‹ Contes du chevalier de LamorlièreChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

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Fin du Noviciat.

Je suis d'une lassitude extrême, lui dit-elle ; ma duchesse m'excède et m'ennuie à la mort : je ne voudrais pas vous renvoyer, il est de bonne heure, et puis j'ai encore mille choses à vous dire ; vous voudrez bien me permettre de me mettre au lit, j'imagine que je m'y porterai beaucoup mieux. Je vous permettrai de rester

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quelques instants à ma ruelle; il me paroît essentiel que nous ne nous séparions pas que vous ne m'ayez donné des éclaircissements sur bien des choses qui m'intéressent, et dont il m'est important d'être instruite. » En disant cela elle sonna, et il entra une de ses femmes, à qui elle ordonna de la déshabiller. Le Prince vouloit par bienséance passer dans une autre pièce. «Oh, vous pouvez rester, lui dit-elle en minaudant, on aura soin de ne point effaroucher votre modestie, et il y a une façon de faire toutes ces sortes de choses par où on peut mettre en défaut les regards les plus curieux. »Le Prince qui, en feignant de sortir, auroit été bien fâché d'être pris au mot, ne se fit point répéter un ordre si agréable. «Ne vous imaginez pas au reste, continua Lumineuse, m'avoir de grandes obligations; on peut mettre des bornes si étroites à cette faveur, que vous n'aurez pas lieu de vous en féliciter. » Cela se disoit en défaisant devant un trumeau une échelle de rubans et un corset qui, entièrement lâché, laissoit voir les trésors d'une gorge adorable, plus blanche que la neige, d'un embonpoint achevé, et qui, contre la coutume des trois quarts de celles de la Cour, étoit soutenue par la nature et par sa propre élasticité, sans avoir besoin d'aucune de ces supercheries qui, bien plus que la modestie, ont interdit aux hommes d'assister à l'habillement des femmes.

Lumineuse voyoit dans un trumeau le trouble

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que causoit au Prince la vue de ses charmes; et pour augmenter ses désirs par la difficulté, paroissant comme fâchée de les avoir laissés un instant à découvert, elle y portoit la main précipitamment et relevoit son tour de gorge, qu'elle savoit bien ne pouvoir se tenir en place de lui-même. Bientôt elle l'abandonnoit pour porter la main à sa coiffure et laissoit voir de nouveau au Prince les beautés qui l'avoient charmé.

On se prépara à lui ôter sa chaussure : elle s'assit dans une chaise longue, et feignant de tourner le dos à Angola pour lui dérober la vue d'un pied et d'une jambe charmants; et dans l'instant, sous prétexte de lui dire quelque chose, elle se tournoit de son côté, comme sans y penser, et la lui laissoit voir tout entière : et tout à coup, paroissant confuse de son étourderie, elle se retournoit avec précipitation. Elle passa ensuite dans sa ruelle pour prendre sa chemise; et là, comme enhardie par l'obscurité qui y régnoit, quoique sûre dans le fond que les regards du Prince perceroient jusque-là, elle disposa si bien son temps et ménagea si bien ses attitudes, que, sans qu'il parût qu'il y eût de sa faute, elle laissa voir presque en entier au Prince un corps d'une perfection achevée et ces charmes sur lesquels aucun mortel n'avoit porté la vue jusque-là. Ensuite elle se mit au lit, et ayant fait approcher sa table et ses bougies de nuit : « Nous avons une lecture à achever,

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dit-elle au Prince, et je vous permets de rester quelques instants; qu'on voie si son équipage est arrivé, dit-elle, et qu'on dise à ses gens de l'attendre. » A ces mots elle congédia sa femme de chambre et fit asseoir le Prince dans la ruelle de son lit.

Angola étoit dans un état difficile à décrire; il portoit une vue troublée sur la Fée et sur les voiles envieux qui lui cachoient les trois quarts de ses charmes. « Il faut avouer que je suis bien bonne, lui dit-elle, de vous garder ici à l'heure qu'il est : il faut que je compte excessivement sur votre retenue ; car enfin être seule ici avec un homme de votre âge, cela est bien scabreux. Nous avons une lecture à achever, mais je crois de bonne foi que nous ferions mieux de la laisser. Nous étions près du dénouement, il promet d'être tendre, et je ne le crois pas fort propre à inspirer le respect que je désire que vous me conserviez. — N'aurions-nous pas de meilleures leçons à prendre de lui, reprit le Prince, et estil donc défendu d'espérer de les mettre en pratique ? — Lisez, lui répondit le Fée, vous devenez d'une curiosité insoutenable, et je ne sais où vous prenez toutes les extravagances que VOUS me débite^, et que je serois peut-être assez bonne pour croire. >> Après avoir lu quelques pages, il arriva à l'endroit intéressant : c'étoit un tête-à-tête, il étoit vif. Les deux amants, assurés de leur tendresse mutuelle, s'en donnoient les preuves les moins équivoques. Cet endroit

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étoit trop bien touché pour ne pas remuer Angola. Il étoit hors de lui-même, il lisoit d'une voix tremblante et portoit à chaque instant des regards sur Lumineuse, interprètes des désirs les plus vifs.

La Fée, feignant d'être incommodée de la chaleur, éloignoit ses couvertures et découvroit à ses yeux des charmes au-dessus de l'expression. « Quelle situation que celle de ces deux amants! madame, dit le Prince d'une voix entrecoupée; la maîtresse persuadée ne défend plus rien; l'amant vainqueur ose tout entreprendre, il baise mille fois des mains charmantes qu'on abandonne à ses transports. » Le Prince en même temps, par imitation, dévoroit de baisers celles de la Fée. « Heureuse hardiesse ! continua Angola ; il ose prendre sur la bouche de sa maîtresse des gages encore moins équivoques de son amour. » En même temps le Prince, entraîné par la contagion de V exemple, ose approcher sa bouche de celle de la Fée et y prendre des baisers charmants, qu'on ne refuse qu'autant qu'il faut pour y mettre le dernier prix. « Peu satisfait encore, dit le Prince en continuant sa lecture, la gorge de sa maîtresse n'est pas à l'abri de ses transports», et dans l'instant, le Prince, toujours fidèle à son modèle, se précipite sur la Fée, porte ses mains et sa bouche sur un sein d'albâtre et l'accable de ses brûlantes caresses. Angola faisoit des progrès étonnants dans l'imitation : son exactitude à

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suivre les leçons qiTil avoit sous les yeux le menoit insensiblement à son but. La Fée, dominée par sa tendresse, avoit elle-même la faiblesse de seconder ses transports : elle lui abandonnoit tous ses charmes, ou si elle feignoit de lui défendre quelque chose, c' étoit pour lui en livrer une autre plus aimable. Bientôt Angola abandonna sa lecture, et Lumineuse ne lui en rappela pas le souvenir. Assez instruit par les leçons quMl avoit commencé à mettre en pratique, et devinant à peu près à quoi dévoient aboutir de pareils commencements, il prit sur le compte de ses propres lumières de profiter de ses avantages. Pendant le cours de sa lecture et des leçons qu'il avoit réduites en pratique, il s'étoit approché du lit de la Fée, de sorte qu'ayant commencé par appuyer modestement un bras, il en étoit venu insensiblement à le partager pour ainsi dire avec elle. Disposé à tout entreprendre par une attitude aussi voluptueuse, il porta des mains avides sur des beautés dont la vue ne lui étoit pas encore permise. Lumineuse s'opposa faiblement à ses entreprises. Heureux Angola ! préludes délicieux qui préparent aux plus doux plaisirs! L'agitation de leurs mouvements écarta peu à peu les voiles qui cachoient les charmes de la Fée. Que de beautés réunies s'offrirent à ses regards ! Ses mains et sa bouche ne suffisoient pas pour exprimer ses transports. Maître de tout, il ne savoit ce qui méritoit préférablement ses

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louanges. Peu fait à ces sortes de victoires, il savoit mieux vaincre qu'en profiter.

Son amour l'éclaira cependant sur ses avantages et sur ce qui leur manquoit. Les transports les plus vifs éclatèrent et lui ouvrirent la route des plaisirs. « Cher Prince, disoit la Reine d'une voix étouffée, vous voyez ma tendresse : puissiez-vous en être digne ! puissiez-vous m'aimer toujours! Non, je ne doute pas de votre amour. Mais, que faites-vous?... cruel... arrêtez... que me faites-vous éprouver?... Quel sentiment inconnu m'enlève à moi-même?... amour... plaisir... je ne puis vous résister... » Elle tomba entre les bras du Prince qui, égaré lui-même dans des ravissements indéfinissables, arriva bientôt au comble des plaisirs. Il fut heureux, et il sembloit que la volupté eût ramassé tous ses attraits les plus piquants pour les lui faire éprouver. Ces deux amants, plongés dans un anéantissement digne d'envie, ne conservoient que des regards mourants qui exprimoient l'excès où les avoit portés leur passion mutuelle. Bientôt revenus de cet état, ils se prodiguèrent de nouveau les plus tendres caresses. Ensuite il se forma entre eux une conversation tendre et animée, où la confiance et l'amour prirent la place de la timidité et de la contrainte. Ils se communiquoient mutuellement ces heureux épanchements de cœur qui partagent le temps avec les plus doux plaisirs, et qui ont peut-être autant d'agrément qu'eux. La Fée, permettant

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désormais tout à sa tendresse, laissoit le Prince en entière liberté de parcourir tous ses charmes ; et le Prince, dont les transports renaissoient sans cesse, se plongea dans de nouvelles délices qui l'entraînèrent dans de nouveaux égarements. La volupté épuisa tous ses traits dans cette nuit charmante. Angola donna les preuves les plus réitérées de la tendresse la plus forte. Lumineuse, contente à l'excès de ses transports, ne pouvoit se lasser de se féliciter d'un si heureux choix. Enfin, après avoir employé une partie de la nuit à tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre à deux amants aussi contents l'un de l'autre, Lumineuse, exacte sur les bienséances, ayant regardé à sa pendule et vu qu'il étoit près de quatre heures du matin , heure à laquelle les gens de qualité sont censés devoir se retirer, elle congédia le Prince, qui s'en revint chez lui, très content de sa première aventure et résolu de ne s'en pas tenir là.

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