‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Spectacles ; profit qu'on en tire.

Le Prince fut exact les jours suivants à faire sa cour à la Fée. Peu à peu il s'accoutuma au brillant et aux manières évaporées qui triomphoient pour lors; il commença à les trouver

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plus supportables, et ce sentiment le conduisoit nécessairement à un autre, qui étoit de désirer de les prendre. Il vitZobéide ; sa naïveté le servit peut-être mieux dans cette occasion que n'auroient fait les discours les mieux étudiés ; elle fit une impression plus puissante. Zobéide, flattée d1avoir subjugué un cœur neuf et d'en avoir les agréables prémices, lui laissa voir une partie de sa sensibilité, charmée d'être convaincue d'une chose dont elle auroit été au désespoir de douter; mais ne pouvant cependant renoncer au manège usité à la Cour, elle lui marquoit des incertitudes et des craintes qu'un autre plus aguerri que lui auroit cherché à calmer par les plus tendres transports, mais qui paroissoient aux yeux du Prince, encore novice, des obstacles insurmontables.

Enfin le jour de l'Opéra étant arrivé, la Reine s'y rendit avec une cour nombreuse et brillante. Le Prince, qui vouloit connoître à fond ce genre de spectacle, s'y étoit rendu des premiers. Arrivé dans les coulisses avec Almaïr, ils s'approchèrent de quelques-unes de ces divinités, qui recevoient d'un air distrait et enfantin les éloges de quelques jeunes gens, fades adorateurs de leurs attraits postiches. Celle-ci s'enfloit à perdre la respiration pour constater l'évidence d'une gorge reteinte et étqyée, et qui, parfois, par sa docilité naturelle, trahissoit l'intention de sa maîtresse dès qu'elle cessoit d'être un moment sur ses gardes. Celle-là, fei-

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gnant de repasser un pas de ballet, cherchoit à mettre au jour une jambe et même quelque chose de plus, pour dédommager l'assistance de la tournure hideuse de son buste. Telle enfin se voyoit fêtée, et à l'enchère, dans ce pays d'enchantement, qui, peu de temps auparavant, plongée dansla crapule la plus-indigne, avoit servi de plastron et de pis-aller à la plus basse débauche. Le théâtre retentissoit, longtemps avant le commencement de la pièce, de plusieurs fredonnements différents, par où ces Sirènes plâtrées tâchoient d'attirer les sots dans leurs filets. Surtout l'encens des étrangers fumoit assidûment sur leurs autels; elles leur pardonnoient volontiers, en faveur de leurs Truchements sterling. ce qui leur manquoit du côté de la politesse et de l'esprit. Dès qu'elles virent Angola, elles désirèrent de faire cette prise; mais bientôt informées de son rang, et le voyant accompagné d'Almaïr, un des plus sanglants caustiques de la Cour, elles désespérèrent d'y réussir.

Le Prince, pour être en règle et par les avis d'Almaïr, rôda beaucoup dans les coulisses, se montra par la fente du milieu de la toile et ensuite par les deux côtés du balcon, fut aperçu par la Reine, qui le reconnut et le lorgna après par bienséance^ ensuite lui fit des mines avec son éventail, auxquelles il répondit de son mieux avec un bouquet qu'il avoit dans la main; mais Almaïr, s'apercevant tout à coup qu'il n'avoit point de lorgnette, le lui fit remar-

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quer comme une furieuse incongruité . Il n'y avoit rien de si bourgeois et de si plat que d'avoir la vue bonne : tous les gens d'une certaine façon clignotoient et ne voyoient pas à quatre pas, et sans cela il n'y auroit pas eu moyen d'y tenir, il auroit fallu saluer tout le genre humain.

Le Prince, au désespoir de cette faute, appela un de ses gens pour lui en apporter une au plus tôt; et en attendant, Almaïr lui montra la façon de s'en servir. L'orchestre, qui commença alors à préluder, les interrompit. Ils furent se placer dans les balcons; on jouoit H... et A... L'ouverture la plus brillante et la plus harmonieuse annonçoit le talent supérieur du grand maître qui l'a composée. En vain les partisans de la musique antique, plus radoteurs que respectables, s'efforçoient de trouver des défauts dans un morceau si excellent, tantôt en disant que la musique ne flattoit point l'oreille, ou que le génie de notre langue ne lui convenoit pas; forcés de lui rendre justice, ils étoient obligés de convenir, en enrageant; que cet homme divin étoit maître de la nature comme de l'art, qu'il excelloit dans les morceaux simples et touchants, comme dans les plus travaillés. Les plus raisonnables se rendoient, et on renvoyoit les plus entêtés se désennuyer avec les Ponts-neufs du siècle passé.

Le Prince fut quelque temps hors de luimême par la nouveauté et le brillant enchan-

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teur de ce spectacle : peu à peu il reprit ses esprits et fut en état d'examiner plus de sangfroid les talents supérieurs qui parurent à ses yeux. Il écoutoit bourgeoisement l'opéra, c'està-dire qu'il y donnoit toute son attention, tandis qu'Almaïr, plus usagé que lui, minaudoit, braquait sa lorgnette impitoyablement sur toutes les femmes, changeoit à tout moment de posture, étoit couché et non assis sur le balcon et chantoit à demi-voix ce que l'acteur chantoit sur le théâtre. Le Prince, désolé de ce mouvement perpétuel, lui dit : « Je croyois qu'on venoit au spectacle pour l'entendre; mais apparemment que ce n'est pas la mode, car vous êtes d'une distraction qui ne vous permet pas sûrement d'en remarquer les beautés ni les défauts. — Fi donc ! vous moquez-vous ? reprit Almaïr. On a sa réputation à garder, et rien n'est si maussade que d'écouter une pièce comme le marchand du coin ou comme un provincial qui débarque; nous autres gens d'une certaine façon, nous sommes censés tout savoir : on vient ici pour voir les femmes, pour en être vu ; on entend tout au plus deux ou trois morceaux consacrés par la mode, et à la fin on loue à l'excès, ou l'on blâme hardiment toute la pièce. C'est l'affaire des auteurs de gagner d'avance notre suffrage, puisque c'est nous qui décidons de leur sort, et qu'il est bien constant qu'ils ne peuvent avoir aucun mérite quand ils n'ont pas le bonheur de nous plaire. — De cette façon,

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dit le Prince, puisque vous n'avez point d'attention à leur prêter, vous m'obligerez beaucoup de m'instruire sur les principaux sujets qui brillent ici. — Je vais vous satisfaire, dit Almaïr.

« Cet acteur que vous voyez arriver, qui fait le rôle du jeune prince, est un de ces sujets que les Dieux n'accordent que rarement aux mortels : son organe divin rassemble en lui les sons les plus harmonieux, l'éclat le plus brillant et les cadences les mieux frappées et les plus touchantes; maître dans l'art de remuer les cœurs, il nous enlève à nous-mêmes et nous met de moitié de tous les sentiments différents qu'il éprouve; c'est à cette supériorité de talents que la chronique attribue des aventures qui l'ont mis vis-à-vis des premiers de la Cour; et quoique peut-être cette concurrence lui ait été fatale, il est toujours glorieux pour quelqu'un de son état d'être entré en lice, d'avoir eu pour lui le cœur des dames et d'avoir débusqué des gens qui ne s'attendoient pas à être réduits à une pareille comparaison. Au reste, sa voix est un de ses moindres talents ; il est aimable, fait pour la bonne compagnie, la voit et, ce qui est plus étonnant, ne s'y méconnoît pas. »

Le premier acte fini, Almaïr fit remarquer au Prince qu'il étoit de la bienséance de paroître un instant dans la loge de la Reine; ils se présentèrent, et Angola fut reçu d'elle avec sa

bonté ordinaire, au travers de laquelle perçoient quelques coups d'œil tendres, à qui le Prince n'osa donner que la moitiéde leur signification. Angola fut ébloui de sa beauté ; couverte de l'habillement le plus riche et des diamants les plus rares, elle leur prêtoit plus d'éclat qu'elle n'en recevoit d'eux. Le souvenir de Zobéide s'affoiblit dans l'esprit du Prince pour se livrer tout entier à l'objet présent, dont les tendres regards, malgré le peu de disposition qu'il avoit à se flatter, lui laissoient dans l'avenir concevoir quelque espérance. La Fée s'aperçut de l'impression que sa vue faisoitsurle Prince, et elle trouva moyen dans la conversation de lui glisser de ces petits i?iots qui ne peuvent être entendus ni interprétés que par deux personnes qui ont intérêt de se deviner, et entre lesquelles il y a déjà une sympathie d'organes établie qui les éclaire sur leurs sentiments mutuels; façon d'agir qui deviendroit dangereuse avec un homme expérimenté, en lui donnant trop d'avantage ; mais qui ne sert tout au plus qu'à encourager un novice.

La conversation fut interrompue par l'arrivée de l'actrice fameuse qui réunissoit tous les suffrages du public. Cette femme, unique dans son espèce, joignoit à l'organe le plus inouï le talent le plus supérieur de la déclamation lyrique; sa voix d'une étendue immense, forte ou adoucie selon la nécessité, ses inflexions rapides ou flûtces, mais toujours également

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surprenantes, donnoient l'exemple du plus haut point de perfection où puisse atteindre ce talent : elle joignoit à cela l'art de peindre les passions, de quelque espèce qu'elles fussent ; une expression vraie, une action vive et passionnée, caractérisoient son chant; tantôt par un air gai et léger, elle versoit la joie dans l'âme des spectateurs; tantôt dans un morceau tendre et touchant, nous traçant fidèlement les transports d'une amante au désespoir, elle s'emparoit de toutes les facultés de l'âme, excitoit un doux frémissement dans le cœur, arrachoit de ces larmes que les cœurs sensibles versent avec tant de volupté, et qui les affectent davantage que les transports de la joie la plus vive. Son chant fut terminé par une danse exécutée par deux gens inimitables dans leur genre : l'un, d'une taille haute et parfaite, traçoit les danses les mieux caractérisées; son agilité déroboit souvent aux regards la perfection et la justesse de ses opérations ; ses pas, ses attitudes avoient un langage muet dont l'éloquence enlevoit les cœurs : il peignoit au vif les passions, et on les ressentoit sans avoir honte âî'être affecté par le méchanique.

L'autre, c'étoit une femme, avec la légèreté d'un oiseau et la précision la plus admirable, exécutoit des choses jusqu'alors crues impossibles, s'élevoit dans les airs, y paroissoit soutenue par les zéphyrs. Ses sauts merveilleux et son agilité incroyable traçoient aux danseuses

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une route nouvelle qu'aucune d'elles n'est tentée de suivre. Pendant les applaudissements qu'on leur prodiguoit à juste titre, Almair aperçut dans une petite loge en clavessin, Zobéide avec Aménis, autre dame de la Cour. Il rit faire cette remarque au Prince qui, partagé entre la Fée et elle, ne sut à quoi se déterminer; mais Zobéide, les ayant aperçus et lorgnés, leur fit signe de son éventail, et Almair ayant représenté au Prince qu'il y auroit une impolitesse marquée à n'y pas aller, cela acheva de fixer ses irrésolutions, et ils disparurent de la loge de la Reine.

Arrivés au corridor de l'amphithéâtre, ils furent introduits dans le clavessin, où ils y rouvèrent Zobéide et Aménis couchées nonchalamment et occupées à faire des nœuds : elles étoient en robe ouverte et sans panier, enfin dans toutes les règles de V incognito. « J'ai été malade à mourir toute la journée, dit Zobéide d'un ton languissant, et regardant tendrement le Prince; la chère Aménis a bien voulu amuser ma solitude, et je suis venue ici pour dissiper des vapeurs qui m excèdent. Je ne sais, mais je ne suis point dans mon assiette naturelle : les plaisirs bruyants de la Cour m'ennuient, et je préférerois un réduit aimable, avec une compagnie choisie, où l'on pût... — Cette vocation est admirable, s'écria Almair, j'aime en vous, madame, cet esprit de recueillement : je sens que votre exemple opère, et dès ce

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moment je me jette dans la retraite. Je vais tâcher cTinspirer mes sentiments à Aménis, je vous charge de la conversion du Prince; mais comme ces sortes de choses ne doivent point s'arranger devant des tiers, souffrez que j'instruise madame en particulier, tandis que vous aurez la complaisance de faire la même chose à Fégard du Prince. Je suis bien trompé si sa vocation n'est bonne et telle que vous la pouvez désirer. »

Almaïr, consommé dans l'art du monde et des femmes, avoit deviné au premier coup d'ceil les prétentions de Zobéide sur le Prince, et les désirs timides du Prince pour Zobéide. Pour épargnera ces deux amants des longueurs qui pourroient impatienter Tune et rebuter l'autre, il avoit résolu de leur rendre le service important d'abréger bien des cérémonies, en les mettant vis-à-vis l'un de l'autre et à leur aise. Outre cela, il étoit résolu à la première occasion d'instruire le Prince de la façon de traiter de l'amour à la Cour, et d'éviter les longueurs fades et plates qui étoient confinées dans le fond des provinces. D'ailleurs il avoit une affaire arrangée avec Aménis, avec qui il n'étoit pas fâché d'avoir quelques moments d'entretien.

Ainsi dès qu'il proposa la conversation particulière, Zobéide commença par plaisanter avec ses grâces ordinaires sur cet esprit d'arrangement et finit par en profiter de très bon cœur. Bientôt il se forma des deux côtés une conver-

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sation où l'amour fut traité à la moderne, c'està-dire qu'on le dépouilla de Phébus et de ces protestations ennuyeuses qu'il n'est pas en son pouvoir de tenir. On se trouvoit réciproquement aimables, on se le dit, on se le laissa deviner, il n'y a pas loin de là à la reconnoissance et au désir de s'acquitter.

Ils étoient au plus tendre de leur entretien, quand Almaïr, sévère observateur des bienséances, leur fit apercevoir qu'on étoit au cinquième acte; et comme il n'y a rien de si indécent que d'attendre la fin d'une pièce, quand même toutes les beautés y seroient renfermées, ils sortirent. Almaïr donna la main à Aménis, et le Prince à Zobéide. « Avez-vous un souper arrangé ? dit-elle à Angola. — Je ne m'en prévois pas, répondit-il tout ému. — Aménis et Almaïr voudront bien être des nôtres, dit-elle en haussant la voix. — Je suis furieuse de vous refuser, dit Aménis, mais j'ai une migraine qui me tue : je suis ce soir d'une sottise rebutante; et je vais m'ennuyer sur ma duchesse, et puis je n'ai qu'un vis-à-vis. Ma petite, comment ajuster tout cela ? — Je dois avoir me sens à la porte, dit Zobéide. — Je vais m'en éclaircir, dit Almaïr, et il revint dans la minute dire qu'ils ne paroissoient pas. Zobéideyoz^ la courroucée. En vérité, dit-elle, cela est impatientant; j'aurois été charmée de vous rassembler ce soir chez moi, mais tout cela me paroit bien difficile à arranger. — Rien n'est plus simple, dit Almaïr.

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je n'imagine pas que nous puissions passer la soirée ensemble; d'ailleurs, madame, dit-il en parlant d'Aménis, est malade, et outre cela elle a encore quelques doutes à me proposer, que je suis bien aise de résoudre. Elle aura la bonté de me ramener dans son vis-à-vis, et le Prince voudra bien vous rendre le même service. — Adieu, Reine, lui dit Aménis, je suis outrée d'être obligée de vous quitter », et en disant cela elle donna la main à Almaïret monta dans son vis-à-vis, où il la suivit ; et après avoir dit adieu au Prince et à Zobéide avec un sourire malin, ils partirent. « Mais quelle extravagance ! dit Zobéide d'un air à demi fâché. Pourquoi ne pas venir tous au logis? Pour cela ils sont d'une folie qui ne ressemble à rien. La place n'est pas tenable (elle étoit à l'entrée du cul-desac.) Voudrez-vous bien, dit-elle au Prince, me ramener? » Le Prince ne répondit rien, mais il lui offrit la main, qu'il lui serra de façon à lui donner quelque espérance. Elle monta dans son équipage; il y monta après elle, et il ordonna qu'on menât au logis de Zobéide.

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