CHAPITRE V
Nouveau Monde.
Erzeb-can et Arsénide attendu ient avec impatience l'arrivée de Lumineuse; exacte à ses promesses, elle parut un jour tout à coup dans leur appartement; ils la reçurent avec la joie la plus vive; une aimable sérénité brilloit sur son visage, quelque chose au-dessus de l'humain caractérisoit en elle une intelligence céleste et bienfaisante. « Je sais, dit-elle, en s'adressant au Roi, tous les soins que vous avez pris d'Angola; quoique naturels dans un père, je vous en tiens compte, je ne l'ai pas perdu de vue un seul instant. L'intérêt que je prends à lui augmente à mesure que son mérite se développe et le rend plus digne de mes soins; c'est à moi d'achever ce que la nature et vos soins ont si heureusement commencé : je vais le transporter dans un nouvel élément, dans une Cour brillante et tumultueuse, où j'avoue que le vrai et le faux sont difficiles à distinguer; l'un se pare sans cesse des couleurs de l'autre et y ajoute peut-être des nuances qui ne servent qu'à en rendre l'attrait plus dangereux; attentive à tout ce qui pourra contribuer à son éducation, je le conduirai à travers tous
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ces dangers agréables et ces illusions voluptueuses, et ne lui en laisserai prendre que la fleur; chose indispensablement nécessaire pour former un jeune homme à l'usage du grand monde, et éloigner de lui les préjugés grossiers dont les gouverneurs de la jeunesse remplissent leurs leçons pédantesques. Ne craignez pas au reste que le commerce des femmes le corrompe et lui gâte le cœur, c'est un axiome rebattu qui ne trouve plus créance dans ce qu'on appelle grand monde, et dont vos lumières doivent vous faire aisément découvrir la fausseté.
« Le commerce des femmes polit un jeune homme, fait sortir ses talents et les met dans un jour favorable, le défait de cette timidité stupide et déplacée qui dépare tous les avantages de la jeunesse; la nécessité de plaire et de se rendre aimable fait disparoître cette rudesse d'écolier, cette politesse cérémonieuse, lui donne cet air aisé et aimable, fait pour la bonne compagnie, et qu'on n'acquiert qu'en la fréquentant.
t Ne craignez point, au reste, pour lui d'attachement sérieux, la coquetterie des femmes de ma Cour le met à l'abri de ce danger : peu sensibles à un amour où il n'entre que du sentiment, et qu'elles trouvent cent fois plus absurde que respectable, elles n'exigent qu'une flamme vive et entreprenante, qui ait tous les agréments par ou finissent les grandes passions, sans avoir les ennuis qui en composent le
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cours : avec elles votre fils ne s'engagera qu'autant qu'il le faut pour son plaisir, et jamais assez pour qu'il soit suivi de peines; et tant qu'il ne se permettra pas de passion plus sérieuse, je le crois très à l'abri des prédictions de Mutine. Mais je languis d'impatience de voir mon aimable élève, ne me dérobez pas ce plaisir plus longtemps, que j'aie la satisfaction de partager avec lui les marques de la tendresse que je vous ai vouée. «
Le Roi, charmé des preuves d'amitié de la Fée, ordonna qu'on fît venir le Prince : il parut aux yeux de Lumineuse ; elle fut enchantée de sa figure : une taille haute et bien prise, un air noble et séant désignoient au premier coup d'œil son illustre naissance; son visage étoit d'une beauté parfaite, ses traits d'une régularité achevée, un je ne sais quoi de tendre et de touchant répandu sur sa physionomie, mêlé aux fleurs de l'aimable jeunesse, donnoit à ses grâces ce prix touchant mille fois au-dessus de la beauté. Enfin la personne étoit une esquisse merveilleuse de toutes les perfections, auxquelles il ne manquoit que cet air du grand monde, qu'il eût bientôt acquis. La Fée ne put le voir sans émotion, et elle sentit qu'il en coûtoit à son cœur pour se renfermer dans les bornes de l'amitié : elle fut aussi contente de son esprit et de ses réponses vives et justes, qu'elle l'avoit été de sa figure. Angola fut à son tour charmé de celle de Lumineuse:
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elle étoit dans la première jeunesse ( les Fées ne vieillissent jamais). Pétrie de grâce et d'attraits, elle y ajoutoit ce brillant singulier qui régnoit à sa Cour, et dont elle étoit le parfait modèle.
Angola ne fut pas insensible à tant de charmes; son âme, peu faite à être remuée aussi puissamment, éprouvoit un frémissement inconnu, avant-coureur certain de l'empire que cette passion prendroit un jour sur son âme ; et si le respect ne fût venu à propos modérer ses mouvements, peut-être son cœur auroit-il fait bien du chemin en peu de temps; mais bientôt revenu de son premier trouble, il s'imposa à lui-même de ne regarder la Fée que comme un guide éclairé, dont il se lit une loi de suivre aveuglément tous les avis, il ne sentit en lui-même aucune de ces répugnances qu'on a d'ordinaire pour les Mentors, son cœur lui faisoit cette espèce de trahison sans qu'il s'en aperçût. On donna quelques jours aux préparatifs du départ du Prince : le Roi et la Reine lui prodiguèrent les plus tendres caresses; les adieux furent touchants et sincères. Ils ne pouvoient se lasser de recommander à la Fée ce cher fils, leur unique espérance : elle compatit en véritable amie à leur tendresse alarmée; et après leur avoir renouvelé ses promesses et les avoir embrassés tendrement, elle monta avec le Prince dans son char attelé de six colombes et se perdit dans les airs.
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Elle arriva bientôt dans son palais, et, traversant invisiblement tous ses appartements, elle fut se renfermer avec lui dans son cabinet pour lui donner quelques instructions nécessaires avant que de le produire à sa Cour.
« Vous voici dans un nouvel élément, mon cher Angola, lui dit-elle d'un ton affectueux ; les objets qui vont frapper vos regards, les coutumes, les manières, tout est différent de la Cour du Roi votre père; vous saurez un jour les raisons importantes qui l'ont engagé à me confier l'éducation de votre jeunesse. Vous êtes dans l'âge où les passions les plus vives vont se disputer l'entrée de votre cœur, leur résister absolument seroit une entreprise au-dessus de vos forces, et à laquelle je n'ai pas l'injustice de vous exhorter ; mais tout dépend de ne pas se laisser maîtriser par elles : l'amour surtout va se présenter à vous sous les formes les plus agréables et les plus dangereuses; mais prenez garde à vous y laisser assujettir, les plus cruels malheurs suivraient de près votre imprudence : ne le rejetez pas absolument, mais n'en prenez que la fleur : accoutumez-vous à ne le regarder que comme le sel des plaisirs, ils n'en deviendront que plus piquants; que votre cœur, au milieu des plus tendres égarements, conserve toujours de l'empire sur lui-même : jouissez, soyez heureux, mais libre. — Je ne connois point encore, adorable Fée, répondit Angola, les dangers que vous me faites redouter, j'espère que
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ma docilité à suivre vos avis m'en garantira; mais si je dois absolument y succomber, quelle autre que... » Il ne put achever, sa langue s'embarrassa, la parole expira sur ses lèvres, une rougeur aimable vint se marier aux roses de son teint ; il leva sur la Fée des regards interdits qu'il baissa précipitamment. Lumineuse peutêtre plus émue que lui, craignant ou n'osant le deviner, se hâta de terminer la conversation. « Voici, dit-elle au Prince, l'heure de mon lever, ma Cour va se rendre en foule dans mes appartements, je vais vous produire comme un Prince nouvellement arrivé, fils d'un Roi mon allié; vous allez être accablé de politesses et de marques d'amitié, ce sera à vous à discerner les vraies d'avec les fausses; car c'est ici le pays des protestations et des grimaces. Ne vous livrez qu'à ceux dont vous croirez connoître le cœur, et vivez poliment avec le général. Je connoîtrai dans peu si vous avez le cœur bien fait, et je mesurerai mon affection aux moyens que vous emploierez pour vous en rendre digne. »
A ces mots elle tendit au Prince une main charmante, sa timidité le fit hésiter; mais un mouvement plus fort que lui l'emportant, il y imprima un baiser si tendre, qu'il auroit pu lui servir d'interprète vis-à-vis de quelqu'un de moins éclairé que la Fée : elle ressentit quelque émotion et espéra qu'il ne lui seroit pas difficile de l'élever et d en faire quelque chose, mais elle remit ce soin à des occasions plus favo-
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râbles; et appelant ses huissiers du cabinet, elle ordonna qu'on ouvrît et qu'on fit entrer toute la Cour.