CHAPITRE X
Aventure imprévue.
Le Prince parut le lendemain au lever de la Reine. Un des premiers qui s'offrit à ses regards fut Almaïr, qui s'approchant de lui d'un air gai : « Peut-on vous demander des nouvelles de votre conversation ? lui dit-il. Les moyens qu'on a employés pour l'opérer n'ont pas, je crois, refroidi la pénitente. » Ce Prince le reçut d'un air embarrassé et contraint. « Que vois-je, dit Almaïr, et que dois-je penser de cette physionomie équivoque ? Je ne crois pas, continua-t-il, qu'une discrétion mal placée vous porte à me déguiser vos affaires; d'ailleurs vous pouvez être sûr de moi et compter que je choquerai tous les usages de la Cour pour vous garder le secret, et vous prouver mon attachement, si cela est nécessaire, pour le bonheur de votre intrigue ; car je n'imagine pas que Zobéide ait fait la bégueule, et que par des façons
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maussades et déplacées elle ait prétendu vous faire acheter des faveurs qui ne sont précieuses que quand elles sont accordées sur-le-champ, et à titre de grâce, et qui perdent leur prix et sont regardées comme un tribut quand on ne les doit qu'à ses persécutions.
— Non, mon cher Almaïr, dit le Prince, ce n'est point une discrétion mal entendue, ni les sujets de plainte que j'ai contre Zobéide, qui me jettent dans l'embarras où vous me voyez. Vous avez pénétré mon attachement, et vous n'avez fait par là que prévenir l'envie que j'avois d'avoir un confident tel que vous. J'ai besoin de vos avis sur une infinité de choses que j'ignore; d'ailleurs je n'ai à me plaindre que de moi, et vous me voyez pétrifié par l'aventure la plus cruelle qui pût m'arriver. » A l'instant il lui raconta son souper avec Zobéide, l'amour qu'elle lui avoit marqué, les transports qu'il lui avoit fait paroître, la façon dont elle s'en étoit défendue, sa tendresse mêlée de scrupule, et enfin son évanouissement; les secours inutiles qu'il lui avoit donnés qui l'avoient obligé d'avoir recours à ses femmes, et le discours qu'elle lui avoit tenu avant son départ. «Quelle misérable conduite! s'écria Almaïr, quand il eut fini. Comment peut-on être neuf à ce point-là? Quoi! une jolie femme vous aime, vous le dit tête à tête, vous accable de caresses, vous prie de vous en tenir là et s'évanouit prudemment, et vous n'en profitez pas ! Que
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demandez-vous donc de plus? Savez-vous que c'est peut-être une des meilleures choses que les femmes aient imaginé depuis qu'elles existent, et qu'on ne peut assez admirer leur esprit d'arrangement dans cette invention. Je ne suis point surpris du tout de la colère de Zobéide, rien n'est si cruel pour une jolie femme que de s'être évanouie en vain. Vous voilà dans un furieux discrédit auprès d'elle : nous tâcherons cependant de rajuster tout cela, mais que cet exemple vous serve de leçon, afin que, quand une femme s évanouira à votre intention, vous sachiez y appliquer les remèdes convenables : autrement vous vous déshonoreriez sans retour dans leur esprit. »
Angola convint de bonne foi de ses torts, et, instruit sur le point important des évanouissements, il résolut d'étudier exactement les femmes pour n'être pas dans le cas de leur manquer dans d'autres occasions. Ils furent ensemble faire leur cour à la Fée, qui étoit à sa toilette. Elle les reçut avec ses grâces ordinaires, et regardant fixement le Prince : « Vous disparûtes bien promptement hier, lui dit-elle ; l'opéra vous ennuyoit sans doute, ou plutôt Almaïr vous a procuré des plaisirs plus vifs. — On n'ose pas quelquefois se livrer à tout ce qui nous flatteroit davantage, répondit Angola, et la crainte de vous incommoder Ht qu' Almaïr et moi avons pris le parti d'aller souper ensemble, où nous avons passé la soirée à parler de bien
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des choses dont j'ai besoin d'être instruit. — J'aime en vous, reprit Lumineuse, cette modestie et cette envie d'apprendre ; mais vous ne devez pas vous borner aux mœurs de cette Cour : il est des choses, poursuivit-elle en s'approchant de lui, qu'il est plus flatteur d'entendre, et que vous saurez dès que vous vous rendrez digne de cette confiance. » Le Prince, sur qui l'objet présent avoit toujours ses droits, et à qui la beauté touchante de la Fée faisoit perdre le souvenir de Zobéide, étoit prêt de répondre avec toute la tendresse possible à un discours si obligeant; mais la Fée, qui ne jugeoit pas l'endroit favorable, éleva la voix et rendit la conversation générale.
La journée se passa dans les divertissements ordinaires et continuels de cette heureuse Cour. Le soir Lumineuse fit un brelan; et le Prince, que son inquiétude naturelle empêchoit de goûter ces plaisirs, vint se mettre, pendant la partie, derrière le fauteuil de la Fée. L'attitude avantageuse où il étoit lui découvroit des beautés adorables, dont la Fée ne cherchoit point à lui dérober la vue. Se penchant au contraire de son côté, elle étaloit à ses yeux des charmes qui lui restituèrent peu à peu tous les désirs qui leur étoient dus. Elle connut l'impression qu'elle faisoit sur le Prince, et, craignant d'être prévenue par quelque beauté de sa Cour, elle résolut de ne pas différer davantage le dessein qu'elle avoit de jouir de si rares prémices.
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Le jeu fini, elle fut à son souper, où Angola Taccompagna. « J'ai à vous parler ce soir, lui dit-elle, rendez-vous à mon appartement, nous y ferons ensemble la lecture d1une brochure qui paroit depuis peu : je suis bien aise de voir si vous en connoîtrez lesbeautés. — Si elle traite d'amour, répondit le Prince, ce n'est point d'elle de qui je voudrois en recevoir des leçons, et je connois des maîtres. . . — Paix, dit la Fée en lui mettant la main sur la bouche; si vous avez tant d'envie d'apprendre, on pourra trouver des gens qui se chargeront de vous instruire, pourvu que vous joignez à une grande docilité pour les leçons la discrétion de n'en faire part à personne. Je connoîtrai en temps et lieu jusqu'à quel point on peut compter sur vous. » A ces mots, elle rompit la conversation et se mit à table.
Lumineuse lança au Prince pendant le souper de ces regards auxquels on peut safts fatuité donner une interprétation favorable. Consommée dans la coquetterie la plus raffinée, elle le conduisoit, pour ainsi dire, pas à pas à deviner ses bontés et à lui épargner la mortification de faire les avances. Avec quelqu'un plus instruit qu'Angola, elle auroit couru risque de lui rendre sa conquête moins précieuse en la lui montrant trop facile; mais ces agaceries, quoique extrêmement décidées, n'avoient point encore porté dans l'âme du Prince ce coup de lumière qui vous éclaire sur votre bon-
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heur et vous porte à tout entreprendre pour l'obtenir. Après le souper, la Fée congédia sa Cour. Prête à rentrer dans son appartement, le Prince lui présenta la main pour l'y conduire, qu'elle reçut d'un air furieux et distrait. « Mais, quelle folie! lui dit-elle. Est-ce que vous ne vous retirez pas? Mais, à propos, j'ai quelque chose à vous communiquer de la part du Roi votre père, et je veux bien vous souffrir quelques instants. » A ces mots, tous les courtisans se dispersèrent, et elle rentra dans son appartement.
Lumineuse s'appuyoit avec tendresse sur le bras du Prince. Sa beauté étoit si touchante, qu'Angola, toujours entraîné par l'objet présent et esclave de ses désirs, oublia Zobéide pour se livrer tout entier à l'objet qui sembloit s'offrir à lui. Emporté par un mouvement inconnu, il ne put s'empêcher de lui serrer la main en soupirant; et dans l'instant, effrayé de sa hardiesse, il baissa les yeux avec précipitation, craignant de rencontrer ceux de la Fée et d'y lire la condamnation de sa témérité. Bientôt il osa la regarder et vit dans ses yeux, au lieu delà sévérité qu'il craignoit, une impression de tendresse qui lui promettoit les choses les plus favorables. Ils arrivèrent dans l'appartement en cet état inquiet de deux cœurs qui se devinent déjà et qui cherchent comme à l'envi l'occasion de se découvrir mutuellement leur tendresse.
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Ce fut dans ses petits appartements où la Fée se retira avec le Prince; ce lieu charmant étoit destiné à ces parties fines et choisies où les souverains aiment à se dépouiller de leur grandeur et se remettent, pour Y intérêt de leurs plaisirs, au niveau de ceux qu'ils y admettent; c'étoit là où Lumineuse passoit les moments les plus agréables de sa vie. Le fracas de la Cour en étoit banni, un petit nombre de gens choisis, ministres de ses plaisirs secrets, en avoient seuls Pentrée ; tout y respiroit la volupté. Plus de goût que de magnificence dans les meubles, mais le premier y étoit porté au suprême degré : c'étoit une enfilade de petites pièces charmantes qui sembloient avoir été imaginées pour donner une idée naturelle de toutes les différentes gradations de la volupté, par les différentes sortes de plaisirs auxquels elles étoient propres : Tune, destinée aux plaisirs de la table, paroissoit garnie avec une profusion délicate de tout ce que le goût le plus raffiné a pu imaginer en faveur de cette sensualité; l'autre, faite pour les plaisirs de la musique, étoit ornée de tous les trophées de cet aimable amusement, ae tous ces instruments charmants dont l'harmonie séduit les cœurs et les dispose à une passion plus douce encore, et faite pour les asservir; la dernière enfin étoit destinée aux plaisirs de l'amour et pouvoit en être regardée comme le sanctuaire. Ce fut dans celle-ci que se retirèrent la Fée et le Prince. Quel cœur assez sauvage auroil pu
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résister à une occasion aussi pressante ? Tout invitoit à l'amour dans ce séjour dangereux. L'ameublement inventé par la mollesse portoit un caractère de volupté difficile à rendre : beaucoup de glaces, des peintures tendres et sensuelles, une duchesse, des bergères, des chaises longues, sembloient tacitement désigner l'usage auquel elles étoient destinées. Les tabourets, enfants du respect, étoient bannis de ce lieu charmant, où l'amour égalisoit tout. La Fée, débarrassée de toute contrainte, espéra que la liberté du tête-à-tête adouciroit la majesté du trône et pourroit enhardir le Prince. En effet, le lieu, Fheure, Pair tendre de la Reine, tout devoit l'éclairer sur son bonheur; mais, peu fait à ces sortes d'aventures, s'il osa espérer de réussir, ce ne fut qu'en imaginant une multiplicité de gradations, dont un peu plus d'expérience auroit pu lui épargner la meilleure partie. Lumineuse se mit sur sa duchesse. «Voici, ditelle au Prince, la brochure dont je vous ai parlé. Les situations en sont, à ce qu'on dit, intéressantes : l'auteur connoît le cœur et en manie adroitement tous les ressorts. L'amour y est traité délicatement et sans galimatias, l'amant sait choisir un instant favorable et devient heureux si à propos, que sa maîtresse n'a ni le temps ni l'envie de se reprocher sa foiblesse. — Qu'il est heureux, s'écria le Prince d'un air troublé, et qu'une situation si digne d'envie fait bien sentir le contraste affreux de
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celle de quelqu'un qui aime sans espoir, et que le respect oblige au silence ! — Je crois, dit Lumineuse, qu'un respect si opiniâtre n'existe plus que dans Cassandre : aujourd'hui il devient ridicule quand il est poussé hors des bornes; une jeunesse extrême peut seule le faire excuser. Les jeunes gens ordinairement ne sont pas incorrigibles sur cet article; d'ailleurs une femme ne peut en être flattée : outre que ce n'est pas toujours ce qu'elle cherche le plus à inspirer, souvent la timidité y a la plus grande part, et pour lors une femme y perd tout d'un côté, sans que son amour-propre puisse la dédommager de l'autre. Je n'imagine pas, par exemple, poursuivit-elle, que vous soyez dans un cas pareil, et je crois que si vous aviez de tendres sentiments pour quelqu'un, vous ne seriez pas assez ennemi de vous-même pour garder un silence obstiné, qui peut devenir même une injure pour une femme, puisqu'on semble par là vouloir l'obliger à faire les avances. — Je ne conseillerois à personne d'envier ma situation, reprit le Prince, et mon audace est peut-être si grande, que ce qui pourroit encourager les autres me devient inutile par une disproportion, qui m'effraye sans pouvoir me guérir. — Voyons, dit la Fée en ouvrant la brochure, peut-être trouverons-nous ici quelque situation ou quelque conseil dont vous pourrez profiter : votre état me touche, et je désire véritablement que vous puissiez trouver un soulagement à vos
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maux. Peut-être les remèdes sont plus aisés que vous ne pensez, et que c'est uniquement votre obstination au silence qui les cause. — Que jeserois bientôt puni d'avoir parlé, dit le Prince, et qu'un repentir amer suivroit de bien près mon imprudence infructueuse. — Mais quel enfantillage, dit la Fée en le regardant avec tendresse; ne vous déferez-vous jamais de cette timidité outrée ? Car enfin, quel peut en être le motif? Je ne vous suppose pas une vanité assez ridicule pour regarder comme une humiliation déplacée l'aveu que vous feriez de vos sentiments à celle qui les auroit fait naître, et vous ne devez pas non plus vous mettre dans l'esprit qu'une femme regarde un pareil aveu comme un outrage si cruel, qu'il lui paroisse absolument impardonnable : il n'arrive même que trop souvent que les femmes (je dis quelques-unes) reçoivent avec assez de douceur ces sortes de discours de la part des hommes, qui d'ailleurs leur conviennent le moins, et quoique cela ne soit rien moins que général, cela doit cependant diminuer à vos yeux la difficulté d'une entreprise que votre façon de penser vous fait paroître trop impraticable.
Mais si vous ne pouvez absolument, continua-t-elle, vous résoudre à découvrir vos sentiments à celle qui a fait votre conquête, vous pouvez m'en faire la confidence, je pourrai vous donner des conseils utiles et même en instruire l'objet pour lequel vous soupirez, lui
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vanter votre constance, votre retenue; en un mot , vous épargner une démarche qui vous paroît si redoutable. — Pourquoi vous plaisezvous à me désespérer ? dit le Prince. Ce n'est pas là l'espèce de confidence que je désirois vous faire; et d'ailleurs comment pourriez-vous vous charger de dire à une autre des choses que je soupçonne que vous recevriez fort mal si elles s'adressoient à vous-même? — Vous vous servez là d'une tournure dont je ne vous aurois pas soupçonné, dit la Reine, et je ne vois pas pourquoi il est question de moi dans une chose où je n'imagine pas que j'aie aucune part. Mais voyons ce livre, ajouta-t-elle, peut-être nous sera-t-il utile à tous deux, en nous donnant des moyens, à vous pour sortir d'une situation aussi embarrassante, et à moi pour vous rendre plus sincère et moins dissimulé. » Le Prince soupira de douleur de voir retarder l'exécution de ses desseins et commença sa lecture. Les situations en étoient intéressantes, le style pur, les événements vraisemblables et bien amenés ; l'histoire des deux Amants surtout y étoit peinte avec les couleurs les plus séduisantes : ils étoient heureux et s'aimoient de cet amour aisé et agréable, débarrassé du fatras et des longueurs mortelles des anciens romans. Le Prince soupiroit après un état si heureux. Sa voix étoit entrecoupée, son visage enflammé: il cessa délire sans s'en apercevoir; et regardant tendrement la Fée, il sembloit
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puiser dans ses yeux une nouvelle ardeur. La Fée s'aperçut de son trouble, et celui qui l'agitoit elle-même ne fit qu'augmenter. « Qu'ils sont heureux ! s'écria le Prince, que leur état est digne d'envie ! — Pourquoi enviez-vous, lui dit la Fée, un sort que vous n'avez pas la hardiesse de vous procurer ? Je ne puis donc enfin vous arracher cet important secret : la façon dont je vous traite et dont je vis avec vous me mettroit cependant en droit d'exiger plus de confiance. — Ah ! madame, s'écria Angola, j'ai dans le cœur des sentiments peut-être plus vifs que vous ne les exigeriez ? Ce sont ces mêmes bontés, ces bontés si charmantes et en même temps si dangereuses, qui ont causé mon égarement... Vous seule pouvez remédier à des maux... — Pourquoi toujours me mettre en jeu, interrompit Lumineuse, sans qu'il y ait rien dans tout ceci qui me regarde personnellement ? Vous avez des droits sur mon amitié, qui me portent à vous servir utilement auprès de celle à qui s'adressent vos vœux.— Que vous me faites voir bien cruellement, par votre attention à les éluder, dit le Prince, combien peu ils vous flatteraient en s'adressant à vous ! — Laissons là toutes ces vaines conjectures, dit la Fée ; ce que je penserais en pareil cas vous est, je crois, fort indifférent, et d'ailleurs mon cœur n'est pas fait pour se décider sur un discours vague auquel je crois que vous n'attachez aucun sens. — Eh bien, dit le Prince emporté par sa passion et se précipitant à ses genoux, con-
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noissez donc toute mon audace, c'est à vous que s'adressent ces vœux timides que je n'ai point encore osé déclarer; c'est votre cœur que j'ai osé désirer, c'est lui seul qui peut faire le bonheur de ma vie : daignez excuser une faute dont je ne puis me repentir; mon crime est dans vos yeux, c'est là que je veux en lire le pardon. » Il embrassoit les genoux de la Fée en lui parlant ainsi, son expression étoit passionnée, la tendresse la plus vive animoit tous ses mouvements. Ses discours paroissoient trop sincères pour ne pas faire impression sur un cœur que sa bonne fortune avoit déjà prévenu d'avance en sa faveur. Lumineuse étoit dans cet état charmant d'une femme qui se voit au comble de ses désirs, après avoir presque désespéré d'y atteindre. L'amour, les transports du Prince, tout l'enchantoit : elle les regardoit comme son ouvrage et les recevoit avec la complaisance qu'on a d'ordinaire pour les choses dont on se croit le premier objet. Le Prince, délivré d'un fardeau aussi pesant que celui d'une déclaration, plus heureux qu'il n'auroit osé l'espérer de ne voir aucune colère dans les regards de la Fée, et de ce qu'elle recevoit avec complaisance les assurances de sa passion, craignant de nuire à ses desseins pour vouloir trop les précipiter, renfermoit ses désirs et, n'osant s'abandonner à leur violence, se contentoit d'accabler de baisers deux mains charmantes, qu'on abandonnoit comme par distraction à
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ses transports. La Fée, voyant son irrésolution et ne pouvant se résoudre à lui faire des avances plus marquées, qui auroient pu refroidir sa tendresse, imagina un expédient qui ne manque jamais de faire son effet sur les jeunes gens, en leur mettant devant les yeux des charmes cachés dont leur imagination novice ne leur fait qu'un foible portrait, et qui prennent d'autant plus d'empire sur leurs sens, qu'ils sont moins accoutumés à de semblables aventures; manège habile qui fait disparoître la timidité la plus enracinée pour faire place à cette passion vive et emportée qui fait un des aimables défauts de cet âge.