CHAPITRE XII
Conversion subite, dette acquittée.
Cet événement imprévu décida en quelque façon le changement du Prince. Éclairé par ce succès sur la conduite qu'il devoit avoir
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dans de semblables occasions, il ne craignoit plus d'en perdre aucune par sa faute. Il fit le courant de la nuit des réflexions sensées qui développèrent le germe qui étoit en lui. Sa timidité disparut, et il se promit bien à luimême de donner dans l'excès contraire, plutôt que de retomber dans ses premières erreurs. Ces heureuses dispositions semblèrent prêter de nouvelles grâces à sa figure. Il parut le lendemain à la Cour d'un air aisé et satisfait, qui fut de bon augure aux yeux de la Fée. Elle lui fit des signes obligeants et lui lança des regards expressifs, auxquels il répondit en homme qui avoit de grandes dispositions à parvenir à l'art de minauder supérieurement. Almaïr s'aperçut aussi d'une plus grande aisance dans ses manières, et, l'attribuant intérieurement à ses leçons, il s'approcha de lui. « Vous paroissez d'une humeur charmante aujourd'hui, lui dit-il ; puis-je espérer que vous voudrez bien nous faire part de ce qui cause cette sérénité à laquelle vous ne nous avez pas encore accoutumés. — La nouveauté des objets, reprit le Prince d'un air gai, m'en imposoit les premiers jours; je m'y accoutume peu à peu, les manières de cette Cour me plaisent et m'enchantent, et en attendant que je puisse les acquérir, je m'amuse infiniment d'en être le témoin. — Nous devons nous féliciter, reprit Almaïr, d'avoir acquis un pareil prosélyte et avec une vocation si décidée, je me trompe fort si vous n'êtes bientôt en état d'en
faire d'autres. Mais qu'êtes-vous donc devenu? on ne vous a point vu hier, il n'a pas été possible de vous déterrer, j'ai couru en vain les spectacles et les promenades ? Sans doute que, retiré dans quelque endroit agréable, vous répétiez avec quelque objet nouveau les leçons dont vous avez besoin auprès de Zobéide', et que, dans Tintention de réparer efficacement vos torts, vous vous instruisiez à fond des choses. — Je vous assure, interrompit Angola, confus de cette cruelle plaisanterie, que vos leçons m'ont suffi pour me corriger d'une faute aussi impardonnable. Ma journée d'hier a été des plus unies. J'ai assisté au souper de la Reine, qui m'a appelé un instant dans son appartement pour me communiquer quelque chose qui concerne le Roi mon père, et qui m'a congédié de bonne heure. Je me suis rendu chez moi où j'ai passé la nuit à rêver au moyen de faire oublier mon manque d'usage à Zobéide et de regagner par mes soins des faveurs précieuses que j'ai perdues par ma faute. — Écoutez, dit Almaïr en le regardant fixement, je ne veux point deviner quelle espèce de confidence peut avoir à vous faire la Reine, ni quelle affaire secrète assez pressée peut lui faire choisir une heure aussi singulière pour vous voir tète à tête dans son appartement. J'avoue même que la discrétion ridicule entre amis à l'égard de toute autre femme peut avoir lieu quand il est question de quelque chose d'aussi élevé; mais sans appro-
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fondir de quelle nature sont vos liaisons avec la Reine, je dois vous dire que rien ne peut vous faire rompre votre affaire avec Zobéide, jusqu'à ce qu'elle ait lieu d'être contente de vous, et que vous ayez réparé V affront insigne que vous lui avez fait. Je m'en suis fait une affaire capitale, et il seroit cruel à vous de ne pas faire tout ce qui convient dans cette occasion.
Vous me trouverez toujours, dit le Prince en
souriant, prêt à faire tout ce qui sera nécessaire pour rétablir ma réputation. Je serois charmé de vous avoir l'obligation de m'en faire naître le moment, je vous promets de m'y livrer avec une ardeur dont elle aura lieu d'être contente. — Rien n'est plus aisé, dit Almaïr; après le dîner de la Reine, nous irons manger un morceau chez moi; de là nous nous rendrons à la promenade, elle ne manquera pas d'y venir avec Aménis son amie. — Pourquoi ne ditesvous pas la vôtre? interrompit Angola. Je crois qu'elle peut prétendre à ce titre. — Aménis, dit Almaïr d'un air dégagé, est une femme qui mérite des égards, et pour qui je ne saurois me refuser d'en avoir; d'ailleurs c'est une passion tranquille qui ne me ferme point les yeux sur le mérite des autres femmes. — C'est précisément ces sortes de passions que je veux dorénavant adopter, dit le Prince; je les trouve moins respectables, mais bien plus commodes, sans doute, que les attachements véritables. — Je suis fort de votre avis, dit Almaïr, et je me
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réjouis sincèrement de voir que votre façon de penser se forme avec tant de promptitude. » Avec de semblables propos ils virent arriver le dîner delà Reine; et quand il fut fini, ils furent dîner chez Almaïr, où ils passèrent une partie de la journée à s'entretenir de semblables choses. Almaïr donna encore au Prince des préceptes qui ne servirent pas peu à l'instruire dans la science du monde et à l'affermir dans son nouveau système.
L'heure de la promenade étant arrivée, ils montèrent en carrosse et s'y rendirent. La journée commençoit à baisser, c'étoit le temps où la grande allée étoit la plus brillante; car quoique la promenade fût belle deux heures auparavant, il n'étoit pas de la décence d'y venir plus tôt. Le coup d'œil étoit charmant. Cette foule diversifiée de personnes des deux sexes, les habillements du goût le plus riche et les différentes sortes de parures formoient une perspective charmante. D'un côté, c'étoit des petites-maîtresses mises du dernier éclat, chargées d'aigrettes, de girandoles et de rivières de diamants : le rouge n'y étoit point oublié. Leur marche étoit disposée de façon que quatre paniers bouchoient toute la grande allée. Elles marchoient d'un air distrait et enfantin, et rcndoient légèrement, et en tournant la tête, les révérences qu'on leur prodiguoit; d'un autre côté, pour y servir de contraste, on voyoit une seconde espèce de femmes qui venoient prome-
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ner leur nonchalance ou leur mauvaise santé. Elles étoient en déshabillé et en robe ouverte, la jupe comblée de falbalas, et courte de façon à laisser voir un pied mignon chaussé d'une mule blanche, et le commencement d'une jambe qui paroissoit tenir à quelque chose de fort séduisant; le panier à ouvrage à la ceinture, et le petit chien sous le bras, une coiffure avancée, peu de rouge, enfin tout ce qui est du ressort de la petite toilette. On y voyoit aussi de ces antivestales, trophées ambulants de la lubricité des Financiers, qui venoient faire étalage de leurs appas décrépits et attacher à leur char quelques jeunes gens qui alloient chez elles les berner, et ainsi du reste, et finissoient par leur donner des nazardes. Tous ces groupes différents étoient croisés et froissés sans cesse par quelques bandes de jeunes étourdis qui marchoient à pas précipités, la tête haute, coudoyant toute la terre, regardant toutes les femmes sous le nez, se vantant des faveurs de celle-ci et mettant une taxe infâme à celles de l'autre. Ils saluoient sans cesse et ne paroissoient jamais plus impertinents qu'alors par l'air de protection qu'ils adoptoient. Ils projetoient tout haut mille soupers, mille parties de plaisir qui ne dévoient jamais avoir d'effet, restoient à la promenade jusqu'à neuf heures du soir avec un air de mystère, et sortoient encore plus mystérieusement pour aller passer la soirée à s'ennuyer dans leur chambre.
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A travers cette foule innombrable de désœuvrés, Angola et Almaïr aperçurent Zobéide et Aménis. Ils les approchèrent, et la conversation roula quelque temps sur les objets qui frappoient leurs regards. Enfin le Prince s'approchant de l'oreille de Zobéide : « Vous voyez un criminel repentant, lui dit-il, madame, qui est résolu de ne rien épargner pour avoir sa grâce. — Je serois assez portée à l'indulgence, dit Zobéide avec un sourire tendre, si je ne craignois d'être exposée à de nouvelles offenses. — Ma conduite vous prouvera l'envie que j'ai de réparer mes tons, reprit Angola : d'ici à ce temps, daignez vous ressouvenir des droits que me donne un amour aussi tendre que le mien. » Ils ne poussèrent pas plus loin cet entretien : les hommes et les femmes du bon ton ne pouvoient y avoir de conversation suivie, à peine l'auroit-on passé à un bourgeois qui se seroit promené avec sa femme. Les gens de qualité ne se parloient que par monosyllabes, se quittoient et se rejoignoient dix fois. Tout, jusqu'à la vieillesse, affectoit dans ces lieux un air léger et dissipé.
Enfin, la nuit arriva, on fit quelques tours de bassin, et peu à peu tout le monde disparut. Zobéide et Aménis étant restées des dernières avec Almaïr et le Prince : Que ferons- nous, Reines ? s'écria Almaïr; comment passer cette soirée? — Il seroit naturel, dit Zobéide, que vous vinssiez souper chez moi et réparer ce
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qui fut impraticable l'autre jour. — Oh ! ma foi, dit Almaïr, cela est trop uni, et puis il fait le plus beau temps du monde ; et s'aller renfermer, cela me suffoque. — Si nous allions souper à la campagne? dit le Prince. — Parbleu, dit Almaïr, n'y sommes-nous pas ? On va. fermer le pont tournant, nous serons ici seuls et en pleine liberté; qui nous empêche de souper chez le Suisse et de passer la nuit ici la plus délicieuse ? — Cela est imaginé au mieux, » dit Aménis ; et tout de suite Almaïr fut renvoyer les équipages et ordonner le souper.
Il revint peu après, et bientôt ils se trouvèrent seuls. Alors Almaïr, résolu de favoriser le Prince et ayant de son côté ses affaires avec Aménis, la sépara insensiblement d'eux et gagna une autre allée. Ils étoient convenus auparavant tout bas avec le Prince de se rassembler, à un certain signal, chez le Suisse. Bientôt ils se perdirent dans les ténèbres qui régnoient dans les allées. « Je ne sais, dit Zobéide au Prince, pourquoi je m'abandonne avec tant de confiance à votre conduite. — Ah ! madame, interrompit le Prince, qu'avez-vous à redouter avec un Amant qui vous adore ? Vous n'avez d'égarements à craindre, que ceux où il désire vous plonger en les partageant avec vous. » Cette conversation s'anima peu à peu et prit enfin un ton de tendresse décidée. Le lieu, la nuit, la solitude et l'occasion, tout fit espérer au Prince d'obtenir son pardon, et tout portoit
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Zobéide à le lui laisser acheter. Après s'être promenés longtemps, Zobéide fatiguée s'assit sur le gazon; le Prince se mit auprès d'elle : il soupiroit, elle étoit émue; il lui baisoit les mains, elle le souffroit ; il poussa ses entreprises plus avant : la bouche de Zobéide, sa gorge entièrement découverte, et livrée à ses transports, fut un instant couverte de ses baisers. Ses mains cherchèrent de nouveaux attraits; Zobéide résistoit assez pour augmenter et non pour empêcher ses plaisirs. Enfin elle lui abandonna ses charmes adorables; il se rassasia de délices. Zobéide n'y fut pas insensible, les mouvements qu'elle se donna pour diminuer sa victoire mirent le dernier comble à leur volupté. Le Prince étoit trop amoureux et trop bien en fonds d'ailleurs pour s'en tenir là. Sa tendresse sembloit à chaque instant reprendre de nouvelles forces, et ils passèrent quelques heures ensemble dans une continuité rapide de plaisirs, qui les leur fit paroître bien courtes. Enfin, ayant entendu le signal dont Almaïr étoit convenu avec lui pour le souper, ils se rendirent chez le Suisse.
Ils trouvèrent Almaïr et Aménis qui les attendoient. Une rougeur aimable répandue sur le visage de Zobéide, un air de satisfaction qui brilloit sur celui du Prince, mirent Almaïr au fait de l'aventure. Un coup d'oeil d'intelligence qu'il jeta au Prince acheva d'assurer ses conjectures; et comme il regardoit cela comme son
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ouvrage, il ne se permit pas même ces plaisanteries innocentes qui se tolèrent en pareil cas entre gens d'un certain monde. Le souper fut délicat et extrêmement animé : les femmes y furent charmantes. On y chanta, on y but de bon vin de Champagne, et on termina par des glaces. On tint table longtemps, et on se leva pour se promener encore. « A quelle heure avezvous demandé nos équipages ? dit Zobéide à Almaïr. — Mais, de bonne heure, répondit-il d'un air sérieux; ils seront ici à quatre heures du matin. — Quelle extravagance ! dit Zobéide, Quoi, nous passerons ici la nuit ! Pour cela, Almaïr, vous ave\ une inconséquence dans vos façons qui impatiente. » En disant ces mots, elle se laissoit entraîner par le Prince, qui la sépara insensiblement des deux autres.
Qui pourroit décrire les ravissements qu'ils éprouvèrent pendant cette heureuse nuit! Tous les endroits du jardin furent témoins de leur passion. Que de variété, que de tendresse dans leurs transports ! Tout leur parut des autels propres à sacrifier à l'Amour, et le jour seul interrompit la multiplicité de leurs sacrifices. S'étant retrouvés tous quatre, ils se séparèrent après s'être promis de se rejoindre; et le Prince se retira si content de cet essai, qu'il résolut de ne pas s'arrêter en si beau chemin.
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