‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Peu à peu nous arrivons.

n fut prendre le plaisir de la promenade dans les jardins délicieux du palais de la Fée. Ce seroit ici le lieu de m'étendre impitoyablement sur leur description, de promener le lecteur dans des parterres, des bosquets, des labyrinthes ornés de jets d'eau les plus rares et des statues des plus grands maîtres, et cent mille autres minuties de cette nature, qui ne serviroient qu'à le mener au supplice par le chemin le plus long. Je me contenterai de dire que c'étaient des Jardins de Romans; si cette idée ne suffit pas pour les imaginations stériles, ces sortes de gens n'ont qu'à ouvrir le premier de ces livres qui se rencontrera sous leur main, ils y trouveront de ces descriptions que je leur défie de lire sans expirer d'angoisse à moitié chemin. Pour moi je leur épargne une aussi rude épreuve.

On se dispersa dans différentes allées, et il resta auprès de la Reine quelques dames de celles qu'elle chérissoit le plus, et quelques seigneurs de la Cour. La conversation devint moins générale et par conséquent plus intéressante; la nouveauté de tous ces objets et l'air

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de volupté qui y étoit répandu avoient donné aux yeux du Prince une impression de tendresse qui étoit aisée à démêler : la Fée prit de là son texte : elle parloit volontiers galanterie, et cette sorte de conversation n'ennuyoit pas autrement les dames de sa Cour. « Vous avez l'air rêveur, dit-elle au Prince; que signifie cette phvsionomie en dessous que vous avez adoptée? Est-ce de l'ennui, ou quelque chose de plus embarrassant ? Vous ne répondez pas; en vérité, je serois portée à vous croire amoureux, et jevoudroisde tout mon cœur connoître rheureux objet qui a opéré une si étrange conversion, je le féliciterois d'une conquête si inopinée. » Elle disoit ces paroles d'un air si tendre, qu'il étoit aisé à distinguer qu'elle auroit été bien au désespoir que les félicitations se fussent adressées à une autre qu'à elle. Je ne sais, dit une femme de la Cour nommée Zobéide, si une conquête si précipitée pourroit réjouir extrêmement celle qui l'auroit faite; elle pourroit paroître si flatteuse, qu'elle exciteroit l'envie de tout le monde ; et les alarmes où l'on seroit continuellement de la perdre feroient payer avec usure les doux moments que pourroit procurer une tendresse réciproque. Angola qui jusque-là, à force d'avoir attention à tout, n'avoit rien remarqué en particulier, ne put s'empêcher de considérer avec intérêt celle qui lui marquoit une crainte si obligeante : que d'agréments et que d'attraits il vit réunis dans

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une seule personne! Zobéide, âgée à peine de dix-huit ans, joignoit à toutes les grâces enfantines de son âge les airs du grand monde et de la femme la plus faite ; belle comme le jour, elle n'avoit besoin d'aucun art pour l'être et ignoroit les supercheries inventées par ces beautés délabrées et décrépites dès leur jeunesse ; sa parure, il est vrai, étoit des plus élégantes; mais elle ne servoit qu'à développer la richesse de sa taille et la beauté de ses traits, et n'usoit d'aucun artifice pour en relever l'éclat. Des grâces si touchantes firent leur effet, le Prince ne put les voir sans la plus tendre émotion, et ses désirs errants se fixèrent dans l'instant. Il profita du moment qu'un ministre vint présenter à la Reine une feuille d'emplois vacants à signer, qu'il assuroit sur son honneur avoir rempli des sujets les plus capables. La Fée, qui se seroit fait un scrupule d'en douter après une pareille promesse, le signa dans l'instant sans le lire ; et s'étant écartée avec lui pour lui donner quelques ordres, le Prince saisit cet instant pour s'approcher de Zobéide : «Que je serois heureux, madame, lui dit-il d'une voix basse et tremblante, si la crainte obligeante que vous avez marquée tout à l'heure étoit réelle, et que je serois flatté de vous l'inspirer! — Ce que j'ai dit, lui répondit-elle d'un ton fort ému, n'étoit simplement que pour répondre au discours de la Reine : il est vrai qu'en général je crois qu'il n'est guère de situation plus cruelle

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que celle d'une femme qui, se croyant en droit de compter sur la tendresse d'un homme par l'excès de la sienne, se voit à tous moments en danger de la perdre. — Que vous me désabusez cruellement, interrompit le Prince d'un air consterné, et que vous me prouvez bien le tort que j'ai eu d'oser un instant me faire une application aussi flatteuse! Illusion charmante, que vous avez peu duré ! — Je ne me persuade pas, reprit Zobéide, que vous soyez fort sensible à sa perte, et je n'ai point assez de vanité pour croire qu'elle vous intéresse à ce point; mais vous voulez prendre le ton de notre Cour, il est de l'état d'un homme à la mode d'adresser partout ses vœux, et peut-être n'ai-je d'autre mérite à vos yeux que de m'y être offerte la première. — Pourquoi me désespérer, dit Angola, par des doutes aussi cruels? Que ne puis-je par les serments les plus forts!... — Arrêtez, dit Zobéide, déjà à demi persuadée de ce qu'elle souhaitoit avec ardeur, le temps et votre conduite me prouveront mieux que toute votre sincérité. J'ai été insensible jusqu'ici, cet état est trop charmant pour y renoncer aisément; cependant je ne sais... Mais la Reine vient à nous, évitons ses regards curieux; ou je m'y connois mal, ou je crois qu'elle n'approuveroit point entre nous ces sortes de confidences. » En effet, l'heure du repas approchoitet toute la Cour rentra pour y assister. L'après-dincc, il fut question de jeux, on proposa un biribi

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et un cavagnol; chacun adopta celui qui lui plaisoit davantage : on présenta les tableaux. Les valets de chambre eurent une peine infinie à arranger les parties, par le désordre étudié qui régnoit dans les salles et les caprices continuels des joueurs, qui vouloient tantôt être à une table, et tantôt à l'autre : enfin on se mit au jeu avec beaucoup de désordre et de distraction, on le continua sur le même ton, quoique avec beaucoup d'avarice : on regarda les yeux, on tricha, on fut emporté dans la perte et insolent dans le gain. Les jeunes gens qui ne jouoient pas, couchés plutôt que adossés sur le fauteuil des dames, leur contoient à l'oreille cent sornettes, voyoient le jeu de leurs voisins, les conseilloient, ensuite marmottoient quelques couplets gaillards; pour lors on leur donnoit des coups d'éventail pour la forme : enfin tout fut dans les règles.

Le reste de la soirée et les journées suivantes se passèrent à peu près dans les mêmes plaisirs et les mêmes occupations. Le Prince se fit estimer de plusieurs hommes et aimer de toutes les femmes; mais son cœur penchant pour Zobéide et ce penchant contre-balancé par les charmes e la Fée le rendoient insensible à tout autre objet. Il étoit dans une de ces incertitudes amoureuses où l'occasion détermine, et où l'objet au profit de qui elle tourne, tout puissant qu'il est, ne peut empêcher quelque réminiscence favorable à sa rivale; en un mot,

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il avoit dans le cœur le germe de ce qui compose un homme à la mode et un parfait petitmaître. On verra s'il remplit sa destinée.

Parmi les jeunes gens de la Cour qui s'étoient attachés à lui, il s'étoit prévenu d'inclination pour Almaïr, jeune homme de la plus haute naissance et un des seigneurs de la Cour le plus à la mode. Il ne pouvoit tomber en de meilleures mains pour cultiver les heureuses dispositions que la nature avoit mises en lui; il ne tarda pas à ressentir l'effet de ses leçons. On lui avoit vanté les spectacles et surtout TOpéra du pays; il attendoit avec impatience le premier vendredi; ne pouvant se résoudre à le voir en robe de chambre , il pria Almaïr de l'y accompagner, ayant beaucoup de questions à lui faire sur des choses qui lui étoient absolument inconnues, et qu'il étoit du bon ton de ne pas ignorer.

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