dans le lac Tamara. — Je suis toi, répand le fantôme. -<- Non, tu n'es pas moi; car^ ai ma mère, ai ma sœur, si les

Tamara. J7

miroirs des eaux ne m'ont point trompée, je suis belle, et l'amour est toujours entre moi et Tceil qui me fixe : au lieu que ton air farouche appelle la haine. — C'est toi-même, imprudente, répond la fantôme, c'est toi qu! m'as défigurée; vois-tu ces Azours, ces Daytas qui ss iont emparés de ma première beauté, pour la dérober aux regards de Wiâtsnou, qui s'y complaisoit, pour l'éloigner de tous ceux que Wisnou t^arait donnés pour faire avec toi le trajet de la mer du temps?

u Vois-tu la fourberie à l'œil couven, au regard louche, qui, sous un feint amour pour Wistznou, t'entraîne loin de lui et de ses voies ? Le vois-tu, ca serpent caché sous tes fleurs du jardin des Félicités, qui les a toutes Sétries pour toi en les infectant du poison de la jalousie? Vois-tu les alarmes, les combats des bons Génies qui te défendent malgré toi, et qui essayent encore de te disputer aux mauvais Esprits à qui toi-même tu te livres? — Ah ! je ne les vois que trop, dit Pravir en frissonnant ; et, toi, ma mère, les vois-tu? les entends-tu? — Hélas! oui, je les vois, je les entends, ma fille. — O ma mère! délivre la Pravir ! — Je ne puis rien sans toi. — Ma mère, suis-je donc condamnée & montrer aux yeux de mes compagnes cette figure si différente de la mienne et dont l'image m'obsède?

— Ma fille, il ne tiendra qu'à toi de revenir à ta première forme en revenant à ton vrai caractère : ce qui l'arrivé est une punition ou un

j8 Contes de Boufflers.

bienfait de Celui qui voit et qui fait voir : il a dit que tes traits représentoient tes affections, et que tu paraîtrois toujours ce que tu serois. Le voile est enlevé, ma fille : ton visage, si cher à tous les yeux, a disparu; on ne voit plus que ton âme. — Malheureuse que je suis! et tu ne me plains pas, mère cruelle! — Non, ma fille; cette &me visible est livrée à son propre pouvoir. Que pouvoît-elle désirer de mieux,? Indra lui permet de se rendre aussi belle quelle voudra; il ne tient qu'à elle de se former et de se changer comme l'argile que l'ouvrier pétrit, et dont il fait à son gré un Démon ou un Dieu. — Ma mère, le nouveau décret du puissant Indra s'étend-il sur d'autres mortels que sur Pravir? — Oui, chère enfant, détourne les yeux de ton âme pour lire dans la mienne; tu y verras l'amour d'une mère qui adore sa fille, la douleur d'une mère que sa fille n'aime point. — Non, ma bonne mère, dit Pravir en s'élançam dans les bras que sa mère lui tendoii, je ne verrai plus que ton amour, tu ne verras plus que le mien. »

Puis, en se retirant, pleine de tendresse et de repentir, ses regards ont rencontré par hasard cette même image qu'elle craignoit de revoir ; elle la trouve comme un tableau dont tous les traits, auparavant difformes, auroient ensuite été corrigés par un habile maître. prodige!

s'écria-t-elle, je me retrouve, ma mère ; je me dois encore une fois à ton amour. — Non, ma

Tamara. 39

fille, c'est au miracle qui atteste le pouvoir d'un Dieu; rends grâces à Indra, qui a voulu«e montrer presque ce que tu peux sur toi. Te voilà donc revenue presque entièrement à cette beauté qu'il t'àvoit donnée d'abord comme un modèle à imiter. II s'en applaudissoit, et t'invitoit à rassenAleren toi toutes les perfections dont elle offre l'image. Mais es-tu contente, ma fille ? et ne vois-tu pas sur ce front une ombre qui n'est pas encore éclaircie? — Hélas, ma mère, c'est peut-être un reste de punition. — Non, ta beauté dépend de toi ; mais cette ombre annonce qu'il te reste encore quelque ennemi que tu ne connais pas, et qui plane au-dessus de toi. — Ma mère, défends-moi de notre ennemi, car c'est aussi le tien ; dis-moi comment je puis le conjurer. — En aimant. Vois à côté de toi cette image que rien n'obscurcit, où Kama, l'Ami des cœurs, se peint en traits de lumière; tu es plus belle peut-être à des yeux mortels ; mais veuxtu l'être moins à des yeux qui voient tout? — O ma mère! c'est ma sœur ; aide-moi à l'aimer. — Eh! comment? — En me disant que tu ne l'aimes pas mieux, toute pure qu'elle est, que la triste Pravir. — Ma fille, tu te reproduiras peut-être un jour dans des images vivantes de ta beauté, et tu sçauras alors que l'amour d'une mère, semblable à celui des Dieux mêmes, ne s'affaiblit point en se partageant... Mais lis ce que tu vois écrit sur cette feuille de lotos qu2 la figure porte à sa main : ^fa mère, ma mère,

40 Contes de Boufflers.

rends-moi l'amour de Pravir, quand tu devrais la préférer à la tendre Méya.

Pravir, à cène vue, laisie d'une tendre émotion, tourne ses yeux humides vers le lac, et voit une seconde fois son image, qui brille enfin de tout son éclat. De douces larmes avolent expié un long endurcissement, comnle une pluie bienfaisante reverdit des plantes desséchées. Les âmes des deux sœurs, rendues & la vie de l'amour, ressemblent à des branches de lierre qui s^enlacent pour ne plus se séparer. Le puissant Indra laisse tomber sur elles deux un rayon brûlant qui les fond Tune et l'autre en une seule et même âme. O bonté, ô félicité!

s'écrie la plus tendre des mères; 6 mes enfants, ô mes enfants! vous faites plus pour moi que je n'ai fait pour vous. O mes enfants! combien je vous dois! — Eh! ma mère, disent-elles ensemble, qu'est-ce que tu nous dois? — Votre bonheur !

Page 1