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CHAPITRE IX

Qu'il ne faut compter sur rien.

Angola, élantdans son vis-à-vis avec Zobéide, se trouva dans un état nouveau qu'il auroit eu bien de la peine à définir. Peu fait à la conduite des tête-à-tête, il éprouvoit à la vérité une sensation délicieuse, inconnue pour lui jusqu'alors, mais il ne savoit comment l'exprimer. Trop jeune encore et trop peu expérimenté pour croire que son aventure fût avancée, à peine se croyoit-il permis de parler ouvertement de son amour. La violence de ses passions auroit pu, il est vrai, produire un de ces quarts d'heure vifs et entreprenants où un novice devient, par la vivacité de ses transports, plus dangereux pour une femme du monde que rhomme le plus maniéré; mais ces transports n'étant point soutenus par une façon de penser décidée sur les femmes et formée par l'expérience, le moindre regard ou le moindre discours sérieux de Zobéide, qui n'auroit fait qu'encourager quelqu'un d'expérimenté, auroit anéanti le Prince, de façon à lui faire perdre tous ses avantages.

L'attitude ou un homme et une femme se trouvoient nécessairement dans ces sortes d'é-

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quipages avoit je ne sais quoi de voluptueux qui rendoit l'un plus entreprenant et l'autre plus facile à vaincre. Les genoux et les jambes se trouvoient entrelacés l'un dans l'autre; les visages, vis-à-vis et très près l'un de l'autre, se renvoyoient mutuellement la chaleur de la passion qui les animoit. Séparés du reste du monde et se regardant comme dans une entière solitude, tout disposoit à la volupté et contribuoit à diminuer les égards d'un côté, et à faire perdre les scrupules de l'autre. Heureuse invention, et dont l'artiste devoit être un des plus chers favoris de l'Amour ! Combien de femmes, en effet, après avoir résisté aux occasions les plus délicates, étoient venues échouer décemment dans un vis-à-vis? Combien d'amants ne dévoient leur bonheur qu'à son attitude voluptueuse et à la nécessité du tête-à-tête? Mais Angola ignoroit tout le prix de sa situation : il ne connoissoit encore aucun des avantages précieux attachés à reconduire, avantages qui avancent plus une passion que six mois de soins, parce que les premières approches, ordinairement si difficiles, se trouvant faites naturellement, les préliminaires ennuyeux par où il faut passer pour vaincre une coquetterie étudiée se trouvoient nécessairement bannis. Ce Prince, peu maître de son trouble et ne devinant point l'occasion, ne lui tint que des discours sans suite, qui la flattèrent davantage par le caractère de passion qu'ils portoient, que

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Féloquence la plus persuasive. Ses désirs, étouffés par sa timidité, rendoient sa respiration vive et précipitée : il serroit une main que Zobéide lui abandonnoit comme par distraction ; mais n'osant entreprendre davantage et confus même de sa hardiesse, il employa, à craindre de l'offenser, un temps précieux que Zobéide passa à craindre qu'il ne se mît pas dans le cas d'avoir besoin de pardon. Enfin, ils arrivèrent chez elle, lui croyant ses affaires fort peu avancées, et elle songeant comme elle pourroit avec décence mettre cette aventure à fin.

Angola lui donna la main jusque dans son appartement; et comme il n'auroit jamais osé espérer de souper tête à tête avec elle, et qu'il croyoit la partie rompue par l'absence d'Almaïr et d'Aménis, après quelques propos généraux, il voulut prendre congé. « Pourquoi donc? dit Zobéide. Où voulez-vous aller à l'heure qu'il est? Pavois compté, il est vrai, vous procurer la compagnie d'Almaïr et d'Aménis, j'en suis furieuse; mais enfin vous mangerez un morceau ici : nous causerons, et vous me permettrez de vous renvoyer de bonne heure. Je suis malade à périr, et je n'imagine pas que je doive vous paroître amusante; car je suis faite à faire peur. » Cela se disoit en se raccommodant d'un air nonchalant dans un trumeau. Ensuite elle se mit sur sa duchesse pour ne perdre aucune des prérogatives de sa mauvaise santé. «Asseyez-vous», dit-elle à Angola, en lui

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montrant un fauteuil vis-à-vis d'elle, et posté de façon qu'il ne perdoit aucune des grâces que lui prêtoit son attitude.

Elle étoit couchée négligemment et par décence faisoit des nœuds. Son déshabillé galant et léger laissoit voir une partie de ses charmes et ne sembloit ne cacher l'autre que pour augmenter les désirs. Une robe ouverte, un corset garni d'une échelle de rubans couleur de rose, noués galamment, laissoit voir une gorge adorable, d'un embonpoint et d'une blancheur parfaite; sa jupe tant soit peu relevée, soit par l'ouvrage du hasard, soit à dessein, offroit aux yeux un pied d'une délicatesse et d'une tournure achevée et le bas d'une jambe charmante, qui donnoit sur le reste les préjugés les plus avantageux. Son attitude étoit voluptueuse et ne déroboit aucun des charmes de sa taille : ses regards doux et languissants, sa physionomie animée et touchante, portoient une impression de volupté qui auroit remué les cœurs les plus insensibles.

Dans quel état se trouva le Prince à la vue de tant de charmes! Il éprouvoit des mouvements indéfinissables; un trouble inconnu et puissant le maîtrisoit au point de lui ôter la liberté de s'exprimer. Il levoit sur Zobéide des regards où les désirs et la timidité se combattoient, et qu'il baissoit précipitamment dès qu'il rencontroit les siens. Il avoit l'air rêveur et agité. «Je ne sais, lui dit Zobéide en souriant

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tendrement, si c'est par compassion pour ma maladie, ou par l'ennui qui saisit vis-à-vis des malades, que vous avez une physionomie si triste. Quoi qu'il en soit, ce n'est point là l'espèce de remède ni de soulagement que j'attends de votre présence; mon indisposition vient en partie d'être excédée du fracas de la Cour ; et j'imagine qu'une conversation tendre et pleine de confiance avec quelqu'un qui me conviendroit dissiperoit mes vapeurs et me remettroit l'esprit dans son assiette naturelle. — Peut-être aussi, interrompit Angola d'une voix tremblante, que cette cure pourroit devenir fatale à celui qui l'entreprendroit. — Je ne vois pas votre idée, reprit Zobéide en jetant sur lui un de ses regards en dessous, armes les plus dangereuses des femmes. — Ah ! madame, s'écria le Prince d'un ton passionné, quel mortel assez heureux pourroit être choisi de vous pour ces dangereuses conversations et être insensible à ces épanchements de confiance et de tendresse dont vous parlez? Et que de maux ne se prépareroit-il pas, si, après avoir opéré votre guérison, vous aviez la cruauté de ne pas vouloir vous prêter à la sienne? — La reconnoissance mène quelquefois plus loin qu'on ne croit, reprit Zobéide, et le cœur fait souvent des trahisons si aimables qu'il ne laisse pas même la force de se les reprocher ; mais je ne vois pas pourquoi votre imagination travaille à se tracer des maux dont je vous crois fort éloigné, et auxquels.

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quand ils seroient réels, on ne pourrait être sensible sans courir tous les risques inséparables des défauts des jeunes gens. — Qui mieux que vous est capable de les faire disparoître ! s'écria. Angola. Ah! madame, par pitié n'augmentez pas les obstacles qui m'épouvantent, j'en ai assez à redouter dans votre indifférence ! Je n'ai de mérite à vos yeux que l'amour le plus violent. » Un mouvement passionné le précipita aux genoux de Zobéide. Il étoit hors de lui-même, on voyoit couler sur ses joues de ces douces larmes, preuve de la vivacité d'une passion, attendrissement aimable et dangereux fait pour gagner les cœurs les plus sévères, et qui conduit sûrement au bonheur ceux qui sont assez heureux pour le ressentir et qui savent en faire usage.

Zobéide n'étoit pas moins émue que lui : elle n'avoit vu, depuis qu'elle étoit dans le monde, que les transports étudiés des gens de la Cour : tendresse de grimace, et qui devient insupportable dès qu'on cesse un instant de se prêter à l'illusion. Elle n'avoit pas eu de la peine à défendre son cœur de ces sortes de séductions, dont elle sentoit parfaitement le ridicule. Elle se trouvoit donc ici dans une situation neuve pour elle. La vérité des transports du Prince, la candeur qui régnoit dans ses protestations les plus tendres, la difficulté de résister à l'objet aimé, l'occasion; tout étoit contre elle. Cet aveu charmant, qui devoit décider de leur bon-

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heur, étoit prêt à lui échapper; le Prince embrassoit ses genoux; cette posture, imaginée par le respect, n'est pas toujours fidèle à V intention du fondateur. Ses yeux se seroient dessillés peu à peu, lorsqu'on vint les avertir qu'ils étoient servis. Le Prince se releva avec promptitude ; et s'étant remis tous deux de leur émotion, ils furent se mettre à table avec un air composé, pour échapper aux regards curieux et aux conjectures des laquais, espèce maudite, qui, dans ce temps-là, passoient leur vie à espionner leurs maîtres.

Il ne fut question pendant le repas que de choses indifférentes. Le Prince, qui n'étoit pas encore défait absolument de l'éducation unie et grossière de son pays, mangea, comme un vrai Académiste, de tout, et beaucoup. Pour Zobéide, elle vécut bien plus décemment; elle laissa les bonnes choses, ne mangea que des drogues, des têtes et des pattes, des petits pieds et un léger morceau d'entremets, joua la mauvaise poitrine, et cependant au dessert s'humanisa avec le vin de Champagne et la crème des Barbades, faisant cependant une grimace agréable et les trouvant d'une force horrible, seulement pour la forme. Ils parlèrent peu et se lâchèrent quelques-uns de ces mots entrecoupés qui dédommagent de la contrainte ou Ton est devant des tiers incommodes.

Ils sortirent de table. « Vous avez, sans doute, lui dit Zobéide, demandé votre équipage de

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bonne heure; quoique charmée de vous avoir, les veilles me tuent, et je crois de bonne foi que je vais me mettre dans le régime. — Je sacrifierai toujours mes plaisirs aux vôtres, répondit le Prince ; et quoique je n'imagine pas que mes gens puissent tarder, si j'avois le moindre soupçon de vous incommoder, j'aimerois mieux... — Non pas cela, interrompit Zobéide; avec un homme aussi modeste que vous, on ne doit point craindre de se relâcher, mais tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas. » En disant cela, ils passèrent dans un cabinet reculé au fond de l'appartement, plus voluptueusement meublé que tout ce que le Prince avoit vu jusque-là. Il étoit revêtu déglaces, et on voyoit sur les panneaux des aventures galantes rendues avec une expression parfaite : aucune d'elles ne peignoient les rigueurs, elles étoient bannies, même en peinture, de ce lieu de plaisir; tout y respiroit l'amour content : un lit de repos en niche, de damas couleur de rose et argent, paroissoit comme un autel consacré à la volupté, un grand paravent immense Tentouroit, le reste de l'ameublement y répondoit parfaitement : des consoles et des coins de jaspe, des cabinets de la Chine, chargés de porcelaines les plus rares, la cheminée garnie de magots à gros ventre de la tournure la plus neuve et la plus bouffonne, des écrans en découpures travaillés par les mains de Zobéide et des hommes les plus savants de la Cour, et les bougies pla-

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cées derrière des rideaux de taffetas vert, qui sembloient être faits pour rompre la trop grande clarté, et qui ne laissoient que ce demi-jour qui paroissoit avoir été inventé pour éclairer les entreprises de l'amour, ou pour ensevelir la défaite de la vertu.

Zobéide se coucha sur le lit de repos, et le Prince se mit sur un fauteuil auprès d'elle. « Que je crains bien madame, lui dit-il d'un air timide, que votre prévention contre les jeunes gens ne soit absolue et sans exception ! Mais quelle seroit votre injustice si vous me confondiez avec eux ! mes sentiments méritent de vous une distinction que j'avoue ne pouvoir espérer par mon mérite. — Je n'ai point prétendu, dit Zobéide, les condamner absolument tous; une règle si générale seroit un excès de ridicule de ma part, dont je suis fort éloignée : il est vrai qu'en général on doit se défier d'eux, qu'ils se gâtent les uns les autres, et qu'il est devenu à la mode aujourd'hui d'avoir de mauvais procédés avec les femmes, de penser détestablement sur leur compte, d'en tenir les propos les plus outrés et les plus indécents; de sorte que quelqu'un d'entre eux, qui aura par sa propre expérience trouvé de quoi se convaincre de la fausseté de ce système, est obligé de cacher avec soin une façon de penser proscrite parmi les jeunes gens du bel air, et qui l'exposeroit à passer pour un homme sans monde et sans expérience; ils ne conviennent même de l'exis-

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tence de la vertu, que pour se donner la gloire de l'anéantir partout où ils se présentent; il faut en effet qu'elle soit bien foible pour être vaincue sans cesse par de pareils adversaires. «Je vous avouerai, continua-t-elle,que je vous ai reconnu un fonds de candeur et de sincérité qui me persuade que vous êtes exempt de ces vices de mode. Vous avez un caractère de vérité dans votre façon de vous exprimer, qui séduit et porte à vous croire; et si on osoit... » Elle mit sa main sur son visage pour dérober une rougeur aimable; une langueur tendre parut dans ses yeux. « Pourquoi vous arrêter? s'écria le Prince transporté. Pourquoi, madame, me laisser dans une incertitude aussi cruelle ? Quoi ! la vivacité de mes sentiments ne peutelle mériter de vous un aveu qui seroit tout mon bonheur? Achevez, dites un seul mot, poursuivit-il en se jetant à ses genoux, et en imprimant sur ses mains mille baisers pleins de flamme; faites le bonheur d'un Prince qui vous adore et qui ne peut être heureux s'il n'est payé du plus tendre retour ? — Que me demandez-vous, ingrat? iui dit Zobéide d'une voix étouffée. Que voulez-vous de plus? Quel aveu plus certain vous faut-il de ma tendresse, que la complaisance avec laquelle je reçois les assurances de la vôtre? — Vous la reprochez-vous? reprit le Prince avec vivacité. Ah ! mon triomphe n'est pas certain, puisque les remords trouvent place en votre cœur. — Vous ne le croyez pas, re-

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prit Zobéide emportée par sa passion, et serrant avec tendresse la tête du Prince contre son sein, vous possédez mon cœur : puissé-je être maîtresse du vôtre, et coulant les jours les plus heureux dans une union parfaite, voir nos plaisirs renaître à chaque instant ! » Un mouvement qu'elle fit en achevant ces paroles, approcha son visage de celui du Prince. Enhardi par la certitude d'être aimé, il y cueillit le baiser le plus ardent. Bientôt plongé dans le plus doux égarement, il tomba sur le lit de repos avec elle. Zobéide étoit dans un déshabillé si léger, que ses moindres mouvements découvroient une partie de ses charmes. Le Prince, enivré d'amour, porta sa main sur une gorge charmante qu'on abandonna à ses transports.

Dieux, que d'attraits, quelle blancheur ! quelle fermeté ! quel embonpoint ! quelle finesse de peau ! Bientôt il osa y mettre la bouche et se rassasier de charmes faits pour les Dieux mêmes. «Arrêtez, cher Prince, s'écria Zobéide, n'abusez pas de ma foiblesse, l'excès de mon amour ne peut me faire dans l'instant renoncer à ma vertu; laissez le soin au temps et à votre tendresse d'amener des choses que je ne vous défends pas d'espérer, mais que je ne dois pas prévoir. Epargnez-moi, je vous en conjure. » Le Prince, perdu dans les transports les plus vifs, ne l'écoutoit point. Elle-même, en proie à des désirs qui la mettoiem hors d'elle, éprouvoit les plus grandes contradictions. Tantôt, emportée

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par sa tendresse, elle se précipitait sur lui et l'accabloit des plus tendres caresses; et dans Pinstant où le Prince, encouragé par des marques d'amour si décidées, devenoit plus entreprenant, les remords prenant le dessus la forçoient à le repousser avec violence.

Dans l'agitation de ces divers mouvements, leurs attitudes avoient été si peu ménagées, que Zobéide, dont le déshabillé étoit fort léger et la jupe fort courte, offrit aux yeux du Prince cette jambe adorable dont il avoit vu l'échantillon avant le souper, et qu'il revit pour lors tout entière, avec le commencement de quelque autre chose infiniment plus attrayant, et dont elle n'étoit que lavant-goût. Il avoit si peu d'obstacles à lever pour s'en procurer la vue entière, qu'il les eût bientôt surmontés. Dieux, que de beautés s'offrirent à ses yeux! L'imagination ne peut rien se peindre de plus parfait; jamais on n'avoit sacrifié à l'Amour dans un plus beau temple. Le Prince, perdu dans ces ravissements inexprimables, hors de lui-même, ne pouvoit articuler que des sons confus. Toutes les facultés de son âme étoient réunies à accabler de caresses les charmes divins qui étoient devenus sa proie. Il portoit des mains avides dans les endroits qui recèlent les plus chers trésors de l'Amour. Il les baisoit avec fureur et y retouchoit encore, comme s'il eût douté que des charmes si parfaits existassent réellement et pussent appartenir à une mortelle.

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Bientôt il chercha à se procurer des plaisirs plus solides. Zobéide, en proie elle-même à la volupté, n'avoit plus la force de rien défendre : elle partageoit ses transports et l'accabloit des plus tendres caresses. Cependant dès qu'elle connut qu'il vouloit pousser jusqu'au bout son triomphe, une étincelle de vertu la porta à s'y opposer encore. Il n'étoit plus possible de se méprendre à ses desseins. Maître de ses beautés et d'elle-même par le genre d'attitude qu'il s'étoit procuré, sa timidité avoit fait place à la passion la plus emportée. « Cher Prince, s'écriat-elle d'une voix entrecoupée, arrêtez... Quel est votre dessein? N'abusez pas de ma tendresse... Est-ce là cette passion respectueuse que vous m'avez jurée?... Arrêtez, cruel...» Elle vouloit continuer, les transports du Prince l'en empêchèrent. 11 lui couvrit la bouche de baisers enflammés. « Ne vous opposez pas à mon bonheur, lui dit-il, ne vous irritez pas contre une ardeur qui est votre ouvrage... — Non, je n'y consentirai jamais, reprit Zobéide... Arrêtez, cher Amant... Volupté, que tu es puissante!... Dieux, je meurs... » A ces mots le plaisir lui ôta l'usage de la voix. « Idole de mon cœur, s'écria le Prince, qui touchoit au comble de la volupté, attends... je vais unir mon âme à la tienne... je te suis... je ne vis que dans toi... » En effet, il alloit être heureux, déjà la voix lui manquoit, déjà il touchoit au but fortuné de tous ses désirs, lorsqu'il s'aperçut que

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Zobéide paroissoit privée de tout sentiment et plongée dans l'évanouissement le plus profond. La tristesse succéda aux plaisirs. Il l'appela plusieurs fois en vain, elle ne donnoit aucun signe de vie. Alarmé de son état et trop peu instruit des usages du monde pour savoir quelle espèce de secours est propre aux évanouissements des Dames, il lui fit respirer un flacon d'eau des Carmes, qui n'opéra pas davantage. Alors, fort embarrassé, après avoir réparé de son mieux les désordres que ses transports avoient causés dans l'ajustement de Zobéide, il tira les cordons des sonnettes, et il entra à l'instant quelquesunes de ses femmes, à qui il donna à entendre qu'il falloit que ce fût une suite de son indisposition. On fut chercher dans son cabinet des gouttes du Général de Lamothe et de celles d'Angleterre, et à force de soins elle reprit ses esprits. Le premier objet qui frappa ses yeux fut le Prince, qui, le visage consterné, paroissoit fort empressé à la secourir. Elle prit l'instant que les femmes arrangeoient sa toilette de nuit, et s'approchant de lui : « Je vous dispense de vos soins, lui dit-elle d'un petit air piqué ; le peu de succès qu'ils ont eu quand nous étions seuls me met en droit de douter de leur efficacité. Vous ne me paroissez pas fort expert à secourir les femmes; c'est cependant une science fort utile à la Cour, je vous conseille en amie de l'apprendre, et je vous permettrai de me faire part de vos découvertes. » On vint

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avertir le Prince que son carrosse étoit arrivé. Il sortit sans répondre un seul mot, commençant trop tard à connoître sa sottise, et se retira chez lui plein de dépit d'avoir laissé échapper une si belle occasion à pure perte.

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