‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qui n'est qu'une suite de l'autre.

Lumineuse étoit adorée dans sa Cour; plus flattée d'inspirer de l'amour que la crainte, elle ne faisoit sentir son empire à ses sujets, qu'en les accablant de bienfaits; elle les traitoit avec une familiarité douce et aimable, qui adoucissoit la fierté du sceptre, sans en faire disparoître les droits. Ennemie de la violence et des vices, fruits ordinaires d'une puissance sans borne, maîtresse du cœur de ses Sujets par les droits qu'on acquiert sur les cœurs reconnoissants, sa Cour étoit un lieu de délices d'où étoient bannis la crainte, la défiance, l'esprit de révolte : en un mot, cet amas de cabales funestes, suites inévitables d'un règne injuste et qui font même, avant que d'éclore, le supplice des mauvais Rois, on ne respiroit dans cette heureuse Cour que la magnificence et les plaisirs, agréables impostures, qui seules peuvent nous étourdir sur les misères de notre condition.

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La Fée avoit été absente quelques jours; les transports les plus sincères de la part de ses sujets lui prouvèrent la vivacité de leur affection; elle les reçut avec une complaisance et une affabilité qui prouvoient combien ils étoient essentiels à son bonheur. Les principales dames et seigneurs de la Cour s'étant approchés d'elle, elle fit paroître Angola : «Voici, dit-elle, le fils du Roi Erzeb-can, mon ami et mon allié; il m'a confié l'éducation de sa jeunesse, et ce dépôt précieux servira à resserrer les liens qui nous unissent ; il a des droits puissants sur mon affection, et je souhaite qu'il soit assez heureux pour acquérir la vôtre; je prendrai sur mon compte les égards et les attentions qu'on aura pour lui, et personne ne peut mieux me prouver son attachement qu'en lui en vouant un semblable. » Dans toutes les Cours du monde un tel discours auroit suffi pour décider l'accueil qu'auroit reçu le Prince; à plus forte raison dans celle-ci, où les lois d'une souveraine adorée étoient reçues comme des sages conseils d'amie. Le Prince fut accablé dans l'instant d'un déluge de politesses de Cour, peu sincères à la vérité; mais sa douceur et une figure intéressante commencèrent dès lors à lui gagner les cœurs : il fut examiné curieusement de la part des deux sexes. Les hommes à la mode de la Cour, forcés de rendre justice à sa figure, frémirent en eux-mêmes d'avoir un rival aussi dangereux ; cependant ils espérèrent que son

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esprit n'y répondroit pas, et qu'il lui manquèrent cet air de Cour, cette aisance dans le jargon qui a pris la place du véritable esprit, et qui est en possession de subjuguer les trois quarts des femmes. En attendant de pouvoir juger de son esprit, ils s'amusèrent à lui trouver Pair étranger et emprunté, quelque chose de gêné dans la figure; ensuite il étoit trop délicat et trop beau pour un homme, ce qui donnoit lieu à cent plaisanteries du plus mauvais genre. Les femmes le vengèrent de cette injustice; la plupart d'entre elles furent éblouies de sa figure; trop connoisseuses pour que la moindre de ses grâces leur échappât, elles virent qu'il ne lui manquoit que cette action tendre et voluptueuse qu'une première passion communique, et dont le germe selaissoit voir au milieu de ses regards timides et embarrassés. Elles soupirèrent tout bas, et il n'y en eut pas une d'entre elles qui ne désirât vivement d'avoir les premiers fruits d'une si belle plante.

Angola, peu fait à un spectacle aussi brillant, fut quelque temps comme hors de lui-même. La Cour du Roi son père n'avoit rien qui approchât, ni qui eût pu le préparer au coup d'œil de celle-ci, où régnoit une magnificence excessive, mêlée au goût le mieux entendu. Ses regards, après avoir erré indistinctement sur tous les objets en général, tombèrent par une propension naturelle sur un cercle de femmes charmantes, qui par leur rang ou leurs charges

approchoient le plus de la personne de la Fée : que de perfections et de beautés réunies ! quelle richesse! quel goût dans leurs ajustements! chacune sembloit lui demander son cœur, une émotion vive, mille désirs tumultueux s'élevoient dans son âme. Né sensible et voluptueux, il éprouvoit devance cette douce fureur qui caractérise les premières passions de la jeunesse ; il ne savoit à laquelle s'arrêter; son cœur, en proie à l'impulsion la plus vive, se perdoit dans cette incertitude aimable qui précède les passions et peut-être n'en fait pas un des moindres agréments : il eût voulu les posséder toutes, et cet excès de désirs l'empêcha d'être subjugué par aucune.

La toilette de la Fée interrompit sa douce rêverie; les propos les plus galants, la conversation la plus légère et la plus spirituelle succédèrent aux premiers compliments : les hommes et les femmes y firent briller à l'envi leur esprit et leur enjouement, les uns dans l'envie de surpasser le Prince, les autres dans le désir d'en faire sa conquête ; tous cependant se réunirent dans un point, qui fut d'examiner son esprit, et de juger s'il répondoit à sa figure. L'étonnement des uns et la satisfaction des autres fut extrême : dès qu'il se mêla à la conversation, une éloquence naturelle prêtoit de la grâce à ses moindres paroles; une naïveté aimable, ouvrage de la simple nature, régnoit dans ses discours, il s'énonçoit avec noblesse; et quoi-

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qu'il n'eût pas encore le talent supérieur de tourner ces riens de Cour, qui brillent souvent aux dépens du bon sens, il se prêta au frivole de la conversation avec une complaisance modeste qui lui gagnoit tous les cœurs : il est vrai qu'on parloit de choses où il n'étoit pas absolument juge compétent, mais ses lumières naturelles y suppléoient. On y passa en revue toutes les modes; tous les jours on apportoit à la Reine une poupée de chaque sexe, pour qu'elle fût au fait du changement qui s'étoit fait la veille dans les habillements. Ces sortes de décisions ordinairement émanoient d'un souper de petites-maîtresses, de la toilette de quelque coquette, de la loge de quelque actrice de l'Opéra, ou de la boutique de quelque marchande de modes, et on avoit soin de les porter à la Reine, afin qu'elle les rectifiât selon la supériorité de son intelligence.

A ce propos intéressant succédoit le récit d'une aventure galante arrivée récemment, que quelque seigneur des mieux auprès de la Reine lui racontoit à demi-bas, de façon que tout le monde l'entendoit, ce qui causoit quantité de plaisanteries entre les jeunes seigneurs et beaucoup de rougeurs préméditées parmi les dames. Pour lors, les éventails étoient d'un grand secours : on minaudoit, on se cachoit le visage; car à la Cour, ne rougit pas qui veut, et il est très disgracieux pour une femme de l'avoir entrepris sans y réussir.

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Cétoit ensuite quelque vaudeville, ou quelque couplet des plus vifs et des plus méchants, qu'on se donnoit de l'un à l'autre avec un mystère affecté : on faisoit cependant si bien que le papier finissoit par tomber entre les mains de la Reine, qui ne vouloit pas le voir, et qui dans la minute le lisoit, et jouant la distraction, faisoit semblant de n'y rien entendre, mais cependant le trouvoit charmant et bien tapé. Toutes les femmes de la Cour ne manquoient pas de suivre son exemple et d'en sentir fort bien les beaux endroits, quoiqu'elles fussent censées n'y avoir rien compris.

La toilette de la Fée triompha cependant de toutes ces minuties; il est vrai que, n'ayant rien à réparer, le soin de sa parure n'exigeoit d'elle qu'une légère attention, et ses grâces naturelles étoient à l'épreuve de toutes ses distractions et de celles de ses femmes. Elle parut enfin dans tout son éclat, parée de ce goût singulier et brillant, qui n'étoitqu'à elle seule, que plusieurs femmes de sa Cour imitoient, et que le grand nombre défiguroit cruellement en le portant à un excès ridicule. Elle sortit en s'appuyant, d'un air tendrement nonchalant, sur le bras d'Angola; et cette préférence, déjà si décidée, excita la jalousie des deux sexes, mais par des motifs bien différents.

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